CHAPITRE V
l,es amours d'un tribun. — Le moyen d'avoir son portrait pour la gloire. — A la conquête des grands hommes. — On est si bien en robe de chambre. — Comment on bat monnaie avec le souvenir — Laissons parler la poudre. — La pipe au commissaire.
De temps en temps, venait déjeuner ou dîner chez Marie une femme aux allures de bohémienne, plate, sèche et noire comme une fourmi. Grande et dégingandée, ses vêtements ne tenaient pas au corps ; elle avait l'air viril: en la voyant marcher on doutait de son sexe. Elle avait toutes les audaces sous des apparences modestes. Son visage au teint de pain d'épice, aux yeux glauques, aux paupières lourdes, était désagréable, par un air de mauvaise humeur habituelle, quand elle ne souriait pas pour montrer d'assez
belles dents. On ne trouvait rien de la douceur féminine dans ses longues mains noueuses, aux veines en relief, et ses jointures proéminentes. Sa peau avait l'air d'avoir été passée à l'ocre. Il y avait en elleà défaut de charme, une énigme. C'était une de ces figures en qui l'on devine, malgré un effacement volontaire, des abîmes de dissimulation, des secrets liges tout au fond de l'ame.
Qui était cette femme ? Elle disait être venue de l'île Maurice. Mais à son accent, aux confidences qui lui échappaient quand il lui arrivait par hasard de parler des siens, on la sentait Allemande, de Francfort certainement. Elle prétendait avoir couru le monde avec une troupe de chanteurs dont l'imprésario avait eu les prémices de sa chair, et eette soi-disant musicienne ne s'approchait jamais d'un piano, sa voix se révélait fausse si, par extraordinaire, elle s'oubliait à fredonner la moindre note. Dans un de ses lointains voyages, elle avait, disait-elle, rencontré un lord d'Angleterre qui lui avait constitué six mille livres de rente.
C'était l'indépendance assurée. De bonne heure, elle avait appris à connaître le prix de l'argent, et elle se disait que ce qu'il y avait de mieux, c'était d'être à l'abri des nécessités de la vie. Aussi était-elle ménagère de ses derniers : pour les épargner, rien ne lui coûtait, tout expédient lui était bon.
Ainsi, elle avait eu fantaisie de faire exécuter son portrait par un peintre à la mode. La besogne n'était pas des plus tentantes, mais une femme qui a des rentes ne doute de rien. Elle alla donc trouver Amaury- Duval, et il fut convenu qu'elle poserait dans son atelier. A l'avant-dernière séance, le modèle se trouva mal, il étouffait! La chaleur sans doute! Très embarrassé, le peintre prit de l'eau dans une carafe, et humectant un mouchoir, se mit à tapoter les tempes et le front de son modèle. Mais elle portait les mains à son cou, dans un geste de souffrance, elle cherchait à dégrafe]- son corsage. Le peintre comprit. Il s'empressa de faire sauter les agrafes, mettant à nu la poitrine, la gorge, soutenant le buste qui s'affaissait, vers lui. Comme il se penchait pour l'interroger, il
sentit des bras l'entourer, des lèvres se coller à sa bouche... Huit jours après, il envoyait à la dame le portrait à titre gracieux.
Quoique peu intelligente, cette femme, en jetant les yeux sur la société parisienne, avait aperçu tout d'abord clans sa rouerie quel profit on y peut moissonner sur la vanité dos hommes et des femmes : c'était pour elle un domaine indéfinimenl exploitable. Avec les femmes, elle avait des complaisances de dame de compagnie, les flattant par l'humilité de ses dehors. Toujours prèle à dîner, à courir les fournisseurs, ne demandant jamais rien, mais se trouvant à point nommé pour ramasser les miettes de tous les festins; avec le luxe des autres, (die se faisait du bien-être. Pour les hommes, elle employait une tactique analogue : elle vivait en parasite sur leurnotoriété ou leur gloire. Une célébrité surgissaitelle, vite, elle l'accablait de lettres, à tout hasard; sait-on ce qui peut arriver? Dans le nombre, quelqu'une frapperait juste. Elle s'attachait aux aurores, aux réputations encore indécises, aux orgueils qui ont encore besoin d'être exaltés par l'enthousiasme d'au-
lrui, aux illustrations qui ne sont pas déjà tombées dans le domaine public, et qu'on peut admirer avec cnance d'en obtenir un regard. Munie d'un nom tout neuf à particule, afin de mieux retenir l'attention, elle écrivait à tous les artistes, peintres, poètes, musiciens, comédiens, chanteurs. Ce qu'elle persécuta Mounet-Sully, cela ne se peut dire; elle n'excita pas même sa curiosité, le grand tragédien était blasé sur les aventures épistolaires. Moins gâté par ses correspondantes, Leconte de Lisle, dit-on, lui lit accueil.
A défaut d'intuition psychologique, elle avait un flair de chien de chasse pour découvrir l'homme de demain. Bien avant les félibres elle encensait Mistral : l'auteur de Mireille avait fini par lui adresser, en réponse à ses lettres, des strophes enflammées comme à une muse : de loin il s'imaginait avoir fait une conquête Une correspondance en règle s'organisa entre eux.
Lesgrandshommes, même quand ilsétaient morts, aidaient encore sa fortune. Par système, elle suivait tous les enterrements. C'était un exercice de « footing » salutaire, et
puis on fait souvent d'utiles connaissances derrière un corbillard ; on y entretient aussi ses relations ; cela remplace des visites et épargne des frais de voiture. Aussi la voyaiton toujours comme les requins derrière les cadavres les plus notoires ; elle aurait pu figurer dans le tout-Paris des grandes premières funèbres.
Malheur à celui qui se laissait surprendre par cette accapareuse implacable : elle s'attachait à lui par tous les moyens. Elle l'accablait, elle l'excédait, s'il ne répondait pas à ses lettres. Pendant des heures, elle le guettait à la porte du cercle ou de sa maison, comme le chat la souris, puis surgissant à l'improviste , elle feignait de remercier le hasard de l'heureuse rencontre. Elle demeurait dans la maison d'Anna Deslions, dont le prince. Napoléon avait été épris pendant des années. Subissant malgré lui, bien longtemps après la rupture, l'attrait du souvenir, il s'était laissé entraîner chez la commensale de son ex-amie.
Elle parlait avec orgueil, de ces visites, donnant à entendre qu'elle en était l'unique
but. Peut-être bénéficiait-elle de l'attendrissement voluptueux qu'elle donnait au prince, en lui rappelant son ancienne maîtresse. Enfin, le grand événement de sa vie approchait. Pour surveiller plus à l'aise l'éclosion des nouvelles gloires parlementaires, elle allait fréquemment à la Chambre des députés. L'étonnement enthousiaste qui accueillit les premiers discours de Gambetta lui donna naturellement le désir de le connaître. Elle lui écrivit, ses lettres restèrent sans réponse Elle sollicita un rendez-vous pour demander conseil sur un procès imaginaire : elle l'obtint. Elle avait dès lors cause gagnée. Une fois en face du tribun, elle mit en œuvre tout le grand jeu de ses séductions papelardes. Elle lui prenait les mains, les pressant contre ses lèvres, pour mieux lui dire son admiration ; elle se jetait à ses genoux, elle le serrait dans ses bras comme si elle avait voulu étreindre, sous sa grosse enveloppe, son génie et sa gloire. Moitié ronchonnant, se révoltant contre cette tentative de surprise, le grand homme finit par céder. Il était plus habitué à batailler dans l'hémiti. 11
cycle qu'à repousser l'assaut xdes femmes.
Très peu de jours après, il vint presque s'installer chez la dame, qui avait compris toute l'importance d'une semblable prise de possession sur un homme que les intimités féminines n'avaient pas blasé.
Chez presque tous ceux dont la parole esl assez puissante pour dominer les assemblées, façonner et pétrir à sa guise l'âme inconsciente des foules, exercer, en un mot, sur les auditoires hostiles ou charmés, le despotisme de l'éloquence, l'homme d'amour existe au même degré que le conquérant et le maître des esprits. La plupart des tribuns ou des parlementaires illustres furent de grands amoureux; ainsi, en Angleterre, Walpole, Castlereagh, O'Connèl; Parnell, l'ami de mistres O'Shea, et même le puritain Gladstone ; chez nous, Mirabeau, l'amant de la Cabarrus, et surtout cet admirable Danton, qui pressa dans son étreinte léonine, après les jolies filles des sans-culottes, .les filles exquises de cette aristocratie qu'il avait décapitée. Camille Desmoulins a eu Lucile, Barbaroux, Charlotte Corday; le sourire stoïque
de Manon Roland exalta la jeune Gironde. Est-ce que les femmes cèdent au seul attrait de la gloire? Non, car la gloire couronne aussi des fronts timides de rêveurs et de poète que leur baiser ne fleurit pas. Mais il faut croire plutôt qu'elles subissent, comme la foule, l'autorité du verbe, faite de violence en même temps que de charme, et que le tempérament est le même qui maîtrise les âmes populaires, et s'assujettit victorieusement les douces âmes féminines.
Il n'en fut pas ainsi pour ( Vambetta. Depuis Lamartine, dont le prestige incomparable triompha, en 1848, du lion révolutionnaire charmé et dompté, aucun orateur, plus que ce tribun, n'eut le pouvoir d'attirer à lui l'admiration et l'enthousiasme, d'emporter de vive force toutes les résistances, de donner aux foules le frémissement de l'esclave devant le maître. — Non seulement il était l'idole d'imparti, mais il s'imposait à tous : ses plus irréductibles adversaires subissaient la contagion du fanatisme déchaîné autour de lui. Ils adoraient cette flamme de patriotisme qui échauffait son éloquence, et cette faculté
merveilleuse qu'il avait d'adapter son intelligence à tous les emplois, se transformant à mesure que l'exigeaient les circonstances et selon les progrès de son pouvoir, hier directeur de la défense nationale, aujourd'hui mieux entendu que quiconque aux choses de la finance, demain réorganisateur de l'armée, appelant pour l'aider dans cette tâche des généraux aristocrates comme Mirihel et Galliffet.
Eh bien, cet homme, qui séduisait ou dominait presque tous les hommes, n'exerçait pas la moindre séduction sur le cerveau et la sensibilité des femmes. Toute sa gloire ne parvenait pas à le donjuaniser. La faute en était sans doute à une espèce de vulgarité foncière dont il n'essaya jamais de se débarrasser; car elle faisait un peu partie de sa politique, de sa personne officielle autant que physique. 11 avait fait sa carrière dans le patriotisme de brasserie. Ses façons triviales et tapageuses servirent à son triomphe auprès de ses admirateurs populaires ; mais elles écartèrent les femmes. Que leur importait l'autorité politique de Gambetta, ses facultés d'assimila-
tioii, le choix qu'il savait faire de ses collaborateurs parlementaires? Elles, voyaient un homme épais, soufflant comme nn phoque à chaque pas, toujours suant, fumant ou crachant, et d'une laideur qui n'était ni vicieuse comme celle de Mirabeau, ni puissante comme celle de Danton. Elles ne rêvent pas ainsi ceux qu'il plaît à leur caprice d'élire. Et elles ne commencèrent à s'occuper de lui que vers la fin de sa carrière, alors que sa toutepuissance rayonnait sur ses ridicules.
Sou règne n'était pas encore établi quand il rencontra celle qui avait juré de le séduire; on ne l'avait pas gâté, il se laissa faire. La dame qui, d'ailleurs, ne se souciait pas de rester dans la maison d'Anna Deslions, où logeaient des amies curieuses et gênantes, déménagea, et s'installa de façon à le chambrer plus à l'aise. Cette femme, qui n'avait jamais vécu dans son intérieur, qui prenait ses repas tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, se disant que ce qu'elle ne dépensait pas lui était acquis et faisait masse, organisa sa maison, s'attacha à l'y retenir, lui tît un foyer, elle qui n'eu avait jamais eu pour ëlle-
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même. Elle lui faisait les plats qu'il aimaitr acceptait toutes ses habitudes d'indépendant qui n'avait jamais subi l'intimité d'une femme. Il pouvait fumer sa pipe, cracher dans la cheminée, ou même sur le parquet : elle acceptait tout, supportait tout ; elle avait perdu les susceptibilités de dégoût acquises dans la fréquentation des gens bien tenus.
Gambetta subit peu à peu la suggestion. Il finit par s'habituer à la douceur du nid après tant d'années de brasserie. Cette chaleur du « home » l'enveloppa, le pénétra, l'envahit, endormant son indépendance. Sa compagne, d'ailleurs, n'était pas gênante. II trouvait le lit chaud en rentrant, mais il pouvait s'y endormir tout de suite et y prendre la meilleure place
Ainsi, pendant de longues années, cet homme devenu tout-puissant, illustre, subit la vie en commun avec une femme qui n'avait ni esprit ni jeunesse, et n'avait jamais dû avoir de beauté, mais qui savait le prendre. Elle lui servait le bonheur grossier et sommaire que réclamaient ses appétits de démo-
crate et de méridional, infiniment peu idéaliste en amour.
Cependant sa gloire montait à son apogée. Tous se tournaient vers lui, soumis à sa parole autoritaire. Los femmes commencèrent à désirer sa conquête. Il connut alors le plaisir des flirts avec do belles mondaines aux élégances raffinées, ayant l'attrait du nom, de la situation sociale et de L'intelligence.
Apres avoir coqueté, discouru dans les salons, il rentrait dans son intimité presque inavouable, auprès de la gouvernante et do la servante d'amour. Le changement ne lui déplaisait pas, il se reposait de l'effort fait à ses goûts et à ses habitudes : il se laissait soigner et dorloter avec délices. Après lui avoir lavé les pieds, on lui chaussait ses pantoufles, on lui passait sa pipe et son pot h tabac. Alors, installé dans un grand fauteuil voltaire au coin d'un bon feu, il suivait son rêve qui montait avec la fumée lancée par ses grosses lèvres.
Sa compagne ne Le quittait pas: elle suivit le dictateur à Bordeaux, puis, après la capitu-
latiun à Saint-Sébastien, connue seulement de quelques intimes, qui la reniaient et la traitaient en dame de compagnie, ne comprenant pas la préférence du maître, elle sentit l'hostilité dont elle était l'objet, et voulut s'en délivrer. Elle se croyait indispensable, et ne ménageant rien, elle lâcha la bride au mauvais caractère qu'elle avait contenu jusqu'alors ; elle chercha à éloigner les amis : ils se liguèrent tous contre elle, Pephau en tète. — Le dévouement de celui-ci inspirait toute confiance à Gambetta, il eut gain
de cause.
1 u beau jour elle attendit en vain le tribun, la rupture fut consommée. — Les amis firent cercle autour du maître, et interceptèrent lettres et réclamations. Une parente, la tante Moïna, vint s'installer auprès de son neveu, pour diriger sa maison, avec l'aide du fidèle François devenu le garde du corps de Gambetta. Personne n'eut désormais accès auprès de lui. sans l'agrément de son dévoué gardien.
La dame se désespéra et conta sa peine à tous. Elle exhibait les lettres du tribun où il
l'appelait sa Rereine et signait Ton Lonlon, lettres pleines de naïvetés et d'enfantillages, dont eussent été bien surpris s'ils avaient pu les lire les auditeurs du farouche orateur. Une de ses admiratrices, celle qu'on appelait son Egérie, s'en vint trouver la dame, et lui proposa le rachat des lettres de l'Idole. L'affaire fut négociée et pour quelques billets de mille francs, l'ex-maîtresse se dessaisit de ces reliques. Elle avait, de plus, une superbe photographie de Gambetta : elle portait au bas cette dédicace où le patriotisme du tribun « posait » encore en associant à la France le nom d'une femme qui justement, — ô ironie ! — se trouvait être" allemande :
« A ce que faime le mieux nu monde après ma patrie, à ma femme, madame de... »
Aujourd'hui la dame a toujours le portrait, mais un trou noir fait à l'einporte-pièce marque la place de la dédicace qui avait suivi le chemin des lettres. Un jour elle contait le fait à une amie, disant: «Voilà une liaison qui ne m'a jamais donné que de l'ennui : il est bien temps qu'elle me rapporte
quelque chose. Du reste, vous pensez bien que je n'ai pas livré toutes les lettres : j'ai garde les plus intéressantes. » Et plus cynique, elle ajoutait :
« C'est par amour-propre que je regrette d'avoir été semée; mais ce gros homme, qui tenait tout le lit, me collant dans la ruelle, qui suait et soufflait tout le temps, qu'il fallait laver comme un enfant au berceau, oh ! non, je ne le regrette pas ! »
Un jour, on piquait au jeu des confidences l'amour-propre de la dame, en émettant des doutes sur les intimités dont elle se vantait. Elle s'exclama à propos de ses amies :
— Eh bien, quoi? elles sont jolies, élégantes,bien faites, presque jeunes; elles dépensent cent mille francs par an chez les couturières pour leurs dessus et leurs dessous ; elles ont des intérieurs tendus de belles étoffes, des domestique stylés. Moi, je m'attife comme l'as de pique, avec leurs restes bien souvent ! J'ai du papier sur les murs, une bonne à tout faire. Eh bien, leurs amants me reviennent et quelquefois me restent. Pourquoi? parce qu'ils peuvent se croire aimés pour eux-
mêmes. Je ne demande rien, je ne dépense que ce que j'ai. Le moment vient bien où ils me disent de m'offrir une fantaisie ; cela n'entre pas dans ma dépense qui continue son petit train-train. Parfois, on m'indique la valeur qui va monter ou descendre ; j'ai toujours quelques billets bleus pour en profiter. Je me contente d'un petit bénéfice, et je m'adresse aux agents de change qui sont les amants de mes amies. Me sachant pauvre, ils ne me demandent pas de courtage, et ils ne me laissent pas m'engager dans une mauvaise affaire. Et voilà comment je finirai par être très riche, et elles crèveront de misère et de regrets.
Et elle a eu raison la bonne dame ; elle est devenue très riche, et elle continue à économiser, se privant de tout, même d'une domestique, tant elle a peur qu'on ne la vole. La concierge est sa femme de ménage. Elle tremble toujours qu'on ne surprenne le secret de sa fortune et ne sait à qui se lier. Elle continue cependant à envoyer des lettres, se disant que cela peut encore réussir et la dis traire. Elle ne veut pas voir la marche du
temps qui la parcheminé ; elle s'écrie : — Je suis jeune, et, si j'en veux, j'en aurai, des maris, des amants. Je n'ai que l'embarras du choix.
C'est la manie, l'idée fixe qui l'obsède, cette femme à qui l'amour, ou même la simple sensualité, demeurèrent toujours inconnus. Dans les rues, dans les tramways, tout ce qui l'approche, tout ce qui la regarde, lui suggère le même espoir ridicule et sénile de séduction et de conquête ; elle s'imagine toujours qu'on va la suivre. Et comme on lui disait autrefois qu'elle avait la jambe belle, elle trousse sa robe un peu haut pour la bien montrer.
Elle finira comme la Macette de Régnier. Elle est assidue au confessionnal; elle rehausse de dévotion le prestige caduc de sa renommée galante. Elle espère qu'à force de hanter les prêtres, elle leur dérobera quelque ombre de respectabilité. Ainsi elle les attire, sous prétexte du pieux emploi qu'elle compte faire de ses économies, dont elle fera profiter des œuvres charitables. Elle rêve la considération posthume : elle désire
être enterrée à Maillane; le pays de Mistral et de Mireille ; elle fera à la ville l'abandon d'une partie de sa fortune à condition d'entretenir sa tombe. Que ne peut-elle l'emporter avec elle, cette fortune qui a été le but de vie!
Un jour le bruit se répandit que Gambette était mourant. Tout le monde s'en émut. Ses partisans, ses admirateurs étaient affolés. On se demandait comment cet homme qui, hier encore, se faisait acclamer à la tribune, pouvait être à la mort. Les bruits les plus fantaisistes circulaient. Enfin, l'on apprit qu'il avait été blessé : la balle d'un revolver lui avait perforé les entrailles. Voici le drame intime qui s'était passé, et sur lequel on avait cherché à faire le silence.
Un clou chasse l'autre, dit le proverbe. La dame en question fut remplacée par une brave créature nommée Léonie, en pleine éclosion de beauté, un pur type du Midi ; une payse — presque une parente. — Cette liaison devint régulière quoique moins in-
time que l'autre. Cependant on attribuait à Gambetta trois amoureuses, dont les noms étaient sur toutes les lèvres. Trois femmes du monde, mais d'un monde différent : une patricienne, tenant au noble faubourg et alliée aux plus hauts personnages de l'Etat ; la veuve d'un grancj industriel, et la veuve d'un membre du Parlement. C'était cette dernière qui avait acheté les lettres et la dédicace du portrait.
Léonie, informée par une lettre anonyme des bruits qui circulaient, voulait savoir ce qu'il y avait de vrai. Allait-elle aussi être abandonnée par le tribun ? On annonçait son mariage. Résolue à provoquer une explication, elle s'en fut à Ville-d'Avray. Que se passa-t-il entre l'amant et la maîtresse? On ne peut que le supposer. La jeune femme, dans son désespoir, essaya d'attenter à sa vie. Gambetta, voulant l'en empêcher, lui saisit le poignet pour détourner l'arme et reçut la balle qu'elle se destinait. Léonie ne fut pas inquiétée : ainsi l'ordonna Gambetta. Elle se réfugia à Genève. Pendant bien longtemps on y a vu une jeune femme en
grand deuil, au visage flétri par les larmes et par une vieillesse précoce, se promener en tenant par la main un petit garçon : c'était la pauvre désespérée, l'amie fîdèje en sa douleur à l'amant disparu.
Par contre, une personne qui s'avisa, après la catastrophe, de présenter ses compliments de condoléances à la dame de Francfort, sur la disparition du grand patriote fauché en pleine gloire, en reçut cette réponse :
— Laissez-moi donc ! Il est mort, tant mieux ; puisqu'il n'était plus à moi, je l'aime mieux mort, il n'est plus à personne.
Il restait à la dame une relique de Gambetta : sa pipe qu'il fumait près d'elle, au coin du feu, dans le fauteuil Voltaire. Que croyez-vous qu'elle en ait fait ?
Elle désirait être agréable au commissaire de son quartier, parce qu'on peut avoir besoin d'un commissaire, n'est-ce pas? dans les circonstances de la vie. Elle lui a offert cette pipe culottée par le grand tribun.
Même mort, Gambetta lui a servi.
Elle lui doit la sympathie de son commissaire .