‹ Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIIIe siècleChapitre 7 sur 17 · JO · texte numérisé non relu

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ANNÉE mi.

la troisième session solennelle. Dix évêques des provinces voisines étaient venus se joindre à ceux de la province d'Embrun (1). On fit la communion générale, parce que les prélats ne craignaient plus que l'évêque de Sénez vînt se joindre à eux: on publia plusieurs décrets de discipline qui avaient été précédemment arrêtés, et sur lesquels on ne demanda l'avis qu'aux évêques de la province d'Embrun.

Dès le jour même, les congrégations recommencèrent. Le concile ordonna d'abord que l'on signifierait officiellement à l'évêque de Sénez l'arrivée des nouveaux évêques, et qu'on emploierait à son égard la voie de l'invitatiou et de l'exhortation ^ puis il décida que trois citations canoniques lui seraient successivement faites par deux évêques, accompagnés du secrétaire et de deux notaires du concile, pour qu'il vînt répondre aux interrogations qui lui seraient faites. Soanen répondit à toutes ces citations, en renouvelant toutes ses protestations contre la compétence du concile. Cependant, le jour même, où la dernière citation lui avait été signifiée, le 11 septembre, on annonça tout à coup qu'il se présentait, accompagné de deux sergents (on appelait ainsi alors les bas officiers de justice). Le concile délibérait sur la place qu'il lui donnerait, lorsqu'il entra, vêtu de la soutane noire et du manteau long, et se plaça de lui-même sur un fauteuil, qui était au bout du bureau, en face du président. Il demanda d'abord que les deux sergents fussent admis comme témoins de tout ce qu'il dirait. Le concile n'ayant pas accédé à sa demande, il lut, avec une force étonnante pour son âge, un acte fort long signé en commun par lui et par Colbert, évêque de Montpellier.

(1) [[La province d'Arles avait envoyé MM. de Vacon, d'Apt; deCastellanc, de Fréjus; Dergor de Malissolles, de Gap ; Lafiteau, de Sisteron. De la province de Vienne étaient venus : MM. de Cauler, de Grenoble, neveu du fameux évêque de Pamiers, qui avait fait du bruit dans te siècle précédent; de Villeneuve, de Viviers; Milon, de Valence. De la province d'Arles, M. de ReLiunce, évêque de Marseille. De la province de Besançon, M. du Doucct, de BeUey; de la province de Lyon, M. de Moucley, d'Autun.

Parmi le» ihéologieus du second ordre, on remarquait l'abbé d'Orléans de la Motte, qu'avait amené l'évêque d'Apt, et dont nous parlerons dans la suite de cet article, et l'abbé de Salvador, Voy. Mémoires, t. i, p. 207. }}

Le silence respectueux sur le fait du jansénisme y était présenté comme la seule chose qu'on pût accorder : la paix de Clément IX était le grand principe dont on ne pouvait s'écarter ; les bulles postérieures, même la bulle Vineam, devaient être entendues dans ce sens: puis venaient tous les griefs contre la constitution Unigenitus. Le tout se terninait en appelant, et au Pape, pour qu'il convoquât le concile œcuménique, et au concile œcuménique, pour qu'il remédiât aux maux de l'Église. Exhorté de nouveau de donner au concile la consolation de le voir se justifier sur les accusations qui étaient faites contre lui, ou se rétracter, l'évêque de Sénez ne répondit que par de nouvelles protestations contre la compétence.

Le soir, il fit signifier au promoteur du concile un second acte de récusation dans lequel , renouvelant celui qu'il avait déjà fait contre les évêqucs de la province, il prenait personnellement à parti sept des nouveaux évêques qui étaient venus au concile, spécialement l'évêque de Marseille, de Belzunce, dont il dénonçait plusieurs mandements comme schismatiques et contenant des erreurs manifestes (l). Le prélat fut très- sensible à ces accusations : il présenta au concile le mandement qu'il avait fait contre les douze articles (2), et il demanda instamment au concile de l'examiner et de le juger. Mais les pères ne crurent pas devoir entrer dans cet examen, qui eût nécessité la discussion des douze articles, dans laquelle ils étaient résolus de ne pas entrer. De Belzunce crut dans la suite devoir s'abstenir de signer la sentence contre l'évêque de Sénez. Les motifs de récusation contre les autres étaient tirés ou de leurs actes dans l'affaire du jansénisme, ou de la conduite qu'ils avaient tenue a son égard à l'occasion du Te Deum. Le concile jugea qu'il ne devait pas être arrêté par

(I) [[Il est as&et remarqua Lie qu'il ne récusa pas Lafiteau, quoique ancien jésuite, et très-connu par son opposition au jansénisme : bien plus il le voyait volontiers, et quand Lafiteau, désespérant de le gagner, eut cessé de le voir, il lui en fil faire des plaintes. ]]

(1) Voyez plus haut, pag. 179.

ce nouvel acte, et il prononça de nouveau que les récusations étaient nulles et frustratoires. Ce n'est point au reste la dernière protestation que Soanen ait essayé d opposer : presque tous les jours deux ou trois actes étaient signifiés, soit à l'archevêque, soit au promoteur.

Le 15 septembre, le concile décréta que trois monitions canoniques seraient faites d'un jour à l'autre à L'évêque de Sénez, pour qu'il eût à rétracter et à condamner l'Instruction pastorale, par lui avouée, et qu'on lui déclarerait que, faute de faire ce que le concile exigeait de lui, passé ledit délai, il serait procédé au jugement de l'Instruction, et de sa personne, par les censures et les peines canoniques. Les monitions ne furent pas plus efficaces que ne l'avaient élé les citations et les exhortations particulières.

Enfin le 20 septembre, après que le promoteur eut donné ses conclusions, et que l'évêque de Grasse eut fait son rapport, la sentence fut prononcée et signée par l'archevêque et par douze évoques (l). Elle rappelle d'abord, dans les considérants, les principales phases de ce procès, les réquisitoires du promoteur, les oppositions de l'accusé, le jugement qu'en avait porté le concile, les rapports, etc. Elle vient ensuite au dispositif, dont voici les points principaux : u Tout mûrement considéré, le concile condamne » l1 Instruction pastorale, du 28 août 1727, comme témé- » raire, scandaleuse, injurieuse à l'Eglise, schismatique, » pleine d'un esprit hérétique, remplie d'erreurs et fo- » mentant des hérésies ; principalement en ce qui y estcon- » tenu contre la signature pure et simple du Formulaire, » en cequi y est faussement et injurieusement avancé contre » la constitution Unigenitus, en ce qu'elle permet et re- » commande la lecture du livre des Réflexions morales, » comme très-propre à nourrir la piété des fidèles, etc.: » n'entendant néanmoins le concile, par ces désignations » particulières, approuver aucunement le surplus de la- » dite Instruction pastorale, dans laquelle il a remarqué

;t) N'ous avons observé que l'cvequc de Marseille s'clatt abstenu. 1

» plusieurs autres choses très-répréhensibles. Fait le con- » cile très-expresse inhibition à tous les fidèles du diocèse )> de Sénez et de la province d'Embrun, d'enseigner ou » suivre ladite Instruction, ou tous autres écrits la favori- » sant, et même de les lire... Ordonne le concile que le » R. R. Jean de Soanen, évêque deSenez, qui a avoué ladite » Instruction, et qui, nonobstant les moni lions canoniques » à lui faites, y aopiniâtrément persisté, soit et demeure » suspens de tout pouvoir et juridiction épiscopale , et » de tout exercice de V ordre, tant cpiscopal que sacerdo- » tal, jusqu'à ce qu'il ait satisfait par des rétractations...; » auquel cas de rétractation, le concile donne pouvoir au » R. R. archevêque d'Embrun, son métropolitain, et au » cas de vacance du siège métropolitain, au plus ancien » suffragantde la province, d'octroyer l'absolution. Fait le » concile défense aux grands-vicaires, officiaux, vice- » gérants, promoteurs, substituts et doyens ruraux, et tous » autres officiers par lui commis, de faire aucunes fonctions » de leurs charges tant que durera ladite suspense. Le con- » cile couslitue pour vicaire général et officiai dans ledit » diocèse de Sénez, pendant la durée de ladite censure, » messire Jean d'Yze de Saléon..., lequel à son arrivée à » Sénez, convoquera le synode du diocèse, y fera signer ledit » Formulaire purement et simplement, et fera lirer du re- » gistre de l'évêché ladite Instruction et icelle biffer ; fera » publier la constitution Unigenitus, etc. Confirme aussi » le concile pour promoteur pendant le temps ci-dessus, » M. Jean Allard; lesquels vicaire général, officiai et » promoteur, seront révocables par le R. R. archevêque » d'Embrun ; et, vacance arrivant du siège archiépisco- » pal , par le plus ancien suffragant, pour en subroger » d'autres, suivant qu'il sera jugé à propos pour le bien de » l'Eglise. Et sera pris le tiers du revenu de l'évêché de » Sénez, pour être employé aux frais d'administration, et » remis ès-mains du vicaire général qui en rendra compte, » ensemble de toute son administration, de même que le » promoteur de toute sa conduite, de trois mois en trois

» mois, ou plus souvent, s'ils en sont requis, audit R. R. » archevêque d'Embrun, etc. Et sera le Roi très-chrétien )> très-humblement supplie de vouloir bien appuyer le m présent jugement de son aulorité, et d'en procurer l'exé- » culion. » La sentence fut signifiée à l'évêque de Sénez : défense fut faile h toules les églises de la ville de le laisser célébrer les saints mystères; et il fut même averti qu'il n'eût pas à demander la communion.

Beaucoup d'observations peuvent être faites sur celte sentence : la plus importante concerne le soin qu'on a pris d'éviter de juger l'évêque de Sénez, coupable de crime d'hérésie, et de prononcer contre lui d'autres peines que des censures proprement dites qui devaient être levées en cas de rétractation. On n'aurait pu prononcer la déposition sans aller contre le canon du concile de Trente, qui réserve au Saint-Siège les causes majeures des évêques en matière criminelle, et en particulier en ce qui regarde Thérésie (l), et quoique alors l'on contestât en France l'obligation de suivre ce canon, le Pape n'eût certainement pas approuvé qu'on s'en fût écarté. D'un autre coté, on n'aurait pu, sans de notables difficultés, demander au Saint-Siège une commission pour déposer l'évêque de Sénez.

Le lendemain, 21 septembre, le concile tint sa quatrième session solennelle. On y fit le sacre de l'évêque de Nice; et on y lut cinq décrets sur les matières de la foi. Les évêques présents y confirmèrent par leur suffrage public la sentence portée contre l'évêque de Sénez.

Voici ce que les décrets sur la foi contiennent de plus important : « La constitution Unigenitus^ étant re- » vêtue du suffrage de l'Eglise universelle, est un juge- » ment dogmatique , définitif et irréformable de cette

(I) « Causa? criminales graviores contra episcopos, ctiam nseresis, quod » absit, quœ depositionc aut privatione digna; sunt, ah ipso (antnni snmmo » Romann Pontificc cognoscantur et terminentur... Minores vero criminales m cautto episcoporwn iu Concilio tanlum provinciale cognoscantur et termi*

- neutnr. » Concil. 'Irid. Soss. xx\y, de Réf. G. Y.

» Eglise contre laquelle les portes de l'enfer ne prévau- » dront pas. Par conséquent, ceux qui ne lui rendent pas » une obéissance intérieure vraie et sincère, doivent être » placés parmi ceux qui ont fait naufrage dans la foi, » Quant à ceux qui par un surcroît de contumace, en sui- » vant la trace des hérétiques, auront présumé appeler de » ce jugement dogmatique au futur concile œcuménique, » qu'ils sacheut que cet appel inouï dans les siècles pré- » cédents est nul de plein droit, scandaleux, schismatique, » favorisant des erreurs déjà condamnées, injurieux au » Saint-Siège et à l'Eglise (art. 1). Parce qu'on cherche » à éluder par diverses chicanes le Formulaire prescrit » par Alexandre VU, comme si l'Eglise n'exigeait pas que, » en souscrivant, on reconnaisse sous la foi du serment m que le sens hérétique des cinq propositions condamnées » par Innocent X est contenu dans le livre de Jansénius; » nous condamnons cette interprétation donnée à la sou- » scription du Formulaire, comme pernicieuse, téméraire, » schismaiique , favorable à l'hérésie (art. II). Quant à » ces hommes inquiets qui ne craignent pas d'enseigner » que pour rendre l'obéissance aux constitutions apostoliques, il n'est pas nécessaire qu'on condamne inté- » rieurement comme hérésie le sens du livre de Jansé- » nius, condamné dans les cinq propositions, mais qu'il «suffit d'avoir sur ce point le silence respectueux, le » concile déclare que cette doctrine doit être abhorrée de » tout catholique comme trompeuse, pernicieuse, et favo- » risant le parjure (art. III). » Pour comprendre la portée de ce décret, il faut remarquer que vers celte époque les novateurs, pressés de toutes parts, obligés par suite de la déclaration de 1720 de signer le Formulaire, et ne voulant pas cependant reconnaître l'infaillibilité de l'Eglise, relativement aux faits dogmatiques, ne cessaient de revenir sur la paix de Clément XI, interprétée à leur manière, prétendant qu'elle autorisait le silence respectueux par rapport un fait de Jansénius: ils avançaient que, si la bulle Fineam condamnait un silence, par lequel

on ne renonce pas à Vemur, mais on la cache, cela ne se rapportait qu'au silence qui couvrait rattachement à Terreur sur le point du droit : d'où ils concluaient que Ton pouvait signer le Formulaire dans un sens relatif à cette explication. C'est ce qu'on retrouve dans les écrits de Colbert et de Soanen, dans laconsultation des Cinquante, etc. Il suffit de jeter les yeux sur le précis que nous avons présenté de la bulle Fineam dans le Tableau historique, p. 48, pour se convaincre de la fausseté de cette interprétation.

En conséquence des décrets précédents, le concile défendait d'admettre aux ordres, aux bénéfices, ou au ministère de la confession et de la prédication, ceux qui n'auraient pas donné des preuves certaines de leur obéissance aux constitutions apostoliques (art. IV). Enfin il déclarait que l'on encourait l'excommunication ipso facto par la composition, par la lecture, et même par la consertion des livres et écrits publiés contre les mêmes constitutions (art. V).

La dernière session du concile se tint le 28 septembre. On y condamna les ouvrages du P. Le Courrayer, comme contenant plusieurs propositions respectivement fausses, impies, scandaleuses , injurieuses à l'Eglise, erronées, déjà condamnées par le concile de Trente, et hérétiques. (Le décret du concile n'entre pas dans le détail de ces propositions. On sait par le rapport qu'avait présenté de Belzunce, évêque de Marseille, qu'elles se rapportaient principalement à la juridiction de l'Eglise, à la suprématie des rois d'Angleterre, aux cérémonies et formes des sacrements, au sacerdoce et au sacrifice des chrétiens.) Après quoi le concile se termina par les prières et les acclamations accoutumées. Les évèques avant de se retirer, adressèrent des lettres synodiques au clergé et au peuple du diocèse de Sénez, au Pape, à tous les évêques de France et au roi.

Telles furent les opérations de cette assemblée, si indignement calomniée par les partisans de l'appel. On lança des libelles, où Soanen était représenté comme un saint

injustement persécuté, et ses juges comme des hommes vendus à l'iniquité. M. de Tencin, surtout, fut abreuvé d outrages, et éprouva que l'on n'attaque point impunément des gens, à qui toutes les armes sont bonnes pour perdre leurs adversaires. Il trouva heureusement quelque consolation dans l'approbation du Pape, de ses collègues et du roi même. Benoit XIII lui écrivit pour louer son zèle, et confirma, par un bref du 17 décembre, les décisions et les jugements du concile. On verra tout à l'heure comment une assemblée de trente-un évêques en prit la défense contre les attaques des ennemis de Tordre.

Le roi écrivit aussi à l'archevêque pour approuver sa conduite, et lui permettre de faire publier les actes de son concile. De plus, il en appuya les décrets de son autorité. [[ Soanen fut exilé à l'abbaye de la Chaise-Dieu, dans le diocèse de Clermont, en Auvergne (1). Il est très-vraisemblable même qu'on choisit ce lieu, parce qu'il était dans le diocèse du célèbre Massillon , qui avait appartenu à l'Oratoire comme Soanen, mais qui était très- prononcé pour l'obéissance à la constitution Unigenilus . On espérait sans doute que la douceur et l'habileté du grand orateur triompherait à la fin de l'obstination du vieillard : Massillon lui prodigua en effet les marques du plus tendre intérêt, tout en lui donnant avec liberté des avis pleins de fermeté. On voit par ses lettres, qu'ayant appris que

Cl) [[Soanen, après la fin du Concile, demanda à l'archevêque d'Embrun, s'il ne pouvait pas se retirer comme les autres évêques ; De Tencin l'engagea à attendre les ordres de la Cour ; et en effet on reçut bientôt cette lettre de cachet : m Monsieur l'Evèque de Sénez, l'interdiction qui vient d'être canoni- » quement prononcée contre vous par le concile d'Embrun, vous mettant » hors d'état d'exercer aucunes fonctions dans votre diocèse , j'ai cru d'au- » tant plus nécessaire de vous en éloigner que votre présence y entretien- » drait un esprit de division, que je me suis toujours proposé de réprimer. » Ces motifs m'engagent à vous écrire cette lettre, pour vous dire que mon

• intention est que, aussitôt que vous l'aurez reçue, vous vous rendiez en

• l'abbaye de la Chaise-Dieu, au diocèse de Clermont en Auvergne, pour y

• demeurer jusqu'à nouvel ordre de moi : et la présente lettre n'étant pour » autre fin, je prie Dieu , monsieur l'Evèque de Sénez, qu'il vous ait en sa » sainte garde. Fait à Fontainebleau, le 30 septembre 1727.

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