III. » Personne ne résiste à la volonté absolue de Dieu
IV. » Dans l'état de la nature tombée, afin que le libre arbitre de l'homme » soit censé pécher, ou mériter, il n'est pas nécessaire qu'il ait une égale fait cilité pour le bien et pour le mal , ou un penchant égal des deux côtés, ni p des forces égales dans la volonté.
V. » Plusieurs théologiens célèbres soutiennent sans aucun danger d'er- » reur, que les aveugles et les endurcis sont quelquefois destitués de toute », grâce intérieure, en punition de leurs péchés précédents; mais que qui que » ce soit n'ait la hardiesse d'avancer que ceux qui , étant privés de toute • grâce , commettent des péchés considérables , ne sont pas coupables de- » vaut Dieu.
VI. » Le point le plus important de la religion est le divin commandement » de l'amour de Dieu , et ce commandement est distinct des autres.
VU. * te rapport de toutes nos actions a Dieu est dé précepte, ci non
Les bruits qui 9e répandaient nu sujet de cette négociation inquiétèrent les évéques, et plusieurs d'entre eux écrivirent au Pape sur ce sujet. La lettre la plus remarquable nous paraît celle qu'écrivirent en commun, le 19 octobre, les cardinaux de Bissy et de Roban et féveque dé Fréjus, de Fleury, qui reçut la pourpre romaine Tannée suivante, et qui remplit si longtemps les fonctions de premier ministre de France. Rien ne nous parait plus propre que cette lettre, qui n'est pas assez connue, et qui fut appelée alors la Lettre dés trois puissances, a jeter du jour sur la situation des affaires ecclésiastiques à celte époque : elle fait très-bien rassortir les raisons qu'avait le Pape de ne pas se contenter de l'acceptatioii faite par
a pal seulement de conseil; et II ne suffit pas que nos actions y tendent » intcrprèlativenienl.
VIII. » Celui qui commet des péchés considérables , offense Dieu, quoi- » qu'il ignore Dieu , ou qu'il ne pense p:is Actuellement à Dieu , ou qu'il né » fasse pas une attention expresse a la malice du péché,
IX. » Ceux-là ne suivent pas ta voie sdre du salut qui ne demandent pas, » dans le sacrement de pénitence , le même amour de Dieu qUc le second
* concile d'Orange et le concile de Trente exigent des adultes pour être jut- » liftés dans le baptême.
X. » C'est une conduite conforme aux préceptes de l'Evangile et aux rèa gles de l'Église, de différer le bienfait de l'absolution aux pénitents qui
* sont chargés de très- grands crimes ou de crimes publics; ou à ceux qui » sont dans l'habitude ou dans l'occasion prochaine du péché mortel j à Ceux » qui refusent de se réconcilier sincèrement avec leurs ennemis, de restituer a les biens qu'ils ont enlevés à leur prochain, son honneur et sa réputation, » de réparer les scandales qu'ils ont causé ; ou même qui diffèrent de s'ac- » quitter de ces obligations parleur faute; a ceux encore qui donnent des » signes douteux d'une sincère conversion ; à ceux qui négligent de s'instruire » des mystères de la foi et des préceptes de la vie chrétienne; et en général » à tous ceux qu'un confesseur prudent ne juge pas suffis minent préparés.
XI. a La lecture de l'Écriture sainte est sans doute utile en elle-même, a mais elle n'est pas nécessaire pour le salut à tous et à chacun des hommes » sans exceptions; et il n'est pas permis à chaque personne d'interpréter les » Ecritures à sa fantaisie, et en suivant pour règle son esprit privé; ni de
* les lire sans conserver le respect et l'obéissance duc aux pasteurs, ou sans » une sincère soumission d'esprit envers l'Eglise, à qui il appartient de juger a du vrai sens et de la véritable, interprétation de l'Ecriture.
XII. • Si quelque sentence d'excommunication défend clairement d'exercer m l'acte d'une vraie vertu, ou détourne d'urt vrai précepte, elle doit être re- » gardée tout à la fois comme injuste et nulle , conformément aux droits de » l'Eglise, a
ANNÉE n2o
le cardinal en 1720, et elle montre le danger de ces négociations (1).
« A peine, lui disaient ces prélats, les vœux du sacré Collège, aussi ardents qu'unanimes, vous avaient- ils place sur le siège de Pierre, que vous avez pensé à ramener dans le sein apostolique réminentissime cardinal de Noailles. Dans le cours de celle affaire, notre admiration a égalé notre joie, quand nous avons vu cette sollicitude si ingénieuse, si ferme, si patiente, si soutenue et constante, en même temps que tendre et paternelle -, c'est ce qui parait surtout dans le bref apostolique du 5 décembre 1724, où est exprimée la joieque vous témoignez des premières avances de ce cardinal, où, sans user de termes trop vifs, Votre Sainteté emploie les expressions les plus engageantes pour adoucir un esprit qui ne se prête point encore assez. Vous ne dissimulez pas sans doute ce qui manque à son obéissance ; mais vous ne lui reprochez pas avec sévérité ses délais, ses défiances, les précautions qu'il veut prendre. Vous mesurez si bien toutes choses, qu'en même temps que vous louez ces commencements, tout imparfaits qu'ils sont, vous épargnez sa faiblesse, et vous lui faites sentir la nécessité de s'élever à quelque chose de plus convenable.
« Cette conduite de Voire Sainteté, accompagnée de tant de prudence et de douceur, a dû nous être d'autant plus agréable qu'il n'y a rien que nous-mêmes n'ayons mis en œuvre pour gagner un collègue qui nous est si cher, et que tant de mérites rendent recommandable. C'est dans ce même esprit que nous avons supporté patiemment toutes les suites fâcheuses d'un déplorable dissentiment : bien plus dans l'espérance que Votre Saintet'* amènerait enfin à l'obéissance ceux qui jusqu'à présent l'ont différée ou même l'ont refusée, nous nous sommes abstenus de flétrir leurs écrits etleursactes, quoique durs, quoique déjà con-
(1) On ne peut douter de l'authenticité de cette lettre: elle est également mentionnée dans Y Histoire de la Constitution , par Lnfitau, livre v, et dans Y A 'brégr de l'histoire cccltiiastique, par Racine, t. x, xvui« siècle, sect. v». art. 2. La forme même de ces Mémoires nous a parn se prêter à ces sortes d'extraits qui ne peuvent quelquefois trouver place ailleurs. (Editeur.)
damnés à Rome, quoique d'un très-mauvais exemple et d'un plus grand danger, pour ne rien dire de plus....
« Dans cette situation, npus n'avons pu aucunement ajouter foi aux rumeurs qui se répandent depuis peu ; que Votre Sainteté est portée par une trop grande indulgence, et par un amour excessif de la paix à écouter les conseils de certaines personnes, dont les conseils ne sont pas assez en rapport avec la défense de la foi et avec la sécurité de l'Église. Notre confiance envers le successeur de Pierre ne sait se troubler ni chanceler : la même autorité, la même vigilance qui fut en Pierre, nous la reconnaissons et nous la vénérons dans Benoît (l).
» Nous nous souvenons encore, et elles sont profondément gravées dans nos cœurs ces paroles toutes d'or qu'a proférées Votre Sainteté au sujet de cette affaire: l'essentiel ici pour l'Eglise, cest de 'vaincre et non de triompher. Oui : nous applaudissons, très-Saint -Père, à cette parole : nous ne demandons pas que l'Eglise affecte de mener comme en triomphe ceux qu'elle n'a pas trouvés d'abord assez dociles ; mais il est nécessaire que la cause de l'Église soit enlin victorieuse (*2). Pour y parvenir, il faut que la foi de l'Église soit en sûreté aussi bien que son autorité et son unité, toutes choses qui seraient mises en péril, si le plan de paix ecclésiastique dont on veut qu'il s'agisse à Rome, venait à être adopté.
» On assure que ce plan renferme trois choses ; que dans la première il s'agit d'une nouvelle formule d'acceptation de la constitution Unigenitus ; dans la seconde, d'une déclaration que ferait le cardinal de Noailles, au sujet de son instruction pastorale de 1719; et dans le troisième, d'un bref qui serait adressé aux Dominicains, et
(1) « Ncscit fides nostra erga Pétri successorem turbari aut tilubare : eom- » dem in Benedicto , qua? fuit in Pelro, et auctoritatero et pruvidentiam
* agiioscimns et reveremur. »
(2) « Non expetimus ut Ecclesia triumphura agat et ostentet de iis quoi » primura habuit minus dociles : al oportvt ut Ecclesia vincat, stelquc tan-
* dera viclrix catliolica causa. •
174 ANNÉE 17*o.
qui contiendrait une nouvelle explication de la bulle Unigenîtus. Permettez-nous, très-Saint-Père, de répandre dans voire sein ce que nous pensons de ce projet...
cil. Quant au premier article, il paraîtra certainement bien étonnant que, la constitution ( tant reçue partout, on délibère encore sur la manière de l'accepter; et qu'on propose aujourd'hui une nouvelle formule d'acceptation différente de celle qui nous est commune. Car quoiqu'on ne soit astreint par aucune loi ecclésiastique à user de termes déterminés pour exprimer sa soumission aux décisions dogmatiques de l'Église, il faut cependant bien considérer qu'une formule singulière est toujours dangereuse, et suspecte même par sa singularité, tandis qu'au contraire, l'uniformité de langage est la garde et le soutien de l'unité de la foi. Que ceux qui pensent comme nous parlent et disent de même : qu'ils montrent et qu'ils expriment la même obéissance et le même respect pour la constitution que nous avons rendus et exprimés dans l'assemblée de 1714; qu'ils reconnaissent avec nous la foi catholique dans cette constitution.
m S'ils le font, cette autre formule, qu'on propose aujourd'hui, deviendra superflue : Nous l'acceptons, comme le clergé de France Va acceptée. Sans doute, cette sorte de souscription est innocente en elle-même; elle n'importe véritablement aucun sens contraire à la véritable interprétation delà constitution. Mais si dans les circonstances présentes, on la passe a ceux qui jusqu'ici n'ont pu être amenés à souscrire, bien loin d'écarter le soupçon, elle ne fera que l'augmenter. Car en rejetant la formule commune, et en en affectant une particulière, ils paraissent faire entendre qu'ils ne veulent pas recevoir la constitution dans son sens propre et naturel; el en même tempsils insinuent qu'elle a été acceptée par le clergé de France dans un autre esprit et d'une autre manière que par les autres évêques de l'Église. Ces réflexions paraîtront d'autant plus vraisemblables, que depuis longtemps les appelants ont affecté de répondre, et ont même inséré dans de» instru-
ilo
ctions pastorales cette faussetécaloranieuse, que l'Épiscopat français netait pas unanime dans l'acceptation do la constitution.
« Il suit encore de là qu'il n'y a guère moins d'inconvénients dans cette autre formule qu'on propose également aujourd'hui : J'accepte, comme f^otre Sainteté a accepté elle-même (l). Il importe beaucoup qu'on n'admetle rien dans les formules authentiques d'acceptation dont puissent abuser des hommes inquiets, soit pour éluder l'obéissance par des clauses frauduleuses, soit pour affaiblir par de malignes interprétations, l'autorité de l'Eglise, qui réside dans l'unanimité de l'Èpiscopat.
« IL A l'égard de la déclaration quedoit faire le cardinal de Noailles au sujet de son instruction pastorale de 17Î9, que toutee que nous allonsdire, très Saint-Père, ne soit pas interprété, comme si nous voulions mettre des bornes a la grande bonté de votre cœur. Que tout ce que l'indulgence peut céder, s'accorde à la consolation et à la joie de rendre au siège apostolique un si grand prélat, pourvu que ce ne soit pas au détriment des intérêts de l'Église. Vous savez très-Saint-Père, combien cette instruction peut être funeste, par rapport au dogme catholique et à l'autorité de l'Église. Votre Sainteté regarderait-elle comme une réparation suffisante, que le cardinal déclare simplement que si quelque chose a déplu au Saint-Siège apostolique dans cette instruction, c'est contre sa pensée et ses sentiments^ et qu'il veut qu'il n'en soit pas plus question , que si elle n'eût pas été faite. Si quelque chose a déplu, dit le cardinal. Peut-il avoir le moindre doute qu'un très-grand nombre de points ont beaucoup déplu au Siège apostolique. S'il en doute encore, qu'il relise attentivement cet ouvrage qui lui est échappé au milieu du trouble, lorsqu'il n'était pas assez maître de lui-même ; qu'il pèse toutes les conséquences qui s'en sont suivies 5
(1) C'est ce que le cardinal tlç Noailles avait écrit au Tape dès les premier» jours de son exaltation.
et il accordera lui-même plus que nous n'exigeons. 11 regarderait comme non avenu ce qui de fait a cause* tant de dommages et de dangers à l'Église. Bien des choses qui sont innocentes, sont regardées comme non avenues : ce n'est pas blâmer un acte que de déclarer qu'on consent à ce qu'i/ n'en soit plus question : c'est là peut-être se sauvegarder soi-même, mais ce n'est pas servir les intérêts de la religion. L'acte subsisterait, et irait à la postérité avec d'autant plus de dangers que, de l'assentiment même du souverain Pontife, il n'aurait pas été rétracté par celui sous le nom duquel il aurait été promulgué. »
((Toutefois, en désirant ce qui est plus convenable au bien public, nous ne voulons pas porter à des mesures trop rigoureuses. Ce que nous demandons, ce qu'exige la sécurité de l'Eglise, c'est que, renonçant à toute condition, fort déplacée dans une chose si évidente, le cardinal reconnaisse qu'il y a eu dans son instruction beaucoup de choses qui ont déplu avec raison au Saint-Siège, qu'il n'est plus dans ces sentiments, et qu'il déclare révoquer et annuler cette instruction. »
<t III. Le troisième chef est encore d'une plus grande importance : il regarde ce bref pontifical qu'on suppose que Votre Sainteté adresserait aux Dominicains, et qui serait comme la condition préalable de la soumission du cardinal : par ce bref, les douze articles, ou du moinsquelques autres propositions, seraient approuvés comme des sentiments louables et exempts de toute censure. Nous ne répétons pas ici combien il y a d'indécence à exiger, comme explication de la constitution Unigenitus, l'approbation d'articles dont les uns n'ont aucun rapport à la constitution, dont les autres expriment des principes qui ne sont attaqués de personne, dont quelques-uns, vu la nature de la matière, ne pourraient être proposés, sans voir renaître le danger de nouvelles disputes. Nous ajouterons seulement qu'aussitôt que ces articles eurent élé répandus en France, et qu'on eut fait courir le bruit qu'on demandait à leur sujet une déclaration apostolique, on vit s'élever
tant de disputes et troubles, qu'il fallut faire intervenir l'autorité royale pour les réprimer (l). Que si on abandonnait ces douze articles pour leur substituer d'autres propositions sur les mêmes matières, il est évident qu'on retomberait aussitôt dans les mêmes inconvénients. »
« Les précautions sont ici d'autant plus nécessaires que, depuis dix ans, ceux qui ont appelé de la bulle Unigenitus n'ont rien négligé pour persuader que cette bulle même est une loi ambiguë et incertaine, et qu'elle sera très- dan gère use pour la saine doctrine, si des explications juridiques ne la déterminent pas selon un sens fixe et catholique. C'est à ce but que tendent tout ce qu'ont fait et tout ce qu'ont écrit les plus modérés. C'est à cette fin qu'ils insistent tant sur la demande qu'ils font d'explicaca lions : s'ils les obtiennent une fois, ils publieront que le Siège romain a reconnu lui-même l'ambiguïté de la bulle. »
a Et qu'on ne dise pas qu'une acceptation pure et simple peut offrir quelque darfger. Outre qu'il n'y a. rien de plus sûr que de penser et de parler avec Pierre et les Apôtres, nous sommes tous les témoins que, depuis la publication de la bulle, rien n'a été changé dans la doctrine catholique : on n'a vu se glisser nulle part, à l'ombre de cette promulgation, aucune nouveauté contraire à la foi et à la sainteté de l'Evangile. Qu'on cesse donc de demander avec importunilé de nouvelles explications, et que la confiance filiale triomphe de vaines terreurs (2). »
Les prélats présentaient encore au Pape quelques considérations importantes sur les inconvénients qu'eût offerts un bref qui aurait été adressé, non aux évêques , non au cardinal de Noailles, mais aux Dominicains. Ce décret doctrinal aurait eu sans doute dans le second cas la même autorité, puisqu'il serait émané du Pontife, agissant en vertu du pouvoir apostolique, et non comme simple particulier; mais il était à craindre que ces mêmes
(1) Ami du Conseil, du 2 juin 1725.
(2) « Vanam Ibrmidincm vincat lilialis flducia. »
hommes que Ton voulait gagner, ne fussent les premiers à attaquer un décret de ce genre avec plu? dç ténacité ; d'ailleurs l'école des Dominicains, toute respectable qu'elle était, n'était qu'une école particulière $ et cette faveur aurait pu contrisler les autres, « Votre Sainteté, disaient » les évêques , avait des raisons différentes lorsqu'elle » a adressé aux Dominicains le bref relatif aux sentiments » estimables sur la prédestination gratuite et la grâce efm ficace par elle-même ; car ce sont là iesaneiennea opinions » de l'école thomistique, qu'il n'est pas expédient que Jes » Dominicains abandonnent : mais la matière des propo- » sitions dont on demande aujourd'hui l'approbation ft» » rien qui concerne plus spécialement le s Dominicains » que toutes les autres écoles, » On a encore d'autres let* très adressées au Pape sur le même sujet, entre autres du cardinal de Bossu, archevêque de Malines»
Mais la pièce qui fit alors le plus de sensation dans le public, ce fut le Mandement que publia, le 26 novembre, de Beaumont, éyêque de Saintes, pour con-» damner les douze articles. De Beaumont était ce neveu de Fénelon, qui avait d'abord partagé ses travaux dans rééducation des jeunes princes, et qui l'ayant ensuite suivi à Cambrai, avait été le confident de toutes ses pensées, comme l'imitateur de ses vertus. Le prélat voulut détromper les fidèles, au sujet de l'approbation que l'on promettait pour les douze articles ; et il paraît que c'est après s'être concerté avec Rome qu'il fit paraître son Mandement (l). Il y disait qu'il regardait comme son devoir de prémunir ses ouailles contre « le venin que ces proten* » dues explications renferment, et contre l'artifice de ceux » qui les ont fabriquées. » Sans entrer dans un examen approfondi de tous les défauts que contenaient les doute articles (« car, disait-il, il faudrait faire une espèce de m traité théologique pour relever tout cç qui s'y trouve de
(i) Racine, Abrégé de l'Histoire ecclésiastique , t. Vi t lect. v, art. 7; Lafitau, Histoire de U Constitution, liv. v.
» contraire à la saine doctrine, » le prélat notait spécialement le quatrième, et le cinquième, qui paraissaient porter atteinte à eette liberté qui est nécessaire au mérite et au d' mérite; le septième, qui rejetait comme insuffisante pour l'honnêteté de nos actions la relation interprétative à Dieu : le huitième lui paraissait conçu de manière h préV ter à des conséquences dangereuses. Plusieurs autres lui paraissaient répréhensibles, soit par la trop grande généralité des expressions, ne s'y trouvant aucune des explications ni distinctions qu'il y faudrait mettre, soit parce qu'ils étaient opposés à des sentiments librement enseignés dans les écoles catholiques.
On était accoutumé à voir les évêques de Montpellier et de Sencz se montrer en toutes circonstances les appuis du jansénisme. Ils ne manquèrent pas de publier des mandements qui paraissaient destinés à défendre les douze articles -, mais qui combattaient directement la Constitution. L'évêque de Montpellier paraissait triompher de ce que l'approbation donnée aux douze articles eût été une contradiction avec la Constitution t car selon lui rien ne prouvait mieux les vices de ce décret.
L'évêque de Senez allait encore plus loin dans l'instruction pastorale, dont il sera bientôt parlé sous le 28 août 1726. Ces prélats furent imités par M. de Lorraine, évêque de Bayeux, et M. de Verlhamont, évéque de Pamiers, connus l'un et l'autre par leur opposition à la bulle Unigenitus.
Mais l'ensemble des évéques applaudit à la mesure prise par l'évêque de Saintes : l'évéque de Marseille, de Bel? zunce, publia un Mandement tendant au même but : le cardinal Paulueei écrivit au noaee que l'évéque de Saintes avait bien fait en démentant les pernicieuses calomnies des réfractaires, et que le Pape lui en savait un gré infini, et qu'il applaudissait à cette marque de son zèle pour la saine doctrine (1). ]]
(I) LaftCau, Hisloii e 4e la Oeiutitution, }iv.
— Le 4 décembre. Décret remdu a Rome contre XAdéisidémon, de Toland. On sentait de jour en jour une nécessité plus pressante de prémunir les fidèles contre l'impiété qui commençait à se montrer à découvert. Toland fut un des plus hardis : son Christianisme sans mystères, publié sur la fin du siècle précédent, avait pour but de montrer qu'il n'y a rien dans l'Evangile qui soit au-dessus de la raison, et que sa doctrine bien entendue ne renferme point de mystères. Ce livre excita un orage contre Toland; il quitta Londres et se relira à Dublin. Le parlement d'Irlande condamna son livre, et ordonna des poursuites contre lui. Il repassa donc en Angleterre, où son Christianisme sans mystères avait été dénoncé au grandjuge de M iddlesex. La convocation du clergé de la province de Cantorbéri s'occupa aussi de cette affaire. Mais une dispute' entre les deux chambres, et un conflit de juridiction, épargnèrent à Toland une censure qu'il ne méritait que trop.
Il continua d'écrire impunément. En 1704, il donna les Lettres à Serena, où il ébranle les grandes vérités morales et la théologie naturelle. En 1709, parurent VA" déisidémon et les Origines judaïques. Ce sont deux dissertations, dont la première a pour but de rendre la superstition odieuse. Or, Toland, ainsi que les autres déistes, sous le mot de superstition, entend toujours la religion. Il y prend aussi la défense de l'athéisme. Dans les Origines judaïques, il attaque le Pentateuque, et a la prétention de faire voir que Moïse avait à peu près les mêmes idées que Spinosa sur la divinité.
En 1718, parut une autre dissertation, intitulée le Nazaréen, ou le Christianisme judaïque, païen et mahométan. Toland y expliquait le plan du christianisme par le système des Nazaréens, qui voulaient allier l'observance de la loi mosaïque avec celle de la loi de Jésus-Christ. Cet ouvrage, informe et diffus, fut suivi d'un autre sous ce titre : la Destinée de Rome, où il prophétisait la chute de l'Église romaine. Il était alors dans l'indigence, dit
Desniaiseaux, et voilà ce qui lui fit perdre sou temps sur ce sujet.
Le Panthéisticon, ou Formule pour une société socratique, est le comble du délire. Ce livre, fondé sur les principes de Jordan Bruno, est tout en faveur du panthéisme. La forme en est d'ailleurs aussi ridicule que le fond en est absurde. Ces sont des répons, des leçons, des antiennes, des litanies, le tout en dérision de la liturgie des communions chrétiennes. La lecture en est fastidieuse. Toland sentit apparemment lui-même combien il prêtait le flanc par cette composition indigeste et bizarre. Car il la fit imprimer secrètement, sans son nom, et à un petit nombre d'exemplaires. Dans le même temps, il adressait à Tévéque de Londres une profession de foi conforme à la doctrine des protestants, donnant ainsi, dans ce siècle, le premier exemple d'une conduite indigne de la franchise et de la loyauté d'un honnête homme, et répréhensible aux yeux du monde même.
Le Tetradymus, ou les quatre dissertations, sont les derniers de ses écrits. Elles sont toutes dirigées contre divers points de l'histoire et de la doctrine de la religion. Dans l'une, Toland établit qu'il faut avoir une double doctrine, Tune publique et avouée, l'autre secrète ; l'une pour le vulgaire, l'autre pour les initiés. Suivre dans la pratique une telle théorie, c'est hypocrisie \ mais la professer, c'est impudence.
Toland a été imité sur l'un et sur l'autre point.
Presque tous ces ouvrages ont essuyé des réfutations dont peut-être ils n'étaient pas dignes, mais qui attestent au moins le zèle et les talents du clergé anglican. Synge, Brown, Beverley, Norris, Payne, écrivirent contre le Christianisme sans mystères. Leibnitz fit des remarques sur ce même livre. Deux ministres protestants de Hollande, La Faye et Benoît, répondirent à XAdéisidémon et aux Origines judaïques. Le savant Huet, évêque d'Avranches, prouva, contre cette dernière dissertation, que c'était une extravagance de prétendre que Moïse et Spi-
«82 année me
uosa avaient eu h peu près les mêmes idées sur la divinité i Hare, Mangey, Paterson, rendirent palpables les absufj dites du Nazaréen. Leland, dans son Exattiën des dèiètes anglais, daigne à peine consacrer quelques pages h Toland, qu'il regarde comme un écrivain ignorant, comme un citateur infidèle, comme un homme sans équité ét sans bonne foi. Fréret ne faisait pas plus de cas de ce déiste, <t Toland, dit-il, que Tindéccncé avec laquelle il attaquait » lareligioh a rendu célèbre, n'avait que de la hardiesse i» avec une médiocre érudition , sans aucune justesse
* desprit et sans aucune critique» 11 ajoute que tous ces » libres-penêeurs, du nombre desquels était Toland, ne » sont, pour l'ordinaire, til meilleurs raisonneurs, ni même a de meilleure fotque les partisans de la crédulité supersti-
* ticuse, et que les défenseurs des fausses légendes (I). »
Le 15 avril. Arrêt du parlement de Paris supprimant DEUX ÉCRITS EN FAVEUR DES CHARTREUX RÉFUGIÉS EN
Hollande, et deux lettres de m. Colbert, evbque de Montpellier. Le parlement avait perdu l'habitude de sévir contre de semblables écrits, et celte démarche lui fit d'autant plus d'honneur, que l'on n'ignorait pas les dispositions de plusieurs de ses membres. 1/ari êt du 10 janvier, contre la lettre des évêques de l'assemblée de 1725 au Boi, et surtout le réquisitoire de l'avocat-général, avaient excité beaucoup de plaintes (2). On avait réclamé contre quelques maximes de ce magistrat, et il avait été présenté au Roi un mémoire pour les réfuter. Le prince eut égard à ces observations \ et le parlement lui-même se montra disposé à accorder quelque satisfaction. Ce n'était pas en-
(1) Voyez les Observations sur le mot Dunum , par Fréret f dans le* Mémoires de l'académie des belles-Lettres.
(i; v*»ei ptui Un, pige m.
eore le temps où Une funeâtê raideur empêchait de revenir sur une démarche trop peu réfléchie.
Le 15 avril, M. Gilbert déféra les quatre écrits indiqués. [[Le premier était Utte Lettre pastorale au sujet de la protestation de M. de Montpellier contre ce qui s* était passé par rapport à lui dans la dernière Assemblée du clergé , du 1er décembre 1725. L'évêquede Montpellier, non-seulement persistait à déclamer contre la bulle tJnigénitus, mais il attaquait aussi le formulaire. Obligé par suite de la déclaration de 1720, de le laisser signer par l'université de Montpellier, il éludait cette mesure, en voulant que cetté signature fût relative à là paix de Clément XI, qui était expliquée par lui dans un sens favorable ait silence respectueux. (Nous avons montré, dans le Tablèau historique, combien cette interprétation était fausse.) L'assemblée de 1725, fatiguée de tant d'excès deColbert, avait demandé, pour le réprimer, la tenue du concile de la province de Narbonne. Lè prélat avait déjà à de sujet adressé Unê lettre circulaire aux évêques de France, dans lequel il s'élevait aUdacieusemcnt contre les décisions de l'Église ; et 11 renouvelait ces protestations dans sa lettre pastorale. Dans le réquisitoire que fit l'avocat-général, il commença par mettre en avant des principes différents de ceux qui lui étaient échappés trois moiâ auparavant. Il reconnut ta droit qu'ont les évêques de juger fen matière de doctrine, et de s'assure!4 de la pureté dés sentiments de ceux qu'ils appellent au ministère. En partant des écrits de M. Col-» bert, il dit que « les gens du Roi ne pouvaient passer sous" » silence ce qui portait altelule aux lois que la piété du f> prince avait accordées aux voeux des évêques, et dont lê » maintien* confié aux magistrats, intéressait le repos dê » l'Église et celui de l'État. Dans la première lettre pasfo» » raie, dit*il, on oublie ce que l'autorité royale a fait de » plus solennel, soit au sujet du formulaire établi poUÇ » bannir jusqu'aux soupçons de l'hérésie* et appuyé sur » des bulles autorisées par deâ déclarations registfées etl i» la cour, soit sur la constitution Uhigenituh » Ace sujét
tSl ANNÉE 1726.
i'avocat-général fit 1 éloge de la déclaration du 4
« si religieuse dans ses expressions, si remarquable par les » sages précautions qu'on y a prises contre tout excès, et » qui veut que la constitution soit observée dans tout le » royaume, aussi bien que les lettres-patentes de 171 4."Ici » cependant, ajoute-t-il, on s'élève contre la constitution, » et il semble qu'on se fasse un devoir de la combattre. On » applaudit, dans cette vue, jusqu'aux écrits les plus outrés, » qui sont moins une apologie du scandale qu'a causé la » fuite de quelques religieux, qu'une déclamation contre » la constitution. »
L'autre écrit de Colbert était la Lettre pastorale de M, Vévéque de Montpellier au sujet du miracle de l 'Hémorrhoïsse airivé à Paris le 20 octobre 1725. Les paroles suivantes, qui du réquisitoire ont passé dans l'arrêt, font clairement connaître le but capital de cette lettre : « Sous m prétexte de célébrer le miracle que le bras de Dieu vient » d'opérer sous nos yeux, on entreprend de pénétrer dans » les secrets impénétrables de sa Providence. On ne se » contente pas de l'employer contre les excès les plus » énormes condamnables par eux-mêmes; on s'en fait un » argument de parti, et une vaine idée de triomphe. » Ce passage prouve de nouveau que le miracle dont on a parlé plus haut était regardé par tout le monde comme incontestable. (Voyez 20 avril 1825.)
Les autres pièces dénoncées, sous prétexte de faire l'apologie des Chartreux fugitifs, attaquaient ouvertement la constitution. ]] . ^ -,
Quelques mois après, le parlement de Paris donna un nouvel exemple de sagesse en condamnant au feu un ouvrage fanatique, intitulé : Parallèle de la doctrine des païens avec celle des Jésuites et de la constitution Unigcnitus. S'il eût suivi constamment cette marche, il eût prévenu bien des troubles.
— [[ 1 1 mai. Le cardinal de Fleury est appelé a remplir les fonctions de premier ministre. Nous croyons nécessaire d'appeler l'attention sur cet événement, qui eut pour
l'Église des conséquences heureuses ; et nous parlerons à celte occasion de quelques événements politiques liés avec la religion.
Le duc de Bourbon-Condé avait succédé en 1723 au duc d'Orléans (rex-régeni) en qualité de premier ministre. Un de ses acles les plus extraordinaires fut le mariage qu'il fit contracterai! jeune Roi. Louis XV avait élé fiancé, quelques années auparavant, avec une infante d'Espagne, fille de Philippe V, qu'on avait fait venir en France pour l'y élever jusqu'au moment où le mariage aurait pu avoir lieu : mais une maladie grave que fit en 1725 le jeune Roi, âgé alors de quinze ans, quoiqu'elle n'eût eu aucunes suites fâcheuses, fit penser qu'il était impolitique d'attendre que la jeune princesse, qui n'avait encore que huit ans, fût devenue nubile. On résolut donc de la renvoyer en Espagne.
Des événements graves et singuliers venaient d'avoir lieu à la cour de Madrid. Philippe V, tourmenté par des inquiétudes de conscience, et désirant vivre dans la retraite, avait abdiqué le 15* janvier 1723, en faveur de son fils aîné, Louis I, qui avait épousé peu auparavant une fille du duc d'Orléans (le Régent). On s'accorde assez généralement à dire que Philippe avait constamment élé détourné de cette démarche critique par le P. Daubenton, Jésuite français, son confesseur : mais ce Père était mort quelques mois auparavant ; et un Jésuite espagnol, le P. Bermudes, avait alors la confiance du prince. Le jeune roi Louis fut enlevé dans le cours de la même année par la petite vérole j et Philippe V, après diverses hésitations, remonta sur le trdne le 5 septembre 1724.
Le choix de la nouvelle reine de France fut un de ces événements que la Providence prépare par des voies impénétrables aux hommes. On dit qu'on avait refusé une fille de l'impératrice de Russie et beaucoup d'autres princesses, qui auraient pu prétendre à cette alliance (l). On
(I) On assure que le trône de France fut offert à mademoiselle de Vermandois, princesse de Condé, et sœur du duc de Bourbon, premier ministre; niais que la jeune princesse, qui était alors à la fleur de l'âge , et qui voulait
préféra Mûrie Lcczinska, fille unique de Stanislas, qui avait occupé un instant le tronc de Pologne, sous la protection de Charles XII, roi de Suède, et qui alors, destitué de toutes ressources, vivait près de Veissembourg, dans une cotumanderic tombée en ruines : encore avait-il fallu pour l'y laisser en paix, que le Régent repoussât les plaintes de ses ennemis en disant que la France avait toujour* été V asile des vois malheureux. C'est dans cet humble et pauvre asile que I on vint faire au nom du roi de France la demande de la princesse. Le mariage, contracté d'abord à Strasbourg, fut ensuite célébré à Fontainebleau, le 4 septembre 1725. La reine Marie honora constamment ce rang élevé par Une haute piété, par l'ensemble de toutes lès vertus chrétiennes* et surtout par une charité qui lui imposa souvent d^dmirables sacrifices (l). Stanislas, que cette alliance attachait à la France, fut, peu d'années après, eh 1/33, élu de nouveau roi de Pologne : nous parlerons en son lieu des suites qu eut celle élection (2). Le duc de Bourbon s était attiré beaucoup d'ennemis par
se consacrer à Dieu, refusa son consentement. On allègue à la vérité pour motifs que là jeune princesse Rit révoltée des prétention1» de madame de Prie, qui passait pour la maîtresse du dur de Bourbon. Célte circonstance n'affaiblit pas la noblesse du refus. La jeune princesse fut depuis al,l> esse de Beaumontles-tours. Mcinoil es dt Duclos, vers 1725; Lacretelle, Histoire de France, Ht, v, etfc,
(1) On peut voir la Vie de Marie Leczinska, écrite parProyart : \t% Anecdotes chrétiennes, par Reyrc, en rapportent les principaux traits.
(?) On trouve eh tète du recueil curictix qui a poitr titre : OÊuvrts du philosophe bienfaisant, et qui contient les principaux écrits de Stanislas, le» avis pleins de sagesse que ce prince donna à sa lillej peu après son élévation. Nous n'en citerons qu'un où deux traits, t Ce suprême degré de puissance » et de gloire i éveille presque dans tous les cœurs cellé de nos passions, » la moins conforme à la raison, et cependant la plus dlificile a vaincre : je » parle de l'orgueil, dont ne sont pas toujours exempts ceux qui le combat- » tënt, CCùx-mêmes qtii se (làtteht de l'avoir sUririolité.
» Le moyen de gagner les cœurs, c'est de leur marquer plus d'estime » que d'amitié : celle-ci peut faire des ingrats; celle-là n'en fait jamais.
ii Sévère â votre égard, usez d'indulgence enSers tout le inonde; feignez é ^ignorer là plupart des défauts; embe lisses tbut té rjui Vous environne; » étendez cette beureuse prévention jusqu'aux mœurs et aux usages des Fran- • çais Ce peuple souffrirait moins de voir condamner ses lois que ses eou- » lûmes : elles paraissent être en lui, plus qu'en toute autre nation; le pre- » mier mobile de ses sentiments, de ses opinions, desa conduite... »
ses plans financiers, et en particulier par l'impôt d'un cinquantième sur tous les revenus du royaume , sans en excepter ceux des privilégies y et sans prélèvement des frais de culture et autres charges. Le clergé avait fait entendre de vives réclamations au sujet des nouveaux fardeaux qu'on faisait peser sur lui : le parlement avait montré une vive opposition, et elle était encore devenue plus sensible par un lit de justice qu'on avait fait tenir au jeune Roi. Le peuple était vivement agité par les suites d une disette, dont il accusait l'administration plus que l'intempérie du ciel (1). Ces difliculiés, jointes à des défauts de caractère trop marqués et aux intrigues des personnes auxquelles on savait qu'il était livré, amenèrent sa disgrâce. Il fut exilé à Chantilly le il mars 1726. Le Roi déclara qu'il supprimait le titre de premier ministre, et qu'il allait gouverner par lui- même : mais en même temps 11 nomma i'évêque de tfréjns ministre d'état, et il lui confia la direction des affaires, que ce prélat garda jusqu'à sa mort, pendant plus de seize ans.
André-Hercule de Flcury avait alors 73 ans. Introduit dê bofltte heure à la cour, il avait constamment fait paraître dôè qualités Solides, et surtout un grand fonds de droiture et de sagesse. On avait beaucoup loué la conduite prudertte qu'il avait ténue lorsque, peu après son élévation Sur le siège de Fréjus, il avait vu son diocèse envahi pat* une armée piémon taise ; il avaitsti gagner la confiance du duc de Savoie et du prince Eugène, et par là avait épargné des malheurs à la France (2).
Louis XIV, près de mourir, l'avait nommé précepteur de son arrière-petit-fils : le prélat conquit pleinement la confiance et 1 affection de son royal élève. Dans toutes les contestations qui s élevèrent alors au sujet de la religion, il s'était appliqué constamment à servir l'Église, eu pro-
(1) L'année 1??5 avait été très-pluvieuse) des processions solennelles turent faites à Sainte-Geneviève dans le mois de juin,
(*) Voyea son Oraison funèbre, par te P. de Neuville, !»• partit t
curaulla soumission de ceux qui résistaient à ses décrets (l)..
Son élévation au ministère doit être regardée comme un événement heureux pour la France : « Ce vieux prêtre, » dit Chateaubriand, rendit des forces à la France épuisée, » en la laissant se rétablir d'elle-même, à l'aide de son » tempérament robuste, chose que tout le monde a » dit (2)...
Le beau portrait qu'a fait Voltaire du cardinal deFleury mérite d'autant plus d'être remarqué qu'on ne peut l'attribuera une prévention bienveillante pour le clergé; on n'y voit pas d'ailleurs d'exagération : a S'il y a jamais eu, » dit-il, quelqu'un d'heureux sur la terre, c'était sans doute » le cardinal de Fleury. On le regardait comme un » homme des plus aimables, et de la société la plus déli- » cieuse, jusqu'à l'âge de soixante-treize ans; et, lors- » qu a cet âge, où tant de vieillards se retirent du monde, » il eut pris en main le gouvernement, il fut regardé » comme un des plus sages. Depuis 1726 jusqu'à 1742, » tout lui prospéra. Il conserva jusqu'à près de quatre- )) vingt-dix ansune tètesaine, libre et capable d'affaires... » Si sa grandeur fut singulière, en ce qu'ayant commencé » si tard elle dura si longtemps sans aucun nuage, sa mo- » dération et la douceur de ses mœurs ne le furent pas » moins. On sait quelles étaient les richesses et la magni- » ficence du cardinal d'Àmboise on connaît le faste » royal de Richelieu, les richesses prodigieuses accumu- » lées par Mazarin , il restait au cardinal de Fleury la » distinction de la modestie; il fut simple et économe en » tout, sans jamais se démentir. L'élévation manquait à » son caractère. Ce défaut tenait à des vertus, qui sont la » douceur, l'égalité, l'amour de l'ordre et la paix : il » prouva que les esprits doux et conciliants sont faits pour » gouverner les autres..,
(1) Voyez plus haut, sous la date du ÎC novembre 1725, la lettre qu'il écrivit au Pape, de concert avec les cardinaux de Bussy et de Rohan.
(2) Chateaubriand , Ànalyse raisonnée de l'histoire de France, tome v des OEuvres.
» Le maréchal de Villeroi, après beaucoup de sol 1 ici - » talions, oblint de Louis XIV, qu'il nommai l'évéque de » Fréjus précepteur par son codicile : cependant, voici » comme le nouveau précepteur s'en expliqua dans une » lettre au cardinal Quirini : J'ai regretté plus d'une fois » la solitude de Fréjus ; en arrivant, j'ai appris que le Roi » était à l'extrémité, et qu'il m'avait fait Vhonneur de » me nommer précepteur de son petit fils. S' il avait été en » état de m' entendre, je l'aurais supplié de me décharger » d'un fardeau qui me fait trembler... Je ne me console » point de la perte de ma liberté.,. Il se consola, en for- » mant insensiblement son élève aux affaires, au secret, à » la probité, et conserva dans toutes les agitations de la » cour, pendant la minorité, la bienveillance du Régent » et l'estime générale, ne cherchant point à se faire valoir, » ne se plaignant de personne, ne s'attirant jamais de » refus, n'entrant dans aucune intrigue; mais il s'inslrui- » sait en secret de l'administration intérieure du royaume » et de la politique étrangère. H fit désirer à la France » par la circonspection de sa conduite, par la séduction » aimable de son esprit, qu'on le vit à la tete des affaires. » II ne prit point le titre de premier ministre, et se con- » tenta d'être absolu. Son administration fut moins con- » testée et moins enviée que celles de Richelieu et de » Mazarin dans les temps les plus heureux de leurs mi- » nistères. (l) Sa place ne changea rien dans ses mœurs.
(I) « Qui que ce soit île raisonnable, dit Duclos, n'osa jamais rien tenter » auprès du roi contre son ministre Quelques jeunes étourdis de la cour
> s'avisèrent un jour de vouloir jouer un rôle : le cardinal les avait fait ad- » mettre aux amusements du roi, et dans une sorte de familiarité. Ils la pri-
> rent naïvement pour de la confiance de la part de ce prince, et s'imagine— » rent qu'ils pourraient se saisir du timon des affaires. Le cardinal en fut » instruit, et vraisemblablement par le roi lui-même. Sous Richelieu...., l'é- » tourderie de ces jeunes gens aurait pu avoir des suites fâcheuses. Le car- » dinal de Fleury, qui ne prenait pas les choses si fort au tragique, en rit de * pitié, les traita en enfants, envoya les uns mûrir quelque temps dans leurs » terres, ou deven r sages auprès de leurs pères , et en méprisa asseï quel- » ques autres pour les laisser en bulle aux ridicules qu'on ne leur épargna » pas : c'est ce qu'on appela alors la conjuration des Marmousets. • Afemoires secrets de Duclos.
m ANNÉE 1720.
» On fqt étonné que le premier ministre fût le pins ai- » friable des courtisans et le plus désintéressé, te biea » de l'État s'accorda longtemps avec sa modération. Ou » avait besoin de cette paix qu'il aimait, et tons les mi- » nistres étrangers crurent qu'elle ne serait jamais rompqç » pendant sa vie. Il laissa tranquillement la France répa- » rer ses pertes et s'enrichir par un commerce immense, » sans faire aucune innovation, et traitant l'État comme » un corps puissant et robuste, qui se rétablit de lui** » même (l). »
Çe qui mérita bientôt au cardinal de Fleury l'estime et l'admiration du public, ce fut l'ordre qu'il mit dans les finances : il fit d'abord décréter la suppression du, cinquantième, qui avait excité tant de réclamations : il entreprit de pourvoir aux besoins de l'Etat par une administration économique, dont il avait conçu le plan, et qu'il suivit constamment dans tout le cours de sa vie, tant que dura son ministère, a La perception devint moins dure, dit u Pqclos, et les paiements furent plus exacts \ en peu >i d'années il égala la dépense a la recette, améliorant » pellerci par l'économie seule, Ceux que cette économie » gênait en murmuraient, et tâchaient de se persuader » qu'il ne voyait pas les choses en grand ; et mille sols qui >) ne voyaient ni en grand, ni en petit, répétaient le même » propos. Mais le peuple et les bourgeois, c'est-à-dire ce » qu'il y a de plus nombreux, de plus utile dans l'État, et » en fait la base et la force, avaient à se louer d'un mia nistre qui gouvernait un royaume comme une famille. » D'ailleurs, que pouvait-on reprocher à un homme qui le premier donnait l'exemple de la modestie et du désintéressement (2).
(t) Voltaire, fric» «/« siècle dp Lom* XV, À I» *uifc du «etle de Louis XIV, enap, m,
(â) « Jamais ministre ne fut si désintéressé. Il ne voulait ea bénéfice* que
• ce qui lui était nécessaire, sans t ien prendre sur l'&tat, pour entretenir
• une maison modeste et une table frugale. Aussi sa succession eût à peine » été celle d'un médiocre bourgeois, et n'aurait pas sutli à la dixième partie » de la dépensa du mausolée que le roi lui a fait élever. » Mémoires secret* de Duclos, 1726.
Nous ne rayons appelé cardinal que par anticipation. Il ne fut revêtu de la pourpre que le 1 septembre suivant, par anticipation sur la promotion dite des couronnes , qui ne devait se fuire que plus tard- Le jeune Roi, en lui remettant U barrette, l'embrassa tendrement devant toute la cour, et témoigna autant de joie que le prélat pouvait en avoir. ]]
— Le 28 août. Ijtstbuçtioiî pastobalp de i/éveque pe Sénez. Soanen était un des quatre premiers appelants, et il avait renouvelé son appel en 1719 et en 1720. Il avait donné les ordres sacrés à des Hollandais réfractaires, et approuvé J élection schismalique de Steenoven et de Barchman, Celte année, il se signala par une instruction pastorale qui avait pour fin, disait-il, détendre son clergé et son peuple dépositaires de ses derniers sentiments. On a prétenduqu'il n'en était pas Fauteur. On lui avait donné, comme aux autres prélats appelants, un théologien chargé de le guider; et l'Instruction est attribuée à un abbé Çadry. On y déclamait contre Jes évêqueg, contre ceux qui se donnent pour mattres en Israël, et qui égarent les autres. Clément XI et ses deux successeurs y étaient peu ménagés ; la conduite du Roi y était peinte sous des couleurs odieuses : le formulaire était représenté comme une tyrannie; et Févêque, en gémissant de l'avoir signé, faisait des vp?ux pour voir cesser ce qu'il appelait une exaction. Il prenait, comme de raison, la défense de M. Colbert, à qui il prodiguait des éloges, que celui-ci lut rendait à son tour. Non seulement il y prenait la défense des douze articles» qu'il présentait comme autant de vérités incontestables \ mais il enchérissait sur ce qu'ils avaient de plus dur (1), U finissait par exhorter ses diocésains à persévérer, après sa mort, dans les sentiments qu'il
(I) Nous n'en citerons qu'un eittnple. Un énorme scandale am yeux de Sqanen, c'est qu'on blâmât cet article : La loi de Moïse m donnait pas par sa propre rfrl* la grâce néeessaire pour accomplir les Commandements de) Dieu, « Il y a apparence, dit-il, qu'on prétend que cette loi était toujours » «jçcorapagnée de la grâce qu'elle tirait par anticipation des mérites de • Jéeua-Çnfist, et qu'ainsi la grice était inséparable du commandement,
leur avait inspirés, et à ne se laisser abattre ni parla multitude des ennemis delà vérité, ni par le petit nombre de ceux qui se déclarent pur elle. L'ouvrage entier était un plaidoyer pour les Réflexions morales et pour les appelants. Ceux-ci étaient les seuls défenseurs de la vérité, tandis que le Pape et les évéques étaient des gens guidés uniquement par des vues humaines. L'Église était proche du naufrage. Cette Instruction, si toutefois on peut donner ce nom à un pareil écrit, attira donc l'attention sur M. Soanen, et détourna sur lui le coup, que n'auraient pas dû éviter ceux qui partageaient ses torts.
— Le 18 novembre. Lettre de l'assemblée du clergé de 1726 au Roi. Une assemblée extraordinaire avait été convoquée cette année après la disgrâce de M. le Duc: et le Roi avait commencé à apaiser les plaintes du clergé, d'abord en surseyant aux taxes imposées sur ses biens, ensuite en reconnaissant formellement ses privilèges et en s'engageanl à les maintenir. L'assemblée, après avoir remercié le Roi de cette protection, lui marquait qu'elle recourait à lui pour des intérêts plus pressants. Elle lui exposait la patience avec laquelle le clergé avait souffert les injures faites à l'Église, le besoin de les réprimer, et la nécessité d'une loi qui maintint formellement les droits des évéques. Elle rappelait la licence des écrivains ce qu'on appelait si faussement le silence respectueux canonisé , la bulle Unigenitus attaquée par des libelles sans nombre, le feu Roi calomnié, les droits de l'Église méconnus, l'autorité des évéques sur les prêtres combattue, et les questions les plus claires mises en problème ou résolues avec témérité. Elle demandait qu'on réprimât ces écrits audacieux qui souillaient l'esprit de révolte dans les
» toutes lea fois que le commandement existait; mais les principes que nous » avons élahlis ne sont pas moins contraires à celle seconde erreur. En effet, ■ si la grâce n'a jamais manqué aux Juif* pour accomplir les Commande- » menls de Dieu, la loi n'a jamais pu ni les humilier, ni les confondre ; et • l'économie des desseins de Dieu est renversée. » Instruction pastorale, p. 82. N'était-ce pus là audacicuscmenl renouveler les erreurs condamnées ?
communautés et les séminaires. Elle exposait que le meilleur remède à ces maux était les conciles provinciaux, qui ramèneraient la discipline et la subordination, et préviendraient ces recours fréquents aux tribunaux séculiers, qui commettent les deux puissances. « Ce moyen, disaient » les évêques, nous donnerait peut-être la consolation (et » quel avantage pour la religion !) de ramènera l'unani- » mité quelques-uns de nos confrères qui s'en sont éloi- » gnés, de leur faire connaître combien leur résistance à » la bulle est condamnable, et de les engager à corriger » eux-mêmes ce qui leur est écbappé de répréhensible. » Leurs vœux, à l'égard des conciles, furent remplis en partie par celui d'Embrun en 1727.
— Les 10, 27 et 31 décembre. Benoît XIII canonise,
AVEC LES CÉRÉMONIES ACCOUTUMÉES, HUIT BIENHEUREUX. Le
pape avait, peu auparavant, le 7 août, déclaré bienheureuseune sainte qui, par sa mère(Orsini), étaitde lafamille de Benoît XIII, savoir: Hyacinthe Marescotti, du tiers-ordre de Saint-François, morte à Viterbe en 1640. Elle fut canonisée en 1807 par le pape Pie VU. Ceux qui reçurent, en 1726, les honneurs de la canonisation sont les suivants : 1° Thorribio de Mongravejo, né dans Tévêché de Léon en Espagne, en 1538, archevêque de Lima au Pérou, prélat célèbre dans cette contrée par ses travaux apostoliques et par son zèle à répandre la foi, à corriger les mœurs et à inspirer la pratique des vertus chrétiennes. Il tint plusieurs conciles , et mourut en visitant son diocèse , le 23 mars 1606, après vingt-cinq ans d'épiscopat. 2° Jacques de la Marche, né à Ascoli, en 1391, religieux des frères mineurs de l'Observance, employé par plusieurs papes dans les affaires générales de l'Église. II prêcha avec succès en Hongrie, en Allemagne et en Italie, ramena beaucoup d'hérétiques, convertit un grand nombre d'infidèles, assista aux conciles de Ferrare et de Florence, mena la vie d'un apotre, et mourut à Naples le 26 novembre 1476. 3° Agnès de Monte-Pulciano, religieuse fervente, morte dans sa patrie le 20 avril 1317. Ces trois premiers furent
t. il. 13
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canonisés le 10 décembre ; les trois suivants ne le furent que le 27. 4° François Solano, né en Espagne en 1549, frère mineur de l'Observance, prédicateur et missionnaire. Il se signala surtout par son zèle infatigable et par sa charité pour les pestiférés. Après avoir longtemps exercé son ministère en Amérique, il mourut à Lima le 14 juillet 1610. 5° Péregrini Latiozi, de Tordre des Serviteurs de la bienheureuse Vierge Marie. Il pratiquait de grandes austérités et travaillait avec ardeur à la conversion des pécheurs. Il mourut à Forli, sa patrie, le 1er mai 1345. 6° Jean de la Croix, né en 1542, dans la Vieil le-Castille, d une famille noble, lié avec sainte Thérèse, qu il seconda dans la fondation de son ordre, et auteur lui-même d'une réforme des Carmes. Il mourut en Espagne, après une carrière remplie de travaux et de bonnes œuvres, en 1591. 7° Le 31 décembre furent canonisés : Louis de Gonzague, né en 1568, des princes de ce nom, jeune homme d une piété éminente , qûi renonça au monde pour entrer chez les Jésuites, et qui mourut à Rome le 21 juin 1591; et 8» Stanislas Rostka, né en Pologne, en 1600, et mort à Rome au noviciat des Jésuites, le 15 août 1618(1).
Par unautre décret, donné le 4 juin 1729, Benoît canonisa Jean Népomucène, martyr du secretde la confession.
Benoît XIII publia encore, dans les années suivantes, différents décrets de béatification il déclara bienheureux Jean de Prado, Espagnol, frère mineur de 1 étroite Observance, misa mort par les Mahométans le 4 mai 1631 (2); Fidèle de Sigraaringen, capucin, célèbre missionnaire, martyrisé chez les Grisons le 24 avril 1623 (3); Vincent de Paul, fondateur des Prêtres de la Mission et des Filles de Charité, mort à Paris le 27 septembre 1660 (4)j Pierre
(i) La bulle de canonisation de saint Louis de Gonzague est datée du 4 des ides de décembre. Mais c'est sans doute une erreur du bullairc, puisqu'il est dit que cette canonisation se fil le jour de saint Syltestre, et en même temps que celle de Stanislas Kostka, qui est datée du 31 décembre.
{t) Décret du 14 mai 1728.
(3) Décret du \î mars 1729.
(4) Décret du 13 août 1729.
ANiNÉE 1726.
Fourrier,curé de Matincourf, réformateur de la congrégation du Sauveur, et instituteur des religieuses de la congrégation de Notre-Dame, mort à Gray le 9 décembre 1636 (1). De plus, il approuva le culte rendu à Séraphin d'Ascoli, capucin, mort le 12 octobre 1604 (2), et à Séraphin, religieux de la Merci, martyrisé à Alger en 1240(3).
[[ Nous joindrons aux noms de ces illustres serviteurs de Dieu ceux de quelques autres, qui moururent du temps d'Innocent XIII et de Benoît XIII, et qui continuent ainsi la chaîne de ceux dont nous avons parlé plus haut» à la fin du pontificat de Clément XI.
Le B. Pacifique de San-Severino, né à Spada, dans la marche d'Àncone, pratiqua de bonne heure de ni inentes vertus. Il appartenait a une famille opulente de la contrée; mais ayant perdu son père de très-bonne heure, il fut traité avec beaucoup de rigueur dans la maison d'un de ses oncles, ce qui servit à le formera une patience héroïque, il entra ensuite dans Tordre des frères mineurs de l'Observance, et il y vécut dans une grande ferveur et dans toutes Jes pratiques du zèle. Il devint gardien du couvent de son ordre à San-Severino, d'où il tire son nom, et il y mourut le 14 septembre 1721. Pie VI l'a béalifiéen 1785.
Un autre bienheureux, qui est né dans les mêmes contrées, qui appartient au même ordre de l'Observance, et qui fut béatifié par le même Pape, en 1786, c'est Thomas de Cora : on l'appelle ainsi du lieu de sa naissance dans le diocèse de Vellelri. Ayant été élevé au sacerdoce, il ne put obtenir d'aller à la Chine , où l'attirait l'amour du martyre, et il exerça le ministère apostolique dans les diocèses de Sublac, Sabine et Vellelri. 11 mourut à Civitella, diocèse de Sublac, le 11 janvier 1729; et des miracles bien vérifiés ont prouvé son pouvoir auprès de Dieu (4).
(1) Décret du 10 janvier 1730.
(î) Décret du 18 janvier 1729.
(3) Décret du 1) juillet 17ÎS.
(4) Voyei sur le B. Pacifique cl sur le B. Thomas Us notices données dan» le Simplement aux Vus des Saints de Butler et Godescard , par Mgr Donney, eveque de Moniauban. ]
106 ANNÉli 1726.
L ordre des Mineurs de l'Observance perdit aussi, en 1726, le P. Antoine Margil de Jésus, dont la cause de béatification est pendante depuis longtemps (1), et qu'on peut regarder comme un des hommes apostoliques qui ont le plus contribué à répandre la foi dans les vastes régions de l'Amérique centrale.
Antoine était né le 18 avril 1657, à Valence, en Espagne, de parents d'une condition obscure, mais remplis de foi et de piété. Il prit l'habit au couvent de l'Observance, à Valence, et y fit profession le 13 avril 1674. On l'envova faire ses études de philosophie et de théologie aux couvents de Dénia et de la Co rogne. Ayant été ordonné prêtre, il exerça quelque temps le ministère; puis ses supérieurs le destinèrent pour les missions d'Amérique. Il arriva à la Vera-Cruz le 6 juin 1683. La ville venait d'être saccagée par des flibustiers français; Margil s'y dévoua aux œuvres de charité. Il donna des missions à Mexico, à Saint- Jean ciel -Rio, à Quintero, où Ton venait de fonder un couvent de son ordre. Avant été envoyé dans le Yucalan, il prêcha à Cam pèche, passa de là à Tabasco et essuya une maladie grave à Ghiapa. A peine rétabli, il recommença ses courses. Il parcourut pendant près d'une année la province de Guatemala. L'objet principal de ses désirs était la conversion des infidèles ; et c'était pour cela qu'il avait passé en Amérique. Il résolut donc d'aller dans la province de Talamanca, qui offrait plus de difficultés. En passant, il visita les provinces de Nicaragua et de Costa-Rica, et y produisit des effets merveilleux avec le père Lopez, son confrère. 11 n'eut pas moins de succès chez les peuples de Talamanca, y établit trente églises, et convertit et civilisa des Indiens infidèles. C'était sans autres ressources que son Crucifix et son bréviaire qu'il accomplissait ces grandes œuvres.
L'évêque de Panama l'invita ensuite à passer dans
(I) Celte cause a été introduite sous le pontificat de Clément XIV, en 1769, et le pape Grégoire XVI a rendu, le 3 juillet 1836, un décret reconnaissant iju' Antoine Margil a pratiqué les vertus dans un degré héroïque.
l'immense pays connu sous le nom de royaume de Terre* Ferme. Il commençait à y travailler avec succès lorsqu'un ordre de ses supérieurs le rappela à Guatemala. Quoique le trajet fût de six cents lieues et qu'on lui promît de faire révoquer les ordres, il partit sans réplique. Sous les ordres de i'évêque de Guatemala, il travailla, avec un des religieux de son ordre, à pacifier les environs de Vera-Paz, qui étaient fort agités, soit à convertir les peuplades sauvages qui habitent ces régions. Un grand nombre de ces infidèles furent dociles à la voix du laborieux et intrépide missionnaire, qui allait les chercher dans leurs montagnes les plus escarpées, et qui courut souvent les plus grands dangers. Une fois, ces barbares 1 attachèrent à des arbres, lui et son compagnon, pour les tuer à coups de flèches; mais la joie que témoignèrent les serviteurs de Dieu , de verser leur sang pour l'Evangile, fit une telle impression sur ces cœurs féroces qu'ils les détachèrent et prêtèrent une oreille plus attentive à leur voix. Dans une autre peuplade, après qu'on les eut dépouillés, on les attacha à des poteaux, et on les y laissa pendant trois jours sans aucune nourriture ; une femme indienne, touchée de compassion, vint enfin leur en porter; étonnés de leur patience, les chefs vinrent les délier, en leur enjoignant de quitter le pays. C'est au prix de ces dangers et de ces souffrances que Margil fondait des chrétientés nouvelles. Sa vie le montre tantôt travaillant dans le Mexique, au Texas, et jusque sur les frontières de la Louisiane, tantôt rappelé dans la provincede Guatemala, parcourant ainsi, dans l'intérêt de la religion et de la paix, des distances énormes, fondant de nouvelles églises, ou ranimant, par des missions, la foi des anciens chrétiens. On aurait peine à comprendre comment il put suffire à tant de travaux, si on ne connaissait toute la puissance de la charité apostolique.
Epuisé de travaux, il mourut à Mexico le 8 août 1726, avec la réputation d'un saint. On lui rendit, après son décès, les plusgrands honneurs : non-seulement le peuple, mais la noblesse, les magistrats, le clergé, l'archevêque de
Mexico lui-même, et deux autres évoques qui se trouvaient dans cette ville, voulurent lui baiser les pieds et témoigner par là leur respect pour sa mémoire. On rapporte plusieurs miracles opérés par son interces- «on (I). ]]
— Le 30 décembre. Lettee de satisfaction écbite par le sénat de Luceiwe au Pape. Une affaire assez peu importante dans l'origine, donna lieu à de vives discussions entre le gouvernement de Lucerne et le Saint-Siège. On avait coutume, dans la commune d'Udlingensweil, canton de Lucerne, de faire des danses publiques le dimanche, fête anniversaire de la Dédicace de l'église, et le jeudi suivant, qui, en 1725, étaient le 12 et le 16 août. Le curé du lieu, Christian-pLéonce Audemialt, sur la demande de ses paroissiens et à l'exemple du voisinage, annonça des prières publiques pour le 16 août et les jours suivants, afin d'obtenir un temps plus favorable aux biens de la terre ; car la saison avait été jusque-là fort pluvieuse. Le curé crut que le bruyant divertissement d'une danse villageoise était peu compatible avec le recueillement des prières destinées à apaiser le ciel, et il défendit de danser le jeudi 16, ce qui eut l'approbation de tous les bons paroissiens. Le cabaretier du lieu n'y trouvait pas son compte ; et à sa sollicitation, le bailli du district permit de danser le jeudi 16 et le dimanche 19, et fit publier celte permission. Il y eut, le 16, des danseurs, quoiqu'en petit nombre ; le curé s'en plaignit dans son prdne du dimanche suivant, et voulut astreindre les danseurs à quelques si* gnes de pénitence. Le bailli porta plainte au magistrat supérieur. Mandé par l'avoyer, le curé exposa les motifs de sa conduite, qui ne furent point improuvés. Mais le sénat, ou petit conseil, vit la chose autrement. Il crut que la conduite du curé renfermait un manque de respect pour l'autorité civile, et il arrêta de lui adresser une remon-
(l)([Le P. Guiman, postuloleur de lacauie du P. Margil, a publié à Rome, en 1826, une excellente notice sur ce fervent missionnaire. On en trouvera 1* précii dans l'Ami fie la Religion, t. cxv, p. W2.ll
ANNÉE H2ft.
trance. Le commissaire épiscopal chargé de rengager à se présenter, l'en détourna au contraire. Des lettres de chancellerie signifièrent au curé Tordre de comparaître devant le sénat, puis devant le conseil souverain. Il s'excusa en donnant ses motifs, et en se fondant sur les immunités du clergé et sur les censures qu'il aurait encourues en se présentant. Après trois sommations, le grand conseil, blessé, condamna, le 19 septembre 1725, le curé Audemialt à l'exil. L'évêque de Constance réclama fortement contre ce procédé, alléguant que, si on se fût adressé à lui, il aurait puni le curé dans le cas où il l'eût trouvé coupable. Il demandait que la sentence fût révoquée, et offrait d'obliger Audemialt à donner satisfaction au gouvernement. Les Lucemois ne cédèrent point, et plus tard l'évêque approuva la conduite du curé.
Bientôt la discussion s'envenima par un ordre du gouvernement aux habitants d'Udlingensweil d'élire un nouveau curé, comme si Audemialt avait perdu tous ses droits par la sentence du 19 septembre. Le 14 octobre on élut un curé, qui fut Nicolas Muller ; mais l'évêque soutint qu'il n'avait aucun droit à la cure, lui refusa l'institution canonique, et persista à demander le rétablissement d'Audemialt. Le 28 octobre, le nonce du Pape en Suisse, le prélat Passionci, archevêque d'Ephèse et depuis cardinal, quitta secrètement Lucerne, lieu de sa résidence, et se retira dans la petite ville d'Alfort, canton d'Uri, d'où il adressa aux cantons catholiques, moins Lucerne, un mémoire et une lettre pour annoncer qu'il était parti de Lucerne par ordre du Pape, et à cause de la violation des immunités du clergé. Quelques cantons catholiques offrirent aux Lucernois leur médiation, qui fut refusée. Le curé Audemialt publia une apologie à laquelle les Lucernois répondirent. Ils voulurent engager les cantons à se joindre à eux pour la défense de leurs droits et se plaignirent au Pape de la conduite du Nonce qu'ils prétendaient avoir gâté l'affaire par sa précipitation et son aigreur. Au mois de décembre, le cardinal Àlbani, protecteur de la
nation suisse, leur adressa une note où il les blâmait ouvertement. Les Lucernois se décidèrent à révoquer la nomination du curé Muller.
A Rome, une congrégation de cardinaux consultée par le Pape émit, à l'unanimité, en mars 1726, l'avis que les Lucernois avaient porté atteinte à la juridiction ecclésiastique. Dans le même temps, des cantons catholiques se réunirent en diète à Lucerne. Ils ne contestèrent point ouvertement au canton de Lucerne les droits qu'il s'attribuait, mais ils écrivirent à Benoît XIII en faveur de cet allié. Il leur fut répondu, le 30 août, que le Pape rendrait son affection aux Lucernois et leur en donnerait des témoignages particuliers, quand ils auraient réparé d'une manière convenable des démarches déplacées. Au mois de novembre suivant, dans une autre diète des cantons catholiques à Lucerne, les Lucernois déclarèrent qu'ils avaient reconnu leur tort d'avoir voulu établir un nouveau curé; que leur intention n'était pas de citer Audemialt dans les formes judiciaires, et que si ces formes avaient été employées, c'était une méprise de la chancellerie. Ce langage indiquait un désir de rapprochement. On dit que les cardinaux de Pol ignac et Cienfuegos s'entremirent pour terminer le différend. On convint d'un accommodement qui portait en substance que le curé Audemialt ne rentrerait point dans le canton , que Muller n'occuperait pas non plus la cure, que le gouvernement de Lucerne déclarerait que la chancellerie avait agi contre ses intentions et contre ses ordres, qu'il citerait le curé au tribunal de l'évêque et ferait procéder régulièrement au choix de son successeur. L'évêque de Constance déclara nul tout ce qui avait été fait à Lucerne à l'égard d'Audemialt et obligea celui-ci à renoncer à sa cure pour le bien de la paix. Il fut stipulé que les Lucernois demeureraient en possession de leurs coutumes et franchises, sans préjudice de l'immunité ecclésiastique, qu'ils pourraient même citer les ecclésiastiques devant le gouvernement ad audiendum verbum principisy pourvu qu'ils en
demandassent l'autorisation aux supérieurs ecclésiastiques compétents.
Le "20 décembre 1726, le sénat adressa au Pape l'expression de sa soumission et son adhésion aux conditions cidessus , et par un bref du 25 janvier 1727, Benoît XIII annonça qu'il recevait avec empressement la satisfaction du gouvernement de Lucerne et les marques de leur respect et de leur zèle religieux. Un écrivain suisse assure que cet arrangement fut principalement dû à l'influence française. Le curé Audemialt devint membre du chapitre de Constance, et Lucerne continua d'être la résidence du Nonce (1).
Une autre discussion eut lieu en 1748 entre le canton de Lucerne et le Saint-Siège, relativement au serment du témoin dans les causes ecclésiastiques. Le magistrat civil prétendait que c'était à lui à recevoir le serment du témoin, même pour les causes portées au tribunal du Nonce. Le Nonce, qui était Philippe Âcciajuoli, archevêque de Petra et depuis cardinal, demandait qu'on ne changeât point un usage ancien et conforme aux convenances: car c'était naturellement au siège ecclésiastique à recevoir le serment pour les causes portées devant lui. On produisit des témoignages qui attestaient que telle avait toujours été la pratique à Lucerne et dans les autres cantons. Benoît XIV donna sur ce sujet un bref du 1er mars 1748. Hippisley assure que les Lucernois ne se rendirent pas à • l'autorité et aux raisons du Pontife $ mais cet écrivain est
(1) On ne trouve rien sur l'histoire de ce différend dans le bullaire de Benoît XIII. Il n'en est pas parlé non plus dans les Acta Ugationis helveticœ, de Passionei , quoique cela eût paru assez naturel, puisque le prélat avait eu grande part à toute l'affaire. Louis de Bochat, écrivain protestant du canton de Vaud, publia , en 1727, des Mémoires pour servir à l'histoire du différend entre le pape et le 'canton de Lucerne. Hippisley, dans son Recueil, p. 396, donne un précis de la discussion d'après un Essai de l'histoire analytique des rapports des autorités civile et ecclésiastique dans la Confédération suisse, en allemand, 18' 6. On cite V Histoire de la Suisse, par Ranuward, Lucerne, 1837. Nous avons suivi une relation qui nous a «té envoyée de Suisse par un ecclésiastique fort instruit.
m ANNÉE H27.
si parlial cl si peu sûr, qu'il est permis de douter de son exactitude en celte rencontre.
— Le 24 mars. Projet d'arrangé méat sighê à Rome avec le ministre nu roi de Sardaigne, C'est ici une des affaires les plus graves, parce qu'elle donna lieu à de vives plaintes, et qu'elle n'eut d'autre résultat que d'éloigner encore l'accord entre les deux cours, et de le rendre plus difficile. Nous serons obligé d'entrer dans des détails qui compromettent des personnages en dignité, mais nous lâcherons de mettre dans nos récits la modération et la réserve qui conviennent a un historien, et surtout à un historien ecclésiastique.
A l'avènement de Benoît XHI, on reprit les négociations sur les différends avec le roi de Sarcjaigne. Le jeune comte Gubernali, sans parler du projet qui semblait convenu sous Innocent XIII, en proposa un autre qui ne put être accueilli. Benoît XHÏ, ayant témoigné à un religieux, le père Thomas de Spolète, le désir de terminer les différends avec la cour de Turin, celui-ci en instruisit Victor- Amédée, qui lui envoya, le 6 décembre 1724, un nouveau projet. Ses prétentions y étaient réduites à trois points : la nomination aux évêchés et aux bénéfices consistoriaux, l'économie des bénéfices, et le bras séculier à accorder aux évêques et aux autres juges ecclésiastiques. Mais ce projet, qui ne fut pas connu même en entier, fut écarté sans doute à cause de la mission donnée peu après au marquis d'Ormea.
Ce ministre de Victor-Amédée (i) avait probablement
(1) Çharles-François-Vincent Ferrero , comte de Cascio et, depuis marquis d'Ormea, d'une famille peu relevée de Moudovi , était simple juge à Carmagnole, lorsque Victor-Amédée le distingua, l'appela à la cour et lui donna peu a peu toute sa confiance. Devenn surintendant des finances, d'Ormea se fit une foule d'ennemis par ses opérations. Il fit examiner avec une rigueur minutieuse, par la Chambre des comptes, le» titres en vertu desquels la noblesse
eu part à plusieurs des mesures prises a la cour de Turin, et qui avaient donné lieu aux plaintes des Papes. Diplomate rusé, il profila des circonstances pour arriver à ses 6ns. Arrivé à Rome, il traita d'abord avec le cardinal Paulucci, secrétaire d'État. L'usage constant à Borne est que les affaires soient traitées dans des congrégations de cardinaux, qui les examinent et donnent leur avis. Le marquis mit tout en œuvre pour détourner le Pape de suivre cette voie : mais Benoît XIII crut devoir se conformer à la pratique de ses prédécesseurs, et nomma une congrégation peu nombreuse et composée de cardinaux qui devaient être agréables a Victor-Àmédée. C'est avec cette congrégation que le marquis d'Ormea avait à traiter; mais les négociations n'aboutirent à aucun résultat à cause des prétentions excessives qu'il élevait sans cesse. Sur ces entrefaites, le cardinal Paulucci, secrétaire d'État, mourut le 12 juin 1726, et il n'était pas encore inhumé que le prélat Fini, archevêque de Damas et maître de la chambre du Pape, se fit remettre tous les papiers qui avaient rapport aux discussions avee la cour de Turin. Ce prélat était venu de Bénévent avec Benoît XIII , et exerçait une grande influence sur son esprit. Il rendit peu après les papiers, mais il se fit adjoindre à la congrégation, ainsi que le prélat Lercari, archevêque de Nazianze et nouveau secrétaire d'État.
Le 16 août 1726, la congrégation fut d'avis que le Pape
possédait quelque! fiefs, et les fît entrer dans le domaine de l'Etat. Il persuada de même au prince d'envahir des fiefs dépendant du Saint-Siège et de resserrer la juridiction ecclésiastique. Mais sa mission à Rome fut surtout le triomphe de sa politique intrigante et astucieuse. Voipi ce qu'on en dit dans la Biographie universelle de Michaud : « 11 gagna, dit-on, par des présents, * les cardinaux Coscia et Fini, qui gouvernaient le pape Benoît XIII, et l'on » prétend même que pour se rendre favorable le souverain pontife, il eut » soin de paraître en prières dans les églises, aux heures ou le saint Père i» avait coutume de s'y trouver. » La Biographie dit encore que d'Ormea était tour à tour audacieux, souple et insinuant. Les Jiagioni font assez voir par combien de manœuvres, d'artifices et de faussetés il parvint à conclure les concordats de 1727. Il retourna à Turin en 1730, continua a avoir une grande influence dans les affaires, et mourut ministre en 4745.
accordât à Victor-Àmédée un induit personnel pour la Sardaigne, mais que cet induit ne fût expédié qu après que Ton aurait terminé tous les autres différends j et Ton fit entendre au ministre qu'il pourrait espérer de nouvelles concessions du Pape à mesure que sa cour se montrerait mieux disposée à satisfaire aux justes réclamations du Saint-Siège. La congrégation avait arrêté d'autres clauses dans la rédaction de l'induit ; mais le prélat Fini les fit supprimer en disant que c'était de Tordre du Pape. On vit donc paraître un bref du 25 octobre 1726, qui accordait au roi la nomination aux églises de Sardaigne ; mais ce bref n'était pas conforme à la minute primitivement convenue. L'induit était accordé à perpétuité, et on ne parla plus des autres discussions dont l'accommodement devait précéder la publication de l'induit. Le prélat Fini fut nommé secrétaire de la congrégation ; mais dans le fait, la congrégation se trouva supprimée. Elle ne se réunit plus ; et le nouveau secrétaire conduisit seul les négociations dans le plus grand mystère.
Le 9 décembre 1726, le Pape vint au consistoire, où il prononça une allocution pour annoncer l'induit. Il reconnut le duc de Savoie pour roi de Sardaigne, et proposa les sujets pour les sièges vacants de Cagliari, Orislano, Sassari, Algbieri et autres. On remarqua que ce consistoire fut tenu de grand matin, à une heure inaccoutumée, et quand il faisait à peine jour, et que l'on ferma les portes , dès qu'il y eut le nombre prescrit de trois ou quatre cardinaux. Le Pape dit, dans son allocution, qu'il avait accordé l'induit suivant la forme voulue par la congrégation; ce qui prouve qu'on ne lui avait pas fait un rapport fidèle de l'avis de cette congrégation. Beaucoup de personnes s'étonnèrent d'ailleurs que le Pape eût fait de si grandes concessions avant d'avoir obtenu la moindre satisfaction ou réparation pour tant de coups portés à l'Eglise et au Saint-Siège depuis trente ans. On ne reconnaissait point là le zèle qu'avait montré le Pape, quand il était cardinal, pour maintenir les droits de l'Église contre les ministres
du prince ; et Ton en conclut qu'on lui avait caché Je véritable état des choses.
Cependant, le marquis d'Ormea continuait ses secrètes pratiques; il avait de fréquentes conférences avec le prélat Fini. 11 n'était plus question de la congrégation. Aucun cardinal n'était consulté ; on prenait tous les moyens pour que le Pape ne fût point éclairé. Les cardinaux s'inquiétaient de ce mystère. Le cardinal Cor r ad in i, qui était pro-notaire, trouva néanmoins l'occasion de faire quelques représentations au Pape sur divers points. Mais déjà des arrangements avaient été pris entre ceux qui menaient cette affaire. Un projet d'accommodement avait été signé le 24 mars 1727 entre le prélat Fini, archevêque de Damas, et le marquis d'Ormea. Ce projet roulait sur cinq points : sur les vicaires-généraux à nommer par les évêqués étrangers dont les diocèses s'étendaient en Piémont, sur la connaissance des possessions des bénéfices par les juges laïques, sur Xexequatur des bulles, sur le bras séculier à accorder aux juges ecclésiastiques, enfin sur le paiement de l'impôt par les biens ecclésiastiques. Sur tous ces points, on accordait à la cour de Turin toutes ses prétentions, tout ce qui avait fait l'objet des réclamations d'Innocent XII, de Clément XI et d'Innocent XIII. Elle ne désavouait rien, ne renonçait à rien, ne donnait satisfaction sur rien. Ce n'était point une transaction, où chacun cède quelque chose et fait quelque sacrifice : c'était un traité qui semblait fait par une seule des parties, et où elle paraissait avoir fait la loi. De plus, le mystère avec lequel ce traité avait été conclu le rendait fort suspect : le prélat Fini n'avait aucun titre pour le conclure; il n'avait point de pouvoirs écrits du Pape: il l'avoua lui-même depuis dans son interrogatoire ; et il déclara même alors que le marquis d'Ormea n'avait pas non plus de pouvoirs de son souverain.
Ce projet d'accommodement fut tenu fort secret à Rome, et on n'y en eut qu'une connaissance vague et indirecte par des lettres du Piémont. Mais ceux qui conduisaient l'affaire se hâtèrent de terminer les autres points en discus-
ANMÏE 1727.
sion. Un bref du Pape du 29 mai 1727, commençant par le mot Dudum , continua et renouvela l'induit de Nicolas V, et donna au roi Viclor-Amédée et a se» successeurs le droit de nommer aux évéchés de ses États; les évëchés de Casai, d'Acqui et d'Alexandrie en étaient seuls exceptés, et la nomination devait se faire suivant le mode usité. Le même jour, 29 mai, un concordat était signé entre le cardinal Lercari, secrétaire d'État, et le marquis d'Ormea. Ce concordat roulait sur la question des vacances et des dénouilles, et sur les pensions. Il abandonnait au roi l'économie des revenus des évéchés et des abbayes qui vaquaient ; on suivrait, pour l'application des revenus échus, les usages observés antérieurement. Le concordat semblait accorder comme une grande grâce que le Pape pût mettre une pension sur l'abbaye de Lucedio, mais il réservait au roi des pensions sur les évéchés et abbayes. Enfin , pour les églises de Casai, d'Acqui et d' Alexandrie, auxquelles le roi prétendait avoir le droit de nommer, le Pape ne refusait point d'entendre ses raisons et de lui rendre justice si elles étaient fondées. Tel était ce concordat conçu dans le même esprit que le projet d'accommodement du 24 mars. La même influence s'y faisait sentir; et le marquis d'Ormea en avait dicté les conditions.
Ces traités étaient conclus qu'on en ignorait encore la teneur. Seulement il circulait des bruits qui inquiétaient les personnes les plus attachées au Saint-Siège. Les cardinaux, étonnés de n'avoir pas été consultés sur les questions les plus graves et qui intéressaient le plus la religion et l'Église, dressèrent un mémoire qu'ils signèrent au nombre de vingt-quatre, et dans lequel ils représentaient au Pape leur peine de voir que les affaires les plus importantes se traitaient sans eux, et qu'ils n'apprenaient que par les gazettes les instances qu'on lui faisait pour lui arracher des concessions contraires aux droits du Saint-Siège. Ils étaient bien persuadés du zèle et de la droiture du Saint-Père, qui avait donné à Béuévent des preuves de fermeté; mais, voyant qu'on ne leur parlait de rien ni dans
les consistoires, ni dans les congrégations, ils ne pouvaient s'empêcher de craindre que Ton n'abusât, par de fâcheux conseils, de Fa mou r du pape pour la paix. Celle tentative n'eut aucun succès, non plus que quelques observations faites dans le même temps au Pape par le cardinal Corradini. Le Pape, prévenu par ses conseillers , garda un silence rigoureux avec les cardinaux.
Cependant les traités s'exécutaient. Le Pape pourvut les églises vacantes en Piémont. Le 6 juillet 1727, il accorda au roi de Sardaigne un induit pour un subside à payer pendant cinq ans par tous les ecclésiastiques du royaume. Un bref du même jour accorda au même prince un autre induit pour un subside de 60,000 écus à payer par les ecclésiastiques pour l'entretien des galères sur mer. Un autre bref du 2 janvier 1728, renfermait l'induit dit de la Croisade. Le 21 février 1728, Fini, devenu cardinal, signa avec le marquis d'Ormea un nouveau traité pour étendre au Mon ferrât les concessions faites au roi pour les biens ecclésiastiques du Piémont : il semblait qu'on ne savait comment assez remercier ce prince après tout ce qui 3 'était passé sous le pond Beat précédent. Voyez entreautres ce que nous avons dit sous le 17 mai 1707.
Le 20 novembre 1727, le cardinal Lercari, secrétaire d'État, adressa aux évêquesdu Piémont une copie du projet d'accommodement du 24 mars, mais il paraît qu'on leur avait recommandé de le tenir secret : car jusqu'à la mort de Benoît Xlif, on ne connut pas bien positivement a Rome la teneur du projet du 24 mars. Le concordat même du 29 mai fut cache avec soin ; et ce ne fut que sous le pontificat suivant que s'éclaircit tout le mystère dont on avait enveloppé les arrangements.
Mais rien ne montre mieux l'empire qu'exerçait à Rome le ministre de Sardaigne et la complaisance de ses amis en cette résidence, que ce qui se passa pour l'abbaye de Saint-Bénigne. Cette abbaye fut pourvue en même temps que les évêchés et abbayes du Piémont, et elle fut conférée à l'abbé Jean-Amédée d'Abinge. Les bulles ne furent pas
expédiées dans la forme ordinaire, et l'abbé n'en prit pas non plus possession, comme ses prédécesseurs avaientcoutumc de le faire. On eut soin d'écarter tout ce qui eût constaté les droits temporels du Saint-Siège, et le nouvel abbé agit en tout suivant l'impulsion de la cour de Turin. On s'empara violemment des arcbives qui furentenlevées. L'abbé laissa l'administration de la justice au juge nommé par la cbambre des comptes de Turin. Les vassaux de l'abbaye, qui étaient fort attachés au Saint-Siège, réclamèrent auprès de l'abbé et à Rome ; mais le ministre de Sardaigne, par ses artifices, trouva moyen d'étouffer leurs plaintes. Ils réclamèrent de nouveau et communiquèrent leurs griefs à tous les cardinaux. On saisit leurs lettres à la poste, on mit en prison quelques-uns d'entre eux, et on usa d'autres violences } et tout cela après des traités conclus, et lorsque le meilleur accord paraissait régner entre les deux cours (l).
Ce fut à l'époque et sous l'impression de tant de discussions orageuses que fut dressée la Pratique du sénat de Savoie pour les causes ecclésiastiques, espèce de code que le sénat assemblé approuva et signa le 5 septembre 1729, et que le roi confirma le 30 du même mois. Cette Pratique était, dit-on, conservée au sénat en manuscrit sous une triple clef ; les sénateurs seuls la connaissaient et ne pouvaient la consulter que dans le lieu de leurs délibérations. Nous laissons aux publicistes et aux jurisconsultes à apprécier tout ce qu'il y a d'inique dans cette législation mystérieuse (-2).
—Le 22 août. Censure d'une assemblée d'éveques a Paris,
(1) Cet article est extrait du Recueil déjà cité, de pièces et de documents authentiques, entre autres : Ragioni délia sede <?;>., imprimé en 1732, sur les différends avec la cour de Turin. Le premier volume contient une information historique accompagnée de beaucoup de documents. C'est une réponse à une relation historique publiée à Turin, et dont l'auteur était peutêtre le marquis d'Ormea lui-même.
(2) La Pratique a été publiée dernièrement dans une collection de lois que fait imprimer à Turin l'avocat Dubois, tome vu, pag. 534 et suiv. Mais nous ne savons si l'imprimé moderne est conforme au manuscrit de 172g.
ANNÉE 1727. 209 contre le livre de Le Courrayer. Pierre-François Le Cour-
rayer était chanoine régulier de Sainte-Geneviève, et bibliothécaire de la maison de ce nom, à Paris. U était appelant, et il avait pris part à toutes les démarches de ce parti. Ayant été employé à lire le mémoire de l'abbé Renaudot sur la 'validité des ordinations anglicanes, inséré dans la Véritable croyance de V Eglise catholique, de l'abbé Gould, il examina celte question, et devint chaud partisan de la validité de ces ordinations. Il sut que l'Archevêque de Cantorbéri, Wake, avait été en correspondance avec Dupin, et il imagina d'écrire au prélat pour avoir de lui des renseignements qu'il souhaitait. La première lettre de Wake est du 16 septembre 1721 -, et il s'établit entre eux une correspondance.
En 1723, Le Courrayer publia le fruit de ses recherches, sous le titre de Dissertation sur la validité des ordinations anglicanes. Son ouvrage, imprimé à Nancy, quoi* ' que portant le titre de Bruxelles, lui attira plusieurs adversaires, l'abbé Gervaise, les pères Hardouin et Le Quien, M. Fennel. Le père Le Courrayer leur prête à tous, dans sa Relation apologétique, des motifs injustes ou ridicules ; mais c'est ainsi qu'il en use envers tous ceux qui lui ont été contraires. Lui seul avait de l'amour pour la vérité ; lui seul se conduisit en toute rencontre avec franchise et loyauté. Les autres sont ou des gens faibles et lâches, ou des gens injustes et passionnés. Il comptait pour peu, disait-il, d'être approuvé ou censuré par l'épiscopat-, mais en revanche il se liait de plus en plus avec les Anglais. Il écrivit une lettre de remerciments à celui qui avait traduit son livre dans cette langue. En 1726, il donna la Défense de sa Dissertation, en quatre volumes, qui furent aussi traduits en anglais. Il y soutenait les mêmes senti* ments, et y ajoutait encore de nouvelles idées, traitant ses adversaires avec beaucoup d'arrogance et de mépris.' Qn crut y voir aussi une forte tendance à se rapprocher des opinions de l'église anglicane. L'auteur s'expliquait fort librement sur le sacritice de la messe, dont il ne faisait t. u. 14
210 ANiNÉrç \m.
qu'un sacrifice représentât if et çommêmoratif% que Von pouvait reconnaître enniant la réalité de la présence de J,-Ç. Il n'était pas plus exact sur le sacerdoce, sur la forme des sacrements , sur leur caractère , sur les cérémonies de l'Église, sur l'Église même, enfin sur la juridiction et l'autorité du souverain Pontife, Il louait, sur ces divers points, la doctrine des anglicans.
Il y en avait assez dans le livre de Le Courrayer pour exciter l'attention et le zèle du clergé. M. de Belzunce, evéque de Marseille, fut le premier qui condamna ses écrits. Le Roi, informé de l'éclat qu'ils causaient, chargea les évêques qui se trouvaient alors à Paris, de les examiner. Ces prélats se réunirent, au nombre de vingt, chez le cardinal de Bissy, évêque de Meaux, et tirèrent de la Dissertation et sa Défense trente-sept propositions qui roulaient sur les questions que nous venons d'indiquer. Après avoir repris Le Courrayer de la hauteur et de l'aigreur de ses expressions, et avoir montré, dans le concile de Trente, la condamnation de son système, ils condamnaient les trente-sept propositions aveu différentes qualifications, et notamment avec celle d'hérésie. En conséquence de ce jugement, le Roi rendit peu après, en son conseil, un arrêt portant que ces livres seraient lacérés et supprimés à peine de 300 livres d'amende. Le cardinal de Noailles aurait du, ce semble, être le premier à apporter quelque remède au mal, et cependant il souffrait depuis plusieurs années que Le Courrayer montât à l'autel pour célébrer des mystères sur lesquels il se permettait de penser autrement que l'Église. Le prélat ne parut se réveiller que lorsqu'il vit lesévêques assemblés. 11 donna, le 18 août, un Mandement fort court contre les deux écrits. Encore remarqua-t-on que ce mandement ne parut que le 5 septembre, et quelques personnes crurent qu'on l'avait antidaté afin de prévenir la censure des évêques. Le cardinal donna aussi, sur le même sujet, une assez longue Instruction pastorale. Plusieurs évêques s'élevèrent contre les deux ouvrages de Le Courrayer. Le concile d'Embrun
les condamna, comme nous le dirons bientôt, et Benoît XUI les flétrit par un bref du 25 juin de l'année suivante.
Tant de coups ne purent ébranler la constance ou plutôt l'audace de Le Courrayer. Le cardinal de Nonilles, qui le ménageait beaucoup, et le parti des appelants, qui craignait que son opiniâtreté ne fit tort à la cause commune, n'omirent rien pour l'engager à se soumettre. Il refusa successivement plusieurs modèles de rétractation qu'on lui offrit. On obtint pourtant de lui un acte par lequel il se disait fâché du scandale qu'avaient donné .ses livres, et se soumettait à la décision du cardinal; mais il soutenait que ses intentions avaient été pures. Dans une autre lettre, il se renfermait dans des généralités qui étaient fort loin d'annoncer le repentir. Piqué surtout de voir que le cardinal, dans son Instruction, le représentait comme sincèrement soumis, il résolut de quitter la France, et de passer chez ceux dont il avait si bien soutenu les intérêts. 11 était plus que jamais en relation étroite avec les x\nglais. L'Université d'Oxford lui avait adressé, le 28 août 1727, un diplôme de docteur; et Le Courrayer, qui mettait apparemment plus de prix aux suffrages d'un corps protestant qu'à ceux des cvëques catholiques, avait répondu, le 1" décembre, par une lettre pleine de témoignages de reconnaissance. L'archevêque Wakc le pressait de le venir joindre. Le docteur Àtterbury, ancien évêque de Rochester, retiré depuis quelques années à Paris, l'encourageait dans sa résistance, et l'engageait aussi à passer en Angleterre. 11 lui en fournit même les moyens. Le Courrayer partit de Paris le 12 janvier 1728, laissant une lettre adressée au cardinal de Noailles, dans laquelle il rétractait ce qu'on lui avait fait dire dans l'Instruction. Il écrivit aussi de Calais à son général, protestant toujours de la pureté de sa foi et de ses sentiments* Il s'efforce dans sa relation de justifier sa fuite 5 mais les raisons qu'il en donne ne prouvent que son orgueil, sa hauteur, son mépris pour les évêques, et son penchant pour une coui-
ÀNiNEE 1727
munion éirangèrc. L'abbé de Sainte-Geneviève lança contre lui une sentence d'excommunication -, ce qui sans doute n'effraya pas beaucoup le coupable. 11 avait appris que la crainte d'une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. L'accueil que lui firent les Anglais était d'ailleurs propre à consoler un homme en qui la foi était éteinte. L'archevêque de Cantorbéri, l'évêque Sherlock et d'autres prélats anglicans, Je comblèrent de politesses et de présents. Ils le regardaient comme une conquête, et ils en faisaient trophée. La cour d'Angleterre lui accorda une pension. C'était là, aux yeux de Le Courrayer, un ample dédommagement du mauvais succès de ses ouvrages en France.
Les appelants ont été divisés à son sujet. Les uns ont vu en lui un homme qui avait fait naufrage dans la foi; mais d'autres en ont parlé comme d'un écrivain très-catholique (1), et Le Courrayer prétendait l'être encore, alliant, avec une affectation bizarre, les titres de chanoine régulier de Sainte-Geneviève et de docteur d'Oxford. H alla offrir ses services à l'archevêque Barchman d'Utrecht qui les refusa. Il s'efforça aussi d'inspirer ses sentiments aux catholiques anglais ; mais ces fidèles enfants de l'Eglise, d'autant plus fermes dans leur foi, qu'ils voient dans la multitude des sectes qui les environnent une preuve du danger que l'on court en s'éloignant dû centre de l'unité, repoussèrent les insinuations du docteur, et ne se laissèrent pas séduire davantage , quelques années après, par les efforts que l'on fit pour les attirer au parti. D Etemare et Le Gros vinrent en Angleterre, en 1729, pour y propager les mêmes principes qui avaient si bien fructifié en Hollande ; ils ne trouvèrent que des pasteurs et des fidèles, marchant avec simplicité dans la voie de la soumission. Le Courrayer publia, en 1 729, une Relation historique et apologétique de ses sentiments et de sa con-
(1) L'abbé Goujet lui est favorable dans son édition de Jiïoréri. Vovcz l'article Le Quien, où l'on donne tout le tort à celui-ci dans sa dispute avec Le Courrayer.
duite, avec des pièces justificatives. C'est un exposé minutieux des moindres détails de son affaire. Il y trace un portrait affreux de tousses adversaires sans exception. Il fait une sortie plus vive encore contre les Jésuites, qui, dit-il, (t mettaient le feu aux quatre coins de la France » pour faire passer en règle de foi la pièce du monde la » plps contraire aux lois de l'équité, aux règles de la mo- » raie, et à l'esprit de l'Evangile. » Par où Ton voit que Le Courraycr avait porté, en Angleterre, le même esprit d'opposition contre la bulle. 11 se plaint qu'on ait procédé contre lui, comme contre le P. Quesnel. Il prétend avoir toujours supposé, dans son livre, le dogme de la présence réelle. Enfin il montre, dans toute cette relation, l'amour-propre de l'auteur le plus irascible. En 1733, il alla à Oxford, assista à un acte public à l'Université, et y prononça un discours. En 1736, il publia une traduction de Y Histoire du concile de Trente, de Fra-Paolo, avec des notes parfaitement assorties au génie de l'auteur vénitien. Ces deux hommes se ressemblaient probablement sous plus d'un rapport. Fra-Paolo, calviniste sous l'habit de moine, dit Bossuet, censeur éternel de toutes les opérations du concile de Trente, ardent ennemi des Papes, était digne de servir de modèle à un Génovéfain appelant, déserteur de sa règle et même de sa foi, et plein de mépris pour les premiers pasteurs. La Biographie britannique nous apprend qu'a Londres, Le Courrayer assistait à la messe } mais que, lorsqu'il se trouvait à la campagne, il ne faisait aucune dilliculté d aller à l'oflice suivant le rite anglican, et qu'il disait qu'il voyait avec plaisir les rits et les cérémonies de cette église. Il paraissait quelquefois avec l'habit laïque, et même avec l'épée au câté. Car il ne convenait pas qu'il fût plus attaché à son costume qu'à tout le reste. Il mourut à Londres, dans un âge très-avancé, et fut enterré dans le cloître de Westminster, comme il l'avait désiré. Un chapelain anglican fit la cérémonie.
Par son testament, daté du 3 février 1774, Le Courrayer dit qu'il meurt « membre de l'église catholique, mais sans
» approuver plusieurs opinions cl superstitions, qui ont » été introduites dans l'Eglise romaine, qu'on enseigne » dans les écoles et dans les séminaires, et qu'on présente » comme des articles de foi, quoiqu'elles lui paraissent » non-seulement destituées de preuves, mais encore tout- » h-fait invraisemblables. » 11 s'exprime d'une manière bien plus précise encore dans un écrit intitulé : Déclaration de mes derniers se/itiments sur les différents dogmes de la religion. 11 l'avait composée en 1/67, et le remit, dit-on, entre les mains de la princesse Amélie d'Angleterre, qui avait beaucoup de bienveillance pour lui, et qui laissa celle pièce au docteur Bell, son chapelain, et ami de Le Courrayer (1). Dans cet écrit, Le Courrayer, après avoir dit qu'il y a un Dieu, et qu'il n'y en a qu'un seul, s'exprime de la manière la plus téméraire, sur les mvstèresde la Trinité el de l'Incarnation. Il s'élève confi e
ceux qui ont « ajouté à l'Evangile, » et qui ont « inventé » de nouveaux mystères. » Il blâme le concile de Trente d'avoir prétendu distinguer les livres canoniques de ceux qui ne le sont pas. Ce concile « n'avait pas de lumières » pour faire ce discernement, et il n'est pas nécessaire de » croire les livres saints inspirés, pour ajouter foi à ce » qtt'itl renferment. L'Eglise n'est point infaillible. Le » baptême des enfants n'est point nécessaire. Cette cou- » tume a donné lieu à l'idée du pécbé originel, que la » saine raison ne saurait admettre. » Le Courrayer combat également la présence réelle. Ainsi ses ennemis n avaient pas si grand tort d'avoir dit qu'il n'y croyait pas; et il en imposait quand, dans sa Relation, il proteste à cet égard de la pureté de sa foi. Il n'est pas plus favorable a la confession , à l'usage de la langue latine dans les prières i En un mot, Le Courrayer, dans cet écrit, professe franchement le sociuianisme. C'est là qu'il en était venu i d'appelant il devint anglican, et d'anglican socinien, ou
(1) Beïl fit imprimercette Déclaration en 17S7, et elle a été insérée dans h Biographie britannique d'Aikln, toute iv, |>:iges 3 1 1 et sillt:thteS.
plutôt il paraît qu'appelant il pasâa dît ecteitiêtit et immédiatement au socinianisme. Tel est le résultât triste, mais clair, de l'esprit qu'il avait puisé dans l'école dont il était sorti. La défection de Le Courrayer fait sentir la nécessité de s'attacher à l'autorité, et de réprimer la témérité dans l'examen et l'indocilité dans la conduite, qui ont toujours fait le caractère des novateurs.
— Le 20 septembre. Sentence bu côncilê n'EMÊhiTr coNTtiE Soanen, êveque de Senez. On a vu les justes plaintes que depuis tant d'années avait fait naître la conduite de ce prélat. Quelque sévère qu'il pût paraître de procéder contre un prélat déjà arrivé à l'âge de quatrè-vingt-uti ans ; d'un autre coté on jugea qu*il était utile de réprimer le scandale que donnaient les actes de ce prélat, et en particulier celui qu'avait donné en dernier lieu l'instruction pastorale de 1726. Guérin de Tencin, archevêque d'Embrun et métropolitain de Sénez, demanda au rôi et obtint la permission de tenir le Concile provincial (1). Le roi, dans une lettre de cachet adressée à chacun des évéques de la province, le 24 mai 1727, leur disait qu'ayant permis à l'archevêque d assembler Cê concile, pour y traiter et discuter des affaires qui intéressent essentiellement la religion et les dogmes de la foi, soft intention était qu'ils s'y rendissent au jour indiqué (2). On avait
(1) Nous croyons devoir donner sur le concile d'Embrun des détail» moins sommaire* que ne 1 avait fait M. Picot. U forme de ces Mémoires permet cea détails, qui nous semblent curieux et utiles à connaître : un procès fait à un évêque est Un fait rare , dont il est important de recueillir toutes les circonstances. Riert n'est plus aisé que de se convaincre de leur authenticité. Nous avons sons les yeux le Journal du concile d'Embrun, publié la même année, par quelqu'un qui avait évidemment toute U confiance de l'archevéqUe (Une note manuscrite l'attribue au P. Monlauton, Jésuite) ; et VHittoirt du cou» cité d'Etnbi un, 1799, publiée par un chaud partisan de Soanen. Ces deux recueils s'accordent à peu de chose près sur tous les faits» et ne diffèrent que dans l'appréciation. On peut aussi consulter \'tiitiô\re dê la Cttutitu* ifon, par Lan* tau « un des évéques présents au coneile> Éditeur*
(2) [{ La lettre du roi à chaque évêque de la province d'Embrun était ainsi conçue ! * Monsieur l'évêquc de N..k>, ayant permis au sieur arehevêque • d'Embrun d'assembler Intieasamment son ênneile provincial, pour y traiter » et discuter des affaires qui Intéressent essentiellement 1« religion cl lés
également pris toutes les mesures vis-à-vis du Pape ; cl nous verrons plus tard quelles précautions furent prises par le conseil pour ne pas blesser les droits du Saint-Siège; le cardinal Lercari, secrétaire-d'Etat fit connaître officiellement à l'archevêque que le Pape voyait avec satisfaction la célébration du Concile; et un bref du Pape dont nous parlerons bientôt, le prouve d'une manière encore plus formelle (1).
[[ L'ordonnance de convocation adressée aux évéques, chapitres, abbés, couvents et prieurés, etautres personnes ayant droit d'y assister, en fixait l'ouverture au 16 août de cette année. L'objet du Concile n'était indiqué que sous les termes les plus généraux, pour statuer ce qui paraîtra utile pour la pureté de la foi, V intégrité des mœurs, etc. Mais une lettre circulaire, adressée en même temps aux évéques, était plus significative. M. deTencin y rappelait, que dans les dernières assemblées du clergé, il avait joint ses prières à celles des évéques pour obtenir la permission d'assembler les Conciles provinciaux, dans le but de conduire les peuples dans la voie du salut, et d'arracher fivraie qui aurait pu être semée dans le champ du père de
» dogmes de la fol, je von» écris cette lettre pour vous dire que mon inten- » tion est que vous vous rendiez en ladite ville d'Embrun, au jour qui vous » sera indiqué par ledit archevêque, pour vous y assembler en concile pro- » vincial, au nombre prescrit par les saints Cmons, et y traiter des affaires, » suivant les formes et les lois canoniques; vous enjoignant au surplus de ne » pas sortir de la ville avant la fin dudit concile et sans son consentement,
• et ne doutant pas que vous ne vous conformiez, en ce qui est en cela de » mon intention, avec votre zèle ordinaire, pour tout ce qui intéresse les
• biens de l'Eglise et de mon service. Je prie Dieu qu'il vous ait , Monsieur » l'évéque de N...., en sa sainte garde. Ecrit à Versailles, le 24 mai 1727. » Louis, m ])
(1) [[ Lettre du cardinal Lercari du 23 juin 1727. • Il était bien convenable » au respect que vous avez pour Noire Saint-Père le Pape et pour le Saint- » Siège, que, ayant formé le dessein de convoquer le concile de votre raé- » tropole, avant que d'en venir à l'acte de sa célébration, vous en fissiez res- » pectueusement part à Sa Sainteté. Sa Sainteté songe à répondre à cette
» lettre qui lui a été si agréable En attendant, elle m'ordonne de vous
m marquer la grande joie qu'elle éprouve de voir la France remettre en » usage ses conciles, lesquels depuis les conciles de Tolède, si célèbres et si » respectés au moyen âge, ont été après le concile de Trente , l'école de tous » les autres, etc » Journal du Concile, p. 117.]]
famille. Ayant donc obtenu cette liberté, il convoquait le Concile de la province, « afin d'examiner et de régler ce » qui serait jugé nécessaire, pour conserver intact le dépôt % de la foi, pour corriger les abus, etc., afin que si quel- » que chose avait été attenté contre l'obéissance due à la » Toi catholique, on réprimât l'obstination des réfractaires, » afin que s'il y avait quelque danger de subversion, on » prît des précautions exactes contre les profanes nou- » veaulés de paroles, et les oppositions d'une science qui » porte faussement son nom. » La rumeur publique appliqua ces paroles à Soanen. ]] La nouvelle mit tout en mouvement dans le parti qui lui était attaché. Boursier, qui en était 1 ame, fit sur-le-champ, en faveur du prélat menacé, un Mémoire que vingt avocats du barreau de Paris signèrent, comme si cette affaire les regardait : il y était dit que Y Instruction pastorale du 28 août ne pouvait fournir aucun prétexte ; l'appel au futur Concile œcuménique y était justifié : et comme la déclaration du roi de 1720, paraissait exclure de semblables moyens de défense, on avait soin d'observer qu'elle n'avait été enregistrée, par le Parlement, qu'en maintenant les maximes sur les appels aux futurs Conciles (l). Telles furent toujours dans la suite les bases principales des consultations des avocats sur ces matières.
On délibéra si l'évêque de Sénez devait aller au Concile -, les uns voulaient qu'il s'en abstînt ; mais d'autres jugèrent que ce serait donner un avis défavorable à la cause. Lui-même fut d'avis d'y aller : [[ « L'idée du Concile » provincial, répondit-il à son métropolitain, ne peut que » donner une grande consolation à un évêque qui, par la » grâce de Dieu, aime un peu l'ancienne doctrine de l'E- » glise et la saine morale... Comme le roi nous assure que ï> les affaires y seront traitées selon les formes et les lois » canoniques, j'espère que les intrigues de la nouveauté » y succomberont sous l'autorité de la tradition. » Il or-
(1) Voyo* la noie placée plus liant an ba* de la page 70.
donna dans son diocèse les prières d'usage d'usage et partit pour le Concile. Mais s étant arrêté à Savines, à Une lieue d'Embrun, il fit recevoir par le notaire du lieu une protestation , ou, après avoir rappelé les indices qui ne lui permettaient pas de douter du dessein qui avait été formé de procéder contre sa personne et ses écrits, il déclarait qu'il ne pouvait « reconnaître le Concile particulier » de la province comme son juge compétent dans une ma* n tière dont le tribunal de l'Eglise universelle était saisi » par l'appel qu'il avait interjeté en 1717, de concert » avec plusieurs de ses collègues et la faculté de théologie, * par un seul et même acte indivisible, de la Constitution » UnigenituSs et des griefs qui pourraient s'en suivre, etc.» Puis, s étant fait donner par le notaire une copie de l'acte, il Tenvoya, et le fit signifier par huissier au Métropolitain. Celui ci ne laissa pas de le recevoir honnêtement à son arrivée à Embrun, et il l'obligea a force d'instances à prendre le logement qu'il lui avait préparé chefc un magistrat* ]J
La province d'Embrun comptait six évêchés suffragants. Avec l'évêque de Sénez, trois autres évêques étaient présents, DeBourchenu, de Vence ; Des Bretons deCHUon^ de Glandève ; et D'Àntelmy de Grasse. L'évêque de Digne, De Puget, étant gravement malade, n'avait pu venir en personne; mais il avait donné sa procuration à l'abbé de Puget, son neveu. L'évêque de Nice, Recrosio, n'était pas encore sacré -, il se trouvait alors à Rome -, et le Pape l'envoya à Embrun avec un bref pour l'archevêque, dans lequel, après avoir singulièrement loué la célébration du Concile, il exprimait le désir que le nouvel évêque fût sacré pendant la tenue de cette assemblée* et en présence des Pères, ce qui eut lieu en effet le SI septembre.
[[ La cour avait ordonné de rendre les honneurs militaires aux évêques : on tira le canon à leur arrivée et à l'ouverture du Concile. Le lieutenant du roi les reçut a l'entrée de la ville à la tête d'une partie de la garnison : on plaça des sentinelles à leur porte.
ANNÉR 47*7.
Un incident qui eut lieu avant l'ouverture du Concile, excita beaucoup les murmures des jansénistes: un messager, qui apportait divers mémoires à l'évéque de Sénez, fut arrêté par le commandant de place; et le prélat ne put obtenir son élargissement : mais l'archevêque d'Embrum protesta toujours qu'il était étranger à cette mesure, ainsi qu'à plusieurs autres que prit la police pour écarter d'Embrun des personnes qui auraient pu y causer quelque embarras (1).
Une Congrégation générale préparatoire eut lieu le jour indiqué pour l'ouverture du Concile, le 16 août (2). On y désigna les officiers du Concile; on y forma des commissions présidées chacune par un évéque pour examiner les pouvoirs des députés (3), et pour approuver les théologiens. On y fit un décret De modo vwendi-^ on y décida que dans les Congrégations on se servirait de la langue française, etc. ]]
Le lendemain 17 août, la première session se fit avec grande solennité : les évêques, et celui de Sénez comme les autres, y firent leur profession de foi ; mais il n'y eut pas de communion générale, parce plusieurs évêques ré* pugnaient à communier avec celui de Sénez (4).
La seconde Congrégation générale, tenue le 18 août, fut le momen t du grand combat, selon l'expression de l'histoire janséniste du Concile. L'archevêque demanda d'abord à tous les membres du Concile, le serment de garder le secret sur les diverses opinions qui seraient avancées dans les délibérations, alléguant l'exemple du Concile de Bor-
(1) Histoire du Concile, p. 31} Journal du Concile d' Embrun , p. 392.
(î) [[ Les Congrégations générâtes oû se trouvaient avec les évêques les députés des Chapitres et les théologiens, se tenaient l'après-midi dans la chapelle de l'Archevêché. Les sessions publiques où se lisaient les décrets arrêtés dans les congrégations générales, se tenaient dans l'Église métropolitaine. Histoire, pag. 33. ]J
(8) [Le Chapitre de Sénet était le seul qui n'eàt pas envoyé de députés : on s'êh plaignit j le Chapitre envoya di s lettres au thanoine, qui aceoropagitait l'évéque en qualité d'aumônier» mais il n'en Usa pas, j]
{h) Journal, pag. 45. Histoire du Concile d'Embrun, pag. 8fl.
deaux de 16*24 : l'évêque de Sénez s'y opposa, ainsi que deux théologiens qu'il avait amenés, et que nous allons faire connaître; en prétendant que ce n'était pas l'usage ordinaire, et que des motifs particuliers l'avaient fait imposer aux officiers du Concile de Bordeaux : on passa outre, et le serment fut prêté par tous, à l'exception de l'évêque de Sénez et de ses deux théologiens.
L'archevêque entreprit ensuite ces deux théologiens, qu'il déclara être suspects au Concile, parce qu'ils avaient d'abord déguisé leur nom et leur état; qu'ils étaient entièrement étrangers à la province ; et qu'il était douteux qu'ils eussent signé le formulaire et qu'ils fussent soumis aux décisions de l'Eglise; ce dont on était certain par rapport aux autres. L'un de ces théologiens était Boullenois, diacre janséniste, qui avait déjà joué un rôle important dans les affaires du parti (1), et l'autre s'appelait Bourrey de Yauménil : on les avait envoyés de Paris pour servir de conseil et d'appui à Soanen ; celui-ci eut beau les défendre, ils furent exclus (-2).
L'archevêque donna alors la parole à l'abbé D'Hugues, son grand-vicaire, promoteur du Concile. Le réquisitoire dont il commença la lecture ne laissa plus aucun doute sur l'objet du Concile : « Ce saint Concile, dit-il, étant » principalement assemblé pour toutes les affaires les plus » importantes qui concernent le dogme de la foi, je n'ai » point trouvé d'objet plus digne de votre attention que » de vous parler d'un ouvrage, qui, dès qu'il a paru, a » révolté le public, scandalisé les faibles, alarmé les ca- » tholiques, excité le zèle de plusieurs saints évêques; our » vrage, dans lequel l'auteur s'efforce de détruire les lois » et de corrompre le dogme de l'Eglise ; ouvrage qui vous
(1) [[ Boullenois avait beaucoup influé sur l'élection schismatique de l'Archevêque d'Utrecht. Voyez ce qui a été dit plus haut, pig. 106. ]
(2) [\ Les théologiens admis étaient deux Dominicains, deux Cordeliers, deux Capucins, deux Récollets, deux Jésuites, un Bénédictin, un Minime qui avait été envoyé parla Cour : il parait qu'on admit aussi quelques ecclésiastiques séculiers. 1
» intéresse d'aillant plus qu'il est né sous vos yeux, et qu'il » porte un nom plus respecté dans les provinces. À ces » traits vous reconnaissez sans doute V Instruction pastorale, » imprimée sous le nom de M. VÉpéque de Sénez, en date » du 28 août 1726. Je ne saurais dissimuler la peine que wje ressens d'être obligé d'attaquer cet écrit... J'avais » toujours admiré dans l'évêque de Sénez le don précieux » de la parole, dont celui de qui tout don procède l'a si » avantageusement orné : un don si rare, soutenu par la » gravité de ses mœurs, et relevé par un extérieur modeste » et régulier, semblait devoir nous retracer en lui l'idée D des hommes apostoliques, dont il est le successeur par sa » dignité. Mais plus le suffrage de M. l'Evêque de Sénez » a de poids, plus les erreurs qui s'autorisent de son nom » sont suspectes. » Le promoteur réduisait à trois les principaux griefs qu'il attribuait à l'Instruction : 1° d'attaquer le formulaire d'Alexandre VIÏ, observé dans le royaume depuis plus de soixante ans -, 2° d'être injurieux à la bulle Unigenitus ; et 3° de donner les plus grands éloges au livre des Réflexions morales du P. Quesnel. Il concluait en requérant d'abord que l'évêque de Sénez eût à déclarer s'il avouait l'instruction, et, s'il l'avouait, qu'il eût à la rétracter, puis, en second lieu, qu'en tout cas, l'instruction fût condamnée par le Concile.
On invita l'évêque à se retirer, pour que l'on pût délibérer sur le réquisitoire ; et l'on nomma, pour examiner l'instruction i une commission qui devait être présidée par l'évêque de Vence. Invité à rentrer, l'évêque fut interrogé s'il reconnaissait l'ordonnance -, il la reconnut, il en signa la déclaration, et parapha lui-même l'exemplaire qui lui fut présenté. Mais alors il requit qu'on lût l'acte qu'il avait fait signifier à l'archevêque en arrivant à Embrun, pour décline/s la compétence du Concile, et pour protester contre tout ce qui se ferait contre lui par suite de son appel. L'acte fut examiné ; le Concile décida que cet acte était de nul effet, et que c'était sans raison qu'on lui disputait la compétence.
2^2 ANNÉE iW.
L'évèque accusé recourut h un autre moyen \ c'était un acte préparé d'avance, et contenant une récusation personnelle, soit du président, soit de tous les autres membres du Concile. L'archevêque d'Embrun était récusé comme ayant été accusé d'un crime qui, scion les lois canoniques, luiôlait la qualité de juge \ il s'agissait du crime de simonie et de confidence, dont l avaient chargé plusieurs factums à l'occasion d'un procès pour un bénéfice qu'il avait perdu, et dans lequel il avait éié condamné aux dépens cl a l'amende. L'archevêque mit sous les yeux du Concile les pièces du procès, qui prouvaient avec évidence qu'il n'y avait jamais rien eu, ni dans les conclusions de lu partie, ni dans celles de l'avonaUgénéral, ni dans l'arrêt, qui se rapportât directement ni indirectement à la simonie ou à la confidence (1).
[[Nous ne dissimulerons pas, à cette occasion, qu'on trouve dans les écrits du temps beaucoup d'accusations contre l'archevêque d'Embrun. On lui imputait surtout d'avoir pris trop de part aux mouvements que produisit le système de Law. C'est entre ses mains que l'intrigant Ecossais avait abjuré le protestantisme, pour être promu à la charge de contrôleur-général des finances; et cette conversion équivoque no faisait pas honneur dans l'estime d'un grand nombre à celui qui en avait été l'instrument. Les torts d'unesoeur trop mondaine et déréglée, lui nuisaient dans beaucoup d'esprits (â). Tous ces reproches, fussent-ils plus fondés, ne prouveraient absolument rien contre le
(t) lt Ce procès regardait le prieuré de Merlou, dépendant de l'abbaye de Yéielay. De Tencin, qui était alors commandalaire de Véxelay, voulait réunir ce prieuré à son abbaye : après la mort de celui qui en était titulaire, il en avait d'abord pria possession pour lui même} puis il y nomma son neveu. Mail un autre ayant obtenu eu cour de Rome des provisions du même prieuré, il s'ensuivit un procès, que l'abbé de Tencin perdit d'abord en première instance, et ensuite en appel. J]
(|) [[ Madame Quérin de Tencin avait d'abord été religieuse : dégoûtée du cloître, elle fut dispensée de ses vœux, et elle devint ebanoinease de Neuville, près Lyon. Elle entra dans toutes les intrigues du système de Law, se l'a avec les beaux-esprits de sou époque, composa des romans licencieux, et fut très déréglée dans ses mœurs. ]]
ÀNâNÉg i727.
Concile d'Embrun ; mais ils servent à montrer combien il importe pour I autorité des actes d'un si haut ministère, que celui qui réprime les excès des autres, soit lui-même de tout point au-dessus des traits de la malignité. ]]
Les griefs qu'alléguait Soanen contre les autres Pères du Concile étaient bien moins sérieux. Alléguant l'ordonnance de 1667, qui servait alors de code de procédure, et qui permettait de récuser un juge qui se serait déclaré avant le jugement, il reprochait à chacun des évêques de s'être prononcé contre lui. L'évêque de Vence avait dit que ces deux dernières instructions étaient des boute-feu; celui de GUndève, que ces mêmes instructions étaient insoutenables ; celui de Grasse, que l'appel au futur Concile était semblable à celui de Luther, etc. L'évêque de Digne était récusé dans la personne de son neveu, parce qu'après avoir invité l'évéquc de Sénez à prêcher dans son diocèse, il lui en avait ensuite retiré le pouvoir, d'après des engagements pris avec d autres évêques. Soanen terminait en rappelant l'acte de récusation qu'avait fait autrefois saint Jean Chrysostôme , à l'occasion du fameux Concile du Chêne, et en prétendant qu'il se trouvait dans les mêmes circonstances (1).
Il était aisé de voir combien ces motifs étaient peu sérieux. Pouvait-on faire un reproche aux évêques de s'être prononcés hautement contre les erreurs qu'ils sont obliges de combattre? N'était-il pas absurde de penser qu'ils perdaient par là leur qualité de juges, et que cette qualité ne pouvait convenir qu'à ceux qui se seraient montrés indifférents? Loin de se montrer ses ennemis personnels, les évêques lavaient traité avec de grands égards, et avaient employé tous les moyens pur le gagner i et ils continuèrent de le faire jusqu'à la fin. D'ailleurs, on observait qu on ne pouvait récuser un tribunal tout entier. ]]
(1) [f On peut voir cet acte de récusation dans Pallode, Diatogus de vita S. Joannis, dan» l'édition de saint Jean Clirysostôrae de Montf tucon, t. xnt, j». 29; et dans la Vie de saint Jean Chrysostôme, par Hcrraant, liv. t, chap. ix. ]
Dans la troisième Congrégation générale , on discuta la valeur des récusations. Le conseil prononça qu'elles étaient nulles , frivoles , abusives et frustratoires, et ordonna qu'il serait passé outre à l'examen de l'Instruction pastorale. C'est ce qui fut fait dans la quatrième Congrégation. Au nom de la commission qui avait été chargée de l'examen , l'évêque de Grasse fit un rapport, où, il établissait la réalité des griefs signalés par le procurateur du concile. Alors le promoteur du concile représenta que les voies de la douceur ayant été épuisées à l'égard de l'évêque de Sénez, il était nécessaire de procéder contre lui selon les formes canoniques ; mais que selon l'ancien droit, qui s'était conservé en France, un évèque ne devait être jugé que par douze évêques au moins. En conséquence il requit qu'on en convoquât un plus grand nombre, pris dans les provinces les plus voisines. Sans prononcer sur la nécessité de ce nombre, le concile adopta la conclusion, et on résolut de convoquer des évêques des cinq provinces deVienne, Aix, Arles, Lyon et Besancon. On chargea le secrétaire du concile d'aller signifier celte convention à Soanen, et de lui demander si dans les provinces indiquées, il y avait quelque prélat contre lequel il eût des * moyens légitimes de récusation, et de lui donner la certitude que s'il avait contre quelqu'un d'entre eux quelque justesujet de suspicion, le concile aurait égard à ses représentations. L'évêque n'en allégua pour le moment aucun ^ mais il prélendit « que le concile, étant incompétent ctre- » cusé, n'avait aucun droit d'appeler des juges pour as- » sesseurs ; et que quand même il serait compétent, ce se- » rait à lui-même à choisir ses juges selon les saints canons » et la délibération du clergé de 1650 (1). » Dans la suite il insista moins sur cette dernière observation.
La lettre adressée par l'archevêque à treize évêques des provinces voisines, expliquait ainsi l'objet de la convocation : « Ayant décidé de procéder selon les formes cano-
(1) Voyez Mémoires du Cierge, t. n, p. 446.
» niques contre 1 evêque de Sénez, afin de donner plus de » solennité au jugement, nous avons jugé à propos d'in- » viter plusieurs évêques des provinces voisines. Nous m vous conjurons donc, dans le Seigneur, de vous rendre » a Embrun pour le mois de septembre prochain, afin de » délibérer avec nous et nos suffragants sur la cause de » cet évêque. »
Dans l'intervalle, on s'occupa dans les congrégations à préparer différents décrets; et on tint même la seconde session solennelle, où l'on publia quelques décrets sur la discipline. On continuait de faire des tentatives auprès de Soanen ; et plus eu rs des évêques convoqués firent après leur arrivée de nouveaux efforts avec la même inutilité : toujours on le trouva inflexible; il renouvelait ses protestations, et il écrivait a tous les évêques de France et au roi des lettres, où il présentait les procédures du concile comme la violation de tous les droits.
[[Un incident, qui survint le 7 septembre, provoqua de sa part des plaintes nouvelles. L'archevêque avait ordonné pour ce jour un Te Deum solennel à l'occasion de l'heureux accouchement de la reine. L'évêque de Sénez se rendit à l'archevêché quelque temps avant la cérémonie, et il y trouva réunis sept à huit évêques; l'heure de la cérémonie étant arrivée, il passa dans une pièce voisine pour prendre le rochet et le camail, afin de se joindre à ses collègues; mais plusieurs d'entre eux témoignèrent la plus grande répugnance à le voir à l'office au milieu d'eux ; quand il rentra, l'archevêque le lui fit connaître, et le pressa de ne pas se présenter, afin d'éviter tout scandale. H se relira donc; mais ce fut de sa part l'occasion d'une nouvelle circulaire aux évêques de France, et d'une plainte adressée au roi ( 1 ). ]]
Le 8 septembre, le concile entier se trouvait réuni pour
(I) [[L'évêque de Séné* prétendit que l'archevêque lui avait dit que lei autres prélat! avaient agi ainsi, parce qu'il était in reatu, c'est-à-dire sous le poids d'une accusation grave : mais l'archevêque ne convint pas des divers détails de la conversation qu'il avait eue en celte occasion. 1]