CHAPITRE VIII
Les effets du curare sur une névrosée. — Le pied à [ rétrier. — Comment on devient diplomate. — L'amf.' bassade d'Angleterre à Berlin. — Fête chez lady Odo Russell. — Prince d'Orange. — Tentative de séduction sur un prince. — Guerre d'Orient. — Russes contre Turcs. — Manifestation artistique du Figaro. — Début de l'alliance Franco-Russe.
Une après-midi, Marie se promenait au Thiergarten, les Champs-Elysées de Berlin, quand elle croisa le fils de l'ambassadeur de France. Bernard de Gontaut-Biron. En l'apercevant, il vint vivement à elle.
— Eh bien ! vous en faites de bonnes! Surprise du ton, elle regarda le jeune
homme.
— Que voulez-vous dire7. le ne comprends pas.
— Alors., vous ne savez rien ?
— Mais non, quoi? que se passe-t-il?
— Comment? vous ne savez pas que la baronne de Benkendorff a failli mourir, qu'elle est restée quarante-huit heures en catalepsie?
— Mais non, je ne sais rien, je vous assure.
— Mais si, voyons : c'est vous qui en êtes cause ?
— Ah bien! elle est forte." celle-là ! Voyant que décidément elle ne comprenait
pas, il s'expliqua. La baronne de Benkendorff s'était l'ait une éraflure avec un canif, et y avail introduit du curare que lui avait donne Marie; heureusement le poison était éventé, e! on avait pu la ranimer après quarante-huit heures de soins '. L;i jeune femme se souvint alors de la façon dont la petite baronne s'était trouvée en possession de la drogue infernale.
A un de ses live-o'clock, madame de Benkendorff avait mis la conversation sur le genre de mort dont pouvait faire choix une jeune femme élégante, irrémédiablement lasse de tout, ou réduite à un parti extrême. Tout le
monde avait donné son avis : on avait parlé de la noyade d'Ophélie, descendant le lîl de l'eau avec le doux sourire de l'amour sur ses lèvres éternellement closes, de la rose empoisonnée que respirent les amants romantiques, de la culbute d'Indiana avec Sir Ralph pardessus la cascade', de la bague vénéneuse du Sphinx et de l'aspie de Cléopâtre, sans oublier le vulgaire réchaud des couturières mises à mal par leur petit clerc d'avoué.
— Vous ne dites rien, mademoiselle Colombier? interrogea la fille morganatique du frère de l'empereur.
— Oh! moi. altesse! si j'étais forcée d'en venir là... Vous voyez ce petit flacon?...
Et elle montrait un petit "flacon en cristalde roche à couvercle d'opale, attaché a sa chaîne de montre.
— Je n'ai qu'à me faire une ëgratignure, à mettre un peu de cette poussière en contacl axec le sang. Peu à peu les membres s'engourdissent, et on passe sans souffrance de vie a trépas.
— Oh! mais c'est fabuleux! Voilà la mort que je voudrais avoir, dirent les jeunes folles
en venant examiner le flacon. C'est une plaisanterie que nous fait mademoiselle Colombier : c'est tout simplement un peu de charbon de terre.
Et là-dessus les questions:
— D'où tenez-vous ce remède à tous les maux?
— C'est un ami, le comte Fernandina, un Havanais, qui me l'a donné.
— Dans ce joli flacon?
— Dans ce joli flacon.
— Et le désir d'en faire l'expérience ne vous est pas venu?
— Oh ! non, par exemple.
— Sur une bête, un chien?
— ■ Mais, j'adore les toutous ! Du reste je suis sûre de la sincérité de celui qui me Ta donné. Il est trop simple pour mentir. Et puis pourquoi ?
Marie venait de rentrer chez elle, quand elle eut la surprise d'entendre annoncer la baronne de Benkendorfl". Après quelques plaisanteries sur son étonnement de recevoir sa visite, venant de la quitter, la petite baronne lui demanda l'heure. Marie la lui dit ; mais
elle se récriait, ne voulant pas croire qu'il fût si tard .
— Regardez !
Et la comédienne lui tendit sa montre.
Elle la prit, et d'un mouvement brusque arracha le flacon retenu par un petit anneau d'or. Marie, surprise de ce geste, la regardait. Pourquoi lui prendre ce flacon?
— Oh ! c'est un pari que j'ai fait. On prétend que ce n'est pas du curare. Je veux en faire l'expérience. Je vous le rendrai.
Puis elle s'était sauvée, emportant le flacon. Voilà ce que Marie se rappelait. Elle le raconta à M. de Gontaut-Biron.
— Eh bien, elle l'a faite, l'expérience! Elle sait à quoi s'en tenir.
Marie était affolée. Comment, elle avait voulu se tuer cette jeune femme de dix-huit ans, ayant une mère affreusement riche et adorablemenl jolie qui traitait sa tille comme une jeune soeur tendrement aimée ! Elle était mariée à un homme jeune, aimable, très bien en cour, chez qui descendaient les grands-ducs de passage à Berlin! Affections, ambitions, la vie contentait tous ses rêves.
Pourquoi âvâit-elle voulu la quitter? Quel mystère de souffrance intime cachait donc cette triomphante destinée? ou bien la petite baronne, frivole et curieuse comme une enfant, avait-elle eu tout-à-coup le mauvais désir de faire joujou avec la mort.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés que la porte de madame de Benkendorff était ouverte à deux battants en l'honneur de la duchesse de Manchester, sœur du comte de Hàtzfeldt. Le baron demanda à Marie de venir jouer Comme elles sont toutes, avec sa sœur: lui ferait le rôle du monsieur qui se jette par terre et qui fait tant rire, celui qu'avait joué ' Porel. La représentation eut lieu. En voyant la petite baronne flirter gracieusement avec le comte de Hàtzfeldt et le prince de Furstemberg, personne ne se serait douté du terrible drame où elle avait aventuré sa vie, et le prince de Sagan, recherché à Berlin comme à Paris, la plaisantait sur l'éclat encore plus vif de ses yeux.
Un matin Marie eut un mot du baron de Keffenbrichs lui demandant la faveur d'être reçu par elle. Le baron vint la prier, de la
pari de sa femme, de jouer chez elle une petite pièce d'un de leurs-amis, un Français, M. Gérard, lecteur de l'impératrice d'Allemagne : c'était la baronne qui avait été l'inspiratrice de cette pièce, et elle serait enchantée qu'elle plût assez à mademoiselle Colombier pour la jouer dans son salon.
Seulement, dit-il. je vous en préviens : vous n'aurez pas chez nous le public nombreux et brillant des ambassades; ma femme a subi un terrible accident qui l'a défigurée; elle porte un masque qui couvre une partie du visage. Elle a pris le monde en dégoût : très entourée, très admirée autrefois, elle a rompu avec toutes nos relations, (''est donc un plaisir tout à fait intime qu'elle désire offrir à quelques privilégiés, leur faire applaudir la pièce d'un ami grâce à nue interprète dont on lui a vanté le 'succès dans le monde officiel.
Quand le baron vint chercher la réponse, Marie lui signala un obstacle. La pièce comportait, outre un rôle de soubrette que jouerail sa sour. un rôle d'homme ; qui s'en chargerait? Elle n'avait joué jusqu'ici qu'avec des
secrétaires de l'ambassade de France ou avec sa sœur. Comment faire ? La difficulté paraissait grande.
Marie se souvint que la veille, en rendant visite au théâtre à madame Paul Deshayes, engagée à Berlin, elle s'était trouvée dans sa Loge avec Deschamps, le fils de l'aimable comédien, acteur lui-même qui, revenant de Pétersbourg en France, était de passage à Berlin. Si la chance voulait qu'il ne fût pas parti, peut-être consentirait-il à prolonger son séjour et à jouer la pièce.
Marie se mit aussitôt en quête. Tout s'arrangea; il resterait, apprendrait et jouerait. Les répétitions commencèrent : elles furent charmantes. La baronne était cousine de la princesse Colonna, le grand sculpteur; elle s'en réclamait pour se dire un peu de la famille des artistes, mettant de côté, par une coquetterie aimable, son titre de grande dame, et la richesse que lui avait apportée son mari, un grand seigneur silésien. Elle présenta à Marie l'auteur, M. Gérard. La comédienne s'étonna de ne pas lavoir encore aperçu dans le monde où elle
jouait, surtout à l'ambassade de France.
Personne n'aurait pu prévoir à ce moment le rôle que le lecteur de l'impératrice devait jouer dans la diplomatie. Pour le moment, c'était un très petit monsieur, très modeste et qui paraissait fort timidr.
Les répétitions étaient suivies d'un lunch dont la profusion et le goût faisaient honneur au cuisinier de la baronne
Au lendemain de la représentation, celleci vint elle-même chez Marie la remercier du grand plaisir qu'elle lui avait fait ; elle la pria de s'offrir à cette occasion le souvenir qui lui plairait, et lui tendit une enveloppe dans laquelle il y avait mille marks. Au moment de prendre congé, la baronne, se ravisant, dit à Marie :
— Comment avez-vous trouvé l'essai littéraire de mon protégé ?
— Mais charmant, répondit la comédienne.
— Alors, voulez-vous me faire le plaisir de mettre la pièce à votre répertoire, et de la jouer dans les salons diplomatiques où vous
s avez tant de succès? Faites cela pour moi, je vous en serai vivement reconnaissante.
Elle insistait de si aimable façon que Marie promit de faire naître au plus tôt l'occasion qu'elle souhaitait. Une fureur de théâtre et de comédie se mit à souffler sur le monde diplomatique. Chacun voulait jouer chez soi. Le répertoire français fut mis tout entier au pillage. Dumas, Musset, Feuillet, Augier y passèrent. La femme d'un ambassadeur se mit à déclamer devant sonmiroir ;les attachés, suivant une mode qui déjà sévissait à Paris, cultivèrent le monologue. Tous les diplomates, en guise de livre bleu oujaune, avaient une brochure à la main.
Lord Odo Russell résolut de donner la comédie à l'ambassade d'Angleterre, selon l'exemple de son collègue de France! Le faste de ses réceptions était demeuré légendaire à Rome, il n'avait pas décliné à Berlin. Il y avait à l'ambasade un véritable théâtre. Telles étaient les habitudes de ce monde diplomatique, où les attachés appartenaient aux plus aristocratiques familles, où les ambassadeurs étaient tous mariés à des femmes élégantes et jolies, qui, par la façon dont elles faisaient les honneurs de leurs salons.
devenaient les collaboratrices de leurs maris.
Madame de Radowitz, qui plus tard vint à Paris, où son mari lit l'intérim au départ du prince de Ilohenlohe, désirait jouer avec le comte de Lerchenfeld, ministre de Bavière. une pièce à deux personnages, à l'ambassade d'Angleterre. On proposa et on discuta plusieurs pièces, et il fut convenu que Marie viendrait le soir même en faire la lecture. On fit choix du Post-Scriptum, d'Emile Augier ; pour corser le spectacle, on demanda a Marie de jouer quelque chose : elle proposa la pièce de M. Gérard, se souvenant de la promesse faite à madame de Keffenbrichs.
Deschamps avait quitte Berlin, un des artistes du théâtre de l'impératrice fut autorisé à le remplacer. Les répétitions avaient lieu à l'ambassade d'Angleterre. Un jour, Marie arriva un peu en avance. Lady Odo était occupée, elle fit prier l'artiste de l'excuser et de venir la retrouver dans la lingerie. La comédienne trouva la grande dame en train de recevoir son linge du blanchissage ; livre en main, elle comptait, vériii. 18
fiait les piles de serviettes et de torchons.
— Vous me surprenez dans mon rôle de ménagère, dit lady Russell. A personne je ne laisse le soin de recevoir, ni de donner mon linge.
Toute l'Anglaise est dans ce trait : les bonnes, les enfants, la nursery d'un côté, le monde et le drawing-room de l'autre.
Marie exprima à lady Russell le désir qu'avait l'auteur de faire répéter sa pièce à l'ambassade ; elle serait tout à fait aimable en lui permettant de venir régler la mise en scène ; il y avait un interprète nouveau, et puis ce n'était pas la même chose de jouer sur la scène de l'ambassade, relativement grande, ou dans un coin de salon.
Les après-midi se passaient gaiement à répéter les deux pièces, à commencer par celle où jouait madame de Radowitz qui étudiait d'abord son rôle avec Marie, puis répétait avec le comte de Lerchenfeld. L'arrivée de Gérard surprenait souvent les artistes improvisés; un léger froid, une contrainte subite, succédaient à l'entrain et à la cordialité qu'on témoignait à Marie et à son
partenaire. L'impression était à peine sensible, mais très réelle pour la comédienne.
Le jour de la première arriva : M. Gérard s'offrit à servir de souffleur pour les deux pièces. Madame de Radowitz accepta d'autant plus vivement, que Marie occupée, puisqu'elle jouait, ne pouvait tenir l'emploi. M. Gérard reçut donc une invitation de milady et de lord Odo Russell, ambassadeur d'Angleterre.
Le lendemain l'artiste rencontra un ami de l'ambassadeur de France, très potinier, et très au courant de la gazette; il l'aborda en lui disant :
— Eli bien, il vous doit une fameuse chandelle, le secrétaire.
— Comment cela ?
— Vous ne savez pas? Vous n'avez pas compris? Eh bien, je vais vous dire. Noire inonde est très fermé, nous ne sommes pas encore démocrates, voyez-vous. Mons Gérard était tenu à l'index, à cause du poste qu'il occupait et qui est regarde comme inférieur. Il n'était reçu qu'à l'ambassade de France. et dans l'intimité encore. Les salons diplo-
matiques lui demeuraient systématiquement fermés. Pourquoi? Voici ce qu'on raconte :
La mère du secrétaire était vendeuse aux Magasins du Louvre. Très ambitieuse, elle rêvait de grandes destinées pour son fils. Elle se dit que l'homme du jour (Hait Gambetta. Oui. mais comment y arriver? Elle imagina de se mettre bien avec le ménage au service du tribun — car le petit François était devenu François et s'était marié. Lui et sa femme firent bon accueil à Gérard el à sa mère. Gambetta vit la dame et son iîls. et s'y intéressa.
I /impératrice Augusta, dont le secrétaire venait de mourir, demandait un remplaçant. La guerre avait laissé des souvenirs encore trop vivaces : personne dans le monde diplomatique ne voulait accepter ce poste.
Gambetta fît venir le jeune homme, qu'il avait jugé très instruit et très ambitieux : il lui conseilla de partir pour Berlin. Voilà près d'une année qu'il a suivi le conseil.
Se sentant en quarantaine, il cherchait le moyen de pénétrer dans les sphères offi-
cielles ; vous lui en avez ouvert les portes Maintenant qu'il a été reçu chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui donne le la, tous les salons lui seront accessibles. Oh! le complot a été bien conduit.
— Le baron de Keffenbrichs est un ami dévoué, dit Marie.
— Et la baronne donc ! Il mérite bien cela, avouez-le.
— Bah, il a de la volonté, de l'intelligence ; je suis enchantée d'avoir pu lui rendre service.
La femme de chambre de Marie vint lui conter qu'il était arrivé, à Kaiserhof-hotel, une Parisienne très élégante, très jolie, qui cherchait à emprunter sur trois cent mille francs de lettres de change, qui lui avaient été souscrites personnellement par le prince d'Orange. Cette fille se trouvait chez madame Kempt, la propriétaire de l'appartement, meublé occupé par Marie, et comme elle comprenait un peu l'allemand, elle avait entendu ce qu'on racontait.
— Ce n'est pas possible dit Marie. Vous vous êtes trompée : le prince n'a pas sous-
crit des billets à une femme. C'est une intrigante, tachez de savoir son nom.
La domestique s'informa et dit à sa maîtresse que la personne s'appelait Fauny Robert; Marie la connaissait de nom et de vue ; c'était en effet une très jolie personne, et il n'y avait plus de doute sur la réalité de la signature.
Pour être mieux renseignée, la femme de chambre avait dit que sa maîtresse connaissait le prince ; le lendemain, la personne qui avait raconté le fait chez madame Kempt demandait à être reçue par mademoiselle Colombier. La jeune femme consentit. On introduisit un monsieur qui, al .tordant nettement la comédienne, lui dit en mauvais français :
— Madame, voulez-vous gagner deux en il
mille marks?
— Et que faire pour cela, bon Dieu?
— On dit que le prince d'Orange a besoin d'argent, et la preuve c'esl qu'il engage sa signature. On lui ouvrirait un crédit de cinq millions de marks, à la condition d'acheter, aux environs de Berlin, un château avec les
terres, du prix de dix millions de marks, et rapportant quatre cent mille francs; il paierait quand il voudrait, dans un an, dans dix ans.
— Quel serait le taux de L'emprunt?
— Le taux légal de France, seulement le prince s'engagera à venir tous les ans passer un « minimum » de quinze jours dans le château, si vous voulez lui porter la proposition, on vous paiera le voyage aller et retour.
Marie n'avait pas de représentations en perspective, de [dus, elle était désireuse de se rendre compte de certaines affaires d'intérêt à Paris. Et puis, deux cent cinquante mille francs à gagner, c'était tentant. Elle prit le train. Aussitôt arrivée, elle envoyait un mot au prince, le priant de venir la voir.
Quand elle lui transmit la proposition de l'Allemand, au lieu de l'étonnement joyeux auquel elle s'attendait, (die le vit se dresser devant elle, dans un mouvement d'emportement et de colère.
— Et c'est une Française, dit-il. c'est une patriote qui me fait une semblable proposi-
tion? Alors vous n'avez pas vu ce qu'on veut, là-bas ? Une alliance avec la Hollande, un bon petit port de mer. En exigeant que je vienne passer quelques semaines en Prusse , on pense que je me laisserai prendre, et finirai par me marier avec la fille du prince ! Eh bien, je n'ai pas le sou, j'emprunte à tous les usuriers de bonne volonté pour nourrir mes bêtes de course, mais, j'aime mieux les laisser crever que d'accepter ce qu'on me propose.
Quelques mois plus lard, Marie apprenait la mort imprévue de ce prince si Français. Plus tard encore, elle lisait des journaux qui nienaienl grand tapage autour du mariage du roi de Hollande avec une princesse prussienne. Elle pensa alors au refus de son fils,, à sa mort si triste, après une nuit de carnaval, dans sa petite garçonnière de la rue de Berri. Elle se disait que s'il avait accepté l'offre déguisée d'épouser une princesse prussienne, c'est lui qui régnerait à présent sur la Hollande, et la France aurait en lui un ami sûr. Fallait-il donc maudire le scrupule de loyauté chevaleresque envers notre pays,
qui lui avait interdit celte union, et qui lui avait fermé le chemin du trône , en le rejetant dans cette vie à la fois précaire et folle qui lui devint funeste? Car les princes ont aussi leur vie de bohème parfois , et parfois ils en meurent.
Marie revint donc bredouille à Berlin, où sa sœur l'attendait. Elle était très humiliée de son échec, c'est-à-dire de s'être laissé jouer par cet Allemand, de n'avoir pas devin*' son but. Elle se demandait quel pouvait être le négociateur; mais elle n'eut pas à l'interroger, il ne revint pas chercher la réponse, prévenu sans doute par la femme de chambre qui avait recueilli les impressions de sa maîtresse.
Qu'était-il? homme de banque ou homme de police? On raconte qu'il y en a derrière toutes les portes à Berlin. Il avait remis d'avance les frais du voyage à la comédienne ; celle-ci se décida au départ, malgré le plaisir qu'elle trouvait au séjour de Berlin.
Elle avait honte de s'y plaire tellement, quand elle se souvenait de son impression première, et c'était pour elle un remords
d'avoir pris tant de joie parmi des gens qui nous avaient t'ait tant de peine. Toutefois, en les comparant aux Italiens, elle se demandait quels étaient aujourd'hui les ennemis véritables d'eux où de ces seigneurs napolitains, blonds, pâles, lymphatiques, aux gestes las, empreints d'une double lassitude morale et physique, débris de l'ancienne cour des Bourbons, et si différents du peuple, brun, alerte, à l'œil vif et spirituel? Elle se les rappelait détestant tout ce qui est Français, rie faisant d'exception que pour Paris, où ils déplorent de ne pouvoir venir plus souvent faire la fête faute d'argent. Leur haine pour la nation sœur qu'ils coudoient est si grande, qu'ils ne peuvent se contenir, et laissent déborder leur fiel en propos répugnants. Ils jalousent tout, surtout la richesse de notre terre, de nos industries, qui nous ont permis de payer si facilement la dîme de guerre.
A Berlin, la Française n'a rencontré que des égards, et comme un désir de faire oublier que l'on fut vainqueur. C'étaient de perpétuelles extases sur tout ce qui tenait de France ou ce qu'on appelait le goût français.
On pouvait se croire parmi des alliés, en constatant la perfection avec laquelle tout le corps diplomatique parlait notre langue. Car le français est l'idiome exclusif de la diplomatie, à cause des facilités qu'il offre pour en exprimer les nuances, et ce langage spécial, de même que les mœurs si courtoises des ambassadeurs, leur crée pour ainsi dire une vie à part tout aristocratique et élégante.
Ne vaut-il pas mieux d'ailleurs aller chercher en Prusse quelques parcelles des millions abandonnés aux étrangers, que d'ouvrir nos caisses aux Prussiens, qui viennent chez nous, se disant Viennois ou Alsaciens, et sous ce déguisement, nous exploitent ?
Marie fit comprendre à sa sœur qu'elle voulait rentrer en France, qu'elle n'avait aucune raison de prolonger son séjour à Berlin. Quatre mois des conseils de Taglioni avaient dû perfectionner .la danseuse, et son prochain engagement lui apporterait le succès rêvé.
On la sollicitait de donner une représentation publique.
Elle l'organisa avec le concours des artistes français qui se trouvaient à Berlin, et cette représentation fut assez brillante pour lui permettre de payer les frais de son séjour et de son retour à Paris.
Les hasards de la vie l'avaient conduite, malgré elle, chez nos anciens ennemis; elle avait la tristesse de n'en pas éprouver de regret, et ces jours d'exil compteraient parmi les rares jours heureux de sa vie d'artiste.
Elle était rentrée à Paris depuis quelque temps quand elle fit la rencontre du comte Kepnitz, premier secrétaire de l'ambassade de Russie. Elle le remercia vivement de la recommandation qu'il lui avait fait tenir par un ami commun pour le consul de Russie. Elle avait reçu l'accueil le plus flatteur de la colonie russe à Berlin, surtout chez les Benkendo rff; elle se répandit en termes reconnaissants et admiratifs pour le grand-duc Alexis, à qui elle avait été présentée par M. de Nazimoff, et qui avait été parfait pour elle.
— Oui, dit le comte, nous aimons beaucoup la France, et les artistes français trouvent
près de nous grand accueil, mais ils ne nous le rendent guère.
— Comment cela ?
— Quand chez nous il y a un sinistre quelconque, nous faisons des quêtes, nous organisons des représentations. Eh bien, nous sommes en guerre avec la Turquie et aucune manifestation de sympathie ne s'est produite en notre faveur. Nous en sommes très étonnés, très peines, je vous assure. L'argent n'est point ici en cause ; il s'agit de la réciprocité des bons procédés. Je vous affirme que si, à Paris, une représentation ou une quête était organisée pour nos blessés, ce serait très bien vu en très haut lieu.
Marie réfléchit et songea à Villemessant. Elle se disait que le Figaro prendrait certainement l'initiative d'une manifestation semblable. Elle lit part de son idée à son interlocuteur qui approuva sa démarche. « Mais, ajouta-t-il, je ne dois paraître en rien. »
Elle alla donc trouver Villemessant, qui
luidonna son assentiment on principe. L'idée
adoptée, comment l'exécuter? Il pria la jeune
femme de revenir le lendemain. A cette se-
ii. 19
conde visite, il lui dit qu'il avait vu le duc Decazes ; malgré la sympathie inspirée par les Russes, il était impossible, sans blesser les susceptibilités de la Turquie, de donner une représentation uniquement pour eux. Il fallait qu'elle fût organisée, sans distinction, pour les blessés de la guerre d'Orient. Ce n'était point à cela que tendait Marie. Après une nouvelle entente avec le duc Decaze, il fut convenu qu'une manifestation artistique aurait lieu sans patronage officiel. Villemessant présenta la jeune femme à Auguste Vitu, qui depuis est devenu son ami. Il lui dit de mettre le Figaro à sa disposition, et de voir à organiser la manifestation au mieux. Une ancienne camarade du Conservatoire,, mademoiselle Dica Petit, qui appartenait au théâtre Michel, se trouvait en congé à Paris;, elle se joignit à Marie. On organisa une tombola; les lots, superbes, affluèrent. M. Michel Ephrussi, banquier russe, prêta son concours.. A l'ouverture delà location, toutes les places furent enlevées. La représentation eut lieu au Théâtre-Italien, aujourd'hui transformé en maison de banque. Tout ce qui compte
comme artistes avait tenu à y prendre part : ceux qui n'étaient pas sur la scène étaient dans la salle, à vendre des programmes et des billets de la tombola, dont les lots étaient exposés au foyer. Marie jouait le Passant avec sa meilleure amie, à qui elle présenta le comte de Kepnitz.
En organisant sous son inspiration cette représentation au profit des blessés russes, elle s'acquittait d'une dette de reconnaissance pour la sympathie que la lettre du comte de Kepnitz lui avait value de la part du consul <le Russie à Naples. Et elle devançait de plusieurs années l'alliance franco-russe.