VII
De la consistance de certains préjuges relatifs a la chaleur des eaux thermales.
Les eaux thermales ont été , depuis fort longtemps, l'objet de certaines préventions fort remarquables , et ces préventions ont pris d'autant plus de consistance qu'elles semblaient pouvoir invoquer, en leur faveur, l'autorité de prétendues expériences.
j6 PREMIER MÉMOIRE.
Duclos , de l'Académie royale des sciences , énonçait déjà , en 1670 (époque où l'étude des eaux minérales commençait à peine à prendre une marche philosophique et expérimentale), comme résultat accrédité d'observations dont les eaux thermales avaient été l'objet, que ces eaux, chauffées par les seuls procédés de la nature, se comportent bien autrement que ne ferait de l'eau qui serait élevée aux mêmes températures , par les procèdes de l'art. À l'en croire, les premières produisent sur nos organes une impression plus douce, moins brûlante; elles altèrent moins les substances végétales sur lesquelles on les fait agir ; elles se refroidissent plus lentement; enfin, elles arrivent plus péniblement à l'ébullition '.
Les Mémoires de la même Académie , pour Tannée 172^ contiennent une dissertation de Dufay sur la chaleur des eaux thermales, et sur ses propriétés distinctives. Ce furent les eaux de Bourbonne-les-Bains qui servirent de texte à ses essais. L'auteur y confirme toutes ces attributions privilégiées que, depuis long-temps, on avait assignées aux eaux thermales, et il essaie d'en donner une explication physique déduite de la nature de ces eaux.
Suivant lui, si ces eaux cuisent mal, et altèrent peu les matières végétales, c'est que, déposant sur ces matières ce qu'il appelle le soufre des eaux,
1 Duclos , Obs. sur les eaux min., p. 189. Amst., 1743-
elles y forment un enduit qui suppose à Faction de la chaleur ; si elles se refroidissent plus péniblement que Peau commune, leur viscosité' en est a cause ; enfin , si la chaleur étrangère a moins de 3rise sur elles que sur Peau pure, c'est qu'étant dIus visqueuses, elles sont plus difficilement pénétrables.... L'interprétation, comme on voit, toute fausse qu'elle est, ne laisse pas d'être très-ingénieuse, pour l'époque.
Le spirituel Borcleu, dans ses Lettres sur les eaux minérales du Béarn, continuant d'accueillir, comme attestés par l'expérience, ces divers caractères de a chaleur des eaux thermales, assure avoir constaté lui-même, qu'en exposant au même feu des quantités égales d'eau thermale chaude , d'eau thermale refroidie , et d'eau commune froide, elles demandent, à peu près , le même temps pour atteindre le degré de l'ébullition , et , théorisant sur ces faits, il se demande s'il n'y aurait pas du feu de plusieurs e pèces \
Il faut convenir que , si de pareils faits étaient exacts, ils acquerraient une double importance. D'un côté, ils tendraient à introduire de notables anomalies dans la doctrine de la chaleur, en nous Faisant connaître un nouveau mode d'union du calorique avec les corps, en vertu duquel, tout en affectant le thermomètre à la manière ordinaire, cet agent adhérerait aux eaux naturelles , suivant d'autres lois que celles déterminées par la nature 9 1 Bordeu, Lettres, etc., p. 27.
y S PREMIER MÉMOIRE.
la densité et la viscosité du liquide ; se dissiperait avec d'autres conditions que celles sur lesquelles reposent la rayonnance et la transmissibilité du calorique; et se présenterait enfin comme capable de contrarier l'introduction de nouvelles quantités de calorique.
D'un autre côte', en faisant ressortir des différences aussi saillantes entre le mode diction de la chaleur des eaux thermales sur l'économie vivante , et les effets de la chaleur dont fart dispose, ces faits sembleraient présenter le calorique dont les premières sont imprégnées comme un agent médicinal tout-à-fait distinct ; et les eaux thermales auraient, justement, à s'en prévaloir, pour obtenir une prééminence que, peut-être, elles pourraient revendiquer à de meilleurs titres.
Par cela même que les faits allégués étaient en opposition manifeste avec la doctrine du calorique , et contraires à toute espèce d'analogie, on aurait dû êlre plus porté, ce semble, à soumettre d'aussi étranges allégations au creuset d'une expérience légitime*, et l'on ne peut s'empêcher de voir, avec quelque surprise , que cette singulière doctrine de la chaleur des eaux thermales se soit propagée jusqu'à nous, presque sans opposition, et qu'on la trouve encore consignée dans presque tous les ouvrages modernes qui traitent de ces eaux , nonseulement avec toutes ses prétentions primitives , mais encore avec des acquisitions fort éloignées de la rendre plus philosophique.
Ainsi les assertions de Duclos se trouvent reproduites dans l'article thermales du Dictionnaire des sciences médicales. On y proclame que les eaux thermales , comparées à l'eau commune , conservent plus long-temps leur chaleur; que, malgré leur température initiale, elles n'arrivent pas aussi vite à l'ébuliition que de Peau froide qui serait également chauffée ; qu'elles décident sur nos organes des effets incomparablement plus doux que ne ferait de Veau artificiellement chauffée au même degré. On va jusque leur attribuer de rendre aux végétaux fanés leur couleur et leur fraîcheur \
Tous ces prétendus résultats se représentent dans le Dictionnaire de médecine , où Ton avance même que les substances végétales ne cuisent pas dans des sources thermales de 700 R., mais quelles y prennent plus de verdure et plus de fraîcheur2.
Je les retrouve également consignés dans Y Observateur des sciences médicales , pour Tannée 1824. L'auteur d'un Mémoire sur Y étude des eaux y soutient même que l'eau d'Olette (Pyrénées orientales) dont il indique la température comme s'élevant à 70°,5 R. , n'occasione aucune sensation désagréable quand on la boit 3.... De tous côtés, en un mot, se reproduit, sans être contestée, cette singulière doctrine sur la chaleur des eaux thermales.
1 Dict. des sciences médic, art. therm.
2 Dict. des sciences méd., art. eaux min.
3 Obs. des se. méd.> 1824, p. 3^7.
Ce n'est pas que quelques bons esprits n'en aient suspecte la légitimité, et n'aient môme essayé, de temps en temps , de lutter, avec l'appui de l'expérience , contre l'entraînement de toutes ces préventions. Leurs travaux n'en étaient pas moins restés comme non avenus , tant ces préventions ont été puissantes.
Je pourrais signaler, dans ce sens, quelques essais de M. Nicolas , consignés dans sa dissertation sur les eaux minérales de la Lorraine. La précision avec laquelle ils paraissent avoir été dirigés , et leur parfaite concordance avec les résultats que les explorations les plus récentes semblent avoir définitivement établis, les rendent dignes, en effet, d'une mention particulière.
M. Nicolas s'exerçant sur les eaux de Plombières, dont la chaleur est comprise dans les limites de 28" à 49" R«j avait constaté , à leur sujet, en opposition avec certaines prétentions contraires fort accréditées, i°que ces eaux, refroidies, ne résistent pas plus à la congélation que les eaux ordinaires 5 2° que leur refroidissement, à l'air libre, est toutà-fait parallèle à celui de l'eau commune élevée aux mêmes températures; 3° enfin, qu'en chauffant, d'une manière uniforme, des quantités semblables d'eau thermale , d'une température de 24!) 11., et d'eau commune à io°, la première arrivait au terme de l'ébullition en 11 minutes 27 secondes , tandis que 21 minutes 12 secondes avaient
PREMIER MEMOIRE. 8l
été nécessaires à l'autre, pour atteindre la même température \
La marche suivie par le chimiste de Nancy, dans ses vérifications, se montre irréprochable; ses résultats sont décisifs , et cependant les mêmes erreurs ont continué de se propager ; leur consistance ne paraît pas en avoir sensiblement souffert. Elles n'en ont pas moins envahi tous les ouvrages classiques.
(Test là, surtout, ce qui a rendu indispensable que de nouveaux expérimentateurs reprissent , dans ces derniers temps, ce genre d'investigation ; qu^ le fissent avec toute la précision que commande la marche actuelle des sciences physiques ; que la rigueur de leurs vérifications expérimentales dissipât toute espèce d'indécision; que leur nombre même, l'indépendance de leurs travaux et la concordance de leurs résultats vinssent faire converger vers ie même but un faisceau de témoiguages qui ne laissât plus aucune excuse à l'erreur.
Voilà, je pense, ce qu'on peut attendre des recherches toutes récentes qui ont eu pour objet d'éclairer ce point de doctrine, et qui ont été exécutées sur une assez grande diversité d'eaux thermales, pour qu'on ne puisse alléguer que les eaux ('prouvées se trouvent dans des cas exceptionnels.
De mon côté, je recueillais en 1818 et i8iQ, les
1 Nicolas , Diss. chim. sur les eaux min, delà Lorraine, p. 4>
données que j'utilise aujourd'hui, en opérant sur les eaux d'Escaldas et des bains d'Arles qui sont de la classe des sulfureuses, et , comme telles , tout-àfait analogues à celles qui avaient fixé l'attention de Bordeu.
M. Longchamp exécutait, en 1823, le même oenre de recherches sur les eaux de Bourbonneles-Bains , les mêmes, précisément, qui servirent de base à la dissertation de Dufay ; MM. Gendrin et Jacquot se sont , plus récemment encore , livrés aux mêmes explorations , en agissant sur les eaux de Plombières '.
Dans tous les cas où l'épreuve a été convWiablement dirigée, l'expérimentateur a pu se convaincre que les eaux thermales se comportent tout autrement qu'on ne l'avait prétendu jusque-là; que le calorique qui les pénètre n'est pas plus adhérent qu'il le serait dans l'eau commune élevée à la même température , et placée sous l'ascendant des mêmes conditions de masse , de nature , de force rayonnante, etc.; que leur refroidissement n'est pas plus lent; que leur échauffement n'est pas plus difficile ; enfin que l'action qu'elles exercent sur l'économie vivante ou sur des produits organiques, en vertu de leur température, est tout-à-fait comparable à celle qu'on obtiendrait de l'eau commune élevée aux mêmes degrés de chaleur, par les procédés de l'art.
• AHbert , Précis sur les eaux min., p. ffi.
Quelle que soit l'uniformité de nos résultats , et quelque confiance qu'ils semblent devoir inspirer à cause de cette conformité même, il n'est guère probable qu'ils suffisent pour dissiper des préventions qui sont parvenues à un si grand crédit , surtout au voisinage des sources thermales où , probablement, on se complaira, long-temps encore, à attribuer de si beaux privilèges à la chaleur qui les anime. On peut, du moins, espérer que les hommes qui sentent le prix de Inexpérience, lorsque cette expérience a été suivie avec les conditions qui la rendent irréprochable , éviteront , désormais, de propager et de reproduire de telles préconceptions sur la chaleur des eaux thermales.
S vin.
De l'action que la chaleur des eaux thermales exerce sur nous et sur divers produits organiques.
Rien n'est plus vague, en général, que Tappréciation comparative de certaines qualités sensibles des corps \ lorsqu'on se borne à juger des nuances de ces qualités avec le secours des réminiscences. S'il s'agit, par exemple, d'estimer jusqu'à quel point tel corps que l'on a sous les yeux , est plus rouge, plus sapide, plus chaud que tel autre avec lequel ie souvenir seul établit le parallèle , on est d'autant plus exposé à se tromper que les nuances
se trouveront plus rapprochées, et que les épreuves comparatives auront été séparées par de plus longs intervalles. Je suis très-disposé à croire que c'est parce qu'on s'en est trop rapporté, même de nos jours, à la mnémonique des sensations, qu'on a jugé l'influence de la chaleur des eaux thermales, sur l'économie vivante , d'une manière si opposée aux faits que j'ai eu occasion d'observer moi-même.
La chaleur des eaux thermales est familièrement réputée produire sur nous des impressions beaucoup plus douces que ne ferait Peau commune au même degré thermométrique, et se comporter tout autrement pour la cuisson des végétaux , etc.
L'on soutient, par exemple, qu'une eau thermale dont la température s'élève à 5o° , brûle moins, fait moins sensation , quand on la boit , que l'eau commune dont la chaleur serait moindre de îo degrés '.
On affirme qu'on est bien moins affecté de l'immersion dans une eau thermale , qu'on ne le serait par un bain domestique d'une même température 2. On va jusqu'à prétendre qu'une eau thermale de 70°,5 R., n'incommode nullement quand on l'avale, tandis que de l'eau qui aurait mêmes ingrédiens et une chaleur moindre de 25° déciderait , dans le palais, des brûlures graves 3. On assure
1 Dict. des sciences méd., art. thermales.
3 Idem.
3 L'Observateur des sciences méd., 1824, p. 33;
enfin que les eaux minérales les plus chaudes , nonseulement ne cuisent pas les végétaux , mais semblent encore raviver ceux qu'on y plonge après qu'ils ont été fanés \
Quelques-unes de ces assertions sont même appuyées par quelques observateurs de l'autorité la plus imposante : k La chaleur des eaux thermales, » dit M. Fodéré , diffère beaucoup de celle des » eaux communes chauffées à la même tempéra- » ture ; elle est plus douce, plus agréable et, pour » ainsi dire, plus en rapport avec notre nature. » Je n'aurais certainement pas pu boire de Peau » chauffée à 38° R. Indépendamment de sa tem- » pérature trop élevée , une eau ordinaire , ainsi » chauffée, aune saveur désagréable; au lieu que » j'ai bu avec plaisir plusieurs verrées de celle du » Crucifix, qui est à la même température , sans » éprouver d'autre sensation à la bouche et dans » les entrailles qu'une chaleur douce qui se ré- » pandait partout 2. »
M. Alibert lui-même, qui , utilisant les essais de MM. Longchamp, Gendrin et Jacquot, a pu apprécier le peu de fondement des plus notables concessions qu'on avait si long-temps faites à la chaleur des eaux thermales, ne continue pas moins d'admettre que le calorique des eaux donne lieu
1 Ouv. cit.
2 Mcm. sur les eaux min. des Vosges. Journ. compl, du Dict. des sciences méd., t. VI, p. io3.
à des phénomènes extraordinaires qu'on est loin de pouvoir expliquer encore. « C'est ainsi, dit cet )> écrivain, qu'à Bourbon-rArchambault, et au- )> très lieux , une température de 6o° au ther- )> momètre centigrade ne s'oppose point à la )> boisson des eaux et n'altère , en aucune ma- )) nière, les substances végétales les plus délicates, » en sorte qu'on peut impunément y tremper )> une rose ou toute autre fleur, sans lui faire » perdre de sa fraîcheur, etc. C'est ainsi que de » nombreux baigneurs supportent cette même » température lorsqu'elle est excessive , ce qu'ils » ne pourraient faire dans les bains artificiels de )» nos grandes villes. Il y a donc ici des singula- » rites dont il est difficile de se rendre compte '.»
Telles n'ont pas été, à beaucoup près ,les observations que j'ai eu occasion de faire sur les effets de la chaleur des eaux thermales. Elles m'ont convaincu que, sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, la chaleur des eaux thermales n'a aucune espèce de privilège.
Lorsque j'opérais sur les eaux des bains d'Arles, et que , pour quelques vues expérimentales , j'avais à immerger mes mains dans des sources de 5o° 11., il me fut facile de reconnaître que l'action de celte chaleur n'était pas plus modérée que celle d'une température artificielle du même degré thermométrique, et je m'étais assuré , en agissant sur les
1 Précis sur les eaux mut., p. 47 «
eaux de Thuez, qu'on ne tient pas impunément et sans douleur, les doigts dans une eau thermale de 62°,5 R. , seulement , pendant quelques secondes. Ce premier aperçu fut pleinement confirmé par des épreuves comparatives.
Je mis en œuvre, comme terme de comparaison , Peau même de la source , mais refroidie d'abord et portée ensuite au degré de chaleur de l'eau naturelle. J'avais cru la précaution utile , pour que les différences de sensation , si j'en trouvais de perceptibles , ne pussent être attribuées aux différences de nature de la part des deux liquides, et se montrassent ainsi uniquement subordonnées à l'espèce de chaleur dont chacun d'eux était imprégné. Il me fut , je l'avoue , impossible de distinguer aucune différence dans la sensation que j'éprouvais, soit quand j'immergeais les doigts dans l'un ou l'autre de ces liquides, soit quand j'en introduisais dans ma bouche. Dans ce dernier cas , les deux liquides produisaient une impression assez incommode , pour que je fusse obligé de les rejeter au plus vite : et je ne vis pas que je pusse faire , avec sûreté , la moindre concession de tolérance à l'eau thermale; encore moins que je pusse avaler, sans risque, d'aucune de ces eaux, et elles n'avaient pas, à beaucoup prés, 700 de chaleur.
Si l'on veut procéder à ces sortes d'épreuves, en se tenant, le plus possible, hors detcutc influence delà part des préventions où l'on pourrait être, relativement à la chaleur des eaux thermales, le plus sûr
moyen, ce me semble, sera de faire eprom cialternativement, par un certain nombre ^individus , en leur laissant ignorer de quelle source provient la chaleur qu'ils apprécient , de l'eau thermale dans son ëtat naturel et de l'eau thermale refroidie , mais réchauffée ensuite. Ce ne serait qu autant que les sensations s'accorderaient a attribuer des qualités particulières au liquide doué de sa chaleur naturelle, qu'on serait en droit d'envisager l'attribution comme réelle; encore faudrait-il que les ingrédiens du liquide employé comme terme de comparaison fussent restés assez, exactement les mêmes , pour qu'on ne pût le distinguer de ce coté. Dans le cas où le jugement qu'on en porterait sérail variable, il est bien (aident qu'on serait forcé d'en déduire des conséquences tout-à-fait négatives.
A l'époque où je visitai , pour la première lois, les bains d'Escaldas, tes eaux de la source, qui n'offrent que 34' H. de température, étaient reçues dans une vasle piscine où elles parvenaient à travers les dalles du pavé, relant d'une manière continue. Cette cl dépasse faiblement, comme on vo lie des bains domestiques (3o° II. ) : elle agissait, cependant, sur les baigneurs d'une manière ! nergique, pour ne permettre qu'une immersion peu prolongée, et provoquer des phénomènes d'excitation qui n'eussent pas été sans danger pour quelques individus, s'ils avaient voulu faire trop de concessions à cette
prétendue modération de la chaleur des eaux thermales. Aussi , avait-on e'té réduit à détourner une portion de ces eaux, vers des baignoires isolées , pour procurer la facilité de bains plus longuement supportables.
Si des eaux thermales qui n'ont que 3/|° R. de chaleur produisent de tels effets et réclament de telles précautions , qu'on me dise en quoi peut consister le privilège des eaux chauffées par la nature sur celles dont la caléfaction est l'ouvraee de l'art ? A quoi peut tenir cette intrépidité de confiance qu'inspirent des eaux de 60 et même de 700 II., si ce n'est au refroidissement qu'on leur fait subir , ou à de véritables préventions auxquelles il serait dangereux de céder?
Je conçois à peine comment on a pu prétendre que les eaux thermales étaient si inférieures en activité aux eaux communes douées des mêmes températures , lorsque tant d'applications économiques auxquelles on les approprie , dans la plupart des lieux, témoignent, si hautement, qu'elles ne le cèdent en rien à ces dernières.
Aux bains d'Arles , où les eaux chaudes sont si abondantes , on les fait servir à tous les besoins de l'économie domestique, et l'on ne s'est point aperçu qu'elles eussent le moindre désavantage comparativement à l'eau de rivière chauffée.
Lorsque j'appris qu'on y faisait cuire les œufs à la coque, par leur immersion dans des sources de 49 ou5o il., ne pouvant pas douter d'un fait de
ce genre, je fus tente un instant d'accorder une sorte de pre'ëminence à ces eaux pour ce genre de cuisson, me rappelant que la température assignée par les chimistes , pour la coagulation du blanc d'oeuf, était bien plus élevée. Je m'empressai de vérifier, à cet égard, ce que ferait de Feau de rivière chauffée à 5o° R. , et il me fut démontré qu'une immersion de i5 à 20 minutes suffirait pour y cuire les œufs au degré convenable , et qu'elle se comportait , par conséquent , à l'instar de l'eau thermale.
Le parti que l'on tire, journellement, aux bains d'Arles, de la chaleur des sources thermales, pour y échauder les cochons , me paraît déposer encore puissamment contre toute prétention qui tendrait à leur attribuer une moindre énergie qu'à l'eau commune d'un même degré de chaleur, pour agir sur les substances organiques. Ce genre de service y est tellement en vogue, que la commune a fait construire un bassin en pierre, autour des bouillons d'une source de 48^8 R. pour ce seul objet; ce qui lui a fait donner le nom de Bain des cochons ( Bany d'aïs porcs }. Je n'ai pas eu occasion de vérifier quelle serait la chaleur qu'il faudrait communiquer à l'eau de rivière , pour en obtenir le même genre d'effets. Tout fait pressentir qu il faudrait , au moins , élever sa température au même degré, et que des températures, sensiblement inférieures , se montreraient impuissantes pour produire ce même résultat.
PREMIER MEMOIRE. gl
S ix.
De la calé/action de Veau thermale comparée à celle de Veau froide.
Parmi ces attributions privilégiées que Ton assigne aux eaux thermales , nulle n'est plus vaguement établie que celle qui tend à les faire envisager comme moins accessibles que Feau commune au calorique mis en jeu par les procèdes de Fart, ou comme moins pénétrabies par cet agent.
Veau thermale mise sur le feu , dit Dufay , bout moins vite que Veau commune froide *. Cest, précisément , le langage que Duclos avait tenu avant lui 2. Et cette même assertion se trouve reproduite, de tous côtés, parmi nous, avec toute son indécision primitive 3.
En généralisant ainsi Fexpression , et ne spécifiant nullement ni la température de Feau thermale, ni celle de Feau froide sur lesquelles la vérification a pu être faite, on est conduit manifestement à une absurdité. Il y a de l'absurdité , en effet , à supposer qu'à mesure que Feau thermale se rapproche davantage du terme de Fébullition , son aptitude à Fatteindre , par l'intervention de la
* Mém. del'Acad. royale des sciences , ±yi4'
2 Obs. sur les eaux min., p. 192.
3 Dict. des sciences méd., art. thermales. — VObserv. des sciences méd., i8'i4? etc.
chaleur ordinaire , va en s'afFaiblissant de plus en plus , au point que Peau froide conserverait , dans tous les cas , les mêmes avantages.
Une semblable proposition semblait, par cela même , peu digne d'une recherche expérimentale. Il est des choses qui se réfutent par elles-mêmes; mais, puisque, malgré la juste défiance qu'elle a droit d'inspirer , on la voit encore accueillie et proclamée dans tous les livres où l'on traite des eaux thermales , j'ai pensé qu'il ne serait pas toutà-fait inutile de tenter quelques essais.
Je ne connais que le travail très-récent de MM. Gendrin et Jacquot, où l'on se soit proposé de vérifier quelles sont les aptitudes respectives d'une eau thermale et d^une eau commune , pour s'élever au terme de l'ébullition , sous l'influence d'une source de chaleur uniforme , toutes les autres conditions étant égales. Ces deux expérimentateurs ayant soumis , alternativement, à la chaleur d'une lampe à l'alcool, dans un même vase , des quantités égales d'eau thermale à 5o°, et d'eau commune chaurfée au même point, ont constaté que les deux liquides arrivaient à l'ébullition , dans des temps égaux \
Dans les vérifications qui m'ont occupé à cet égard , j'ai cru devoir éprouver, d'une manière plus directe, l'assertion que j'avais en vue. Pour cela, j'ai introduit cent pouces cubes de l'eau
1 Alibert, Précis sur les eaux min., p. £6.
PREMIER MÉMOIRE. Cj3
thermale d'Arles , dans une cafetière de fer blanc , et plaçant le vase sur un foyer dont je tachais de maintenir l'activité, avec toute l'uniformité possible, je notais exactement, d'un côté, le temps écoulé, à l'aide d'une montre à secondes, de l'autre, les températures parcourues avec le secours d'un bon thermomètre de Fortin.
Le degré d'énergie du foyer étant susceptible de quelque inégalité dans les diverses épreuves, offrait une chance d'incertitude que je tachai d'éloigner en multipliant les essais , et je parvins ainsi à les réaliser avec une telle précision , qu'ils ne varient le plus souvent que de quelques fractions de degré centésimal. Ce sont ces observations ainsi rapprochées que j'ai réunies en série , en en prenant la moyenne.
Ce que j'avais fait pour Peau thermale , je le fis également pour l'eau froide. Des quantités semblables furent soumises dans le même vase, à l'action du foyer, avec la même application , pour maintenir son activité à un degré uniforme. Je notai la température initiale et le temps employé pour arriver h 100 degrés. Les essais furent multipliés dans la même intention.
Pour imiter plus fidèlement la densité de l'eau thermale , j'employai le plus souvent , l'eau même de la source, après l'avoir laissé refroidir. J'aurais pu, sans inconvénient, mettre en œuvre l'eau de rivière , la pesanteur spécifique de ces deux liquides ramenés à une même température , étant
tellement analogue, que je ne pus apercevoir aucune différence importante, lorsque j'opérai à la suite de cette substitution. C'est en suivant cette marche que j'ai obtenu les résultats suivans :
Tableau du temps employé pour arriver au terme de l'ébullition,par des volumes égaux d'eau thermale et d'eau froide, lorsqu'on les chauffe artificiellement l'une et l'autre, d?une manière uniforme.
Essais sur l'eau thermale.
Temps employé.
iresene.
2e série
Température acquise.
ire série.
2e série.
Essais sur l'eau froide.
Temps emplo}ré.
ire série.
2e série.
Température acquise.
min.
sec.
min .
min.
min,
Il est donc pleinement démontré que l'eau thermale a employé à peu près sept minutes pour parcourir 35 degrés de température et arriver au terme de l'ébullition , tandis qu'il à fallu de 14 à i5 minutes à l'eau froide pour s'élever à 65° de
PREMIER MÉMOIRE. g5
température et atteindre la même limite , c'està-dire que les temps d'échauffement ont été proportionnels aux températures acquises. Un tel résultat était facile à prévoir ; mais encore fallait-il le constater, pour détruire une prévention et mettre en évidence qu'une eau thermale , mise sur le feu, ne bout pas moins vite que Veau commune froide.
SX.
Du refroidissement de Veau thermale comparé à celui de l'eau commune élevée à la même température.
De toutes les propriétés par lesquelles on a prétendu que la chaleur des eaux thermales se distingue de la chaleur que nous pouvons communiquer à l'eau ordinaire , celle qui consisterait en une moindre aptitude au refroidissement , semble être la plus accréditée , comme s'appuyant , de plus près, de l'autorité d'une prétendue expérience. S'il était bien nettement prouvé qu'en effet le calorique qui pénètre une eau thermale montre , à Tégard du liquide , une adhérence qui le soustrait aux lois ordinaires du refroidissement , il faudrait bien en conclure , ainsi qu'on l'a fait, que cet agent diffère de celui que nous avons la facilité de mettre en jeu , pour élever artificiellement la température de l'eau ; que dès-lors il doit produire, sur l'économie vivante , des effets propres, et que les eaux thermales lui doivent de ne pouvoir être nul-
lement imitées sous le rapport de leur température , c'est-à-dire de celle de leurs qualités qu'on eût dit être plus susceptible d'imitation.
On voit aisément, d'après cela, toute l'importance qu'aurait le fait d'une plus grande lenteur de refroidissement , pour accréditer la doctrine que des médecins très-recommandables n'hésitent pas a proclamer et à propager sur le compte des eaux thermales, doctrine qui tend a faire envisager leur chaleur naturelle comme un agent thérapeutique que nous sommes dans l'impuissance de reproduire/ L'annonce d'une moindre aptitude au refroidissement, de la part des eaux thermales, a dû obtenir d'autant plus de crédit , qu'elle a pu invoquer en sa faveur l'expérience d'un académicien d'une grande réputation , ainsi que les essais de plusieurs autres expérimentateurs.
Dufay énonçait, comme l'ayant éprouvé, que l'eau de Bourbonne-les- Bains est un peu plus long-temps à refroidir, que Veau commune chauffée au même degré * .
M. Pilhes dit avoir constaté cette plus grande lenteur de refroidissement sur les eaux d'Ax 2.
On trouve dans le Recueil des Mémoires de médecine et de pharmacie militaires pour 1822 3, l'indication très-circonstanciée d'expériences exécutées sur les eaux deBourbonne, et qui tendraient
1 Mëm. de l'Acad. royale des sciences , 172/i.
2 Anal, des eaux d'Ax, 1787, p. 7.
3 Ouv. cit., t. XII, p. 21.
à mettre en évidence la réalité du même phe'nomène , etc.
Ce dernier expérimentateur ne s'est pas borné , comme les autres, à énoncer le résultat; il a rappelé encore sa manière de procéder, et a rapporté les détails de l'expérience. Je dois convenir que si cet essai avait été irréprochable, je ne saurais comment expliquer l'opposition manifeste que Ton découvre entre ses résultats et ceux auxquels je suis parvenu démon côté. Mais M. Longchamp , qui s'est occupé de la même recherche , et qui est arrivé aux mêmes conclusions que moi l, me semble avoir fait très-judicieusement ressortir en quoi les expériences consignées, dans le Recueil cité de Médecine militaire , avaient été défectueuses , et ce qui avait pu amener l'auteur à des conséquences qui contrastent si fort , non-seulement avec ce qu'indique une puissante analogie , mais encore avec ce qu'établissent les essais de M. Longchamp et les miens.
J'ai exécuté cette vérification sur les eaux d'Escaldas et sur celles des bains d'Arles , toutes deux sulfureuses. Dans tous les cas , voici comment je procédais : je me servais de deux bocaux de verre à col droit que j'avais eu soin de choisir aussi égaux que possible en capacité et par l'épaisseur de leurs parois. J'introduisais dans l'un des deux que je désignerai par la lettre A, soixante-quinze pouces cubes de l'eau thermale , et je disposais dans l'autre, que j'indiquerai, dans mes essais , sous la
1 An*, de chim. et de ph.ys , t. XXIV, p. 247.
(jS PREMIER MKMOIRK.
lettre B, une quantité exactement pareille d'eau commune, d'une même pesanteur spécifique, artificiellement élevée à la même température.
Les deux vases étant disposés dans unlieu convenable, on introduisait , à demeure, dans chacun d'eux , un bon thermomètre de Fortin , de manière que le réservoir de l'instrument répondit , dans les deux , au milieu de la masse du liquide , et Ton fermait autour de la tige des thermomètres, l'ouverture des bocaux.
Comme il pouvait se faire que, malgré tous les soins que j'avais pris pour établir , entre les deux bocaux, des condition» parfaitement égales, l'un des deux eût des parois moins épaisses, offrîl un diamètre plus petit, fûl placé dans une position plus accessible aux romans d'air, fûl disposé enfin crime manière pins avantageuse, pour la célérité du refroidissement , je mis constamment mon attention ii renouveler chaque expérience, en substituant un bocal à l'autre; e*e>t-;i-dire que le boeal qui, dans un premier essai, avait contenu feau sulfureuse, recevait l'eau commune dans Fessai comparatif, el changeait de situation.
Ces pi e;mtion.s , que je puis dire ai oir été suggérées par un excès de scrupule, ce troublèrent, pour ainsi dire , en rien , les rapports (pie les deux
liquides avaient d'abord offerts dans les progrès de leur refroidissement. Cette confre-epreuve servit ainsi à confirmer, pleinement , l'exactitude des résultats que j'avais obtenus et (pue je retrace dans le tableau suivant :
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