CHAPITRE XI
Arrivée au pays de Barnum. — Les débuts de l'étoile. — L'Amérique à vol de locomotive. — L'amour à New-York.
Je ne puis passer sous silence ce voyage d'Amérique. Mais il m'est singulièrement pénible de remuer à nouveau de vieilles rancunes, que le temps a apaisées. Jadis elles firent couler des flots d'encre ; la presse était alors à court d'événements sensationnels, et elle accordait aux différends delà tragédienne et de la comédienne une importance sans doute exagérée. Des faits autrement graves tiennent aujourd'hui la vedette de l'actualité.
Contrainte de raconter ici, dans ses principaux épisodes, mon odyssée en Amérique,
je le ferai brièvement. Je ne veux pas rééditer les ]^oyages de Sarah Bernhardt en Amérique 1).
Ceux qui voudront connaître par le menu les vicissitudes de cette dramatique équipée, véritable roman comique du dix-neuvième siècle, n'ont qu'à s'y reporter.
11 fallut en passer par les formalités obligatoires qui se reproduisent à l'arrivée de toutes les divas. Nilsson, Patti, Paola-Marié. Le manager a l'entreprise de l'enthousiasme; il frète le bateau sur lequel viennent en députation au-devant de l'étoile signalée, les notabilités de même origine qu'elle, le dessus du panier de ses compatriotes : artistes, dilettantes, flâneurs, amis de l'imprésario, tous ceux enfin qui veulent voir de près la conquérante venue pour rafler les dollars du Nouveau-Monde. Impossible de se soustraire à ces procédés de la réclame, mis en vigueur
(1) Les Voyages de Sarah Bernhardt en Amérique, préface d'Arsène Houssaye, appréciations par Henry Foùquier, J.-J. Weiss, Emile Bergerat, etc. Reproduction, de caricatures américaines. 1 vol., 3 fr. 50; Marpon et Flammarion.
par un publie de pufflstes, qui a besoin plus que tout autre qu'on lui jette de la poudre aux yeux.
Le transatlantique traînait à sa remorque, dans son sillage, les bateaux qui s'étaient avancés jusqu'à l'entrée de la baie pour porter à Sarah la bienvenue du Nouveau-Monde, avec l'hommage des bouquets, des corbeilles et des couronnes, hissés au bout des vergues. On arriva enfin à la passerelle, aux accents obligés de la Marseillaise. Tout ce monde faisait cortège à la tragédienne, cherchant à s'insinuer auprès d'elle, à lui parler, à se faire voir à ses côtés.
On entra dans la salle d'attente, afin de reconnaître les malles de cabine. La tragédienne ne fil que la traverser et prit place dans un landau, se rendant à Albemarle- Hôtel où ses appartements avaient été retenus. Marie monta dans une voiture et suivit. Contrairement à la promesse qui lui avait été faite, il n'y avait pas de logement retenu pour elle. On lui indiqua un hôtel où descendaient habituellement les artistes en tournée» On y parlait Français, c'était
l'essentiel, Marie ne sachant pas un mot d'anglais.
Cette séparation d'avec sa meilleure amie était la première déception qui accueillait la jeune femme en Amérique ; elle y fut profondément sensible.
Elle s'installa provisoirement dans la chambre qui se trouva libre, en attendant qu'un prochain départ laissât vacant un logement convenable. Elle tomba, affaissée, sur une chaise et revécut tristement les dix jours écoulés depuis que sa meilleure amie lui avait arraché cette promesse de départ.
Elle avait commandé ses toilettes à une couturière qui avait biëh voulu accepter une délégation sur une partie des appointements promis à l'artiste. Promis est le mot : rien n'avait été signé, et la situation de Marie devait être régularisée à New-York. Elle se trouvait seule, privée même des soins habituels de sa femme de chambre, qui avait refusé de s'expatrier et qu'elle avait dû remplacer à la hâte par une fille prise dans un bureau de placement. Elle se sentait comme perdue dans l'immense métropole Yankee.
Une grande tristesse lui étreignit le cœur, el elle se mit à sangloter comme une enfant.
Dans les tournées précédentes, on était entre camarades, logeant dans les mêmes hôtels, dans des chambres plus ou moins confortables, suivant le degré de notoriété de l'artiste. Et puis, c'était en France, en Europe. Son amie lui avait si bien dit : « Nous ne nous quitterons pas : tu remplaceras mu sœur ! Le service que tu me rends me sauve la vie, car si j'avais dû reculer ce voyage, je te le répète, je me serais tuée ! » La tristesse de Marie s'augmentait de son isolement.
Dans la précipitation de ce départ imprévu, elle n'avait pu demander des recommandations, elle arrivait donc ne connaissant personne, et n'étant adressée à personne. Avec cela, elle avait cinq rôles à apprendre en moins de quinze jours. Comment ferait-elle pour les étudier ? Les brochures étaient restées sur le navire, dans les malles qu'on n'avait pas encore apportées.
Et ses robes ! la couturière n'allait-elle pas manquer le paquebol ? Avec angoisse, elle se demandait tout cela. Elle se demandait encore
si sa meilleure amie méritail le sacrifice qu'elle lui avait fait eu quittant Paris dans des conditions si désastreuses, juste au moment où elle attendait une lettre de Thierri qui la fixât sur l'époque où elle devait aller le rejoindre. Que dirait-il en apprenant son départ pour une autre Amérique?
Enfin, le surlendemain, ou avait les brochures : ou [tut commencer les répétitions ; ces deux jours avaient été pris par les formalités de douane occasionnées par les costumes de Sarahj et les tableaux et statues dont l'exposition devait la suivre dans les principales villes où l'on séjournerait.
Le jour même de son départ de Paris, Marie avait invité à dîner chez elle quelques amis, entre autres, IJesson, de l'Événement. Elle leur écrivit la raison qui l'obligeait à leur fausser compagnie, et Besson publia la h 'tire dans son journal. Envoyée par câble au New- York-Mèrald, et reproduite dans toutes les feuilles d'Amérique, elle lit à Marie une énorme réclame, il se rencontre partout des connaissances pour une femme de théâtre. Le lendemain du jour où l'arrivée des artistes
était annoncée dans les journaux, Marie reçut des lettres de personnes qui se réclamaient d'amis communs, el sollicitaient la faveur d'être admis chez elle. Elle déclina ces politesses, car elle n'avait pas de temps à perdre.
Les jours se succédaient ; Marie répétait au théâtre, le jour, le soir, et la nuit apprenait chez elle, copiant ses rôles pour mieux les fixer dans sa mémoire. Mais ses robes n'arrivaient toujours pas. Que faire? Elle se désespérait. Sa femme de chambre lui remit la carte d'un monsieur qui revenait pour la quatrième ou cinquième fois : il insistait pour être reçu. « Il connaît madame », répétait la domestique. Bref, un tas de raisons. « Faites entrer. » Elle se promettait de congédier vite l'importun, mais elle se trouva en face d'une physionomie connue. Son visiteur lui rappela qu'il était venu en soirée chez elle, avec une invitation qu'un ami commun avait demandée pour lui.
D'interrogations en interrogations, de demandes en réponses; elle finit par conter son embarras. « Qu'à cela ne tienne, je vais vous ouvrir un crédit chez la couturière de votre
choix. Quand vos robes arriveront, vous les prendrez. »
Les robes arrivèrent avec quinze jours de retard. La douane fut impitoyable, il fallut payer le prix fantaisiste qu'elle exigeait, et encore les robes n'étaient pas mettables : c'était un assemblage de couleurs criardes qui aurait offusqué une négresse. Seules, les grandes maisons comme Doucet ou Laferrière, par souci de leur réputation, apportent le même soin à une expédition qu'à une commande livrée sur place. La couturière de Marie était une demoiselle genre Cazin, très liée avec un peintre qui lui enseignait mal l'harmonie des couleurs ; elle s'attachait du reste à le tromper consciencieusement, lui infligeant même un genre de rivalité dont il ne pouvait tirer vengeance.
Le croirait-on ? Le fait d'avoir rencontré un admirateur susceptible de rendre un service désintéressé à une pauvre artiste, on peine de costumes, excita la jalousie de celle qui était la première à en bénéficier. Il n'y eut pas de taquineries, de procédés douteux qu'elle n'employât. Marie réclamait vaine-
ment la régularisation de son engagement. Ne pouvant plus se dérober, mise en demeure d'en finir, sa meilleure amie lui donna trois mille francs par mois au lieu des six mille promis. Avec la retenue pour la délégation que la couturière avait acceptée de Paris par câble, il ne restait pas à l'artiste de quoi payer les hôtels, d'autant plus que l'agent chargé de retenir les chambres pour Marie et sa domestique, avait soin de prélever sa commission. Il n'y avait pas de discussion possible ; il ne parlait pas français et Marie ne parlait pas anglais. Elle fut renseignée par un camarade qui connaissait cette langue, et qui avait surpris la manœuvre. Dans ce pays démocratique, il n'est pas fait de différence entre le maître et le valet ; on paie indistinctement la même somme par jour.
D'ailleurs, comment organiser la dépense ? Pendant cinq mois, on ne joua pas deux fois dans le môme théâtre, et on ne coucha pas deux fois dans le môme lit.
Les représentations furent très discutées ; l'amour- propre de la meilleure amie fut soumis à une rude épreuve ; on se demandait
si on voulait la recevoir, si l'on devait accepter l'invitation de visiter sa galerie. Les prêcheurs à la mode la comparaient au monstre de l'apocalypse.
Toute une semaine, les barnums de L'affaire eurent une belle peur. Pour sauver la situation, plus que tout le reste fît un parisien nomade, Jehan Soudan, chroniqueur au Gil-Blas. Débarqué un beau matin à New- York, pour une tournée d'aventureuses excursions littéraires, le journaliste boule vardier était allé tout droit au premier journal du pays, où les journaux sont de vrais ministères. Introduit auprès du directeur avec mille fois moins de cérémonies que chez nous, auprès du secrétaire de nos canards hebdomadaires, Jehan Soudan avait échangé avec le confrère américain ce petit dialogue : « Il manque à votre journal une chronique. Je lis chez vous des colonnes de dépêches des quatre coins du monde, mais une causerie, la moquerie légère des faits, et des choses et des gens? Pas ça! — Très vrai ; c'est que nous n'avons pas de chroniqueurs ! — Je vais vous faire des chroniques. — Sur
quoi ? — Sur l'Amérique. J'y arrive. Mais je vous avertis ! Tous vos journaux sont en extase devant les merveilles de ce pays. Pas moi! — Très bien. — Je vois, une idée : L'Amérique vue par un Français ? — Et vous écrirez cela en français? — Non, j'essaierai de chroniquer en anglais ! — AU Right ! — Et voulez-vous commencer demain ? — Non, ce soir. — AU Right ! — C'est ainsi que le correspondant du Gil-Blas était devenu chroniqueur New-Yorkais. Au second article, on lui demandait de signer ses chroniques.
Avant deux semaines, il était connu dans toute l'Amérique où les journalistes qui signent se comptent sur les doigts. Jehan Soudan attaqua vertement les confrères, leur expliqua par le détail toutes les lînesses d'un talent qui leur échappait. Il le compa rait aux favorites de la scène américaine, encore dans l'enfance de l'art. Il fit honte aux critiques de leur ignorance, mena sans pitié le procès de l'hypocrisie puritaine, acharnée contre une femme chez un peuple où l'on se vante d'un respect fanatique pour la femme. il. 24
Formulés en l'énergique prose du pays, ces reproches furent reproduits par tous les journaux. Au bout de quelques jours il fut de bon ton de montrer son goût en applaudissant l'étoile française. Le revirement fut complet, habilement exploité par les très malins managers de l'entreprise. Le succès de l'affaire était assuré. Dans les triomphes de l'artiste, Marie eut sa part. Sa lettre, publiée dans les journaux américains, avait fait de la réclame autour de son nom. Cela n'était pas pour plaire à sa meilleure amie. Lasse des mauvais procédés dont l'amie l'accablait à tout propos, sans même le faire ouvertement, mais en s'abritant derrière son agent Jarrett qui, à l'entendre, était seul maître et responsable, Marie demanda à partir, à rentrer en France. D'ailleurs, Jeanne, la sœur de Sarah, allait venir rejoindre la troupe.
— Oui, objecta la tragédienne, mais si elle n'est pas encore assez forte pour faire un métier aussi éreintant ? Il faudra qu'elle répète, et ce n'est guère facile, puisque nous sommes tout le temps en chemin de fer. Et
si elle tombe malade ? Non, il y a place pourdeux : vous vous partagerez les rôles.
Puis, sentant qu'on avait été trop loin, ce furent des cajoleries, des promesses.
— Je suis engagée moralement avec toi.
L'engagement avec Abbey n'est qu'une formalité. A la fin de la tournée, quand je réglerai mes comptes, je te dédommagerai.
Marie se laissa convaincre à nouveau et elle resta. On prit le train pour Boston : c'était la seconde étape du voyage.
A quoi bon même citer les noms des villes où l'on passait comme des colis en transit ? A quoi bon énumérer les pièces semées, au hasard du répertoire, dans un panorama de fleuves, de montagnes, de plaines ? Qu'importent les stations de l'itinéraire dans ce défilé géographique ? Fantastique course aux dollars, entrecoupée d'arrêts dans les gares, dans les hôtels ! Représentations fiévreuses dans les théâtres dorés des monstrueuses cités d'usines, ou dans les granges des villages nés d'hier !
Par-ci, par-là, des histoires de crises de nerfs, de pugilats entre managers, de
recettes rendues. Et aussi des anecdotes de bouquets à Marie, retenus par l'étoile « pour ne pas déplaire à l'agent ». Puis des trains qui déraillent, et de grands artistes qui réconfortent la sinistrée à coups de jurons naturalistes. Et des baleines mortes, heureuses concurrentes de la Comédie-Française !
Un bon souvenir au Niagara, un autre au Canada de neige. Montréal avec ses maisons bâties dans un style archaïque, ses habitants fiançais de cœur et de langage, ses « sauvages » amis. Une joie de retrouver des compatriotes si loin par delà les prosaïsmes yankees.
A Baltimore, le sud ensoleillé, souper du premier de l'an avec la grande amie. Deux attachés de la légation française à Washington sont de la fête ; l'un d'eux c'est Gérard, l' ex-lecteur de l'impératrice Augusta. Il a fait du chemin, le petit secrétaire. Comme il a changé ! La parole est nette, le regard assuré. L'homme a conscience de la personnalité qu'il est en train de conquérir. De Berlin à Washington, il a grandi.
Marie tendit avec plaisir la joue à son
baiser de bonne année, minuit sonnant.
Hélas ! les vœux du diplomate n'onl guère porté bonheur à la comédienne ! Peu d'années furent plus décevantes que celle qui commençait pour elle à Baltimore. Il n'y a que les gens sans veine pour eux-mêmes qui portent bonheur aux autres. Et l'étoile de Gérard n'a pas pâli. Et Marie, en suivant de loin la marche ascendante du jeune diplomate, n'a pas regretté de lui avoir jadis, à Berlin, fait gravir le premier échelon chez l'ambassadrice d'Angleterre.
Quels interminables trajets dans les wagons de l'Amérique ! Parfois on avait le passe-temps d'un feu de prairies, d'un déraillement. Mais d'ordinaire c'était le spleen dans un ouragan de ferrailles. La seule ressource était les cartes, un jeu de patience.
A voir Marie manier ainsi les cartons, le régisseur Desfosses suppliait souvent l'artiste de lui dire la bonne aventure. A bout de relus, un jour. Marie lui répondit brusquement:
— Vous y tenez? Eh bien, je commence!
Et elle se mit, comme par une gageure, à
inventer toutes les catastrophes d'une existence de guigne.
« Vous aurez un accident de chemin de fer! Vous ferez naufrage! Vous ferez une grave maladie ! Vous irez en prison ! » Tout ce qu'elle put trouver d'épreuves et de mésaventures noires, elle l'inventa et le lui jeta à la tête.
Peu de jours après, la série à la « noire >► commençait en réalité. Desfosses se fâchait avec le directeur, quittait la troupe, rentrait en France. Bien plus tard, Marie apprit ses mésaventures. Directeur du théâtre du Cairer il fut arrêté, passa six mois en prison. Des conspirateurs en voulaient à la vie du Khédive, qu'ils devaient frapper au théâtre. Desfosses, accusé d'être leur complice, fut reconnu innocent ; mais quand il fut rendu à la liberté, il était presque aveugle. Un mal inconnu lui avait décomposé le sang dans sa prison; il en faillit mourir. Enfin, rentré à Paris, un déraillement de chemin de fer compléta la prophétie. Un camarade apprit à l'artiste que Desfosses cherchait partout sa diseuse de mauvaise aventure ; elle avait parlé
si juste, qu'il voulait savoir la suite, espérant sans doute sa revanche.
Marie trouva bientôt une diversion à la monotonie de son existence, de cette vie de colis perpétuel. Mise en goût par la reproduction de sa lettre à Besson, dans les journaux de France et d'Amérique , elle s'était faite, bien avant la Fronde, reporter volontaire, et elle alimentait des nouvelles de la troupe le courrier des théâtres de l'Événement; les feuilles parisiennes répétant celles d'Amérique, se faisaient câbler les notes dont la signature féminine amusait. Le nom de Marie se trouvait ainsi reproduit dans les journaux du Nouveau-Monde, tirant par centaines de mille. A côté de l'étoile, elle se trouva seule à avoir les honneurs d'une constante citation, et ce privilège ne devait pas précisément désarmer l'hostilité croissante de sa meilleure samie. Quelques compliments adressés à l'artiste par la presse yankee, notamment à Boston et à Chicago, les commentaires sympathiques dont ses observations sur les Américains furent l'objet, ne firent qu'irriter l'humeur de l'étoile. Heureusement
les deux amies ne se rencontraient plus guère qu'au théâtre, pour les répétitions et les représentations. Celles-ci étaient enlevées chaque jour avec plus de hâte, entre deux courses folles dans la poussière et la secousse de l'horrible wagon. Les repas? pris au hasard dans les cars. Le repos? de temps à autre dans des hôtels choisis selon la commission versée à l'agent.
Certes, dans ses précédentes représentations, l'artiste n'avait pas toujours été à l'abri des petites misères de la vie théâtrale en tournée. Mais en France, en Belgique, en Italie, même en Allemagne, elle avait toujours rencontré une civilisation, un public plus ou moins analogues à ce qu'elle connaissait ; elle ne s'y était pas sentie complètement étrangère. Les étapespermettaient les relations, les visites, et ne privaient pas l'artiste des avantages de la vie mondaine. A son défaut, il y avait la camaraderie de théâtre. Ici, rien de semblable ; chaque jour de nouveaux visages, nulle compensation d'art, avec ces auditoires de curieux venus pour contempler l'éléphant blanc, l'étoile, annoncée par la réclame, sui-
vaut la hume aux Camélias, sur la brochure de Phèdre.
Marie eùj trouvé de l'intérêt cependant à
connaître de près ces femmes américaines qui ne se montraient à elle que dans le luxe un peu criard des loges aux représentations de gala, ou qu'elle coudoyait dans les tramways et sur les trottoirs des avenues et des rues, dès neuf heures du matin, constellées de diamants, vêtues de velours et de soie, couvertes de fourrures de prix. Très jolies pour la plupart, -misses ou ladies, bourdonnant d'une vie libre et bruyante autour des hôtels et des restaurants de jour et de nuit, et semblant mener sans arrêt une infatigable vie de garçon. Quel regret de ne pas pénétrer davantage dans l'intimité de ces rieuses et joyeuses existences, dont l'homme paraissait faire tous les frais ! Les amis, les camarades de la troupe, parfois, traduisaient les petits scandales du jour qui sont les faitsdivers des journaux. Il parut ('vident à Marie que dans cette démocratie où la Bible couvre tous les écarts, la galanterie n'a pas de prêtresses comme chez nous. Pas de demi-
monde, pas de monde à côté. Toutes ces dames se font concurrence. L'hypocrisie desmœurs ne permet pas la libre existence à part de nos femmes d'amour. Mais partout règne le cabotinage, et comme il n'y a pas d'aristocratie, l'admiration s'attache au seul luxe. Pour ce qui est de la fantaisie, il y a le divorce qui les permet toutes, en les légitimant à tour de rôle.
Ce qui frappa surtout la Parisienne, ce fut la dépendance, l'esclavage que les femmes d'Amérique ont l'art d'imposer aux hommes y en leur persuadant que c'est la forme suprême de l'esprit chevaleresque, la galanterie raffinée de l'avenir. Ils donnaient cependant, pour la plupart, une impression de force, d'énergie, d'activité, de virile intelligence, tous ces gentlemen d'Amérique présentés de ville en ville, au foyer des théâtres, au salon des hôtels, aux exhibitions de peinture et de sculpture de la grande artiste ! Aussi bien doit-il y avoir, malgré tout, plus d'un accroc à l'hypocrisie puritaine. On peut citer ici une curieuse expérience, faite à New- York.
Après l'article du Sun, où l'écrivain parisien qualifiait si durement les attaques puritaines contre l'étoile, la rédaction du journal ne s'avisa-t-elle pas de protester patrioti- ■quement auprès de son auteur, qui avait imprimé le mot hypocrisie? Le journaliste français eut recours alors à une leçon de choses. Parmi les petites annonces du New- York-Hérald, il lit insérer celle-ci :
« Un jeune étranger désire retrouver la. jeune fille aperçue hier, à quatre heures, descendant du stage, au coin de la 44e rue, et qui lui a gracieusement souri. Objet de la recherche : fun (la rigolade). Donner tous ■les détails d'identité aux initiales I. D. E. A. L. »
Dans les quarante-huit heures, la demande avait reçu au journal soixante-seize réponses de jeunes filles. Jusque-là, rien de très invraisemblable dans une grande ville comme New-York. Mais en plus de ces lettres, dixsept autres étaient à peu près ainsi conçues : « Monsieur, je vois, par votre annonce de ce jour, que vous désirez rencontrer une jeune fille avec l'objet du fun. Permettez-moi de
vous faire connaître que je tiens une respectable maison où un gentleman honorable peut trouver des chambres décentes et discrètes, avec toute assurance de sécurité ». Suivait l'adresse.
L'auteur de l'annonce eut alors la cruauté de conduire un des rédacteurs du journal pour visiter quelques-unes des adresses indiquées. Les annonces disaient vrai. Les maisons avaient toutes pour tenanciers d'honnêtes particuliers, respectables veuves, employés décents, petits bourgeois, qui livraient ainsi une ou deux chambres du home familial pour augmenter les ressources du ménage. On trouvait là quelques dames avec des jeunes filles à l'air sincèrement modeste et virginal. La rédaction du Sun n'osa plus battre froid au confrère français.
Que les moralistes concluent. L'Amérique, du reste, n'est-elle pas le vrai pays du « perpétuel devenir » où toutes les affirmations sont à la fois exactes et injustes, sitôt qu'elles veulent généraliser'!' Là-bas plus qu'ici, demain ne ressemble pas à hier. Depuis cette première et mémorable tournée de la grande
FIN DE SIÈCLE w289
tragédienne au Nouveau-Monde yankee, cumbien n'est-ellé pas changée, sans doute, l'Amérique des dollars !
Les journaux, le théâtre d'alors, combien changés! Nos étoiles de la scène, et nos virtuoses de la palette, et nos maîtres parleurs et nos maîtres écrivains, vont maintenant à New- York, comme jadis à Asnières. Coquelin, Calvë, les de Retzké, Victor Maurel, Paulus et Yvette Guilbert, et Brunetière et Paul Bourget, et Chartran, et Forain, etc., etc. Quant aux Américains, ils ont choisi Trouville et Aix pour venir faire des économies pendant les mois d'été. Ce n'est pas tout, si l'Amérique importe encore nos grands premiers rôles, elle nous envoie les siens : Van- Zandt, Sibyll-Sanderson, Loie Fuller, etc. Dans ce pays où l'on était à la fois colonel et épicier, pourvu qu'on y gagnât des millions, à présent on est esthète, décadent, on a des revues littéraires, et, dans les capitales aux maisons a vingt-deux étages, poussent comme champignons les ateliers de peintres yankees ; les marchands de saindoux ont leurs fils sculpteurs, et leurs tilles jouent la Dame aux
Camélias, aussi bien que nos professionnelles en renom, dans leurs hôtels à bibelots pour lesquels on a raflé toutes les belles pièces des plus rares collections d'Europe. Sans compter que maintenant, si les filles des milliardaires de Chicago et de New-York achètent encore quelques-uns des grands seigneurs de l'armoriai français ou allemand, c'est au rabais, avec la menace du divorce qui tient en laisse le mari.
Enfin, après la guerre fin-de-siècle des États-Unis contre l'Espagne, on peut être bien sûr, n'est-ce pas ? que l'Amérique ne reculera désormais devant aucune exportation, fût-ce l'exportation de la gloire militaire.