Apparition et manière de vivre
LeRhizocrinus lofotensis, comme l’indique son nom, a été découvert au groupe d’iles de Lofoten, où il se trouve aux îles de Guldbrand et à Brettesnæs à une profondeur
de 100 à 200 brasses, et à Skraaven, où il descend jusqu’à une profondeur de 300 brasses, partout sur un fond d’argile dur, mélangé çà et là de gros sable et de petites pierres. Toutes ces localités sont situées assez près les unes des autres et en dedans du cercle polaire à OS**, 11 à 15' de latitude N. Plus tard, mon fils en a aussi trouvé un spécimen mort, incomplet mais parfaitement reconnaissable, à Frosten dans le golfe de Throndbjem, à 63'', 35' de latitude N., à une profondeur de 80 brasses, également sur un fond d’argile solide. A l’opposé des espèces du genre Pentacrinus si rares de l’époque actuelle, notre Rhizocrinus se présente évidemment en foule ou vit, pour ainsi dire, en société, à l’instar d’un grand nombre des anciens lis de mer, par ex. l’Apiocrinus, le Pentacrinus briareus et l’Encrinus liliiformis, qu’on trouve souvent en masses. Ainsi, mon fils a pris, d’un seul jet de la petite drague de fond pourvue d’un filet fin, jusqu’à 13 individus vivants plus ou moins complets, sans compter des fragments nombreux.
Quant aux espèces du Pentacrinus des Indes Occidentales, elles ont été prises à une profondeur de 25 à 60 brasses, et celle de la Nouvelle-Hollande à 8 brasses. Notre Rhizocrinus, au contraire, vit dans des profondeurs beaucoup plus considérables, savoir de 80 jusqu’à 300 brasses.
Le petit nombre de lis de mer actuels (Pentacrinus et Holopus) n’ont été trouvés jusqu’à présent que dans les mers tropiques; le Rhizocrinus, au contraire, habite la mer du Nord en dedans du cercle polaire et, au Sud, jusqu’au golfe de Throndhjem. Comme nous l’avons déjà dit, il est attaché à différents corps qui se trouvent au fond de la mer, non pas immédiatement par son extrémité inférieure, mais par le moyen de ses cirrhes. En raison de ce mode d’attache particulier, sa tige est rarement ou presque jamais complètement droite, mais, dans la plupart des cas, plus ou moins flexueuse, assez souvent subspirale en bas ou avec son extrémité inférieure de nouveau dirigée en haut (fig. 16, 17). La partie inférieure de la tige, comme celle de beaucoup de plantes, reste, sur une étendue plus ou moins longue, couchée sur le fond de la mer, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé des points d’appui suffisants en s’appliquant à des objets étrangers; ensuite, le reste de la tige se redresse librement et devient tantôt assez droit ou perpendiculaire, tantôt plus ou moins tordu en une ou deux sinuosités allongées (fig. 1).
Les nombreux spécimens de notre Rhizocrinus, rapportés par mon fils, ont été pris par lui aux îles Lofoten dans différentes saisons, surtout depuis le commencement de Mars et pendant tous les mois suivants jusqu’à la fin de Septembre; enfin le dernier spécimen mentionné, celui du golfe de Throndhjem, a été pris au commencement d’Octobre. Dans toutes ces saisons différentes, l’animal n’a pas présenté de modification sensible sous le rapport de la forme ou autrement. On peut en conclure avec raison que ce n’est pas un état de jeunesse (comme le Pentacrinoïde de quelque animal inconnu semblable à l’Antédon), mais bien un animal adulte, un nouveau lis de mer particulier. Cette conclusion se trouve encore confirmée davantage par la découverte du seul individu pourvu d’organes génitaux, que nous avons déjà mentionné.
J. Millier a conclu de ses obsei-vations que le Pentacrinus n’est pas en état de fléchir à son gré sa tige, mais qu’elle possède une certaine flexibilité passive, de façon à pouvoir céder aux mouvements de l’eau. M. Lütken (1. c., p. 241) suppose „qu’il a existé une mobilité plus grande et vraisemblablement indépendante (volontaire) chez le Bourgueticrinus, dont les articles de la tige étaient réunis les uns aux autres par la même espèce de véritables jointures articulaires que celles qui réunissent les articles des bras des lis de mer.“
Après avoir appelé l’attention de mon fils sur la structure particulière des faces articulaires des articles de la tige du Rhizocrinus, je lui ai demandé d’examiner l’animal vivant pour savoir si la tige possède réellement une faculté de mouvement indépendante ou volontaire. Voici ce qu’il m’a communiqué à cet égard ainsi que sur les autres phénomènes' vitaux qu’il a pu observer chez notre animal.
„Malgré toute mon attention, il ne m’a été possible de découvrir aucun mouvement indépendant de la tige. J’ai rencontré assez souvent, il est vrai, des individus dont la^ tige a été singulièrement fléchie et tordue; mais elle reste ainsi sans aucun changement pendant toute la vie de l’animal. Par conséquent, la structure particulière des faces articulaires ne peut sans doute avoir d’autre but que de rendre la tige flexible dans plusieurs sens afin de lui permettre de résister, sans se briser, aux mouvements du dehors, par ex. aux courants de l’eau etc. A l’état de repos, l’animal tient le plus souvent ses bras étendus horizontalement ou presque dans le même plan dans toute leur longueur, comme les pétales d’une fleur; parfois, un seul bras se fléchit assez rapidement en spirale en dedans et vers la bouche, tandis que les autres restent étendus. Dans d’autres cas, les bras se réunissent plus ou moins et forment un entonnoir plus ou moins profond, dont le disque central est le fond. Pendant une forte irritation, tous les bras se ferment en formant un faisceau serré, droit et tendu en avant. Chez des individus vivaces, j’ai, en général, trouvé les mouvements des bras assez énergiques. Un grand individu, placé aussitôt pris dans un verre rempli d’eau de mer fraîche, imprima à ses bras un mouvement tellement énergique au dehors qu’en appuyant ses bras contre le fond du verre il s’est trauspqrté assez loin et à plusieurs reprises de la place qu’il y occupait. Toutefois, ce mouvement n’était ni aussi continu ni aussi régulier que ceux de l’Antédon nageant; il ne consistait qu’en un simple mouvement en dehors, souvent d’un ou de 2 bras seuls."
Parmi mes spécimens conservés dans l’esprit de vin, beaucoup ont les bras étroitement fermés en forme d’un faisceau droit tendu en avant, les extrémités des bras étant tantôt étendues en ligne droite tantôt un peu fléchies en dedans ; ainsi les radiales et la première brachiale se joignent si étroitement à leurs voisines des autres rayons, qu’elles entourent et cachent complètement le disque. C’est là la contraction arrivée à son dernier degré. D’autres (fig. 39) ont plus ou moins conservé la forme d’entonnoir des bras, écartés les uns des autres, comme une fleur qui ouvre ses pétales, et fléchis obliquement en haut et en dehors, tantôt assez droits tantôt formant un arc allongé peu prononcé, dont la convexité se trouve
en haut, de façon que le bout des bras est, soit un peu courbé en arrière (c’est-à-dire dans
le sens dorsal), soit dirigé eu haut (dans le sens ventral). Deux spécimens seuls ont les bras étendus presque horizontalement (fig. 89), et, chez un seul, ils sont fortement courbés en arriére ou dans le sens dorsal et forment une spirale de 1 ou tour, comme on les voit d’ordinaire sur les dessins du Pentacrinus actuel ou chez les spécimens de l’Antédon conservés dans l’esprit de vin. Evidemment ce dernier individu a été très faible ou mourant lorsqu’il a été mis dans l’esprit de vin; car, les muscles étant situés sur le côté ventral seul des bras, la force musculaire ne peut opérer la flexion des bras qu’en dedans ou dans le
sens ventral; leur extension, au contraire, se fait par les ligaments élastiques, situés entre
les articles. Or, ces ligaments commencent leur action aussitôt que la force musculaire diminue et plus encore lorsqu’elle cesse complètement comme chez l’animal mourant.
Les pinnules ne s’écartent jamais du bras en ligne complètement droite ou perpendiculaire, mais, même à l’état d’extension, un peu obliquement en dehors et en haut ou un peu en avant (fig. 39, 60, p) ; elles peuvent se fléchir en dedans et, alors, s’appliquer étroitement au bras en le longeant, de façon qu’elles s’étendent comme le bras en avant en ligne assez droite. De plus, elles ne se trouvent pas tout-à-fait dans le même plan que le bras, mais toujours diiigées un peu en dedans ou vers sa face ventrale.