CHAPITRE II J
Trois directeurs pour un opéra. — La littérature du baron de Reinach. — Veine et déveine. — Un financier qui refuse de jouer les pitres. — Verba volant.
La sœur de Marie achevait son éducation chorégraphique dans la classe particulière de son professeur, Madame Dominique. On pensait la faire engager à l'Opéra et on espérait des débuts brillants. Marie pria M. Hàlanzier, directeur de l'Académie de musique, de venir lavoir : un jour fut pris pour l'audition.
Sur ces entrefaites, la comédienne reçut une lettre d'Arsène Houssaye. avec qui elle était en froid depuis Mademoiselle trente-six Vertus. Marie prétendait qu'il y en avait une trente-septième que ne comptait pas l'auteur: avoir joué sa pièce.
« Si Rostand fait pour moi ce qu'il fait pour Halanzier, ta sœur est mon étoile, et je lui donne des étoiles d'or.
» A. IIOUSSAYE. ))
Voilà ce que lui écrivait l'ancien administrateur de la Comédie Française. Elle répondit tout de suite en priant Houssaye de venir lui parler.
Il lui expliqua ce qu'il désirait : il fallait un nouveau crédit de dix millions pour l'achèvement du nouvel Opéra. Les chambres refusaient de le voter. Deux combinaisons de banque étaient en présence : Tune comprenant la Banque de Paris, et dirigée par Joubert, Bamberger, les Stern, soutenait l'ancien directeur qui ne demandait pas mieux que de reprendre les rêves abandonnés; l'autre, que formait la maison Gay-Rostand, était favorable à Halanzier.
Celui-ci avait été ennuyé des attaques de la presse contre sa direction, inspirées, disait-on, par les amis de Perrin. On lui reprochait des excès d'ordre et d'économie, on prétendait qu'il allait lui-même baisser le gaz
dans les couloirs. Apres tout, cela valait toujours mieux que de compromettre les finances de l'administration à force de prodigalité et d'imprévoyance, et d'épuiser ainsi la caisse de retraite des petits employés, comme le fît un autre administrateur, mort assez brusquement pour qu'on fît le silence sur sa mauvaise direction.
Excédé par la campagne malveillante des journaux, Halanzier jeta le manche après la cognée : il envoya sa démission au ministre. Il s'agissait de pourvoir à son l'emplacement. Toutes les sympathies allaient vers M. Emile Perrin, très diplomate et habile à se faire des partisans. Mais voilà, il n'y avait pas moyen d'accorder les deux combinaisons financières pour l'achèvement de cet Opéra qui allait s'éternisant. La banque juive, elle, en faisait une affaire de spéculation et montrait de grandes prétentions, tandis que la maison Oay-Rostand en faisait une a lia ire presque honorifique et de pur patriotisme. Malgré la faveur dont jouissait M. Perrin, il était difficile de lui donner la préférence, en présence de l'exigence du groupe financier qui le sou-
tenait : on craignait une interpellation à la Chambre.
Le ministre écrivit alors à Rostand de venir lui parler. Il lui proposa, puisque M. Halanzier avait démissionné, de soutenir la direction de M. Perrin. Le banquier ayant conté le fait à Marie, elle se souvint de son entrevue avec l'ex-directeoir del'Opéra, et do cette rancune toute italienne qui no désarmait pas, mémo devant la mort et «lovant un orphelin; elle en craignit l'effet pour sa sœur, qu'elle voulait faire engager à l'Opéra. Par contre, elle se rappelait la bonne grâce accueillante de M. Halanzier. Kl le supplia Rostand de ne pas faire bénéficier M. Perrin de sa combinaison.
Rostand lit donc savoir au ministre que sa préférence pour M. Halanzier était exclusive. On en était là. Rostand partit à la chasse pour deux jours. Les journaux avaient annoncé la retraite de M. Halanzier; les ambitions s'étaient déclarées. Arsène Houssaye était allé chez le ministre poser sa candidature, et celui-ci lui avait répondu : « Décidez M. Rostand à reporter sur vous l'appui
financier donl il soutienl M. Halanzier, et vous êtes directeur de L'Opéra. » Telle était la situation. L'amitié de Marie pour Arsène Houssaye lui fil accueillir avec enthousiasme la pensée de Le voir directeur du théâtre où elle espérail faire débuter sa sœur.
Mais Rostand n'avait pas tout à fait oublié la petite querelle survenue entre l'auteur de Mademoiselle trente-six Vertus et son interprète : il l'avait faite sienne, et il n'avait pas les mêmes raisons d'excuse affectueuse que Marie. Celle-ci demanda vingt-quatre heures pour le ramener; le soir même il rentrait de la chasse. Houssaye recevait une réponse le surlendemain.
Ces vingfcquatre heures furent funestes à la cause d'Arsène Houssaye. Le ministre, ne le voyant pas revenir, crut qu'il avait échoué dans sa démarche, et pour eu finir, renvoya à Halanzier sa démission.
Quel ne fut pas L'étonnement de Rostand, venu chez Halanzier pour se dégager définitivement, lorsque ce dernier se jeta dans ses bras en lui disant avec effusion :
— Oh! mon cher ami, combien je vous
suis reconnaissant! Grâce à vous, à votre refus de vous entendre avec M. Perrin, je reste directeur de l'Opéra, le ministre vient de me renvoyer ma démission.
— Eh bien, moi, je venais vous dire •que, si vous la mainteniez, j'avais refusé de marcher avec M. Perrin, mais je consentais...
— A marcher avec Houssaye? interrompit Halanzier.
Il entrait chez le ministre comme j'en sortais, et il m'a dit qu'il était candidat.
Et voilà comment Houssaye ne fut pas directeur de l'Opéra, parce que Rostand avait été à la chasse. Ce fut sans doute tant pis pour l'art lyrique de la France.
La sœur do Marie passa audition devant M. Halanzier, qui l'engagea pour trois ans.
Après discussion, les Chambres se décidèrent à voter les fonds pour l'achèvement du nouvel Opéra. Cela réduisit à néant toutes 1rs combinaisons financières, mais M. Halanzier resta directeur et bénéficia du grand escalier.
Le baron de Reinach, bien avant les histoires des chèques et du Panama, prenait sur les heures sacrées des opérations de Bourse le
temps de faire de la littérature. 11 n'avait pus donné encore le ballet de Sylvia, avec Léo " Delibes, où s'affirma le grand talent de San- ^alli, qui révolutionna l'Opéra par son fameux tour de reins : de l'acrobatie, disait-on. De l'acrobatie., soit, mais combien gracieuse et féerique, quand la danseuse parcourait d'une envolée la grande scène de l'Opéra!' Que de fois on l'a imitée sans en donner l'illusion.
Reinach, amené à déjeuner chez Marie, par Rostand, demanda à lui lire une pièce en un acte ; il était très désireux de lui voir jouer son héroïne. Après la lecture elle lui servit de l'eau bénite de cour. Mais l'amateur, prenant les compliments à la lettre, la pria de jouer la pièce chez elle : il ne pouvait, disait-il, organiser de fête chez lui.
La comédienne se souvint des bruits qui couraient sur le caractère fantasque de la baronne, qui sortait quand elle avait du monde, ou descendait dîner quand on se levait de table ; elle marchait dans la vie avec les allures les plus incohérentes.
Malgré son désir d'être agréable à l'ami de
Rostand, Marie refusa. C'était vraiment trop* nébuleux. Chez l'auteur, on pouvait avoir un succès de politesse, mais elle ne voulait pas forcer la bonne grâce de ses amis.
Apres la lecture, Reinach emmena Rostand cl Marie à Saint-Cloud. Il venait d'y installer une distillerie de bière dans le genre de celles d'Allemagne, prompt à profiter du développement que prenaient les brasseries à Paris. Comme la bière perd à être transportée, il fit venir les meilleurs brasseurs d'Allemagne, pour la fabriquer surplace, en utilisant d'immenses souterrains qui dépendaient de l'orangerie de Saint- Cloud.
Dumoret,le bijoutier bien connu de la rue de la Paix, et dont la femme avait une maison de couture, était créancier. de la comédienne pour une grosse somme : il avait pris une assurance sur la vie de sa débitrice. En apprenant qu'elle habitait un hôtel au nom du banquier Rostand, il ne voulut plus de la transaction qu'il avait acceptée, ni des délais accordés, il lit saisir le mobilier, les bijoux, les effets, se disant qu'on n'oserait pas
réclamer devant les tribunaux. Mais Rostand, révolte de ce qu'il considérai!
comme un acte de mauvaise foi, ne céda pas et donna ordre de faire le procès, dont le Figaro rendit compte. L'action du banquier qui revendiquait comme sien le mobilier de sa maîtresse, fut commentée désagréablement, à l'instigation du créancier déçu. Rostand était chef du portefeuille, et occupait une situation prépondérante dans la maison de banque de son père : l'article lit tapage dans le monde de la Bourse ; l'arrivée de Rostand fut saluée ce jour-là par toutes sortes de plaisanteries. Son père, furieux de tout ce bruit, qui compromettait la raison sociale, ne trouva rien de mieux que de renvoyer faire un voyage en Egypte, où la maison avait des succursales.
Cela arrivait précisément l'avant-veille d'une grande fête annoncée chez Marie. Elle voulait la décommander, d'autant que la plupart des invitations avaient été faites par Rostand, dont elle ne connaissait pas tousles amis. Mais il la supplia de laisser les choses en l'état. Il partait pour donner satisfaction
aux siens ; l'orage apaisé, il serait de retour dans quelques semaines. Il chargeait son ami, Georges Paré, agent de change, d'assister Marie et de faire face aux réclamations.
Rostand était grand joueur, il avait fait de gros bénéfices. Il prétendait que la comédienne lui portait chance, et il l'avait associée à sa veine. Quel ne fut pasl'étoimement des siens, en constatant que loin d'entamer son capital, il l'avait accru !
Au début de leur intimité, Marie avait eu beau lui faire des observations quand il s'était substitué au prête-nom de l'appartement où elle habitait, rue Auber. 11 s'était obstiné, la voulant sans doute sous sa dépendance. Cette liaison, acceptée sans grand enthousiasme par la comédienne, lui causa. par ses conséquences, un véritable chagrin. Elle promit à Rostand qu'elle ferait ce qu'il, lui demandait.
La fête eut lieu, sans trop d'entrain on le conçoit. Le plus pénible pour Marie fut d'y participer comme comédienne. Elle joua avec le futur directeur Porel la scène de Démo-
crite de Regnard et une piécette inédite de Meilhac qui lui en avait donné la primeur. Il i'a reprise depuis en l'élargissant et en la ■développant, et elle a été interprétée par l'adorable comédienne Céline Chaumont.
Enfin la porte se referma sur le dernier des invités, et Marie resta seule, avec ses •deux amies, Jane Essler et Cécile Lemaître, aujourd'hui mariée avec le comte de R... — Cécile était liée avec le baron de Vivier qui a reconnu son enfant. Un jour quelqu'un cherchait à faire douter le baron de sa paternité. Alors, se levant brusquement, il se planta devant le malveillant : « Eh bien, mon cher, dit-il, j'aime mieux faire du bien à l'enfant d'un autre, que de m'exposer à laisser le mien dans la misère. »
Ces deux amies avaient entouré la jeune femme, la réconfortant de leur affection, tâchant de la consoler, lui disant qu'après tout, il n'y avait pas de sa faute. Le lendemain, elle devait jouer avec mademoiselle Valentinc Angelo et son camarade Pore!
<chez M. Germain, le créateur et le directeur
du Crédit Lyonnais, Comme elles sont toutes, de Narey, qui avait été indirectement cause de son départ de l'Odéon. Très lié avec Alexandre Dumas, les mauvaises langues prétendaient qu'il avait collaboré avec son ami pour cette pièce. On donnait pour raison que c'était son unique succès.
Deux académiciens, Legouvé el Camille Doucet, avaicul recommandé Marie à madame Germain, et pour la deuxième fois, elle jouait dans ce salon dont une maîtresse, de maison, aimable et bienveillante pour les artistes, faisait les honneurs. Le programme comprenait les chœurs du Conservatoire el doux grands chanteurs, Faure et madame Carvalho ; la comédie finissait la soirée. Porel jouait à l'< >déon, niais comme la pièce se donnait en dernier lieu, on croyait qu'il aurait le temps d'arriver.
Depuis longtemps, le côncerl était fini. Madame Germain s'impatientait, elle avait du mal à retenir ses invités dans le salon, l'entr'acte se prolongeant indéfiniment. L'élément jeune surtout s'insurgeait : on lui avait promis un bal à la. suite de la représen-
tntion. La maîtresse de maison dit aux artistes de commencer quand même. Porel n'était que de la fin de la pièce, cela lui donnait encore un bon quart d'heure pour arriver. « Mais si le retard se prolonge et s'il manque son entrée ? — Oh ! tant pis, dit madame Germain, si on tarde, tout le monde aura déserté la salle. — Et puis, dit Marie, son rôle est très peu de chose, n'importe qui peul lejouer. » Et avisant M. Joubert, le banquier, elle lui mit la brochure dans les mains :
— Tenez, vous voyez, monsieur, à la fin de la scène, vous entrez, vous butez et vous vous étendez sur le parquet. Nous partons d'un grand éclat de rire, vous cherchez à vous relever d'une façon burlesque, nous éclatons de plus belle devant votre ahurissement. Et ce que vous devez dire, nous nous le partagerons en coupant la scène finale. Mais j'espère bien que la corvée vous sera évitée et que Porel sera arrivé à temps.
Tout à coup, Marie arrêta son boniment, devant la figure affolée du banquier, et pour tout de bon, partit d'un éclat de rire qui trouva écho dans l'assistance. Elle n'avait
pas regardé M. Joubert avant de lui faire une proposition aussi fantaisiste. Il avait une corpulence qui lui eût permis de jouer les financiers même au théâtre.
Voyez-vous sa bedaine s'etï'ondrant sur le parquet ; toute la Banque en aurait bondi.
Au petit bonheur! Les trois coups furent frappés : juste à ce moment arrivait Porel. T'u verglas épouvantable l'avait retardé, sa voiture avançanl de trois tours de roues et reculant de deux.
La pièce, elle, au moins, marcha au gré de tous, et la séance finit par des applaudissements.
La sœur de Marie débuta à l'Opéra comme première danseuse dans un ballet en un acte, réglé exprès pour elle, et afin de donner plus d'éclat à ses débuts, on les fit coïncider avecla rentrée de Faure dans la Favorite. Quelque temps après, elle créa la Ribaude dans Jeanne d'Arc. Après quoi, M. Halanzier fit appeler Marie et lui dit :
— Votre sœur a un engagement de trois ans résiliable après la première année. Je ne le résilie pas. Mais comme elle n'a pas réalisé
mes espérances, je ne puis maintenir la progression d'appointements. Si vous voulez, elle restera aux mômes conditions que la première année; je ne fais pas d'engagement, elle restera tant qu'elle voudra.
Marie rappela au directeur toutes les belles promesses qu'il lui avait faites. Celui-ci, après avoir silencieusement écouté, lui dit :
— Mais tout cela, l'ai-je écrit?
— Ah! monsieur Ilalanzier! il me semblait que votre parole suffisait!
Et cet homme réputé honnête, ce directeur intègre, de répliquer :
— Eh bien, il fallait me le faire écrire! Vous, c'est votre grande préoccupation, vous pouvez vous le rappeler. Mais des que vous êtes sortie de mon cabinet, une autre prend votre place, et ainsi de suite. Comment voulez-vous que je me souvienne? Quand j'ai dit cela, je le pensais. Mes impressions se sont effacées, j'ai oubli»'. Voyez-vous, il y a un vieux proverbe : Les paroles s'envolent, les écrits restent.
Telle est la psychologie des directeurs modernes, peints par eux-mêmes.