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CHAPITRE II

Il ne faut pas faire la leçon à son époque. — Pourquoi remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille ?

— En revenant de Neuilly. — En Bohème. — Duquesnel directeur de l'Odéon. — L'empereur du Brésil. — Pour les pauvres. — Victime de soi-même.

— Arsène Houssaye à l'Ambigu : 36 vertus ou les malheurs d'un bon jeune homme. — Le succès de la robe de mademoiselle M. Drouart. — Trop embrasse mal étreint. — Coups de cœur et coups de feu. — Souffrances del'àme, souffrances du corps. — La gloire et le néant. — Se sentir aimé rend la mort douce.

Maria, la femme de chambre de Marie, ouvrit brusquement la porte du cabinet de toilette-boudoir, où la comédienne, après déjeuner, s'attardait avec son ami, à prendre lecafé: « Madame, trois messieurs sont la, qui demandent à vous parler. — Trois mesii. 4

sieurs ? des huissiers sans doute ? Alors, pourquoi, que réclament-ils ? — Ils viennent pour saisir. — Mais au nom de qui ? demandez-le-leur. »

La femme de chambre sortit, ferma derrière elle la porte du boudoir.

L'ami de Marie, Henri Thierri, fils de l'un des propriétaires des grandes fonderies de Mulhouse, avait le type de ces méridionaux du nord, toute franchise, toute loyauté, toute crânerie : ce caractère est assez fréquent chez les Alsaciens, une des races qui connaissent et pratiquent le mieux, toutes les susceptibilités de l'honneur. Il était parmi ceux de ses compatriotes qui avaient revendiqué leur patrie par leur argent et par leur sang : il avait servi parmi les francs-tireurs, et après la capitulation il avait participé, avec les siens, à la souscription nationale pour deux millions que l'on s'engageait à doubler, et au delà, si la somme recueillie atteignait un chiffre déterminé. Hélas ! ce rêve de patriotisme ne devait trouver d'écho, en dehors de l'Alsace -Lorraine, que chez les Français d'outre-mer. Arrêtée en France par décision

ministérielle, la souscription avait continué son élan dans ces lointaines contrées : lettres et dépêches affluaient toujours du Canada, de la Louisiane, de la Californie, du Mexique, de l'Egypte, de l'île Maurice, de l'Abyssinie. Le pays sur lequel règne aujourd'hui Ménélick, l'empire très chrétien, offrait cent mille francs.

Les Thierri-Koechlin, pour conserver à leurs fils la qualité de Français, avaient quitté l'Alsace, abandonnant leur grande industrie, mise en actions. Le plus jeune fils, Henri Thierri, venait d'installer à la Villette une grande filature. Il était en train d'expliquer à Marie les difficultés d'une création industrielle où la mise de fonds est considérable ; pour occuper les ouvriers et les retenir, la production s'entasse, et il faut pouvoir attendre la réussite de la nouvelle marque.

Le crédit de cinq cent mille francs consenti à nouveau par son père était presque épuisé : il ne lui restait que juste de quoi faire face, le lendemain, à l'échéance de fin de mois. Il racontait à Marie son embarras,

quand l'arrivée de la femme de chambre l'avait interrompu. Celle-ci revint :

— Madame, ils viennent saisir pour les tapissiers Levy et Worms*

Ils réclamaient vingt-six mille francs.

( "(Hait le reliquat de la fourniture commandée I iar Henry Leroy , et que Marie avait prise à son compte, lors de leur rupture. — Pour Henri Thierri, fils d'un grand industriel, le mot huissier évoquait une sorte de déshonneur, le manquement à l'engagement consenti. Il ne vit. que cela, l'humiliation de son amie devant ces gens, et sa gêne présente, et sans calculer les conséquences de son inspiration :

— Il faut vingt-six mille francs pour les renvoyer, dit-il ; tenez voilà un chèque, payez, débarrassez-vous de ces gens de proie.

Marie allait tendre la main et prendre le papier sauveur, quand elle se rappela ce que Thierri venait de lui dire sur sa situation. Elle repoussa le chèque.

— Non, mon ami, vous en avez besoin pour votre fin de mois. Les huissiers de mon tapissier attendront. Ils peuvent saisir, j'irai

en référé. Oh ! je connais la procédure. Je ne veux pas que vous cédiez à une surprise.

En sortant de chez Marie, sous l'impression du désintéressement dont la comédienne avait fait preuve, il rencontra un de ses cousins, Hottinguer, de la maison de Banque : il raconta ce trait avec toute l'émotion qu'il en ressentait encore ; son cousin partit d'un

éclat de rire :

— Oh, vous êtes jeune, mon petit ! Elle a refusé vingt-six mille francs, c'est qu'elle en voulait cent mille.

Huit jours après, la famille, que l'on avait effrayée, faisait embarquer le jeune homme pour un voyage lointain.

Et voilà ce qu'il en coûtr à une femme pour s'être permis le paradoxe du désintéressement : on ne le croira jamais et elle n'aura que ce qu'elle mérite. Il ne faut pas faire la leçon à son époque.

Antonie Dubourjal, la femme la plus maigre de Paris, car la meilleure ni nie de

Marie eût semblé très capitonnée à côté de cette dame surnommée Trompe-la-Mort, vint prier la comédienne à dîner. Elle réunissait chez elle quelques gens aimables, entre autres un Rothschild, amené par un ami de Thierri, Alsacien comme lui, un homme d'esprit et un avocat de grand talent. On dîna, on causa, on dansa, on flirta, puis le descendant du grand baron offrit à Marie de la reconduire.

La proposition fut acceptée. Séduite par la beauté lumineuse de la nuit, Marie demanda à faire le chemin à pied. Elle demeurait tout près de là du reste. Arrivée à sa porte, elle tendit la main à son cavalier, l'invitant à venir la voir. Le surlendemain elle rencontra l'ami de Thierri, qui lui dit que M. de Rothschild était amoureux d'elle : le coup de foudre, quoi ! Il l'avait aperçue à la sortie de la matinée du Vaudeville, s'était informé d'elle, et le dîner avait été organisé pour la rencontre : « Mais vous l'avez éconduit ! On ne fait pas poser un Rothschild. — Vous appelez ça faire poser? Alors, parce qu'on a de l'argent, on s'interdit le plaisir de lire la préface. On

saute comme cela, tout de suite, au dernier feuillet? Eh bien, je plains les porteurs de titres : ils ne connaîtront jamais les plaisirs de l'attente. La devise de l'amour devrait être celle des bons feuilletons : la suite au prochain numéro. » A quelques jours de là, Marie rencontrait le jeune baron dans son escalier: il allait chez sa voisine, très jolie, et qui, elle, n'avait pas dû remettre au lendemain ce qu'elle pouvait faire la veille.

Cette matinée du Vaudeville, après laquelle M. de Rothschild avait pour la première fois aperçu Marie, était l'épilogue d'une aventure assez amusante.

La comédienne avait vu arriver chez elle une pauvre femme en grand deuil, traînant un petit garçon, son fils, aussi chétif qu'elle était énorme ; on se demandait par quelle bizarrerie de la nature cette puissante personne avait enfanté ce pâle rejeton. C'était le produit de l'union libre d'un journaliste au nom pastoral, Nérée Desarbres, avec Thaïs Petit. Secrétaire général de l'Opéra, Nérée avait fait dans les journaux une guerre de coups d'épingle à son directeur, M. Emile

Perrin. Il avait de l'esprit, une verve assez cruelle; il eut les rieurs pour lui. La mort le surprit, laissant une femme et un enfant dans la misère. La femme avait été adressée à Marie par madame Gisette Desgranges, devenue madame Adolphe d'Ennery, morte récemment.

Il ne fut pas difficile d'attendrir la jeune femme sur cette infortune. Après réflexion , elle alla trouver Villemessant, qui avait eu Nérée pour collaborateur. Il fut ému, et mit son journal à la disposition de Marie : elle organisa au Vaudeville une matinée de bienfaisance dont le programme fut ainsi donné dans le Figaro :

« 12 février 1873. — La représentation annoncée au bénéfice d'un orphelin, le fils de Nérée Desarbres, aura lieu au Vaudeville. Cette représentation sera une des plus brillantes de la saison, grâce au concours d'un grand nombre d'artistes éminents qui ont voulu coopérer à cette œuvre, entourée de tant de sympathies. Lebureaudelocation est assiégé; cet empressement s'explique par la

composition du spectacle, dont voici les principaux éléments :

»Le Passant, joué par mademoiselle Marie Colombier et mademoiselle Sarah Bernhardt ; le Post-Scriptum , par madame Arnould- Plessis et M. Bressant, de la Comédie Française ; le Fils de Famille, par Lafontaine, Lesueur et Berton, madame Mélanie, et les autres rôles par la troupe du Gymnase. — Poésies par Coquelin aîné.

» Un concert instrumental et vocal, par les artistes de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, des théâtres de genre, etc., etc. »

Plusieurs fois, Marie s'était rencontrée avec M. Perrin, qui avait toujours été fort aimable. Elle alla le voir avec Thaïs Petit, qui refusa d'entrer et l'attendit à la porte. Quand la jeune femme lui demanda l'autorisation de laisser jouer les artistes de la Comédie, sa physionomie changea tout à coup et devint presque hostile. Puis, il lui dit :

— J'ai contracté une dette envers vous en vous priant d'organiser, avec mademoiselle Beaugrand, une quête au profil des enfants

du corps de ballet de l'Opéra, dont j'étais encore le directeur . J e la paie auj ourd'hui : j e vous accorde l'autorisation que vous demandez.

Il se leva, indiquant à la jeune femme qu'elle pouvait se retirer. Elle sortit toute déconcertée, ne comprenant rien à ce changement d'attitude. En s'installant dans la voiture à côté de madame Petit, elle eut le mot de l'énigme. Celle-ci lui demanda anxieusement si elle avait réussi. Marie lui répondit qu'elle avait l'autorisation. Alors, dans une explosion de joie, elle lui dit ses craintes, son angoisse, à cause de ce passé dont elle ne lui avait point parlé, craignant de décourager son zèle.

C'était donc après la représentation organisée par Marie pour cette pauvre femme que M. de Rothschild, s' étant attardé sur le boulevard à regarder sortir la foule, avait aperçu la comédienne, et avait conçu pour elle un de ces caprices de milliardaire qui n'attendent pas plus que ceux des rois.

Un soir, avec une bande d'amis et d'amies, Marie était allée à la foire de Neuilly. Le groupe rencontra un autre groupe de jeunes

gens ; on fusionna, et tous de partir, riant et se tenant par la main, à l'escalade des baraques foraines, à l'assaut des ménageries Pezon, des jeux de massacre, des chevaux de bois, etc. Le hasard avait donné à Marie comme cavalier Arthur Rostand; il lui dit que le lendemain il partait en voyage. « Je vais en Bohême, déclara-t-il. — Veinard, dit Marie. — Une veine que vous pouvez partatager, si le cœur vous en dit. Je suis libre, vous aussi; eh bien, unissons nos deux libertés en camaraderie, et venezàMarienbad. »

On partit sur ce dada, chevauchant à belles foulées. Après la foire de Neuilly, foute la bande s'en vint souper au Café de la Paix. Rostand reconduisit Marie chez elle, rue Auber. En la quittant, il lui dit : « A demain. Je compte sur vous ; je fais retenir le compartiment. Un mot vous donnera toutes les indications. Je vous enverrai un omnibus pour les bagages, une voiture pour vous. » Marie, toujours riant, répondait : « Bien, c'est entendu. »

Mais il paraît que le ton manquait de conviction, car Rostand crut devoir insister :

« Maintenant que vous m'avez donné cette espérance, j'espère que vous n'allez pas me lâcher. Quel coup pour la fanfare!... Que risquez-vous? Nous ferons un joli voyage. Le pays de Bohême est tout aussi amusant que celui de Murger. Allons, ne vous dédites pas, vous me rendriez trop malheureux. »

Montée chez elle, Marie, fatiguée d'avoir piétiné toute la soirée, se jeta sur son lit où elle s'endormit du sommeil des justes. Elle fut réveillée par un mot de Rostand; il lui donnait les indications annoncées ; pour couper le voyage, on s'arrêterait quarante-huit heures à Vienne. Alors, c'était sérieux. Au fait, pourquoi pas? rien ne la retenait ; le théâtre allait fermer ses portes, elle avait près de trois mois de congé. Bah! vogue la fantaisie !

Et elle donna ordre de faire les malles. Elle s'habilla à la hâte, alla faire les emplettes nécessaires pour le départ improvisé.

Quand on arriva à Marienbad, Rostand dit à Marie :

— Si vous voulez, pour simplifier la situation, nous serons M. et madame Rostand.

La Bohème évoque pour les imaginations un peu littéraires le souvenir des romans fantastiques de George Sand; Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt, tout un pittoresque de forêts sévères, de rochers d'Opéra sur lesquels s'érigent les châteaux-forts aux tourelles dentelées, aux flèches en aiguille déchirant un ciel de brume. On songe aux souterrains extraordinaires qui vont des oubliettes du manoir à travers les ténèbres redoutables, à des profondeurs infinies, et que peuplent les spectres fanatiques des hussites, des taborites, de tous ces mystiques sanglants qui s'y réfugièrent, quand ils renoncèrent à défendre par les armes la religion égalitaire qui devança de plusieurs siècles le socialisme en revendiquant pour les pauvres le bien des riches, et le privilège de communier comme les prêtres sous les deux espèces,, à la table du Seigneur. Un grand souffle de poésie passe sur le pays tchèque et tous ses paysages aux verdures opaques frémissent dans une atmosphère de légende.

Telle est la Bohême, à travers nos imaginations et nos rêves. C'est en réalité, main-

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tenant, en beaucoup d'endroits, un vaste sanatorium où viennent se traiter des malades, que leurs maladies rendent souvent un peu ridicules, et qui promènent leurs difformités à travers ces champs héroïques du roman et de l'histoire. On soigne à Marienbad, par des procédés identiques, les pauvres gens que l'éléphantiasis envahit et boursoufle de son horrible œdème, et ceux que l'étisie a émaciés et rendus impalpables, chimériques comme des ombres. On y voit aussi'ceux qui n'ont qu'à maintenir dans ses justes limites un heureux embonpoint, et même ceux qui n'ont rien à soigner du tout.

A l'époque où Rostand et Marie le visitèrent, Marienbad était en création, connu surtout des Allemands. Cependant, le roi de Portugal y promenait son ménage morganatique ; il venait d'épouser une chanteuse. La formalité conjugale est en pareil cas une satisfaction d'orgueilleuse moralité, qui n'a d'importance que pour les enfants, à qui elle donne un semblant de légitimité : l'union libre serait plus simple et plus digne, mais la mode allemande en décide autrement, et l'hypocrisie y

trouve son compte. On a, sous le nom d'épouse, une maîtresse légitime : c'est insulter à la fois le mariage, en le faisant servir à une combinaison toute sensuelle, et l'amour ou le caprice, en le dissimulant sous une fiction légale, comme une chose honteuse. Mais la pruderie germaine est satisfaite ; il n'y a qu'un mensonge de plus.

Le docteur Schindeler, à Marienhad, était le grand pontife et le grand maître ; il présidait aux douehes, aux bains de boue, qu'il avait inventés avant l'Alsacien Kneipp, à la graduation des verres d'eau à boire, aux excursions à travers une admirable forêt de sapins où tout était aménagé pour que la promenade fût un plaisir sans fatigue. Tous les cent pas, on trouvait des bancs. Et sans se cacher le moins du monde, des kiosques offraient aux malades leur hospitalité si appréciée ; ils s'y trouvaient dos à dos, séparés seulement par une mince cloison de sapin : on voit d'ici le spectacle. Armand Silvestre, qui célébra l'épanouissement triomphal de la chair en son impudeur magnifique, en eût été ravi. D'autant plus qu'elle présen-

tait chez les habituées de Marienbad une opulence particulière.

Rostand, à vingt-six ans, était très fort. Marie était mince, sans maigreur ; son docteur lui faisait faire de la médecine préventive. Désirant cependant, pour l'honneur du pays, la rendre impalpable, il désespérait d'y arriver. Un jour qu'il formulait ses doléances, Marie lui dit :

— Mais, je suis en conscience votre ordonnance, docteur: ce n'est pas de ma faute si la cure ne se produit pas.

— Comment voulez-vous maigrir, madame? Vous riez toujours! Je ne vous rencontre jamais que le rire aux lèvres. Ce n'est pas le moyen de maigrir.

— Eh bien, docteur, j'ai du mérite, car le pays est beau mais bien embêtant. Il me faut une fameuse réserve de bonne humeur pour la semer le long de vos routes, dans vos bois de sapins qui ressemblent à un grand cimetière... Dites-moi un peu, docteur, pourquoi rire fait engraisser?

— Mais vous subissez le jeu des poumons. Regardez les chanteurs, les chanteuses, qui

sont forcés, pour l'émission de la voix, d'emmagasiner, en respirant, une grande quantité d'air : l'épigastre se développe rapidement chez eux. Eh bien, rire, c'est la même chose.

— Alors les gens gais deviennent gras. Eh bien, docteur, vive un agréable embonpoint, s'il est l'enseigne de la belle humeur!

On revint à Paris bons amis, se promettant de continuer l'intimité de Marienbad. Rostand, banquier et homme pratique, avait fini par amener Marie à faire l'examen de sa situation, et à tâcher de connaître le chiffre de ses dettes. Mais il y avait souvent des surprises. Les dettes avec les frais et les intérêts s'élevaient au double de ce qu'elle supposait....et puis on oublie ces choses-là si facilement !

Désirant s'attacher la jeune femme par une communauté d'existence plus complète et se mettre ainsi à l'abri d'une rupture « irréfléchie », Rostand lui proposa de déménager, de prendre un petit hôtel, ce qui lui permettrait d'avoir sa mère et sa sœur près d'elle. L'hôtel serait au nom du banquier.

provisoirement, jusqu'à ce que la situation s'éclaircît, et qu'on se fût arrangé avec les créanciers. Avoir sa mère, surtout sa sœur auprès d'elle !... Marie ferma volontairement les yeux sur la dépendance où elle allait se mettre ; elle ne voulut voir dans cette combinaison que la possibilité de partager enfin son luxe avec les siens. Elle accepta avec joie, et l'on s'occupa aussitôt du déménagement.

De Chilly, co-directeur de l'Odéon, était mort. Duquesnel restait seul pour diriger le second Théâtre-Français. Il s'en acquittait avec le goût littéraire le plus délicat ; il avait à la fois le souci de découvrir de nouveaux auteurs, de faire progresser la production dramatique, et de maintenir l'éclat du répertoire en le remettant à la scène avec les traditions originales. Il remplissait ainsi le double devoir qui incombe au directeur d'un théâtre qui est tout ensemble un théâtre d'innovation et d'initiative, et une sorte de conservatoire de la perfection classique.

Le Mariage de Figaro n'avait pas été donné depuis plus de dix ans ; il le remonta

avec la curieuse distribution que voici dans son ensemble :

« 29 décembre 1873. , — Almaviva, Brindeau ; Figaro, Porel ; Antonio, Georges Richard, (l'auteur de Nos enfants) ; Bridoison, M. Noël Martin ; Bartholo, Clerh ; Bazile , Richard ; Doublemain , Fréville ; Chérubin, Léonid Leblanc ; la comtesse.

Marie Colombier; Suzanne, E. Broizat ; Fanchette , Blanche Baretta ; Marceline , Masson. Divertissement : Laure Fonta, MM. Raymond, de l'Opéra ; entre le troisième et le quatrième acte, intermède musical. »

Un jour, François Coppée, qu'elle avait revu de loin en loin, au foyer du théâtre, à l'orchestre, parmi les spectateurs, vint annoncer à Marie la visite de la comtesse de Reneville, dame d'honneur de l'impératrice du Brésil. Le ménage impérial qui se trouvait à Paris, et qui était descendu au Grand- Hôtel, était désireux d'entendre le Passa ni ; on priait Marie de venir le jouer. La pièce appartenait au répertoire de l'Odéon ; Sarah Bernhardt, engagée au Théâtre-Français,

avait été remplacée dans son rôle de Zanetto par une jeune débutante.

Le Passant a besoin du cadre ; il faut le clair de lune, le grand escalier de marbre, et dans le lointain le palais de Silvia, tout le décor de fraîcheur, de mystère et de songe. pour que la délicate et fluide poésie de ses vers se dégage à la récitation. Remplacer par un salon du Grand-Hôtel ce rêve blanc, traversé de bleus frissons, l'illusion magique risquait d'y sombrer tout entière. Sur l'avis de Marie, on décida que la représentation aurait lieu a l'Odéon ; l'empereur, l'impératrice et leur suite occuperaient les avantscènes. Le spectacle comprenait en outre Tartufe, avec Marie Colombier dans le rôle d'Elmire ; ce fut elle, naturellement, qui joua Silvia du Passant. L'empereur du Brésil donna à l'artiste une décoration pour son directeur. La boutonnière de Duquesnel restait vierge ; un jour que Marie lui en avait montré son étonnement, il avait spirituellement répondu :

— J'attends la brochette.

Ce louable souci d'un bon ensemble que

Duquesnel apportait à l'exécution des pièces lui fit commettre une petite injustice envers Marie. Un rôle qui n'était pas de son emploi lui fut distribué dans une pièce que Narey, l'auteur, lui adressa avec mille excuses. On lui demanda de le répéter par complaisance : on allait chercher une autre interprète. En fin de compte, on l'obligea à le jouer, sous prétexte qu'elle l'avait répété.

Le procédé la vexa : elle jura ses grands dieux de s'en aller à la fin de son engagenient, qui expirait dans un mois. Sa rancune persista. Le soir du dernier jour, voyant que l'affiche du lendemain portait son nom dans la distribution des Femmes savantes et dans celle du Mariage de Figaro, où elle avait à jouer la Comtesse, elle fît annoncer à son directeur qu'il n'avait pas à compter sur elle. Elle était libre ce soir même : «'lie ne paraitrait plus à l'Odéon.

Duquesnel croyait son dépil calmé. Il vint lui dire que ce n'était pas sérieux, qu'elle ne pouvait songer à partir en pleine saison : elle était de tout le répertoire. Avec l'entêtement des faibles, elle s'obstina. Ne pouvant

rien obtenir, il lui dépêcha les camarades. A cette époque, on était très unis à l'Odéon : la camaraderie avait des allures affectueuses, amicales. Cependant, en cette circonstance, elle échoua. Marie n'en voulut pas démordre, et elle quitta l'Odéon le cœur gros. Duquesnel devinait ses regrets ; il ne renonçait pas à la faire revenir sur sa décision. Il lui en fournissait l'occasion en réclamant son concours pour des représentations comme celle qui eut lieu le 3 avril 1873, au bénéfice des amputés de la guerre, et dont le Figaro rendit compte en ces termes :

« Une quête a été faite dans la salle. Les quêteuses étaient les artistes de l'Odéon, renforcées par mesdames Reichenberg, Arnould-Plessis et Marie Colombier. Cette dernière, quoique n'appartenant plus à l'Odéon, n'a pas voulu refuser de concourir à une bonne œuvre. Mademoiselle Colombier était du reste digne de quêter pour les amputés. N'était-elle pas, pendant le siège, attachée à une ambulance militaire, et son dévouement, pendant cette triste époque, n'a-t-il pas été récompensé par une médaille de bronze '? »

Puis, en juin 1873 :

« Dans une représentation à ce même théâtre, au bénéfice de la caisse de secours des auteurs dramatiques, on donnait la première du Vertige, pièce en un acte de Porto- Riche. On y jouait aussi le Bois, de Glatiixny, qui n'avait pas paru sur l'affiche depuis près de deux ans. Pierre Berton joua le rôle du satyre Mnazile, qu'il avait créé, et Marie Colombier le rôle de la nymphe, un de ses grands succès àl'Odéon. »

Chaque fois Duquesnel, aimable et bienveillant, demandait à Marie : « Eh bien, nous restez-vous ? » Invariablement elle refusait.

Et elle l'adorait ce théâtre ! Ses études, son goût littéraire, tout l'y attirait ; tout lui en donnait le regret. Elle savait quelle folie elle faisait et qu'elle compromettait sa carrière. Et malgré tout, elle demeurait dans un entêtement invincible. A la fin, le directeur se lassa.

Marie avait double charge, à présent que sa mère et sa sœur habitaient avec elle. Il ne lui était plus possible de risquer une rup-

ture, elle ne pouvait leur faire subir l'éventualité d'une situation nouvelle.

Rostand trouvait l'Odéon bien loin, et sa maîtresse bien absorbée par le théâtre qui la prenait le jour pour les répétitions, le soir pour les représentations : il ne pouvait ni déjeuner, ni dîner avec elle. Naturellement il l'influençait et son désir de l'avoir plus complètement à lui fit qu'il détourna Marie de se raccommoder avec la direction. Il était trop heureux de la voir quitter un théâtre qui lui laissait si peu de temps pour la vie commune .

Il avait une singulière façon d'envisager la carrière dramatique. Quand on demandait à Marie d'aller jouer dans un galon où il n'avait pas accès, il lui disait : « On vous donne cinq cents francs, n'est-ce pas? Eh bien, je vous en donne mille pour refuser. »

Elle avait beau lui expliquer que ce n'était pas la même chose, que l'argent ne compensait pas le succès : sa jalousie autoritaire ne voulait rien entendre. Pour éviter des scènes, elle cédait.

Le désir de ne pas mécontenter Rostand

n'étail pas le seul motif qui éloignait Marie de l'Odéon. Quel que fût son succès, ses appointements étaient peu de chose à côté des grands fraisque nécessitaient les toilettés. La

direction ne fournissait des costumes neufs que pour les pièces nouvelles, ou celles qu'on remontail ànouveau ;mais, pour le répertoire courant, il fallait se contenter des costumes du magasin ayant servi à plusieurs générations de comédiennes. Marie ne s'y résignait pas. La fin de l'année se solda par quarante-cinq mille francs de toilettes. Décidément les ailes de la fantaisie théâtrale coûtaient trop cher.

La direction de l'Ambigu était aux mains d'un aimable homme, M. Moreau-Sainty.

Rencontrant un jour Marie, il lui demanda : ((Voulez-vous jouer à l'Ambigu? — Avez-vous une pièce, un rôle à me faire jouer? — La pièce! apportez-la-moi ; du moment qu'il y aura un rôle pour vous, je l'accepte. »

Charmée de tant de gracieuseté, elle répondit : « Eh bien, je vais chercher. »

Le soir, chez elle, à dîner, elle contait son embarras à Saint-Victor, qui était placé à sa gauche. Il se pencha vers elle, et lui désiii. 6

gnant Arsène Houssaye : « Dites-lui de vous faire votre pièce. — Moi, un Parisien des Champs-Elysées, faire une pièce presque pour le boulevard du Crime ? Vous n'y pensez pas. — Mais si, j'y pense, répond Saint-Victor. Tenez, je vais vous indiquer le sujet : Mademoiselle trente-six vertus dont vous venez de faire une réimpression. 11 y a des situations poignantes, des caractères originaux, un drame tout tracé. »

Marie insista. Un drame d'Arsène Houssaye, c'était le clou rêvé ! Il fut convenu que, le lendemain, Houssaye lui enverrait le roman; elle le lirait et lui dirait si le rôle de Lucile lui convenait. Elle lut. Le personnage était antipathique, mais intéressant ; il la séduisait. Houssaye se mit au travail. Un mois après, la pièce entrait en répétitions.

Hâtivement faite, presque bâclée, lue partiellement, elle démontra, sitôt mise à l'étude, que le développement psychologique des caractères pouvait être une cause suffisante de succès pour un roman, mais que le théâtre offrait des difficultés imprévues et demandait d'autres qualités. Les personnages entraient

et sortaient sans raison, ou bien on les oubliait dans un coin de la scène, ne sachant qu'en faire, et ils entendaient ainsi ce qu'ils devaient ignorer. La figuration était recrutée dans le monde aimable : Iloussaye envoyait à l'Ambigu toutes les belles qu'il rencontrait. Ces petits rôles, n'étant pas payés, voulaient bénéficier du moins de la lorgnette, et tous envahissaient le premier plan.

Il y en avait une qui dépassait de la tête tous les hommes. Brindeau, qui était cependant d'une belle venue, paraissait un garçonnet à côté d'elle ; d'instinct elle se baissait en passant sous les portes ; ce grenadier s'appelait Méry Laurent, celle-là même qui se vantait d'être une des dernières amies du poète Mallarmé et à qui il envoyait des lettres dont l'adresse était en vers. Quand elle entrait en scène, on ne pouvait s'empêcher de rire. C'était si drôle ce corps immense, terminé par une toute petite tête d'oiseau, et qui semblait une falote silhouette d'échassier. Elle avait si bonne opinion d'elle-même qu'en voyant les autres rire, elle ne soupçonnait nulle moquerie, et sou-

riait agréablement, regardant tout le monde avec un air étonné et montrant ses dents qu'elle savait jolies.

Ce fut bien autre chose, quand Houssaye amena mademoiselle Henriette Drouard, fluette, mince, toute petite. L'effet de cette opposition fut irrésistible; on se mit à pouffer, et Houssaye, qui cependant était aimable el bon, se décida à congédier le grenadier.

On arriva à la première après bien des péripéties, et dans un énervement qui gagnait tout le monde, même Houssaye le flegmatique.

Ah ! cette première ! Le Tout-Paris qui y assistait se rappelait encore le drame comique qui venait d'avoir pour théâtre le boudoir de Cora Pearl. Duval le boucher, surnommé duc de Bouillon, avait été pendant quelque temps l'intime de la courtisane. Elle lui avait signifié son congé; désespéré, il s'était tiré un coup de pistolet chez elle ; lui-même parlait maintenant avec gaieté de cette catastrophe manquée :

— Quand on se donne le ridicule de vou-

loir se tuer, on ne se rate pas, disait-il en riant.

Cora, voyant le tapis et les meubles éclaboussés de sang, se serait écriée :

— Imbécile ! Il ne pouvait donc pas faire cela chez lui! il avait bien besoin de venir salir mes lapis !

Mademoiselle trente-six vertus avait paru en roman, plusieurs années avant l'incident ; mais le public voulait voir dans la pièce des allusions à cette actualité. La simplification nécessitée par l'adaptation scénique ne laissait subsister que les situations identiques, en éliminant toute la psychologie du livre : une courtisane, ruinant un bon jeune homme et le renvoyant quand il n'a plus rien; le bon jeune homme, désespéré, se brûlant le peu de cervelle qui lui reste. La salle faisait un sort comique aux situations les plus poignantes, d'autant qu'on se montrait Duval guéri moralement aussi bien que physiquement, provoquant les lazzis, interpellant le public ami avec cet esprit gavroche qu'il a adopté et se blaguant le premier luimême. Cet esprit-là faisait parfois enrager

Cora, lorsque, dînant chez elle avec des princes et des seigneurs d'importance, il s'écriait : « Elle est bonne cette selle d'agneau. Oh ! c'est que je l'ai choisie et préparée moi-même. »Le nez de Cora s'allongeait, mais ces sorties mettaient en joie Caroline Letessier, dont le père nourricier était un brave homme nommé Graindorge, ancien boucher et ami du père de Duval. Celui-ci était boucher à Poissy, où se tenaient les grands marchés de bestiaux. Ce fut lui qui contribua à faire décréter la liberté de la boucherie, c'est-à-dire le droit de vendre à n'importe quel prix. Ses confrères, se prétendant lésés dans leurs intérêts par cette mesure, le conspuèrent, et, s'étant ligués, résolurent de lui faire un mauvais parti. Ils 1 avaient saisi et lui avaient déjà passé la corde au cou, quand Zidler, celui qui fonda l'Hippodrome avec les frères Berthier, et plus tard l'Olympia et le Moulin-Rouge, s'interposa et, jouant des poings et des coudes, parvint à défaire le nœud coulant qui l'étranglait, et ensuite à le dégager. Ainsi fut sauvé le futur fondateur des Bouillons Duval.

Les avant-scènes et l'orchestre étaient mis en gaieté par l'exhibition des demoiselles très en vedette qui occupaient les planches; mais la gaieté ne connut plus de bornes à l'apparition de mademoiselle Drouard. Voici ce qu'Auguste Yitu. l'émment critique, endisait dans sou compte rendu :

« Mademoiselle Drouard, chargée du rôle très épisodique de la Décavée, s'y est taillé un succès qui comptera dans sa carrière d'artiste. Je veux dire que sa couturière le lui a taillé, en l'habillant d'une robe à queue qui a produit sur le public des places supérieures, peu familiarisé avec les merveilles du chic, une impression profonde, et voisine de la stupéfaction. Cinq minutes après que mademoiselle Drouard eut quitté la scène, la queue de sa robe y frétillait encore. Enfin des mains officieuses se sont discrètenn'itl emparées de cet appendice embarrassant, et sont parvenues aie réintégrer dans les couloirs préalablement évacués.

» Les acteurs ont fait de leur mieux. Mademoiselle Marie Colombier a lutté, avec un courage qui ne s'est pas un instant démenti,

contre la tempête qui s'adressait précisément au rôle odieux dont elle était chargée.

» Si elle avait faibli un seul instant, c'en était fait de la pièce. »

Unanimement la presse fut élogieuse pour Marie. Beaucoup prétendaient qu'elle avait sauvé la pièce.

L'amour-propre de l'auteur fut blessé des éloges accordés à son interprète. Sa pièce avait donc besoin d'être sauvée ? Cela le disposait mal à donner satisfaction à Marie contre mademoiselle Drouard, qui n'avait rien trouvé de mieux que de faire un effet comique de retroussage de jupe dans une scène dramatique, où elle coupait ainsi le seul effet de sympathie que Marie pouvait obtenir en un rôle odieux.

Les ciseaux de la couturière avaient, il est vrai, retranché de moitié l'exagération de cette robe ; l'invention de mademoiselle Drouard n'en nuisait pas moins au final de l'acte sur lequel avait compté l'artiste. Marie protesta auprès de l'auteur, mais vainement : l'amitié dévouée de Houssave fut mise en

échec par la taquinerie d'une mauvaise camarade.

Le 26 décembre 1873 eut lieu la première de Monsieur Alphonse. Le rôle de Raymonde fui joué par mademoiselle Pierson, mais il avait été primitivement destiné a Aimée Desclée, qui avait même commencé à le répéter.

Il semble que tous nos vœux les plus nobles et les plus légitimes soient justement ceux qui aient le plus de chance d'être trahis parla destinée. Desclée l'expérimenta d'une façon cruelle. Le moment paraissait venu où l'ambition de toute sa vie devait pleinement se réaliser; elle allait pouvoir subsister uniquement de son labeur artistique, et, s'appuyant sur le grand succès qu'elle avait le droit d'escompter à l'avance, elle établirait son existence selon son idéal de dignité et d'indépendance tière. Déjà souffrante de la maladie qui devait remporter, elle ne recula pas devant l'imprudence dernière qui lui l'nl fatale. Elle avait contracté, malgré sa santé déplorable, un engagement pour Londres.

qui lui garantissait mille francs par repré-

sentation pour trente représentations assurées.

Au Gymnase, ses appointements soldaient tout juste ses toilettes ; elle avait accepté ce traité comme une aubaine : elle voulut le remplir coûte que coûte. Cependant, une tumeur fibreuse s'était déclarée : l'opération était urgente.

Quand elle revint de Londres, il était trop tard : les fîbrones étaient devenus cancéreux. Péan déclara que l'opération ne pouvait plus être pratiquée.

Alors commença pour la malheureuse artiste le martyre le plus atroce. Encore tout agitée des ambitions et des espérances que la création de la pièce de Dumas avait fait surgir en elle, il lui fallut garder la chambre, et bientôt le lit. Le mal hideux l'envahissait, la mort prenait possession peu à peu de sa chair torturée. Elle était couchée, le buste horizontalementétendu, les jambes soutenues par des piles d'oreillers, dans une position presque ridicule. Et elle avait l'âme toute vibrante de la fièvre sublime de son art; elle ne songeait qu'aux enivrements de la

scène, au travail, à la lutte, aux bravos qui consacrent la victoire, dans l'incomparable minute où l'on sent affluer vers soi le courant immense d'enthousiasme émané de la salle tout entière.

Et elle se disait que ce triomphe serait pour une autre.

En sortant de la répétition, mademoiselle Pierson venait la voir, des fleurs à la main. Belle, rayonnante de charme, elle s'approchait de ce lit de torture. Elle avait beau être une comédienne habile, elle ne pouvait pas cacher la joie orgueilleuse que respirait toute sa personne, dans la certitude d'une victoire qui serait la plus enivrante de toute sa vie de théâtre. Son élégance incomparable humiliait la pauvre Desclée, si simple, si modeste hors de la scène. Et, raffinement de cruauté atroce dans son inconscience, Dumas venait avec elle. Il accompagnait son interprète n'était-ce pas tout naturel? Son interprète! C'était elle, l'interprète de Dumas, pour qui la pauvre Desclée avait éprouvé la plus pure adoration de sa vie, pour qui elle avait consenti à affronter de nouveau le terrible public

parisien ! C'était elle, avec son charme redoutable, cette allure souple et sinueuse qui était un poème de grâce ! C'était elle, enfin, la grande coquette triomphante qui souriait devant la martyre avec l'implacable splendeur de sa beauté et de sa joie!

Quand la gerbe de lilas avait glissé de ses belles mains sur la couverture, il semblait à Desclée qu'il y avait une terrible ironie dans cet hommage, dans ces fleurs inclinées vers elle, en offrande, par sa rivale. Cette parure d'un triomphe qui devait être le sien avait l'air d'être apportée ainsi pour sa sépulture.

Quand elle se trouvait seule, elle mordait ses draps, et, ravalant ses sanglots, elle s'écriait:

— Je ne suis pas encore morte! Qu'elle attende!...

A Monsieur Alphonse se rattache encore un souvenir.

Au commencement de janvier 1872, une des meilleures amies de Marie, une des plus assidues de sa maison, la créatrice des Beaux Messieurs de Bois-Doré, du Roman d'un jeune homme pauvre, Jane Essler, partit en

tournée, pour jouer la superbe pièce de Dumas avec une troupe qui devait parcourir le Nord, en particulier l' Alsace-Lorraine. Elle desirait des recommandations pour les villes qu'elle allait traverser, afin de trouver un public tout prévenu d'avance en sa faveur. Marie lui lit avoir, entre autres, une lettre pour Kœchlin, l'oncle de Tbierri, qui habitait encore Mulhouse. Ce fut l'origine d'une liaison qui devait amener Kœchlin à Paris. où il devint maire du neuvième arrondissement. Il démissionna plus tard, se séparani d'avec une femme belle et charmante, dont il avait deux adorables filles, pour vivre tout à fait avec Jane Essler, bien plus âgée que lui, mais qui avait garde un charme et un pouvoir de séduction extrêmes. Jane Essler n'avait jamais été jolie, elle n'était plus jeune ; elle n'en fut pas moins adorée jusqu'à sa mort.

Quand il eut démissionné, M. Koechlin entreprit avec elle de grands voyages, non point la banale excursion aux lagunes de Venise, aux vallons de l'Engadine ou aux lacs d'Ecosse, que s'offrent les amants bourgeois, mais ii. 7

ces traversées merveilleuses qui donnent à l'amour la joie infinie de changer de ciel, d'hémisphère et pour ainsi dire de monde tout en demeurant délicieusement le même. Ils visitèrent ainsi la Chine, le Japon, la Laponie, accomplissant le rêve de Vigny dans son immortelle Maison du Berger : parcourir le décor changeant de l'univers sans sortir d'une félicité amoureuse immuable et commune.

Fût-ce la lassitude des sensations trop fortes et trop neuves, la fatigue des horizons et des climats toujours nouveaux, « l'usure » des nerfs par tant de pérégrinations à travers des mondes inconnus? Jane Essler, au retour, se sentit atteinte d'un mal mystérieux : elle se fixa à Antibes avec son amant, et y vécut ses dernières années sous la caresse éternelle de ce soleil du Midi, qui flatte et endort la souffrance. Se sachant condamnée, elle éprouvait néanmoins une douceur infinie de cet amour qui l'environnait, suave comme la vie à laquelle elle disait adieu, fort comme la mort qui allait la prendre. Elle se résignait à sa fin ; c'était encore si doux de mourir, quand on mourait ainsi, aimée de plus en

plus, jusqu'à la dernière heure. A mesure que déclinait la lueur pâlissante de son existence, le flambeau précieux de cette tendresse semblait redoubler d'ardeur. Emaciée et spiritualisée par la maladie, elle finit par n'être plus qu'une frêle chose légère, une ombre qui flottait dans de grands vêtements blancs et que son ami prenait sans en sentir le poids, dans ses bras puissants, pour la porter vers le mobile rayon de l'astre sauveur.

Enfin Jane Essler, qui avait si souvent joué le rôle de Mimi, mourut comme la pâle et fantasque fille de Murger, de cette mort impitoyable qui prend à la gorge les frêles héroïnes de bohème.

Elle légua sa fortune à son ami : quelques centaines de mille francs, qu'il ne voulut pas lui faire l'injure de refuser, faisant passer avant les scrupules mondains sa piété envers la morte, et lui-même mourut quelque temps après cette femme qui ("tait pour lui la femme.

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