‹ Memoires. Pref (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le danger de parler haut en cabinet particulier. — Le théâtre mène à tout. — Un merle qui change de plumage. — Splendeur et misère d'une ex-demoiselle du Louvre. — L'amour est enfant de bohème. — Dèche princière.

Il y a trois moyens de prendre une femme : la persuasion, la ruse et la force. J'ai échoué avec les deux premiers, permettez-moi d'essayer du troisième

— Je vous le permets, répondit Marie au comte de Viel-Castel, qui depuis quelque temps lui faisait une cour assidue. Viel- Castel. filsdu célèbre journaliste, avait trente ans; il était secrétaire aux affaires étrangères. Doué d'esprit et de faconde, mais d'aspect lourd et épais, il amusait, ne séduisait pas. Il

le disait lui-même, la persuasion ne lui avait pas réussi, et pas davantage la ruse, qui consistait à donner quelques louis à une femme de chambre pour trouver la porte close, et verrouillée au dedans. Restait la force. Marie la déclarait inutile. Du moment où l'on sait ce que l'on vous veut, la forteresse est imprenable— par des moyens loyaux, bien entendu.

— Laissez-moi tout de même essayer, et surtout, si je réussis, ne me gardez pas rancune.

Il en fut décidé ainsi. Toute l'après-midi repassa en attaques et en si bonnes défenses, qu'à un moment donné les deux adversaires se trouvaient assis dans le boudoir, face à face, sur le tapis, se regardant comme elrs augures et riant comme des fous, la jeune femme enroulée dans une robe d'intérieur a longue traîne.

Si Marie avait voulu jouer un mauvais tour à l'ennemi, elle n'aurait eu qu'à consentir.

Après trois heures de lutte il devait être désarmé, certainement il n'aurait pu profiter de sa victoire. Le viol moral est possible, mais physiquement vient la lassitude. Il fut

convenu qu'on en resterait là de la démonstration. On demeurerait tous amis comme devant, et pour sceller ce nouveau pacte de camaraderie, Marie consentirait à dîner avec Viel-Castel chez Voisin. Le repas fut très gai, plein de sous-entendus, d'allusions à la scène apéritive. Viel-Castel discutait avec Guy de Turenne la partie de la nuit précédente au petit cercle; elle s'était soldée pour Viel- Castel par un bénéfice de près de quatre-vingt mille francs.

Il fut convenu qu'ils iraient finir la nuit au cercle, où la partie devait reprendre de plus belle.

Dans le cabinet à côté dînait son parrain, un Hollandais, vieux garçon très ricbe, qui l'avait presque adopté. Viel-Castel vivait près de lui dans son hôtel, et devait hériter de son immense fortune. Effrayé de l'entraînement que son filleul montrait pour le jeu, des « culottes » multiples qu'il avait prises, il avait été plusieurs fois obligé de payer la forte somme pour l'empêcher d'être affiché. Seulement il l'avait averti que ce serait la dernière fois, et lui avait fait donner

sa parole de ne plus jouer. Il s'y était fié, cl voici que le hasard lui avait fait entendre toute la conversation sur la fameuse partie. Furieux, mais pas au point de déshériter son tilleul, il le maria de vive force. D'ailleurs. Viel-Castel n'était pas à plaindre, la future comtesse était adorablement jolie.

Par contrat, sou parrain garantit la fortune du jeune ménage contre le caprice de la dame de pique.

Et voilà comme quoi il faut parler bas dans un cabinet particulier.

Marie n'avait pas tout à fait abandonné la Guimont; de temps en temps elle allait chez elle faire provision d'un peu de scepticisme. Un jour elle arriva an moment où une dame sortait, reconduite par Esther. Celle-ci, voyant Marie qui allait sonner, lui dit :

— Ali! vous arrivez bien; je vais vous présenter à la plus grande artiste du siècle : madame Stoltz, princesse de la Paix.

On l'entra dans le salon. La Stoltz lit à Marie des compliments qui lui furent rendus en crescendo. Elle déclarait qu'elle avait plus de soixante ans, et montrait ses dents

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qui eussent fait honneur à la vitrine d'un dentiste.

— Regardez, elles sont toutes à moi, disait-elle en découvrant ses gencives.

Il y a plus de vingt ans de cela, et l'on dit qu'elle court encore le monde, tantôt à Vienne, tantôt à Rome, un peu à Paris. Par quel philtre étrange brave-t-elle la marche du temps ?

Marie s'était réconciliée avec sa meilleure, amie, tout en gardant le vous cérémonieux. Celle-ci lui avait fait demander de jouer Le Passant avec elle au bénéfice de mademoiselle Cécile de Goûrnay, une jeune fille qu'elle protégeait.

« Marie.

» Quand? A quelle heure voulez-vous répéter? Chez vous? Chez moi? Ou dans la salle Dupiez que nous ne connaissons, je crois, ni l'une ni l'autre ! Je vous remercie infiniment ^\i service «pie vous voulez bien rendre à mademoiselle de Gouraay. Elle m'a priée de vous faire accepter ce petit collier; ne lui refusez pas, elle a passé la nuit à vous h- 9

le faire. Combien voulez-vous de places ? Voici bien des questions, mais elles sont utiles. Un mot, je vous prie.

» Mille choses aimables de votre camarade,

» Sarah Bernhardt. »

Plus tard, Marie ayant manifesté le désir d'aller l'applaudir à une première représentation, elle répondit à sa demande par la lettre suivante :

« Je suis désolée sérieusement, ma chère Marie, mais mes deux derniers fauteuils de balcon viennent de partir pour Amédée Rocher. Vous ne sauriez croire à mes regrets r ils sont très sincères, car je sais que malgré nos querelles vous m'avez conservé votre Sympathie d'artiste.

» A vous,

» Sarah. »

Votre sympathie d'artiste ! C'est un sentiment qui survit à la camaraderie et à l'amitié,

dans les natures douées de quelque vie intellectuelle, et capables de comprendre l'espèce de solidarité qui existe entre tous les fervents de l'art. Il était demeuré vivace chez la jeune femme.

Un monsieur à l'accent étranger se présente un jour chez Marie, sous le nom de Napoléon-Bonaparte Wyse ; c'était le frère de madame Rattazzi, que la comédienne n'avait plus rencontré depuis la redoute de Houssaye. Il venait prier Marie de jouer chez sa sœur Le Passant. Elle lui indiqua, pour le rôle de Zarietto, mademoiselle Fassy avec qui elle avait joué la pièce, en remplacement de Sarah à l'Odéon. Les soirées de madame Rattazzi sont restées trop légendaires pour qu'il soil besoin de les décrire. La jeune femme en garda une impression inoubliable, «•elle de sa rencontre avec Delphine Ugalde qui avait déjà quitté le théâtre. Elle était placée à la droite de madame Rattazzi, et Marie a sa gauche pendanl le souper. Sollicitée par tous, la grande artiste voulut bien luire entendre les magniiiq nés accents désormais refusés à l'admiration avide du public.

D'une voix puissante, au timbre merveilleux, elle entonna :

C'est l'Espagne qui nous donne Le bon vin, les belles fleurs.

Puis, sur de nouvelles instances, elle chanta le Brindisi de Galathée) qu'elle avait créée à l' Opéra-Comique, et où elle était demeurée inremplaçable.

Les deux artistes avaient sympathisé tout de suite, et quand elles quittèrent l'hôtel, elle voulut bien que Marie la mît à sa porte.

La jeune femme n'avait ni rôle ni engage-: ment. On lui offrait d'aller en représentation a Bordeaux, où elle devait jouer La Princesse Georges. Régnier la lui lit étudier. Justement il venait d'indiquer le rôle à mademoiselle Tallandièra, qui était une des pâles amoureuses du puissant maître Dumas, et que l'on aurait pu appeler une des Alexandrines. Séduite par cette nature ardente et primesautière, Dumas avait guidé ses études ; il avait fait reprendre La Princesse Georges exprès pour lui servir de débuts. Peu de

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temps après, hélas? elle devait jouer an naturel les Dames aux Camélias.

Comme la blanche pécheresse de Dumas, elle s'en allait de la poitrine. La reprise de la pièce au Gymnase lui avait donné un renouveau d'actualité. C'est pourquoi on proposa à Marie d'aller la jouer en représentation. Elle n'était retenue à Paris ni par le théâtre ni par les convenances de sa vie intime. Rostand s'était laissé influencer par le désir des siens : la séparation était devenue une rupture. L'existence de la comédienne se traînait dans une monotonie pleine de tristesse. Elle accepta donc l'engagement offert, séduite par la perspective des beaux cachets.

Avant le départ de Marie, Houssaye et Saint-Victor lui firent la gracieuseté de l'inviter aux Spartiates. C'était le nom d'un dîner fondé par Sainte-Beuve e1 ses adeptes, où le brouet était remplacé, grâce aux soins de Brébant, par le menu le plus exquis. Les dîneurs étaient ce soir-là le général Turr, Armand Gouzien, le général Schmidt, Boisgobey, Nigra l'ambassadeur d'Italie, Gaston Jollivet, les peintres Henry Dupray et Ziem,

et le prince Galitzine — la Fluxion. Mario demanda à Arsène Houssaye :

— Le titre de ce monsieur grincheux, mal élevé, qui mange à ne pas le regarder, à faire partie d'une réunion de gens d'esprit?

■ — Ma chère, répliqua Saint-Victor, il es1 bon public.

Marie apprit qu'elle était jusqu'alors la seule femme qui eût été admise à ces agapes masculines.

Elle n'était pas très en fonds. On lui indiqua une couturière toute disposée à lui faire crédit, pour ses toilettes de théâtre. On l'appelait Cazin; c'était un nom d'emprunt. Elle était connue aussi sous un autre pseudonyme, Saccachini : ainsi se nommait un Egyptien avec qui elle était au mieux.

L'existence de cette femme était bien la plus fantaisiste qu'il fût possible d'imaginer. Vendeuse au magasin du Louvre, elle se sentit un jour pousser les ailes d'une nymphe de (ythèreet voulut les essayer : elle s'envola ainsi à travers le monde. Mariée et mère de famille, elle abandonna sa nichée, sur laquelle pourtant elle a toujours veiilé de loin. Son

caprice errant la porta un peu partout, en Egypte, en Turquie ; elle en revint avec un amant. La nostalgie du comptoir l'avait reprise, seulement, elle voulait l'aire désormais le commerce pour son compte, commander après avoir obéi, au lieu d'être au service dos autres. Elle fonda une maison de couture, où Ton faisait le plus large crédit, mais avec des prix tels que c'eût été folie de s'y fournir, si l'on n'avait pas eu l'espoir de ne jamais payer. Elle se lassa vite d'habiller les autres. Elle trouvait plus lucratif de se déshabiller.

Cette femme eut le génie de la mise en scène. Pour séduire un seigneur exotique, elle donna un dîner embelli par les plus jolies danseuses de l'Opéra ; tandis qu'on épuisait les voluptés d'un menu savant et d'une cave généreuse, un invisible orchestre, masqué par des plantes, faisait entendre, d'une véranda voisine, des rythmes semblables aux murmures entrecoupés du plaisir qui défaille pour accompagner les poses des ballerines renversées en une attitude de luxure, et lançant vers les convives une pluie de corolles parfumées.

L'invention de cette fête romaine faisait honneur à l'imagination de l' ex-vendeuse du Louvre; placée à la droite du prince, elle souriait de son émerveillement devant ces splendeurs dont elle était l'ordonnatrice et la magicienne. Il n'y a qu'une Parisienne qui sache truquer ainsi le décor de l'amour comme une féerie «lu Châtelet. Pour achever la séduction, on proposa un grand voyage; on devait chercher les sources du Nil, on s'arrêta à Constant inople. Là, le prince déclara à son amie qu'il lui préparait une surprise. « Est-ce qu'il va enfin marcher de la forte somme ? » se demandait l'ancienne demoiselle de magasin. Elle commençait à s'impatienter ; son intendant avait semé les louis tout le long de la route, et elle trouvait que le prince la traitait vraiment trop en femme du monde.

On se disposa au départ. C'était seulement à l'emharquement qu'elle connaîtrait la fameuse surprise. En arrivant sur le port, le prince lui montra un yacht ravissant et lui dit : « Voilà ! J'ai loué ce bateau pour notre voyage et je vous en offre le commandement . »

« Mince de surprise en effet!» pensait la dame. Louer un yacht, lui en offrir le commandement « temporaire ». c'était peu pourreconnaître trois mois d'amabilité ! N'importe, elle lit bon visage et s'embàrqùa gaiement. Quand il lui fut bien prouvé qu'elle avait rencontré plus fin qu'elle, elle s'entendit avec le capitaine, elle qui était commandante. On aborda eii canot dans une île, on descendit pour la visiter et on s'arrangea pour que le Prince se rembarquât le dernier. Quand il voulut monter, paf! un coup d'aviron, la barque était loin ! Le voyageur crut à une des plaisanteries dont la dame était coutumière. Il resta sur le rivage à regarder, à ('coûter le rire blagueur, à appeler! Mais, sous les signes d'adieu, le canot aborda le yacht, le laissant <\;\n* l'île comme Robinson sans Vendredi... Le yacht fila au loin, pareil au vaisseau fantôme.

Pendant deux jours, le solitaire philosopha sur l'inconstance des femmes et les inconvénients du lapin. El quand on sut le bon tour à Paris, on se dit que «l'homme qui rit » n'avait pas dû en rire.

La femme avait repris son nom. Son luxe étonna une ville peu facile à étonner par les fantaisies qu'elle inventait où rééditait. A force de lui jeter de la poudre aux yeux, elle aveugla un financier ; il l'enchaîna à sa fortune, et lui lil gagner des millions sur l'agio des métaux. Alors son cœur s'ouvrit aux ambitions les plus insensées.

Devenir peine, elle ne le pouvait; elle s'en consolaen se faisant épouser par un vice-roi, le marquis d'Ahumada; elle troqua son nom de Marguerite Merle, pour celui de vice-reine des Canaries ; elle changeait de plumage, voilà tout.

Mais comme elle s'en était venue, la fortune s'en alla. Ce fut un effondrement, une débâcle. — Adieu le sceptre, adieu la couronne, adieu cette légère royauté ! On vendit, à Paris, les meubles de l'hôtel. Une dame d'honneur qui en manquait tout à fait, abusant de la confiance royale, s'appropria tout ce qui avait été abrité par sa responsabilité. Tout Paris assista à cette vente, où Durai, duc de Bouillon, achetâtes plus belles aquarelles, et la Bacchante de Carpeaux.

Ainsi finit l'odyssée de la vendeuse du Louvre, aussi fantastique que celle de madame Angol devenue sultane. Le roman aux allures de conte de fées prouve que la malice et le charme endiablé de la Parisienne sont capables de tous les miracles. Pour faire une princesse prenez un trottin, habillez-le d'une toilette chiffonnée par la bonne faiseuse, et lâchez-le à travers le royaume de la fantaisie. Vous le retrouverez au bout d'une semaine sur le trône de Golconde, pas du tout surpris, de s'y voir; seulement alors la fée Rageuse vient tout gâter; l'enchantement cesse, et la reine des Canaries redevient un pauvre petit merle.

Marie jouait donc à Bordeaux avec des toilettes de Cazin, autrement dite Sacchachini ou Merle, en attendant qu'elle fût vice-reine. Marie et ses toilettes eurent beaucoup de succès. Désireuse d'en profiter, elle prit l'entreprise théâtrale à son compte, ce qui lui permit de satisfaire sa fantaisie pour le répertoire de Dumas qui la passionnait : Diane de Lys, le Demi-Monde, le Fils naturel. Elle dut compléter la troupe de comédie, négligée

par un directeur qui ne croyait qu'à l'opérette. Elle y lit entrer une camarade de Conservatoire dont le mari avait pris la direction du Théâtre Louit et n'y avait pas fait de brillantes affaires. Mademoiselle Lamaleray , son ancienne camarade de Bruxelles, qu'elle était destinée à rencontrer dans ses déplacements; puis deux oii trois artistes qu'elle lit venir de Paris. — Elle constitua ainsi un ensemble qui étonna et charma le public bordelais ; elle afferma, le Grand Théâtre municipal pour deux mois de la saison d'été, et revint à Paris afin de foimer sa troupe. Sa résolution était bien prise, elle était décidée à jouer en province les rôles qui lui plaisaient et qu'elle ne pouvait jouer à Paris. Elle s'assura le concours d'une partie de la troupe de l'Odéon, Paul Bondoit en tête, l'admirable metteur en scène.

Désireuse de diminuer ses dépenses, Marie quitta son hôtel de la rue du Rocher dont l'entretien lui coûtait trop cher. Elle le sousloua en meublé, a un étranger et à sa famille, et vint habiter avec les siens boulevard Malesherbes. Elle organisa un diner d'adieu, où

elle pria quelques amis et une camarade, Léonid Leblanc. En allant l'inviter, elle rencontra Emilie Ambre, l'ancienne maîtresse du roi de Hollande. Celle-ci aimait à raconter. Elle raconta donc à Marie qu'elle avait failli devenir reine, mais qu'elle ne regrettait pas la catastrophe qui avait brisé sa royauté, future. Prévenu par des lettres anonymes, le souverain l'avait surprise dans les bras du flagrant délit : impossible de nier !

Elle pouvait donc reprendre le théâtre; elle n'avait qu'une joie : chanter, se faire applaudir.

Vous comprenez bien qu'elle jetait pardessus les moulins la couronne de comtesse d'Amboise, dont le roi l'avait affublée dans la pensée d'en faire une « épouse morganatique. » Elle la femme aux instincts sauvages, l'Algérienne qui se trouvait dépaysée loin de son soleil et de ses déserts de feu, devenir la compagne d'un maniaque jaloux, qui l'aurait tenue enfermée jour et nuit! Car il ne l'épousait que pour cela! Ah! non. Et elle se mit à chanter :

L'amour est enfant de bohème

Et n'a jamais, jamais connu de loi.

En la regardant, Marie cherchait ce qui avait bien pu ensorceler ce roi jusqu'à cette folie du mariage Elle se rappelait le mot d'Aurélien Scholl sur cette femme : c'est le produit d'une chamelle et d'un caïd. Elle voyait une brune à la peau bistrée, à la bouche trop rouge, aux lèvres épaisse, aux dents blanches, en palettes, aux cheveux d'un noir bleu, aux yeux orange, un peu bridés, au nez fort, busqué légèrement. La taille était plate, les hanches trop développées pour le buste, maigre alors. Voilà celle qui avait failli révolutionner la Hollande. Il est vrai que le monarque s'emballait facilement et à fond. Il avait sa légende, et du plus loin on citait des maîtresses qui vivaient du souvenir des largesses royales. Telle madame Remy, à qui il avait laissé vingt-cinq mille livres de rente ; mademoiselle Bérangère et l'illustre madame Musard ; enfin Emilie Ambre. Il était avare comme le dernier des bourgeois pour sa femme, obligée de porter

des années la même robe; pour son fils, le prince d'Orange appelé communément Citron,

forcé d'habiter dans une garçonnière plus que modeste, empruntant à tous les usuriers pour nourrir ses chevaux. Mais cet avare devenait prodigue quand it fallait satisfaire la fantaisie d'une maîtresse.

Trop sûre de son crédit, Emilie Ambre céda au désir bien féminin d'en abuser. De beauté médiocre, bourgeoise d'allures et de goût, elle avait passé souveraine, elle avait dame d'honneur et chambellan : il y avait de quoi la griser. Ne sachant comment tuer les heures à La Haye, elle faisait supprimer les pensions, retirer des charges, s'occupant de tout ce qui ne concernait pas son emploi. Les courtisans sentirent en elle le péril et la menace : ils espionnèrent la favorite, découvrirent les secrets de sa vie privée, en avisèrent le roi.

Justement, M. de Beauplan, le beau Gaston, comme on l'appelait, était devenu amoureux d'elle, parla contagion del'exemple royal. Quand elle se rendait à La Haye, il l'accompagnait jusqu'à la frontière, iU'atten-

daitj pour rentrer avec elle à Paris ou plutôt à Meudon. Là s'abritaient leurs amours, dans cette maison nommée château construite par le propriétaire du café Anglais qui l'a vendue à sou royal client avec le mobilier et la cave. une cave dont se souviennent encore les amis de la cliva.

Le roi avait les clefs de la maison. Instruit des rendez-vous, un jour qu'Emilie retournait en France il partit derrière elle. Après lui avoir dit adieu, à la frontière il la vit, se penchant hors du compartiment, faire signe à un jeune homme qui monta près d'elle et ne la quitta plus. A la gare de Paris, il les vit monter tous deux dans la postière qui devait les conduire à Meudon. Il fît tout cela comme un bon bourgeois en train défiler sa femme. Vous voyez bien que les rois savent user de l'incognito et se disent que la police qu'on fait soi-même est la meilleure.

Ce monarque, qui donnait toujours des cadeaux de rupture si « soignés », n'en laissa aucun à celle que, d'apparence, il avait le plus aimée. La maîtresse infidèle ne reçut plus rien de lui, après les appointements déjà

touchés. Pour avoir « mortifie » sou royal amant, elle perdit sa pension de retraite.

Mario devait retrouver Emilie Ambre eu Amérique, à Chicago et à la Nouvelle-Orléans, où elle alla semer les perles de sa voix.

Léonid Leblanc accepta l'invitation de la jeune femme, le dîner eut lieu dans le nouvel appartement du boulevard Maleslierbes ; les eonvivès étaient Paul de Saint- Victor, Arsène Iloussaye, Bardoux le sénateur, futur ministre, Albéric Second. Emile Blavet .

Arnold Mortier, Auguste Vitu et le prince d'Orange. Dans le courant de la soirée, tous partirent les uns après les autres à l'anglaise. Marie resta avec Léonid el le prince; celle-ci s'attardait par curiosité, s'imaginant que Marie faisait mystère de son intimité avec Citron. Elle voulait voir s'il partirait.

Le prince avait maintenant ce ton bon enfant qui lui gagnait tant d'amis, d'autant que quand il voulait, nul n'était plus grand seigneur. Il racontait que les usuriers étaient intraitables. La graine s'en faisait rare en France; on n'en voyait plus. Il fallait négocier les emprunts avec des Anglais.

Il cherchait cinq cent mille francs et rie trouvait pas le premier billet de mille. Et il riait!... Lui, fils de roi, héritier de la couronne, il n'avait pas de quoi nourrir ses chevaux de courses, il allait être obligé de vendre son écurie. C'était pour Marie un bon camarade ; il avait plaisir à venir quelquefois l'après-midi fumer une cigarette, boire un verre de Porto blanc, son vin favori avec le Château- Yquem, et cela très simplement ; sans nulle intention de galanterie.

Le Prince, quand il était en confiance, avait beaucoup d'esprit, ce qu'on appelle même l'esprit parisien. Il aimait Paris, il ne voyait pas le moment où il serait contraint d'y renoncer.

Cependant, Léonid s'éternisait ; elle prétexta que sa voiture ne venait pas pour le prier de la reconduire.

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