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CHAPITRE IX

Une aventurière. — La maison flottante. — Verba manent. — Un lendemain de réveillon. — Retour du pays de l'or. — Femme du monde qui veut devenir acteuse. — Curieuse dans une maison Tellier. — La bohème pas dorée. — Laide, elle était laide !

Marie, de grand matin, entendil ouvrir la porte de sa chambre.

« Quelle heure osl-il donc? demandât-elle à sa femme de chambre. — A peine six heures, madame. — Mais tenez, on sonne de nouveau; allez ouvrir, el venez vite me dire ce qu'il y a. si le feu esl ;'i la maison. »

Comme la femme de chambre tardait à revenir, elle sonna. Au boni d'un moment assez long pour impatienter Marie qui s'était levée et passait son peignoir, afin de voir par elle-même, la domestique rouira, pâle, ferem-

Liante. « Qu'avez-vous? lui demanda Marie, inquiète. — Madame, ce sont des messieurs qui sont là, qui veulent m'emmener. — Vous emmener, pourquoi? — Je ne sais pas; si madame voulait venir leur parler? — Mais voyons, on ne vient pas chercher les gens à six heures du matin. Qu'est-ce que c'est? — Je ne sais pas. » Et elle se mit à pleurer, par gros sanglots, qui lui secouaient le corps.

C'était une femme de chambre très habile, sachant absolument son service ; mais un caractère rude, âpre au gain. Plusieurs fois elle était partie, pour rentrer. Marie venait de la reprendre encore. Elle allait partir avec la troupe d'Emile Simond, aujourd'hui directeur à Marseille, associé avec Masset, l'acteur de l'Odéon, devenu pour la circonstance imprésario. Il s'agissait d'une tournée dans le Nord et dans l'Est : on emportait deux spectacles : /a Maîtresse légitime avec Porel et Masset. qui avaient été de la création, Marie dans le rôle crée par Léonid Leblanc; et le Mariage de Figaro : c'était Porel qui faisait le barbier et Masset le comte ; made-

moiselle Largillière dans Suzanne ; Marie Kolb, qui vient d'entrer à la. Comédie-Française, tenait le rôle de Chérubin, Marie celui •de la comtesse. La femme de chambre, très habile habilleuse, et qui, à l'Odéon, faisait à Marie les coiffures en poudre les mieux réussies, venait de rentrer encore une fois chez elle, pour cette tournée. Son talent de coiffeuse s'était révélé assez drôlement. Marie confiait sa tête à Hugo, dont le nom s'écrivait comme celui du poète, et qui n'en était pas médiocrement fier. Hugo avait la vogue.

Mondaines, artistes, acteuses se disputaient son coup de peigne. La princesse Souvaroff lui avait payé 200 francs par jour, en le défrayant de tout, le droit d'être coiffée exclusivement par lui pendant toute une saison à Bade, et il y perdait, disait-il. Par faveur spéciale, il venait coiffer Marie à l'Odéon, à un louis la séance. Mais un soir, convié au repas de noces de la fille delà première femme de chambre de Blanche d'Antigny , une de ses meilleures clientes, il s'oublia si bien à cette table plantureuse, présidée par Blanche en personne, que Marie, qui jouait la comtesse

dans le Mariage de Figaro, attendit vainement Figaro cette fois-là. On vint la prévenir que si elle tardait elle allait manquer son entrée. La femme de chambre s'offrit à remplacer le coiffeur trop fantaisiste; en une minute, elle crêpa, poudra, fixa l'aigrette si habilement, que, de l'aveu de tous, Marie n'avait jamais été aussi bien coiffée. En remontant dans sa loge où l'artiste capillaire, tout penaud, attendait, elle le remercia et lui déclara qu'à l'avenir elle se passerait de ses talents. Elle avait doue été très enchantée de retrouver à point les services d'une femme aussi habile.

— Vous emmener? reprit Marie, mais où?

et pourquoi des messieurs à une heure pareille? quels messieurs?

— Il y a M. Macé, le chef de la Sûreté.

Ce nom fît bondir Marie : elle l'avait lu dans les journaux, et elle se demanda ce que la domestique avait bien pu faire pour motiver semblable visite. En entrant dans le salon, elle se trouva en face d'un monsieur à lunettes, qu'elle reconnut pour l'avoir vu à l'Odéon au fover, dans les coulisses du

FIN DE SIECLK

théâtre, où 3 très aimablement, il avait souvent causé avec elle.

— Comment, c'est vous qui (Mes M. Macé?

— Mais oui. Je ne suis plus commissaire du quartier de l'OdéoD : je suis aux délégations judiciaires.

— Et vous voue/ m'enlever ma femme de chambre? Mais qu'est-ce qu'elle a fait ?

M. Macé dit alors à Marie qu'une plainte avait été portée contre elle par madame la comtesse de Beauregard, qui l'accusait de lui avoir volé un bracelet. Pendant le séjour de l'artiste à Berlin, ou avait loue en meublé son appartement inoccupé du boulevard Malesherbes à une femme qui se faisait appeler madame de Beauregard, et dont le vrai nom était Marie Chaboud. L'ex-femme de chambre de Marie ('-tait entrée à son service.

On racontait sur la dame des histoires d'une fantaisie sans pareille. Elle était fille d'une brave marchande (]c> quatre-saisons qui traînait la brouette dans les rues de Paris, et elle se disait descendante des l>ourbons, fille d'Henry Y. Pour se soustraire à ses créanciers, elle avait acheté un yacht et

logeait dans sa maison flottante, au Pont- Royal. Elle y donna une fête où les principaux chroniqueurs furent conviés. Aurélien Scholl en décrivit l'aménagement dans un compte rendu tout aimable. Elle avait même chargé Maria, la femme de chambre, de porter à Marie une invitation pour ces réjouissances nautiques, en sa qualité de précédente locataire ; mais l'artiste déclina cet honneur.

On raconte que, quand les réclamations des créanciers devenaient trop pressantes, la comtesse de Beauregard prenait le large. Elle s'en fut en Espagne, à Madrid. Elle avait jeté son dévolu sur le roi Alphonse, mais le cœur du souverain ne se laissa pas séduire. Elle chercha alors à conquérir des seigneurs de moindre importance, mais elle effraya, et fut regardée comme une dangereuse aventurière. Elle s'en revint à Paris et elle établit le siège de ses opérations au Grand-Hôtel. Elle se forma une clientèle : quelques exotiques, qui se prenaient à ses racontars, payèrent d'autant plus cher qu'ils se crurent en bonne fortune, jusqu'au jour

où le directeur du Grand-Hôtel la fit prier d'aller exercer ailleurs son petit commerce. Alors, elle fit des annonces dans les journaux, demandant un capitaine pour son yacht. Son choix se porta sur le vicomte de Jouffroy d'Abbans, et elle s'empara si bien du jeune homme, qu'elle finit par s'en faire épouser, et devint vicomtesse de Jouffroy d'Abbans. C'est sous ce nom qu'elle a été in» carcérée dernièrement à Saint-Lazare, mêlée à Y Affaire Dreyfus, au Petit Bleu, à l'histoire de la Dame voilée. Pendant ce temps, ^ son mari intentait une action en divorce. Jugeant par défaut, le tribunal de Haïphong lui donna gain de cause et interdit à la demoiselle de porter le nom de vicomtesse de Jouffroy d'Abbans. Le tribunal de la Seine a confirmé le jugement de celui de Haïphong. Marie, qui connaissait la moralité de son ex-locataire, s'en servit pour plaider la cause de la domestique. M. Macé déclara la nécessité d'une perquisition au domicile que la femme de chambre avait en ville. Celle-ci supplia Marie de ne pas l'abandonner, d'assister aux recherches. Envoyant cette femme

qui l'avait servie pendant plusieurs années, quoique de façon intermittente, aux prises avec une accusation pareille, la comédienne fut vivement impressionnée. D'ailleurs, elle allait partir dans deux jours: que faire, si on lui prenait sa femme de chambre? En cinq minutes, elle fut prête et monta en voiture avec M. Macé. Maria et les deux acolytes suivirent. La perquisition fut longue et minutieuse ; elle révéla à Marie le secret de bien des disparitions de lingerie de toutes sortes : mouchoirs brodés garnis de valenciennes, service de table ; il y avait de tout.

M. Macé s'attachait surtout aux bijoux : — Mais ce ne sont pas des bijoux de domestique, cela ?

Il montrait, entre autres, une bague marquise, pavée de diamants. Justement Marie se rappelait l'avoir retirée de son coffret, dans la joie d'un succès de première, et en avoir récompensé le zèle de sa suivante. Par exemple, elle faillit se trahir à la vue d'une lorgnette en écaille enfermée dans un écrin de velours bleu, aux initiales M. C. Elle la reconnaissait ; cette lorgnette avait disparu

le lendemain même du jour où Rostand lui en avait l'ait présent. La physionomie de la femme de chambre refléta une angoisse si grande, que Marie en eut pitié et répondit à M. Macé qui lui disait : « Mais c'est à vous... c'est votre chiffre ? — Non, ce n'est pas à moi. Vous voyez, tout est uiar<|ué M. C. ; elle a le même chiffre que moi. — C'estcommode, » dit le commissaire.

On ne trouva pas le bracelet ; mais comme la plainte était formelle, et comme malgré tout M. Macé conservait des doutes, il s'arrêta à une demi-mesure. Maria ne ferait pas de prison préventive, étant donnée l'indignité de la plaignante; l'insistance de sa maîtresse a la défendre lui valait la liberté; mais elle restait à la disposition de la justice, et Marie s'engageait, à prévenir M. Macé lorsqu'elle quitterait son service.

Deux jours après, la comédienne partait en tournée. Sa femme de chambre, jadis acariâtre et presque toujours de mauvaise humeur, était devenue d'une patience, d'une douceur ! allant au-devant de ses moindres désirs, faisant l'admiration et l'envie des cari. 20

marades. Elle avait si peur d'être renvoyée f Cette fille donna à Emile Simond, le codirecteur de la tournée, l'occasion de prouver qu'il avait plus de mémoire qu'IIalanzier de l'Opéra.

On discutait les appointements de Marie : elle demandait un certain chiffre. Masset tenait bon. « Eh bien, dit la comédienne, prenez à votre charge le voyage de ma femme de chambre. — Non, non, impossible. » Simond la prit à part : « Acceptez cequ'on vous offre ; je m'engage à payer son voyage sur ma part de bénéfices. » Marie signa. A la fin de la tournée, on régla les comptes. Masset retint les frais de la camériste ; Marie réclama. « Je m'en tiens à votre signature, » disait Masset. Survint Simond : « C'est vrai, j'ai engagé ma parole à mademoiselle Colombier : vous retiendrez la somme sur ma part. » Et le compte fut régléintégralement.

Au retour, Larochelle, directeur de la Porte-Saint-Martin, offrit à Marie de jouer dans la Cause célèbre de d'Ennery. Elle accepta. Elle se retrouva avec Suzanne La-

gier qui faisait sa rentrée dans la comédie par un rôle épisodique. Depuis plusieurs années, elle s'était vouée au café-concert qui lui donnait de gros appointements.

Marie lui gardait rancune de l'influence qu'elle avait exercée sur sa vie. Cette femme, ■qui affectait la bonhomie et une exubérante cordialité, se rongeait d'envie et du regret -de tout ce qui lui avait échappé. Cyniquement elle s'attachait à détruire autour d'elle toute espérance, toute confiance en l'avenir ; elle enrageait de voir que Marie ne se laissait plus influencer par elle. Elle lui fit toute espèce de taquineries, de « fumisteries» ; agacée, Mariealla trouver Larochelle, demandant à résilier. Elle ne pouvait lutter avec Lagier, qui avait de l'esprit, mais à «qui l'on aurait pu dire :

Vous êtes, ma mie, une tille suivante,

Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.

Lagier sentit qu'elle avait dépassé le but. Un* matin, Marie là vit arriver avec un panier contenant une douzaine d'œufs. Ils venaient d'un poulailler qu'elle avait dans le

jardin dépendant de son habitation, et, sachant que Marie en était friande, elle avait voulu ainsi faire amende honorable.

Marie avait accepté de faire le réveillon chez des amis. Gaston Bérardi, invité également, s'était offert à lui servir de cavalier. Il viendrait, la prendre dans sa loge après le théâtre. La proposition avait été faite dans la loge de la comédienne, devant Clermont- Tonnerre. 11 la supplia de renoncer à cette fête et de réveillonner avec lui. Comme elle se dérobait à cette perspective, il lui dit :

— Eh bien, vous avez besoin de cinq mille francs pour votre couturier ? Si vous consentez à réveillonner chez vous, voici un chèque de cinq mille francs sur le Crédit Foncier.

Mathilde Porel première, femme du camarade de Marie, était présente :

— Accepte donc, dit-elle.

— Oui, si tu viens avec Porel réveillonner.

— Entendu.

— Alors, tu vas prendre une voiture et commander le réveillon chez Potel et Chabot.

FIN DK SIÈCLE 233

À une heure, on se mettail à table. La charmante Lina Munte qui jouait, elle aussi, dans la Cause célèbre, avait remplacé Marie au réveillon que celle-ci avait primitivement accepté.

Le lendemain était un dimanche, les maisons de banque étaient fermées. Le surlendemain, la femme de chambre revint du Crédit Foncier, rapportant le chèque impayé. Marie en demanda la raison : pas de réponse. Auguste Vitu, qui déjeunait avec elle, donna un mot pour la direction : on répondit que M. le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre était venu retirer ses fonds à l'ouverture des bureaux, lui si paresseux et qui ne se levait guère avant une heure de l'après-midi.

C'était raide ! Que faire '?

— Mais abuser d'un chèque sur un établissement de crédit constitue un faux. Si vous tenez à ce qu'il soit payé, vous n'avez qu'à l'envoyer au premier huissier venu ; il fera sommation au signataire d'avoir à s'exécuter.

Ce qui fut fait. Deux jours après, Clerinont venait en riant, et disait à Marie :

— Non, vrai ? vous m'avez fait sommation de payer? Je ne vous en aurais jamais crue capable ,

Et de rire.

— Voilà pourquoi je suis parti de si bonne heure. C'était pour vous jouer ce mauvais tour. Tenez, voilà vos cinq mille francs.

Et il trouvait très drôle la [réponse à sa rosserie. Sa nonchalance, sa paresse étaient si grandes, qu'il passait ses journées entières à flâner, se levant pour déjeuner, se recouchant, ne vivant que la nuit, dînant au cabaret. Puis c'était le théâtre, le souper, et il se couchait à deux, trois heures de la nuit.

Un jour, lisant les journaux au lit, il bondit, poussant des exclamations :

— Mais c'est insensé ! C'est fou ! (On n'a pas idée de ça !

— Quoi, qu'y a-t-ilV

— Mon beau-père qui est mort à Grasse, el qu'on vient d'enterrer, hier, à Paris, à Picpus ! Voilà le compte rendu des obsèques dans le Figaro.

Et il passa le journal à Marie.

En effet, le prince de Rohan avait ramené en Midi le corps de son parent le marquis de Kérieux et présidé la cérémonie à Picpus, où se trouve le caveau de la famille.

— Que doit dire ma mère ? Elle a dû me faire chercher! Vite, que je me dépêche !

Quant il fut prêt à partir, il se ravisa :

— Mais au fait, tout est fini, on n'a plus besoin de moi. Si je déjeunais d'abord?

Et il déjeuna.

Quand il arriva chez lui, il trouva des dépèches, des lettres de sa mère qui l'appelait près d'elle, à Grasse où le marquis, venait de mourir ; il s'agissait de ramener le corps à Paris. Mais on ne pouvait le trouver. Son valet de chambre ne savait où il était. Alors son cousin Rohan était venu se mettre à la disposition de la marquise; il avait fait le funèbre voyage du retour, présidé aux funérailles à sa place.

Un peu macabre, tout cela, mais comique!

— Oh madame, madame, devinez quiestlà!

— Comment voulez-vous que je devine?

Commencez par le plus court, la fin.

— Certes, madame ne devinera jamais!

Aussi je le dis tout de suite. C'est M. Henri Thierri, qui arrive du Pérou.

— Oh ! la bonne farce ! Vous vous êtes levée de bonne heure pour me faire une pareille plaisanterie ?

— Mais, madame, je vous assure...

— Bon, bon ; aidez-moi à sortir de mon tub; je vais prendre froid.

— Alors, madame ne me croit pas? Moi (fui étais si contente.

Et en effet, sa ligure était d'accord avee ses paroles. Enfin, pour convaincre sa maîtresse qu'elle avait recouverte d'un peignoir de molleton, elle ouvrit la porte.

— Ma foi, tant pis! Madame, vous l'aurez voulu, puisque vous ne me croyez pas.

Entrez, monsieur Thierri.

En une seconde, Marie jeta un cri et se trouva dans les bras de son ancien amant; arrivé de la veille, il s'était informé : son cousin Chauffour lui avait donné son adresse, et il était venu, toujours épris. Il n'avait pensé qu'à elle pendant quatre années d'absence. Tl raconta sa vie depuis la séparation.

Il était installé dans les Cordillères ; il y y exploitait des mines d'or, et était venu pour chercher les moyens d'établir une usine pour le lavage des minerais; les lingots, à cause de l'alliage, occasionnaient des frais de transport excessifs. Tl n'employait dans les convois que des mules au pied solide, qui parfois (•('pendant roulaient au fond des ravins avec tout leur chargement. Après une année de recherches et d'essais infructueux, il avait fini par s'entendre avec celui qui avait découvert les gisements ; il avait commencé l'exploitation depuis trois ans. Et il racontait cette lutte constante, revolver au poing, contre les bandits réfugiés en cette terre de l'or et du crime, où la. loi du plus fort règne uniquement, où s'allument toutes les convoitises, où sévissent toutes les violences. Les ouvriers étaient tous Chinois: on les louait pour un laps déterminé. Ce peuple est seul assez sobre pour faire le métier de mineur. Quelle existence ! Il faut rester cinq ou six jours dans les entrailles de la terre ; pour toute nourriture et toute boisson, rien que la coca à

mâcher : c'est un jeune comme celui de Succi ! Dans ces ténèbres souterraines se forment des unions étranges, qui ressemblent à de monstrueux mariages, avec toutes les passions et toutes les jalousies de l'amour. Bien souvent, pour ne pas quitter son compagnon, après avoir amassé la somme déterminée, l'homme s'engage de nouveau, et de cette cité lugubre, perdue comme la ville infernale de Dante au fond du sol où dorment les pépites, monte comme la vapeur des crimes de Sodome.

Henri Thierri parlait avec sa belle et farouche expansion. Il était devenu un chevalier d'aventures, mais avec des façons de preux et de conquistador. Il avait l'allure haute, le regard droit, la mine hère. Marie était heureuse d'avoir inspiré un amour qui avait résisté à l'éloignement et aux calomnies.

Il resta à Paris quelques semaines, qui furent une trêve délicieuse dans la vie de la comédienne. Il fit un traité avec la maison Sécrétan pour l'envoi des métaux, et partit emportant la promesse de Marie d'aller le rejoindre. Jusqu'ici on s'était occupé du per-

cernent des mines, des travaux à exécuter, mais les logements étaient de vrais campements; on allait édifier une usine et une maison : il y en avait pour six mois. Après, elle s'engageait à partir, il pourrait la loger. Lui aussi, il descendait aux mines pour des journées, des nuits entières : il ne pouvait abandonner une femme dans une cahute à la merci des rôdeurs. Il lui laissa de quoi attendre les envois périodiques qui auraient lieu tous les'trois mois, jusqu'à ce qu'il pût la faire venir. C'était un exil de trois ou quatre ans : ensuite il céderait l'affaire ou la mettrait en actions, et il reviendrait à Paris, indépendant, ayant conquis par son courage le droit de vivre à sa guise; ils se marieraient, elle serait à lui pour toujours. Tel était le rêve formé par ces deux affamés d'idéal. Henry partit donc sans trop de tristesse, avec l'espoir de la réunion prochaine. Une après-midi, on annonça à Marie la baronne de Benkendorff. C'était la petite baronne, mais combien changée ! Elle était à Paris depuis deux mois et était descendue d'abord au Grand-Hôtel, avec le comte de

Hatzfeldt, avec qui elle avait quitté Berlin. Au bout d'une quinzaine , la passion du comte était apaisée ; il l'avait abandonnée, s'en retournant en Allemagne. Elle était demeurée à Paris, ne voulant ni de Berlin, où d'ailleurs son mari n'était plus sans doute, ni de la Russie où se trouvait sa mère. Des trois millions de sa dot, il ne restait rien, et même tout ce qu'on avait vendu ne pouvait désintéresser les créanciers : il y avait bien pour deux millions de dettes chez les fournisseurs et les usuriers. Elle voulait vivre à sa guise, de la vie des indépendantes.

— Vous m'avez dit que j'avais une nature originale; je jouerai la comédie ; cela fera enrager ma mère et mon mari.

Ainsi raisonnait la petite baronne. Marie 1 ui expliqua que les triomphes de salon ne pouvaient faire sûrement présager ceux du théâtre. Dans le monde, on se connaît, on fait des succès de politesse à l'interprète, par égard pour la maîtresse de maison ; mais à la scène, le public qui a payé sa place au bureau est autrement exigeant; il lui en faut pour son argent, et il arrive distrait, préoc-

cape, souvent hostile, mal disposé à faire accueil au mérite de la comédienne.

Il était difficile de dire à la baronne qu'elle était laide, de taille ridiculement naine, avec un accent qui rappelait plutôt la rudesse allemande que les chantantes inflexions des Russes! Et elle parlait de Feyghine, qui du j'este devait finir comme elle d'un coup de pistolet! Mais Feyghine était charmante 3 adorablement jolie, et elle, la petite baronne, elle avait besoin du cadre pour être acceptable. Dépouillée du prestige d'une grande situation, de ses toilettes et d'un intérieur brillant, elle n'existait plus.

Marie s'était laissée aller à lui parler avec une entière franchise, étant un peu Saint- Jean-Bouchc-d'Or, comme disent les bonnes gens. Cette franchise-là lui a fait souvent du tort , mais elle lui a conquis bien des amitiés.

La baronne ne fut pas convaincue : elle demanda à Marie un mot pour Meilhac ; <vlle vit tous les auteurs, tous les directeurs, sans plus de succès. Elle sentait le néant de ses ambitions dramatiques, mais n'eu voulait pas

démordre. Elle se disait que si elle rentrait, sa mère la ferait enfermer.

Alors elle se jeta dans toutes les curiosités, dans toutes les débauches. Les amis de sa famille, des amies de couvent qu'elle avait cherché à voir avaient fini par lui fermer leurs portes : elle n'offrait même pas aux hommes l'attrait du vice. Elle s'en fut dans les endroits des plus sales orgies, dans le monde de la haute noce et dans les milieux de dévergondage crapuleux, chez les femmes de théâtre et chez les grandes horizontales; elle connut même les entremetteuses et les maisons de prostitution.

Sa mère vint chez Marie pour lui demander son adresse, la priant d'user de son influence pour la décider à revenir en Russie. Mais la baronne ne donnait son adresse à personne.

Enfin, un jour, ou plutôt une nuit, elle fut ramassée dans une razzia ; elle eut l'idée de se recommander de Marie. M. Macé, à qui la chose fut contée, alla trouver la comédienne et l'interrogea. La police s'employa alors à protéger madame de Benkendorff dans ses

excursions au pays de la Bohème et du vice où elle s'égarait.

Un jour, son domestique vint prier Marie de venir tout de suite. Madame la baronne, malade, la priait de venir la trouver. Elle avait amené avec elle son maître-d'hôtel de Berlin, et il était curieux de voir le respect de ce serviteur pour une femme qui en gardait si peu envers elle-même.

Marie monta dans la voiture qui l'avait amené, et il la conduisit au quartier Latin, dans un hôtel borgne où, au cinquième, dans un galetas, avec des filles qui fumaient le caporal et buvaient le bleu au litre, dans un lit de sangle aux draps tachés et troués par 1 tabac et les allumettes, gisait la femme de Mita de Benkendorff. Quand les filles aperçurent la comédienne, elles s'enfuirent, et elle resta seule avec la pauvre femme.

En la voyant si misérable, son cœur se serra, des larmes lui vinrent aux paupières, et, se mettant presque à genoux devant la couchette, elle s'exclama :

— 0 ma pauvre baronne! vous en êtes là?

Le ton de Marie était si lamentable que

Julia se mit toute droite sur sou séant, et regardant la comédienne :

— Mais ne me plaignez pas : j'en suis là parce que je le veux bien. C'est mon bon plaisir. Je yeux tout voir; tout connaître, me lasser de tout. Je suis dans un galetas avec des filles, et je loge mon domestique à l'hôtel Clarendon. En être Uu pour une femme quelconque, prouverait qu'elle n'a pas réussi; ce serait l'absolue déchéance. Pour la baronne de Benkendorff, la ftlledela richissime comtesse de Wôïkoff, c'est une détraquée, une chercheuse d'impossible, une curieuse, mais non une marchande déplaisir. Quand je serai lasse. je rentrerai en Russie, prés de ma mère.

Cela fut dit avec une dignité simple où se sentait la race

Et cependant, la malheureuse baronne de Benkendorff était tombée encore plus bas que ne l'indiquait ce décor de misère infâme.

Un soir, à l'époque où elle était avec Hatzfeldt, elle avait dîné au restaurant Durand avec son ami, le prince de Furstenberg, les deux Abeille, et quelques autres. Sentant combien Hatzfeldt tenait peu à elle,

voulant réprouver par une bravade, elle fit le pari d'aller dans une maison de la rue Chabanais; là. elle se ferait prendre pour une Mlle du lieu par un client de passage. Tous les fous, à moitié gris, prirent leur envolée. Elle se dépouilla de la toilette élégante qui l'aurait trahie. Ses compagnons ne devaient pas avoir l'air de la connaître.

Toutes ces dames au salon burent le Champagne que les hommes avaient t'ait venir; dans la folie orgiaque, les pensionnaires disparurent, enlevées lés unes après les autres : (}*•<■ gens étaient montés avec elle. Seule la baronne restait, regardant les femmes disparaître, attendant son tour qui ne venait pas; malgré ses engageantes promesses. A la fin, toutes étaient parties. 11 n'y avait plus avec elle que Hatzfeldt, Furstenberg et deux inconnus.

L'un dit à l'autre :

— Eh bien, pourquoi ne la prends-tu pas? monte avec elle.

— Oh! non. par exemple, elle est trop laide !

Elle entendit, et se dressant sur les pieds: II. 21.

— Laide, je suis laide! jamais personne ne m'aimera !

Et, comme un oiseau ouvre les ailes, elle étendit les bras, et raide elle tomba la face contre terre.

C'était la fin! Elle avait voulu aimer, l'amour lui avait fait banqueroute. Elle avait convoite les joies de la scène, l'art la repoussait. Et voici que maintenant le lupanar lui-même ne voulait pas d'elle.

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