LOUIS. • J
Soancn était indisposé, peu après son arrivée à la Chaise- Dieu, il lui offrit de venir passer quelque temps à Beauregard, dans sa maison de campagne. 11 renouvelle son offre, le 19 janvier 1729, avec de nouvelles marques d'amitié; en même temps, il l'avertit du danger de sa position : il lui fait sentir qu'il est seul contre toute l'Eglise } et il lui reproche de calomnier ses confrères, en les représentant comme des déserteurs de la vérité : u II est triste, ajoute-t-il, de souffrir et de souffrir en vain. » Quelque mesurés que soient ces avis, dans une lettre suivante du 1 A février, il s'accuse en quelque sorte d'avoir traité ces matières ; mais, d'un autre coté, il l'exhorte à repousser les louanges des factieux, et à se réunira ses collègues, « Je » ne voudrais, lui dit-il, pour me défier de la bonté de » votre cause, que lire les écrits odieux que vos apologistes » répandent tous les jours dans le public (I). »
Tout fut inutile : des engagements de parti, des applaudissements trompeurs, un attachement inouï aux principes de la secte, l'endurcirent pour toujours. * Ce \> bon vieillard n'entend rien , écrivait Massillon , il ne » perd point de vue son fantôme : ses correspondants le » lui grossissent sans cesse avec des éloges si pompeux » sur sa fermeté, qu'il est surpris que nous ne tombions » pas tous dans un piège si usé (1). » Les années suivantes virent encore paraître divers écrits publiés sous le nom de Soanen, et destinés à soutenir les mêmes principes.]] Il tenta quelque temps de lutter contre les deux autorités qui l'avaient frappé, et de soulever son diocèse en sa faveur. Il opposa à l'abbé de Saléon un ecclésiastique nommé Delaporte, qui, caché à Caslellane, publiait des instructions, des lettres et même des monitoires contre le concile
(1) Voyez l'excellente notice donnée sur Massillon, par M. Picot, dans W'tmi de la Religion, t. lxxvii, pag. 37. On a la réponse de Soancn dans le Recueil de ses lettres, in-4°, t. î, pag. 321 : il évite de répondre aux longues observations de l'évêque de Clermont.
(2) Lettre de Massillon h M. de Tout ouvre, évéque de Rodez, au sujet de la lettre des douze évéques dont nous allons parler, et qu'avait signée ce Prélat,
et contre l'administrateur : mais cette lutte scandaleuse dura peu. Les deux puissances se réunirent pour la faire cesser. Benoît XIII condamna les écrits de cet émissaire, qui fut excommunié à Castellane (1), et arrêté ensuite, comme il parcourait les provinces méridionales. Bientôt le calme revint dans le diocèse de Séncz. Le chapitre de la cathédrale révoqua son appel. Les religieuses de la Visitation de Castellane, qui avaient fait retentir tout le royaume de leurs plaintes ou plutôt de celles qu'on leur dictait, après avoir persévéré quelque temps dans leur résistance, se soumirent presque toutes, lorsqu'on les eut séparées et placées dans différentes communautés ; et trois administrateurs, nommés successivement pour conduire le diocèse de Sénez, achevèrent, par leur zèle et leurs exemples, d'y rétablir l'ordre et la subordination. [[L'abbé d'Orléans de la Motte, surtout, qui succéda en 1729 à l'abbé de Saléon, lorsque celui-ci eut été nommé à l'évêché d'Agen, développa dans cette mission difficile les heureuses qualités qui l'ont rendu dans la suite si célèbre, un caractère à la fois plein d'une aimable gaîté et d'une grande fermeté, une vigilance active, une pratique constante des vertus apostoliques dans un degré éminent. Quoiqu'il ne soit guère resté que quatre ans dans le diocèse de Sénez , ayant été placé sur le siège d'Amiens en 1733, il y déracina le jansénisme, et fit oublier Soanen. Celui-ci ne mourut qu'en 1740, âgé de quatre-vingt-treize ans; terrible exemple de l'endurcissement auquel on peut arriver, malgré l'éclat des talents, malgré l'austérité et la régularité la plus soutenue, malgré la pratique apparente des bonnes œuvres, lorsque l'on manque de docilité à la voix de l'Église. ]]
— 28 octobre. Lettre des douze évêques au roi en faveur de Soanen. Les protestations de l'évêque de Sénez, et surtout les mouvements du parti, soit pendant la tenue
(1) [r C'était à Castellane que les éveqncs tle Séné* avaient depuis longtemps leur midenreJ]
ANNfcK 1727.
du concile, soit après sa conclusion, avaient excité un certain nombre de prélats à écrire au roi en faveur de l'accusé. Douze évêques signèrent une lettre au roi, datée du 28 octobre 1727, et dont Boursier, le mobile de toutes les démarches du parti, était l'auteur. Les signataires s'y plaignaient de la marche suivie par le concile d'Embrun, et en particulier de ce qu'il n'avait pas été arrêté par l'appel et par les récusations de Soanen. Ils faisaient un grand éloge du prélat *, ils justifiaient son appel au futur concile. Comme le roi avait évoqué lui-même, en son conseil d'Etat les réclamations contre le concile d'Embrun, ils demandaient que l'évéque de Sénez, condamné par un jugement visiblement nul, eût la liberté de poursuivre sa cause selon le cours ordinaire des tribunaux; paroles qui, dans les circonstances, semblaient réclamer que les parlements pussent recevoir Soanen, appelant comme d'abus du jugement d'un concile. Le cardinal de Noailles, toujours faible, et entouré des mêmes pièges, avait laissé mettre son nom en tête -, et cependant il paraît qu'à celte époque, il avait déjà pris la résolution d'accepter purement la bulle Unigenitus. Les autres étaient des appelants, bu des opposants, intéressés à défendre la cause de Soanen, comme Col bert, de Lorraine, etc. (1).
Cette lettre fut remise, le 16 mai suivant, au cardinal de Fleury pour être présentée au roi. Elle fut renvoyée aux évêques par son ordre. « Sa Majesté, leur écrivit » le comte de Maurepas, ne peut qu'improuver une asso- » ciation d'évêques faite à son insu ; il a été d'autant plus » surpris du parti que vous avez pris, que dans l'affaire » dont il s'agit, vous avez préféré les plaintes d'un seul » évêque accusé au jugement de quatorze ou quinze pré- » lats, qui l'ont unanimement condamné. Sans avoir lu
(1) [[Ces douze évêques étaient avec le cardinal de Noailles : Colbert, de Montpellier; de Lorraine, de Bayeux ; Tilladet, deMàcon; de Résay, d'Àngouléme; de Vaubccourt, de Montai ban ; de Caylus, d'Auxerre ; de Beaujeu, de Castres; de Caumartin, de Blois; Bossue t, de Troyes; de Tourouvrc, de Rodez ; et Mnillebet, de Sales, ancien évéque de Tournai : la plupart de ces noms avaient figuré dans les années précédentes parmi ceux des fauteurs de l'appel." ]
m les actes du concile, sans avoir consulté les juges, et » sans avoir examiné le procès, vous ne craignez pas de » vous déclarer contre une assemblée canonique, dont » vous savez que les décrets ont été approuvés par les deux )> puissances. » Rien n'était mieux fondé que ces reproches, puisque les actes du concile n'avaient pas élé publiés, lorsque la lettre avait été rédigée ; et qu'elle n'avait d'autre fondement que les circulaires même de l'évêque de Sénez. Ce n'est point ordinairement sur de pareilles pièces que l'on établit un jugement équitable.
Le renvoi de cette lettre porta ces évêques à en écrire une seconde, qui fut rédigée par Pelitpied, mais à laquelle on fit peu d'attention. Huit des mêmes prélats, ayant toujours à leur tête le cardinal de Noailles, firent signifier, le 7 mai 1728, au procureur-général du parlement, un acte portant opposition à l'enregistrement de toutes lettres patentes, bulles ou brefs confirmai ifs du concile d'Embrun, et en même temps contenant dénonciation du bref du 17 décembre 1727 (1). Toutefois, ce dernier scandale parait avoir eu peu d'éclat: peu après, le cardinal de Noailles se désista formellement de cette opposition : nous allons même le voir accepter enfin purement et simplement la bul le ; et son exemple sera suivi par plusieurs des opposants.
— Le 4 mai. Lettre ue'trente-un évêques au roi contre Là consultation des cinquante. Nous avons dit plus haut qu'on avait publié beaucoup d'écrits pour rendre ce concile odieux ou ridicule. La plus fameuse de ces productions fut une Consultation signée, le 30 octobre 1727, par cinquante avocats de Paris (2). Le nombre et la réputation de ces jurisconsultes, semblaient donner du poids à
(1) Abrégé de V Histoire ecclésiastique, par Racine, t. xv, part. 20.
(2) [[ Le journal de Barbier attribue la rédaction du mémoire à l'avocat Aubry. Voici le jugement que portait sur les signataires l'avocat Darbier appartenant au même barreau. « Des cinquante avocats qui ont signe, il y en a
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ce Mémoire, où l'évêque de Sénez élait présenté comme parfaitement innocent. On y disait que son acte de récusation devait arrêter tout court le concile : ce qui ne laisse • pas d'être commode pour les novateurs. Des jurisconsultes devaient, moins que tout autre, soutenir que la récusation d'un accusé empêche ses juges naturels de procéder contre lui. On y répétait, contre M. de Tencin, de vaines allégations, que M. Soanen n'avait pu prouver. L'histoire de la paix de Clément IX y était défigurée. Le formulaire, la constitution, l'acceptation qui en avait été faite, le pouvoir desévêques, l'autorité de leurs jugements, toutes ces matières étaient traitées avec légèreté et décidées avec hardiesse. On aurait pu demander de quel droit des avocats jugeaient dans une affaire purement ecclésiastique, et jugeaient un concile. Quel rang occupaient-ils donc dans l'Eglise pour s'immiscer dans son gouvernement, et s'y ériger en arbitres? Mais ces jurisconsultes n'étaient point arrêtés par ces objections-, et c'est à cette époque que commença celte lutte de quelques légistes téméraires contre l'autorité de l'Eglise. Nous les verrons se signaler en bien des rencontres, et professer la plusvive opposition aux lois ecclésiastiques. Leur plume était toujours prêle a servir lè parti, soit qu'il fallût défendre des réfractaires, soutenir de faux miracles, ou même canoniser les convulsions.
La consultation des Cinquante fut recherchée avec d'autant plus d'ardeur que la vente et la distribution en étaient prohibées par la police. Le roi, informé de l'éclat que fai-
» six ou sept qui comprennent ces sortes de matières , et le reste n'y entend » rien. Cela est métc de consultants et de plaidants, dont les six premiers du » palais sont du nombre : Àubfy, Lenormand, Cocbin, Julien de Prunay, » Huart, et quelques autres. Le surplus sont des avocats de second ordre, » qui certainement ont demande â signer : il y a même des jeunes gens qui » comptent par-là que leur fortnne est faite. Je crois qu'il faut faire son em- » ploi avec honneur, sans se mêler des affaires d'Etat, sur lesquelles on n'a » ni pouvoir, ni mission. Journal de l'avocat Barbier, t. t, pag. 270.»]]
(I) il est inutile de dire qu'en racontant les écarts de quelques particuliers, nous ne prétendons pas les faire retomber sur tout le corps, qui a toujours compté dans son sein des hommes aussi distingues par leur sagesse que par leurs talents.
ÀNNËE 1728.
sait cet écrit que l'on répandait avec profusion et que l'on prônait avec enthousiasme, chargea le cardinal de Rohan d'assembler chez lui les évéques qui se trouvaient a Paris, afin d'examiner le Mémoire etd'en dire leur avis. Ces prélats se réunirent donc, et après un mois de conférences, ils dressèrent une lettre au roi, dans laquelle ils exposaient ce qu'il fallait penser de la nouvelle production. Ils s'exprimaient avec modération sur le compte des signataires du Mémoire, et ne paraissaient pas leur imputer tous les excès de la consultation, qu'ils supposaient être l'ouvrage de quelques théologiens égarés. Mais ils montraient en détail que cette pièce donnait de l'Église l'idée la plus fausse ; qu'elle anéantissait l'autorité du corps des pasteurs et la force de leurs jugements ; qu'elle représentait le concile général comme nécessaire et indispensable, mais empêché par la seule politique des papes*, qu'elle traitait les censures, dites in globo, de sources de disputes, de jugements de ténèbres, de joug honteux 5 qu'elle traçait le portrait le plus affreux de la bulle Unigenitus qu'elle autorisait l'appel condamné même par le Souverain \ enfin qu'elle était pleine de méprises et de faussetés sur le formulaire, sur la paix de Clément IX, sur la bulle Vineam^ et notamment sur le concile d'Embrun, dont elle insultait les membres avec une partialité révoltante. « L'esprit de » critique, disaient les prélats en finissant, devient l'es- » prit dominant. Combien de personnes s'érigent en juges » de ce qu'elles n'entendent pas ? Il y a un parti ou ver m tement révolté contre l'Eglise. 11 s'accrédite chaque » jour, il acquiert de nouveaux sectateurs \ il reçoit avec » avidité, il répand avec profusion, il vante avec excès les » libelles sans nombre qui se font pour l'autoriser, et il ne » néglige rien pour appuyer ses erreurs et sa désobéîs- » sance. » Cette lettre était signée de trois cardinaux, de cinq archevêques, de dix-huit évêques et de cinq ecclésiastiques nommés à des évêchés. Le témoignage d'une assemblée aussi nombreuse balançait avec avantage la lettre des douze prélats dont nous avons parlé précédemment.
Le roi, pour déférer au vœu des trente-un évéques as* semblés à Paris, donna, le 10 mai, une nouvelle déclaralion portant des peines contre les auteurs de libelles et écrits qui attaqueraient les bulles reçues dans le royaume, et s'écarteraient du respect du aux papes et aux évéques. Le 3 juillet suivant, il supprima la consultation des cinquante. Benoît XIII venait aussi de la flétrir par un bref du 9 juin. Enfin plus de vingt évéques donnèrent des Mandements contre ce Mémoire ; ceux qui avaient assisté au concile d'Embrun, réfutèrent, dans une lettre du A avril, les plaintes avancées contre cette assemblée; et en peu de temps, la consultation, si vantée d'abord, fut oubliée , comme toutes ces productions éphémères, auxquelles de petites passions du moment peuvent seules donner une sorte de vogue.
— Le 5 juillet. Décret du roi de Portugal pour rompre
TOUT COMMERCE AVEC ROME ET AVEC LES EtATS DU PAPE. Ce
décret étonna d'autant plus que le roi de Portugal, Jean V, était un prince religieux. Il avait été dans de très-bons rapports avec le Pape Clément XI et avait témoigné de la déférence pour ses avis. II avait envoyé une escadre nombreuse au secours des Vénitiens dans les guerres contre les Turcs. Il avait sollicité avec beaucoup d'instance l'érection de la chapelle de son palais à Lisbonne en église archiépiscopale et même patriarchale, et Clément XI, cédant à ses demandes pressantes , avait en effet crée à Lisbonne une deuxième église archiépiscopale : il avait partagé la ville et le diocèse entre la nouvelle église et l'ancienne, et avait conféré a la nouvelle des prérogatives et des honneurs extraordinaires. Le roi demandait encore de plus grands privilèges, mais le Pontife crut devoir se borner à ceux qui sont énoncés dans une bulle fort ample du 7 novembre 1716. Jean V se montra d'abord fort reconnaissant j les froideurs ne vinrent que d'une cause qui paraissait peu importante.
Le prélat Vincent Bichi était archevêque de Laodicée et nonce en Suisse, lorsqu'en septembre 1709, sur les in-
tances de Charles Bichi son oncle, il fut transféré à la nonciature de Portugal. Le prélat Lucini fut nomme en même temps pour aller à Barcelone auprès de l'archiduc Charles, compétiteur de Philippe V pour le trône d'Espagne. M. Lucini, qui n'était qu'internonce, ne put en cette qualité avoir audience de la cour de Barcelone, et M. Bichi ne s'arrêta point en cette ville, et ne rendit point ses devoirs à l'archiduc. Celui-ci en fut blesse et en porta ses plaintes à Rome et en Portugal. A Rome on répondit que c'était sans ordre et à l'insu du Pape que M. Bichi en avait agi ainsi, et qu'on allait le rappeler de Lisbonne oùaussi bien il ne paraissait pas vu favorablement. Cependant, l'empereur étant mort en 1711, l'archiduc, appelé à lui succéder, cessa de s'occuper de ses griefs contre M. Bichi: le cardinal Bichi, son oncle, écrivit à la cour de Portugal en faveurde son neveu, priant le roi de ne pas le juger sur les imputations de ses ennemis. Jean Y reçut donc le prélat, qui sut mêmegagner les bonnes grâces du prince, au point que le chapeau de cardinal fut sollicité pour lui. Mais le cardinal Charles Bichi, son patron, mourut le 7 novembre 1718 -, et les cardinaux furent d'avis qu'il ne convenait pas de donner le chapeau à un prélat contre lequel s'étaient élevées des préventions défavorables. Le roi Jean renouvela ses instances sous Innocent XIII, mais inutilement : M. Bichi fut même rappelé et le prélat Joseph Firrao nommé à sa place. Mais on ne voulut pas recevoir celui-cià la cour de Portugal, et quoique M. Bichi eut obtenu, en septembre 1721, son audience de congé, on ne voulut point le laisser partir de Lisbonne avant d'avoir la promesse qu'il serait cardinal. À celte nouvelle il fut proposé à Rome de rappeler M. Bichi sous peine de censure. Sur ces entrefaites, Benoît XIII monta sur le Saint-Siège, et la cour de Portugal fit auprès de lui de nouvelles tentatives. On dit que le Pape était assez disposé à céder ; mais les cardinaux n'étaient point favorables au prélat, et il fut formellement exclu du cardinalat dans deux Congrégations tenues en présence du Pape les 5 et 6 mars 1728. t. m. 16
C'est là -dessus que le roi Jean rendit le décret hostile du 5 juillet 1728. C'était une mesure bien extrême pour une pareille cause. Le roi poussa son ressentiment jusqu'à empêcher le cardinal portugais de se rendre au conclave qui suivit la mort de Benoit XIII. Mais sous Clément XII les choses s'arrangèrent. Une nièce du Pontife avait épousé le frère de M. Bichi, et les accusations contre lui paraissaient effacées. On exigea qu'il quittât Lisbonne. Il en partit avec l'agrément du roi Jean, et arriva en Italie en juin 1731. Le 24 septembre 1731 il fut déclaré cardinal, et M. Firrao qui avait été nommé pour lui succéder, et qui n'avait pas été reçu k la cour de Lisbonne, reçut le chapeau à la même promotion. Le roi Jean révoqua le 21 octobre suivant son décret de 1728 ; et les relations se rétablirent entre les deux cours.
— Le 11 octobre. Le caudimal de Noailles donne son Mandement d'acceptation pure et simple de la bille Unigenitus. Il y avait longtemps que l'âge et l'intérêt du prélat sollicitaient de lui cette démarche ; et il est à croire qu'il l'eût faite plus tôt si Ton n'eût tout mis en œuvre pour 1 en détourner. On voit par le journal de l'abbé Dorsannc, que, dès le mois de janvier 1727, le cardinal et son conseil étaient convenus d'un Mandement où il acceptait la bulle, et révoquait tout ce qu'il avait fait contre. On intrigua beaucoup pour empêcher la publication de ce Mandement. On fit écrire au cardinal, par vingt-deux de ses curés, des lettres violentes contre la constitution ; et deux de ses confidents, Dorsanne et La Borde, profitèrent de sa faiblesse et de l'ascendant qu'ils avaient sur lui, pour reculer de jour en jour cette démarche. Ils obtinrent même de lui de nouvelles marques d'attachement aux intérêts de leurs amis. Nous avons vu que le faible cardinal cousenlit à signer les lettres écrites au roi contre le concile d'Embrun , ainsi qu'une opposition remise au procureur-général contre l'enregistrement de tous édits en faveur de ce concile. Mais le jour du repeptlr arriva. Le 19 mai, le prélat fit signifier au procureur-général son désistement de l'acte
ÀN.NfcK 1728. 213
d'opposition. Le 19 juillet, il écrivit au Pape pour lui an* noncer qu'averti par son âge, il se conformait aux décisions du Saint-Siège, et acceptait sincèrement la bulle. EnQn, le 11 octobre, il franchit ce pas si difficile, et publia un Mandement pour l'acceptation et publication de la Constitution de Clément XI. [[ « A mesure, disait-il , que nous » approchons de cette nuit dans laquelle personne ne » pourra plus travailler, nous sentons croître la douleur » continuelle qui afflige notre cœur a la vue des tristes dis- » sensions qui subsistent dans ce diocèse, à l'occasion de la » Constitution Unigenitus . Qu'y a-t-il , en effet, de plus » amer et de plus douloureux pour nous que de voir qu'on » essaie toujours de concevoir des soupçons sur U sîncé- » rilé de notre profond respect pour le Saînt-Siége, qu'on » veuille douter encore de notre union avec nos collègues » dans l'épiscopat, et que, contre nos intentions et notre » caractère même, on fasse de notre nom un nom de parti » et de discussion ? Pour fermer la bouche à ceux qui ré- » pandent des bruits si contraires à la vérité, nous dési- » rons ardemment de faire éclater au -dehors les senti- » ments qui sont gravésdans notre cœur; et si nous avons » peut-être différé trop longtemps, ça été uniquement dans m l'espérance de ramener les esprits par une charité » pleine de condescendance. Mais ce ménagement ne doit » pas être porté plus loin ; et l'âge ou nous sommes, qui » nous avertit tous les jours, par ladiminution de nos forces, » que nous serons bientôt obligé de rendre compte à Dieu » d'un long et laborieux épiscopat , nous fait craindre » d'être surpris par la mort sans avoir donné des preuves » sérieuses et Incontestables de notre obéissance aux dei> crets du Saint-Siège , de la conformité de nos senti- » ments avec ceux des évêques de France et de toute l'E- » glise dans l'acceptation de la bulle Unigenitus... ]]
» À ces causes, concluait-il, nous acceptons avec une » soumission très-sincère, la constitution Unigenitus ; cond damnons tant le livre des Réflexions morales , que les cent- » une propositions qui en ont été extraites* avec les mêmes
» qualifications que le Pape qui les a condamnées; averlis- » sons tous les fidèles de notre diocèse, qu'il n'est pas permis » d'avoir des sentiments contraires à ce qui a été défini » par ladite constitution ; leur défendons de lire ou de gar- » der tant ledit livre que tous les autres livres et mémoires » qui ont paru ou pourraient paraître pour la défense du- » dit livre et des'proposilions condamnées ; déclarons que » nous procéderons par les voies du droit contre ceux qui » oseront parler, enseigner, prêcher ou écrire contre la- » dite Constitution, ou qui par de fausses interprétations » détourneront les fidèles de la soumission qu'ils lui » doivent.
» Et pour donner de plus en plus des preuves de la sin- » cérité de notre soumission au Saint-Siège, nous révo- » quons de cœur et d'esprit tant notre Instruction du » 14 janvier 1719, que tout ce qui a été publié en notre » nom de contraire à notre présente acceptation. Ordonh nons que ladite Constitution et notre présent Mande- » ment seront publiés et affichés partout où besoin sera (l).» Suivait le texte de la Constitution, seulement en latin.
La dernière clause peut paraître étonnante : c'est qu'en effet le Cardinal craignait les troubles qui eussent éclaté infailliblement, s'il eût ordonné de la lire au prune des paroisses ; tant était grande en ce moment l'exaltation du parti janséniste. On avait annoncé que le Mandement, daté du 11, serait publié au prône le dimanche 17. « Ce » fut, dit l'historien Racine, un mouvement universel » dans le clergé et dans les paroisses de cette grande ville, » Mais ce fut enfin le samedi 23, qu'il se trouva afliché » avant le jour aux portes des églises, mais sans ordre » de le publier, et sans qu'on l'eût envoyé aux curés. » Il fallut placer des archers pour garder l'ordonnance aux endroits où elle était affichée ; et dans la nuit suivante,elle fut presque partout lacérée ou couverte de boue.
(1) Abrégé de l'Histoire de l'Église, t. xv, pag. 128. Journal de l'avocat Barbier, t. i, pag. 281.
ANNLE 1728.
Les femmes surtout, comme on le conçoit aisément, n'étaient pas les moins empressées à faire éclater leur douleur (1). C'est qu'en effet l'acte du Cardinal portait le trouble dans les rangs des réfractaires. Il leur paraissait triste de se voir abandonnés par un prélat qu'ils avaient compté si longtemps au nombre de leurs protecteurs. Us se vengèrent en publiant des actes émanés, disaient- ils, du Cardinal, et dans lesquels on lui faisait assurer qu'il s'en tenait à son appel. [[La pièce qui fit le plus d'impression sur le public, fut une Déclaration qu'on assurait avoir été signée par lui le 22 août précédent : le prélat y aurait expliqué comment il avait été amené, par condescendance et par surprise, à signer le désistement de son acte d'opposition au concile d'Embrun ; il aurait dit que c'était contre son intention qu'on lui faisait dire que la cause était finie par un jugement dogmatique de l'Eglise; et il aurait protesté d'avance contre toute Instruction ou Mandement qui paraîtrait en ce sens. Cet acte fut affiché en plusieurs endroits, à coté du Mandement d'acceptation. Qu'eût-il prouvé, sinon les variations d'un pauvre vieillard?]] Mais M. de Noailles désavoua ces pièces apocryphes dans une circulaire aux évèqueî de France, et dans une lettre qu'il écrivit au Pape, en lui envoyant son Mandement (2). Le souverain Pontife, parfaitement certain de son changement, l'annonça en consistoire aux cardinaux, par un discours où il en marquait toute sa joie, et leur fil lire les pièces qui le prouvaient.
Tous les véritables amis de l'Église applaudirent à ces actes de l'archevêque (3).
(1) [[« Voilà, dit l'avocat Barbier, deux partis bien formés dans cette ville, » sous prétexie de religion, sur des faits, des distinctions, et des interpréta- » tions que la plupart n!entendent pas. Le parti janséniste est le plus fort de • vrai et entêté comme un diable. Les femmelettes, et jusqu'aux femmes » de chambre, s'y feraient hather. Mon laquais me demanda hier : Monsieur, » est-il vrai que quand la Constitution sera reçue, on n'ira plus h con- » fesse? L'on voit par-là les impertinences qui se débitent dans le peuple. » Journal de barbier, t.i, pag. 269. ]]
(•») Lettre du cardinal de Noailles au Pape, du 14 mars 1729.
(3) [[Après la mort du cardinal de Noailles on fit encore paraître une décla
[[Il fit peu de moiB après, le 16 mars 1789, un autre atle, propre à prouver qu'il marchait sincèrement dans une Voie nouvelle^ ce fut de publier une ordonnance pour rendre aux Jésuites le pouvoir de prêcher et de confes*sei% qu'il leur avait ôté par l'ordonnance du 12 novembre 1716. Les considérants de cette ordonnance paraîtront aujourd'hui singuliers: ils tiennent aux circonstances de l'époque : a Sur la très-humble prière) dit-il aux Jésuites, » que vous nous avez faite de vous relever, vous et les au> » très religieux de votre compagnie, des défenses conte- » nues en notre ordonnance du lfc novembre 1716, nous » nous y portons d'autant plus volontiers, que le principal m motif de notre ordonnance ayant été de ne laisser pof* » ter aucune atteinte aux droits sacrés de l'Épiscopat , » nous avons présentement lieu d'être satisfaits des assu* » ranecs que vous nous avez données des sentiments de m respect et de soumission dont vous êtes pénétrés pour » l'autorité sacrée de cet auguste caractère. Nous comp- » tons aussi sur la promesse solennelle que vous nous avez » faite do vous conformer, dans l'exercice des fonctions » que nous jugeons à propos de vous confier, à nos règle- » ments et intentions, et nommément de suivre exacteu ment, dans l'administration du sacrement de pénitence, » les règles prescrites dans les Avis de saint Charles aux » confesseurs, aussi bien que la doctrine de la censure et » de la déclaration de la doctrine du clergé de France te- » nue en 1700, à quoi nous vous recommandons expres- » sèment d'être fidèles. t> Ces recommandations assez sévères tenaient vraisemblablement à ce qu'on voulait mé»nager l'animosilc qui dominait alors contre les Jésuites dans des classes nombreuses de la société : les jansénistes, qui se voyaient vaincus et menacés d'être traités plus sévè* rement encore, affectaient d'attribuer tout ce qui se fai-
ralion contraire à «ou mandement t les grands-vicaires de Paria écrivirent au cardinal de Flcury une lettre qui fut rendue publique, et dnril laquelle ils s'élèvent ai'ât IhdignaUnn contre ces pièce! qui nè méritent Wnuc a nvnncc. Voter, Montaigne, tic Ciatid, ioiiic t, p; 408 j;
sait à l'influence des Jésuites ; tous les amis de la Gonsti* tution étaient appelés Molinistes) et souvent même on désignait par ce nom les indifférents, qui n'étaient d'aucun parti (1). Les succès qu'ils continuaient à obtenir dans 1 éducation, et la confiance des familles distinguées qui continuaient à leur confier leurs enfants, entretenait aussi la jalousie des autres maîtres (2)* ]]
Le cardinal de Noailles mourut le 3 mai 1799, à lagc de 78 ans ; évêque d'un caractère doux, pieux même, et doué de qualités estimables. Trop peu de discernement dans le choix de ceux à qui il accordait sa confiance, et trop de facilité à se laisser prévenir, causèrent tous sês écarts. « Son grand malheur, dit un contemporain, fut » d'avoir trop écoulé de faux amis, et de s'être trop écouté *> lui-même. Sa résistance fit beaucoup de mal à l'Église, » et sa soumission vint trop tard pour opérer un très*grand » bien (3)*
On vit pourtant, dans le même temps, des changements heureux. M» Desmarets, évêque de Saint-Malo, avait déjà rétracté son appeL MM. Hébert, évêque d'Àgen, et Mi Ion, évêque de Gondom, s'étaient aussi soumis. MM* d'Arbo^ cave et de Gauinartin, évéques d Acqset de Blois, se réu-
(1) [[ On voit un* image dupassions populaires dans là manière dont 1W. cat Barbier raconte l'issue d'un procès concernant un legs de tableaux fait aux Jésuites : « Ces derniers ont perdu leur cause avec dépens : non seule-
• nient oh A claqué des itiains, mais il y avait à la cause quatre pères Je*- » suites, que le peuple a reconduits jusque dans la cour du palais aveo des
• huées et une avanie épouvantable. » Journal de l'avocat Bai Lier, tora. i,
(2) [[ « Malgré cette haine marquée, les Jésuites ont actuellement dans leur » collège cinq cents écoliers de toutes sortes d'états, de qualité, et bour- » geois : il faut y retenir une chambre un an d'avance; preuve qu'ils ont
• plus d'à m" i s que d'ennemis dans un certain mondé; il y a à dire aussi que » cela est une querelle de religion, dont la plupart des honnêtes gens de la a cour et de la ville ne s'embarrassent guère, et qu'ils n'entendent pas. 11 » leur stilïit de savoir que les Jésuites élèvent parfaitement bien la jeunesse
• en général. Le grand nombre de jansénistes, à Pariii est dans le peuple t
• cuistres de collège et prêtres de paroisse, gehs caustiques et demi-savants» » qui ne fournissent pas beaucoup d'enfants à élevtfr dans les collèges. » Journal de l'avocat Barbier, août 1125, tome i, pag. 295. }}
(3) Lafitau, Histoire de la Constitution, livre v.
nirent à leurs collègues par des déclarations publiques. M. de la Châtre, évéque d'Agde, dont on avait voulu rendre les sentiments suspects, détruisit ces soupçons dans une lettre pastorale du 13 octobre 1729. M. de Résai, évéque d'Angoulême, signa, quoique plus tard, une rétractation de son appel. Mais celui dont le retour fut le plus éclatant, fut M. de Tourouvre, évéque de Rodez, qui n'avait pas appelé, mais que plusieurs démarches inconsidérées faisaient regarder comme favorable aux appelants. [[ L'éclat que ce prélat donna à son acceptation fut plus spécialement le fruitde la franchise et dessages conseils de Massillon. Consulté par l'évêquede Rodez, qui avait signé la lettre des douze évèques du 28 août 1728, Massillon n'avait pas hésité à se prononcer contre cet acte. Nous avons vu quel portrait il sut faire, dans sa réponse, de l'évêque Soanen (l). Nous ajouterons la peinture qu'il lui faisait dans la même lettre du parti janséniste et des appelants en général : « Je connais assez, vous le savez, les ap- » pelants; et c'est parce que je les connais, que dans au- » cun temps il ne m'a point été possible de les goûter : » orgueil, amour de la singularité, mépris pour ceux qui » ne pensent point comme eux, quelque rang que l'on » puisse tenir dans l'Église ; parti extrême sur tout ; har- » diesse à décider et à revenir sur tout ce qu'il y a de » mieux établi ; nulle règle, nu! amour de la paix; une » intrigue et une cabale éternelles; les laïques, les femmes, » les dévotes, les mondains, tout leur est bon. Les voilà, » tels que je les ai vus, pendant près de trente ans que j'ai » été à Paris.»]] M. de Tourouvre n'hésita pas à se prononcer avec énergie. Il donna, le 25 septembre 1 729, une lettre pastorale pour témoigner son regret de ses premiers actes, et se soumettre franchement à la bulle. Il écrivit même à M. Soanen pour le porter à suivre la même conduite. Ainsi il ne restait plus guère, en 1729, de prélats fort attachés au parti, que l'évêque suspens de Séncz, et les évê-
(I) Voyet plus haut, p 234.
qucs de Montpellier, d'Auxerre et de Troyes, Colbert, de Caylus et Bossuet : les évêquesde Metz, de Maçon, de Tréguier, de Pamiers et de Castres, que Ton croyait ne pas petiser comme leurs collègues, s'abstenaient de tout éclat et demeuraient dans le silence. Ainsi ce ne sera que sur trois ou quatre prélats, que roulera désormais la défense d'un parti réduit à n'opposer que ce petit nombre au Pape suivi du corps épiscopal.
[[C'est donc après le concile d'Embrun, dont les faits racontées depuis sont la couséquence, qu'on peut placer la fin de la première époque du jansénisme Quesnelliste, comme nous lavons indiqué plus haut (1). Tous les nuages qui avaient pu exister sur Vappet, étaient maintenant dissipés : mais il restait un grand nombre de réfractaires ; et les magistrats étaient imbus de principes funestes : c'est ce qui a donné lieu à des ldttes multipliées qui avaient pour objets le refus de sacrements, les censures et le pouvoir de l'Église sur l'administration des choses saintes. Ces luttes vont remplir la seconde époque, jj
— Le 22 juillet. Arrêt du parlement de Paris contre l'office de S. Grégoire VII. Cette affaire fit beaucoup d'éclat, et bien des gens lui donnèrent une importance qm apparemment leur parut propre à ne pas faire aimer la cour de Rome. On sait que Grégoire VU est un de ceux qui ont poussé le plus loin les conséquences des doctrines ultramontaines. Ardent à défendre ce qu'il croyait être des droits attachés à son siège, il montra d'ailleurs les plus émioentes qualités. Vertueux , ennemi du vice , soi* gneux de l'honneur de l'Eglise, attentif à la purger des ministres qui la déshonorent, il s'appliqua, avec un courage infatigable, à réprimer les désordres de son temps, et
(1) Voye* tome i, p. 140 - -
t5Ô ANNÉE 1729.
k ranimer, parmi les ecclésiastiques, l'esprit de leur
état. Ce furent ces vertus et ces services qui le firent mettre au rang des saints que l'Eglise révère. Un décret de la congrégation des Kiles, du 25 septembre 1728, fixa sa fétc au 2û mai. On commença donc, en 1729, à en faire l'office, ff La légende portait cette pbrase : « Grégoire ré- » sista en athlète généreux cl intrépide aux efforts impies > de f empereur Henri; il le priva de la communion des » fidèles et de son royaume; et il déchargea les peuples » qui lui étaient soumis de lu fidélité qu'ils lui avaient >) jurée. »]} Il s'en répandit, dit-on, quelques exemplaires à Paris \ mais ils furent supprimés par ordre de la cour. La publication et la suppression n'avaient fait nul éclat, quand les appelants, ayant eu connaissance du nouvel ollice, en firent beaucoup de bruit. A les entendre, l'introduction de cette féte était Un attentat de la cour de Home. Elle n'avait cherché par là qu'à établir ses prétentions. Selon eux, ce fait prouvait la portée qu'avait là condamnation de la fameuse proposition sur les excommunications injustes dont la crainte ne doit pas empêcher de faire son devoir. Tous les souverains devaient se liguer pour réprimer cette entreprise. Tels étaient les vœux et les discours de ces ennemis de la paix. Tout retentissait de leurs plaintes. Les magistrats, toujours effrayés de l'ombre mémo de la plus légère atteinte h nos libertés, rendirent des arrêts pour supprimer, dans le bréviaire, la feuille qui contenuit l'office de Grégoire VII, et pour défendre de célébrer sa féte, Le parlement de Puris donna l'exemple, et fut suivi de ceux de Rennes, de Metz, de Toulouse, et peut-être de quelques autres encore.
Il semblait peu nécessaire que des évoques entrassent dans cette dispute. Cependant, dès le 24 juillet, M. de Caylus, évoque d'Auxerre, donna son Mandement contre la légende, et fut imité par les évoques de Montpellier, de Metz, de Troves et de Cistrcs. M. Colbert ne manqua pas, à cette occasion, d'apostropher vivement les Papes. M. de Dromcsnil, évoque de Verdun, fut le seul des pré-
la (s attaches à la Constitution, qui crut devoir s élever contre l'office; niais du moins il le fit avec une modéralion dont les autres ne lui avaient pas donné l'exemple. Il n'y eut pas, jusqu'à Barchman* qui ne voulût se signaler à celte occasion.
Benoit XIII trouva étonnant que des parlements et quelques évêques défendissent de faire la fête d'un saint reconnu par l'Eglise. Il donna un bref pour annuler lés arrêts des parlements, et un autre contre les mandements de MM. d'Auxerrc, de Montpellier et de Metz. Ces brefs furent supprimés au parlement de Paris (1). L'évêque «TAuxerre mit beaucoup de chaleur à celte affaire. 11 se pourvut au parlement ; il se fit donner une consultation d'un grand nombre d'avocats; il écrivit au roi et à l'assemblée du clergé de Tannée suivante, des lettres trèsvives. Tout cet éclat était affecté. Personne en France ne s'étant déclaré publiquement pour l'adoption de la feuille proscrite, et aucun évêque ne l'ayant autorisée, elle n'eût fait aucun bruit si Ton n'eût trouvé cette conjoncture favorable pour échauffer les esprits et satisfaire ses ressentiments.
Âu surplus ce n'était pës de France qu'étaient paf tis les premiers coups contrôla légende de S. Grégoire VII. Dès le 30 mars 1729, un secrétaire d'Etat à Naples, don Nicolas Fraggiani, avait présenté à l'empereur Charles VI un mé*moire où il s'élevait contre la légende, et se plaignait de l'art avec lequel la cour de Borne répandait ses opinions. Toutefois il ne proposait point de défendre nommément les leçons de l'oihce de Grégoire VII, de peur, disait-il* de n'être point obéi par le clergé qui continuait de dire l'office en Secret* et aussi pour ne pas scandaliser les gens
(I) [[ L'abbé Pnccllc, conseiller au parlement de Paris, ne »c bornait pas à demander que le Parlement supprimât les brefs : il demandait que cette cour enjoignît de nouveau la scrietc exécution de l'édit de 10rt2 sur les quatre articles ; mais malgré toutes ses instant es il ne put l'obtenir. Racine. Abrégé de l'Histoire evt lcslasUqne, tome xv, page tS9. On verra plus tard le Parlement moins réservé, j]
ignorante et superstitieux. Le conseil d'Etat se borna à ordonner contre les imprimeurs la peine de la prison et la saisie des exemplaires, par ce seul motif ostensible qu'une publication étrangère avait été introduite dans le royaume sans la permission des magistrats (1). Cet ordre du cabinet napolitain est du 30 mars 1729 et il est signé du comte d'Arracb et de secrétaires d'Etat. Cet ordre fut renouvelé à Naples, le 31 décembre 1761, sur un nouveau mémoire du même Fraggiani, encore secrétaire d'Etat, qui fit défendre en outre de publier dans les églises la bulle ln cœna Domini, Il dit dans ce mémoire que c'est a l'exemple de Naples que le parlement de Paris défendit la légende en 1729; et il se pourrait que ce fussent les magistrats napolitains qui eussent éveillé alors le zèle du notre (2).
— 6 septembre. M. de Vihtimille prend possession du siège de Paris. Situation du diocèse. Premiers travaux du prélat. M. deViutimille Du Luc, précédemment archevêque d'Aix, avait été appelé à succéder au cardinal de Noailles. Il arrivait dans un diocèse, que la faiblesse et les préventions de son prédécesseur avaient rempli de l'esprit de discorde.
[[M. de Yintimille a fait lui-même une vive peinture de la situation du diocèse dans une lettre au roi, qu'il rendit publique peu après. Rien de plus propre à montrer les profondeurs des plaies, que cherchent à dissimuler des écrivains légers ou prévenus. « Personne n'ignore que les » adversaires de la constitution Unigenitus n'ont rien né- » gligé pour révolter les fidèles de la ville de Paris contre » ce jugement apostolique. Cet attachement filial pour la » chaire de saint Pierre, qui distingue l'Eglise catholique » de toutes les sectes des schismatiques et des hérétiques,
(1) [[ Dans beaucoup de bréviaires imprimés dans les États autrichiens, on se contentait de supprimer la phrase de la légende relative à la déposition de l'empereur Henri V ]]
(2) Les mémoires de Fraggiani sont rapportes en entier dans le recueil du portugais Joseph de Scabra da Sylva, Provas da parle secundo deduçao chronologie*.. . Lisbonne, 1768, d'où ils ont passé dans le recueil anglais «Nlippeiley. p. 23.
» s'est insensiblement affaibli } le second ordre s'est nourri » dans des principes contraires à la dépendance et à la » subordination où il doit être; de simples fidèles se sont » accoutumés à juger les juges de la foi, et à opposer » leurs propres idées aux décisions du Pape et des évê- » ques; telle était la disposition d'un grand nombre de » personnes, lorsque je pris possession de l'archevêché de » Paris (1). »
Le prélat raconte ensuite comment il fut d'abord consolé par la soumission du chapitre métropolitain et de quelques personnes. ]] En effet, le lendemain même du jour où il avait pris possession, le 7 septembre 1729, le chapitre avait déclaré adhérer au mandement d'acceptation donné l'année précédente par le cardinal de Noailles, et plusieurs particuliers avaient imité cet exemple. « Dieu » qui voulut m'éprouver, continue le prélat, n'a pas » permis que ma joie fût pleine et entière. Peu de jours » après la déclaration du chapitre, cinq curés de Paris » me présentèrent une lettre avec une requête signée » d'eux et de vingt de leurs confrères, tant de la ville que
» de la banlieue Je n'avais encore rien fait qui pût
» donner le moindre prétexte aux esprits inquiets d'alar- » mer les peuples. Cependant, dans la lettre dont je viens » de parler, ceux qui l avaient souscrite me disaient que, » sur des bruits qui se répandaient dans le public , ils crai- » gnaient que, livré aux suggestions importunes de per- » sonnes prévenues, je ne retirasse les pouvoirs de prêcher » et de confesser à une multitude de dignes ministres qui » travaillent avec édification; ils faisaient entendre que » f allais substituer à ces ministres fidèles de mauvais su- » jets qui refuseraient les sacrements aux plus saintes » âmes, et qui les accorderaient aux pécheurs les plus in- » dignes. Ils reconnaissaient que ces ministres, dont ils » avaient fait l'éloge, refusent d'accepter la Constitution ; » et ils ajoutaient : sur ce point la cause de ces ecclésias-
(1) Lettre de M. de Vintimille au roi, du 8 février 1730.
îot ANNÉK 172».
» 7/yu<?5 est la nôtre, ou plutôt c'est la cause ie la morale * chrétienne, etc. Quant à In requête qui était jointe à la >» lettre, ces mêmes curés, cherchant à se maintenir dans » la possession qu'ils avaient prétendu usurper depuis » quelques années, de servir de guides et de conducteurs » à leur archevêque, excitaient mon zèle pour le service » de Votre Majesté, et me traçaient avec hauteur la route » que j'avais à suivre ; remontrances qui convenaient » d'autant moins dans la bouche de ceux qui les faisaient, » qu'ils faisaient des démarches expressément condamnées » par vos Déclarations et par vos arrêt**. »
Le prélat n opposa d'abord h ces procédés injurieux que les procédés de la douceur. Dans l'espérance que l'Instruction qu'il préparait pourrait éclnircr les esprits, il se contenta de faire aux curés qui avaient apporté la lettre, les reproches que méritait leur association, contraire aux lois de l'Etat; il s'efforça de leur faire sentir combien leur lettre était injurieuse à l'Eglise; il les engagea h rentrer en eux-mêmes.
C'est à la suite de ces circonstances qu'il publia l'Ordonnance du 29 septembre, pour presser l'acceptation de la Bulle. Il y assurait les fidèles que cette Constitution, loin de donner atteinte à la pureté des dogmes et de la morale, condamnait au contraire des erreurs capitales; il y montrait les tristes suites de la résistance à cette loi de l'Eglise, la docilité des fidèles anéantie, le vicaire de Jésus-Christ calomnié, l'autorité des évêques méconnue, toute subordination détruite, et une foule d'écrits séditieux paraissant pour semer l'esprit de haine, de révolte et d'indépendance. Les conclusions étaient à peu près les mêmes que celles du Mandement du cardinal de Noaillcs : il était dit à la fin : « Et sera notre présente ordonnance lue et » affichée où besoin sera.» La prudence n'aurait paspermis d'en prescrire la lecture en chaire, tant était grande 1 effervescencedes esprits. On voitdans tous les monuments de l'époque la preuve d'une extrême licence. « On a afîiché l'Or- » donnance, est-il dit dans une suite du journal de Dor-
)> sanne (1) ; mais le peuple n'a pu la souffrir -, elle a élé, » en quelques endroits, presque aussitôt enlevée que pla- » cée, en d'autres déchirée, et presque partout barbouil- » lée d'encre et de boue. » Des prêtres applaudissaient a ces excès 5 la hardiesse des pamphlets était à son comble, et présageait les troubles qu'on verra bientôt éelater.»
Toutefois, les exhortations du prélat ne furent pas entièrement destituées de succès consolants. On le voit par la suite de la lettre adressée au Roi sur la situation :
«J'eus, dit-il, la satisfaction que plusieurs ecclésiasli- » ques et différents corps (et ici il cite en note les Domi- » nicains, les Carmes, les Prémontrés et les Doctrinaires), » touchés et éclairés par cette instruction pnstorale, et dés- » abusés de leurs préventions, vinrent me déclarer qu'ils ■» obéissaient avec docilité au décret apostolique. Quel- )> ques-uns même des curés qui avaient signé la lettre » (des vingt-cinq curés), rétractèrent leur signature, en » se soumettant h mon ordonnance. »
Voici comment il raconte ensuite ce qui se passa à l'occasion du renouvellement des pouvoirs. « A la fin du mois » d'octobre, je donnai mon Mandement pour le renouvel- » lement des pouvoirs de prêcher et de confesser. Je fixai » le terme de quatre mois pour les prêtres séculiers et » réguliers, pendant lesquels tous les confesseurs seraient » obligés de se présenter devant les examinateurs. En » publiant re Mandement, j'avais suivi ce qu'avait fait » mon prédécesseur à son avènement à l'archevêché de » Paris, et ce que tout évêque observe ordinairement. Je » ne pouvais d'ailleurs ignorer qu'il y avait dans les pa- » roisses de Paris et dans celles de la campagne un cer-
(I) [[Dorsanc «tait mort presque subitement des suites du chagrin que lui . mit causé le changement du cardinal de Noailles, et l'enregistr-ement à l'ofncialitc du mandement d'acceptation, dont il avait cherché à détourner le cardinal. C'est ce que raconte Racine, qui devait être bien informé du fait : Abrégé de l'Histoire ecclésiastique , tome xv, pag. 187. Une somme dit lto,OQO livres que légua à l'abbé Doraanne d'Kaubomiêe, chanoine de ,\otre-Uawe, et appelant $é(é> était destiqée à faire partie du fonds secret, qui a été vulgairement appelé la botte h Perrette, et qui servait aux besoins de la secte ];
» tain nombre de prêtres étrangers, renvoyés de leurs » diocèses, ou qui s'en étaient éloignés eux-mêmes pour
quelque nécessaires, quelque roofussent, n'étaient pas du goût des adver- » sairesde la Bulle. On a attaqué ma doctrine; on s'est » attaché a représenter ma modération même comme un » piège dont il fallait se garantir; on s'est appliqué àiu- )) disposer, dans plusieurs paroisses et dans plusieurs coni- » munautés, les prédicateurs et les confesseurs; on a ré- » pandu les bruits les plus faux sur la manière dont se
» passaient les examens, malignité d'autant plus
» grande, que depuis que je suis en place, j'ai renouvelé » les pouvoirs à plus de mille quatre- vingt confesseurs, » et qu'il n'y en a que trente qui soient interdits. De ces » trente, quelques-uns ont fait des sermons séditieux, » les magistrats n'auraient pu s'empêchr- » s'ils en avaient eu connaissance ; il y en » ne sont venus aux examens que pour y w arrogance qu'ils refusaient d'obéir à la constitution, )> pour faire eux-mêmes l'énumération des actes de déso- » béissance qu'ils avaient signés, et pour déclarer qu'ils y » persistaient ; d'autres sont connus dans le public comme » des chefs de parti qui n'inspirent que la desobéissance » à l'Eglise *, s il y en a d'autres qui soient sans pouvoirs, » c'est qu'ils ne se sont pas présentés aux examens. *
Ce n'était pas seulement par des libelles anonymes qu'on attaquait celte conduite du prélat: c'était par des écrits d une hardiesse incroyable. « Ce que je ne puis vous ca- » cher, Sire, ce qui m'attriste profondément, c'est qu » mêmes curés qui m'avaient écrit la lettre dont j'ai » l'honneur de vous parler, et que j'avais espéré ramener » par mes exhortations charitables, n'ont pas craint de » m'adresser une seconde lettre le 29 décembre dernier, » et de m'envoyer un Mémoire contre mon instruction » pastorale. Dans cette nouvelle lettre, on dit que le » troupeau va cire privé de tous ses dignes ministres, et
» qu'il sera livré désormais à des guides aveugles et re- » lâchés, etc. y etc. Fut-il jamais un artifice plus marqué » que l'attention avec laquelle les auteurs de la lettre j> s'efforcent d'exciter la compassion des riches en faveur » des ecclésiastiques qui n'auront plus le pouvoir de con- » fesser, comme s'ils allaient être réduits à la mendicité? » Mais ce qui peut devenir plus dangereux, c'est que » dans cette même lettre, dont les copies sont déjà répan- » dues à Paris, et qui sera bientôt imprimée. On cherche » à intéresser les pauvres, en leur annonçant que les au- » mônes qui leur étaient destinées vont être portées aux m ecclésiastiques privés de leurs fonctions, et que c'est » leur archevêque qui fait tarir les sources sur lesquelles » ils peuvent compter (1). Le Mémoire des curés n'est pas » plus mesuré que leur lettre : c'est une satyre et une in* » vective pleine d'aigreur et de faussetés contre la Consli- » tut ion UnigenituS) et contre mon instruction pastorale. » Je ne crois pas qu'on ait jamais vu dans l'Église un » exemple d'une pareille révolte du second ordre contre » le premier, ni qu'on ait jamais poussé plus loin l'esprit » d'indépendance, et le renversement de la subordina- » lion la plus essentielle. »
Le prélat terminait cette lettre en promettant au roi d'épuiser d'abord les dernières ressources de la patience et de la charité ; mais aussi, dans le cas où il serait obligé d'agir en juge, il réclamait la protection du prince, afin que, par un parfait concours des deux puissances , tout ce
(1) Tous ces détails sont entièrement confirmés parles mémoires da temps. « On a, dit nn avocat qui n'était pas un motiniate, inquiété plusieurs vicaires » de paroisse, que l'on a exilés, et à qui on a ôté les pouvoirs. Il faut dire » aussi qu'ils ont gâté l'esprit des femmes et du peuple de Paris. Les Jan&é- » nistes ont beaucoup crié en voyant ces exilés : cela coûte des sommes infi» » nies à plusieurs familles de Paris : car tous ces prêtres, qui ne font plus » rien, sont nourris et entretenus, soit à Paris, soit à Utrecbt, aux dépens de
• particuliers qui donnent de l'argent entre les mains de quelqu'un qu'on ne » connaît pas : ils ne menaçaient pas moins que d'ôter les aumônes et le » pain h tous les pauvres des paroisses, ce qui serait d'une conséquence
• très-dangereuse à Paris. » Journal de l'avocat Barbier, tom. i, pag. 30<>.