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CHAPITRE VI

Direction éphémère. — Quel voyage, mon Dieu! Quel voyage! — La comédie italienne. — Au pays de Pulcinclla. — Naples s'amuse.

Une révolte venait à l'esprit de Marie, contre les nécessités de la vie qui la dominaient; jusqu'alors, elle avait suivi le courant de la destinée, n'ayant aucune raison pour chercher à l'endiguer. Elle s'était créée elle-même intellectuellement, et ne dépendait que de son bon plaisir. Elle venait de subir l'intimité d'un homme qui avait absorbé sa vie : la joie d'avoir les siens près d'elle, de préparer l'avenir de sa sœur, lui avait fait accepter cette protection autoritaire. Depuis deux ans, elle vivait bourgeoisement en famille, presque en servage, ne

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recevant chez elle — c'est-à-dire chez lui — que les amis approuvés, triés, choisis d'un commun accord. Elle avait fait à cette liaison le sacrifice de ses ambitions artistiques, en quittant un théâtre auquel son talent et ses goûts la rattachaient naturellement. Et après ces deux années de ménage, l'homme qui avait volontairement, et en connaissance de cause, assumé la responsabilité de sa vie, déclarait que c'était fini ! Ce logement même, qu'il avait voulu prendre à son nom, et qui appartenait à Marie, il s'en désintéressait. C'était à elle de se débrouiller ; tant pis!

Pour la première fois, Marie se demanda ce qu'elle allait faire. Jusqu'alors elle avait accepté le compagnon qui lui plaisait, s'il était pauvre, elle faisait des dettes, vendait les objets de prix, engageait les bijoux; s'il était riche, tant mieux : il lui apportait une protection plus efficace, et elle pouvait se débarrasser de ses créanciers. Sa situation en vedette lui permettait cette demi-liberté.

Aujourd'hui, pour la première fois, elle était obligée de réfléchi]- à ce qu'elle allait faire : il lui fallait un amant riche.

Alors son sourire, son amabilité, sa politesse, seraient une provocation, une invite à la succession ouverte ? Sa chair et son orgueil se révoltaient. Elle fît le rêve ambitieux, elle aussi, de vivre de son art, de devenir indépendante et de se suffire à ellemême. N'ayant pas d'engagement à Parisr elle irait jouer en province ; le produit de la location de son hôtel en meublé serait pour ses créanciers. Sa sœur, engagée à l'Opéra, avait des appointements qui lui donnaient le nécessaire pour elle et sa mère ; elle ajouterait ce qu'elle pourrait en superflu, mais la vie leur était assurée. De ce côté elle était tranquille.

Elle partit donc en représentations, à Marseille d'abord. Halanzier y avait été directeur et y avait laissé un souvenir ineffaçable, car il était peut-être le seul qui eût réussi à y gagner de l'argent, en produisant de vrais artistes, de vrais décors et de vrais costumes. Halanzier directeur à Paris, c'était un peu de la Canebière au boulevard des Capucines. Aussi les lettres de recommandation qu'il lui donna firent-elles mer-

veille; elle fut accueillie d'enthousiasme.

Parmi les habitués des avant-scènes, il y avait M. Arnavon. et sa femme, charmante de jeunesse, d'élégance, de beauté; l'on admirait ce ménage si bien assorti. Dans l'année, cette jeune femme, à qui la vie offrait toutes ses promesses de bonheur, se tua en se jetant par une des fenêtres de son hôtel. Tousse demandaient ce qui avait pu la pousser à cet acte de désespoir.

On voyait aussi le banquier Ernest HessT beau-frère de Dalloz,du Moniteur universel; les grands industriels Noilly-Prat, dont l'un a une écurie de courses bien connue des Parisiens, pour qui ses couleurs sont synonyme de confiance, et l'autre passe le temps qu'il ne donne pas à l'industrie à faire les honneurs de ses superbes chasses à des invités aristocratiques parmi lesquels se trouve souvent le duc de Chartres. Les Noilly-Prat mettent en pratique la devise des grands riches de l'Amérique: faire noblement figure avec l'argent gagne

Marie passa là un mois d'enchantement.

Après les répétitions, elle allait se promener

au Prado, et suivait l'admirable route de la Corniche. Au théâtre, le public marseillais, très exubérant, lui faisait fête, lui jetant des fleurs, l'acclamant.

Elle jouait avec les acteurs du théâtre, renforcés de quelques artistes qu'elle avait fait venir pour compléter l'ensemble.

De Marseille, elle se rendit à Bordeaux, rejointe par une partie de la troupe de l'Odéon, qu'elle avait engagée pour le temps des vacances. Eprise de son art, ayant le grand désespoir de ne pouvoir jouer à Paris les rôles qui l'enthousiasmaient, elle voulut profiter de ce qu'elle était temporairement directrice pour monter les pièces qu'elle avait envie de jouer. La salle du théâtre municipal de Bordeaux est superbe ; les décors, les costumes, et la figuration prise parmi les soldats de la ville, étaient à la disposition de l'artiste.

Elle commença ses représentations par la Fille de Roland; puis vinrent le Demi- Monde, Diane de Lys, la Maîtresse légitime. Elle se donna la joie de jouer le beau rôle de la duchesse d'Alcala dans Un Drame

sous Philippe II; l'admirable pièce qui venait de révéler Porto-Riche. Les vers colorés et puissants du poète l'avaient séduite. Aujourd'hui encore, elle se demande pourquoi ce drame, si pathétique, d'un intérêt si littéraire, n'a jamais été repris. Le rôle de la duchesse, si merveilleusement interprété par Rousseil à l'Odéon, a de quoi tenter sa meilleure amie.

La série des représentations continua, malgré l'inondation qui de Toulouse, où elle avait submergé tout un quartier, se répandait sur Bordeaux. Tout le bas de la ville était envahi par la Gironde. Marie joua, au bénéfice des inondés de Toulouse, la Jeanne dArc de Gounod et de Barbier : quatre mille francs furent remis à M. Duval, préfet de Bordeaux, pour les sinistrés. Ce fut avec cette pièce qu'elle clôtura ses représentations, et les musiciens de l'orchestre, les chœurs, les petits emplois, firent L'abandon d'une journée de leurs appointements pour lui offrir une superbe couronne de lauriers.

Elle revint à Paris, où l'agence Marnet lui offrait, au nom de Maurice Grau, un superbe

engagement pour l'Amérique. Elle n'était pas encore mûre pour les grands voyages *r l'esprit d'aventure ne lui avait pas encore soufflé sa fantaisie. Elle se contenta d'accepter l'engagement que lui offrait, pour l'Italie, le compositeur Louis Varney, alors imprésario. Elle mit ses amis en campagne pour lui avoir des lettres de recommandation, d'abord pour Naples, on l'on devait jouer deux mois, à Sannazaro.

Oh! ce voyage!... L'imprésario n'a qu'un désir : transporter sa troupe avec le moins de frais possible.

Embarqués à Marseille sur un voilier qui ne tenait pas la mer, les artistes montraient cette insouciance des émigrants qui s'expatrient , clans les conditions qui offrent le moins de sécurité sur des bateaux désignés souvent pour aller au chantier. L'aimable et spirituel imprésario-compositeur s'était bien gardé d'aceompagner ses artistes : il s'était déchargé de ce soin sur son régisseur.

Bien lui en prit de voyager par terre, car la troupe essuya la plus affreuse tempête qui se puisse imaginer, perdue dans le brouillard ,

craignant les bancs de sable qui rendent ce passage si difficile, n'entendant que la sirène dont les cris stridents et lamentables se mêlaient au tonnerre, au vent, aux bourrasques de pluie, en un charivari effroyable. A chaque instant, il semblait que le navire allait couler. L'eau envahissait les couloirs ; la batterie de cuisine, les assiettes, les meubles, suivaient le mouvement du bateau, courant les uns après les autres, tout le long du corridor, avec un bruit de vaisselle brisée et de vieille ferraille; on entendait les clameurs des passagers, les uns malades, tombés des couchettes et ne pouvant se relever, pris par les crampes atroces du mal de mer, indifférents à tout, sauf à la souffrance qui les torturait; les autres se lamentant dans la nuit sombre. toutes lumières éteintes, s'appelant, criant. hurlant, se répandant en invectives contre tous, surtout contre le directeur qui les avait embarqués sur ce sabot !

Enfin, on ne sait comment, toutes ces angoisses se calmèrent; le tonnerre s eloignn. les lueurs des éclairs se firent moins aveuglantes; on l'ut étonné de se retrouver sur le

pont, ayant dormi, sans s'en douter, un temps indéterminé. Les gens du bateau, matelots, mitrons, valets de chambre, avaient réparé le dommage, épongé l'eau des couloirs, réintégré la batterie de cuisine à son poste, déployé les tentes sur le pont, où de petites tables étaient installées. Chacun, oubliant les transes passées, s'épanouissait aux rayons du soleil, sur une mer d'huile, dans une bonne humeur communicativé. — Celui-ci réclamait une verte, cet autre un vermouth, toutes les variétés d'apéritifs. Il était trois heures. « Dans une heure, nous serons à Naples. » dit le capitaine, un vrai type de gabier.

On se prépara : les daines se firent coquettes; la pondre de riz et la pommade au raisin pour les lèvres marquaient leurs intentions conquérantes.

Par un soleil radieux comme une bienvenue, on entra dans la baie de Naples. On dit que la baie de Rio-de-Janeiro est plus superbe encore ; Marie, qui n'était pas allée au Brésil, était en extase, joignant les mains et se disant: «Certes, il y a un Dieu! Comment appeler le créateur de semblables merveilles? »

Il lui vint le désir inconscient de s'agenouiller. Le rivage tournait en ellipse indéfiniment, comme un cirque immense; les jardins s'étageaient sur les hauteurs de la rive, à l'imitation des jardins aériens de Babylone suspendus entre le ciel et la terre ; l'île merveilleuse de Capri évoquait tontes les voluptés séculaires qu'elle abrita, comme une autre Cythère, et le panache du Vésuve, audessus de cette scène d'une douceur magnifique et puissante, blanchissait le ciel de turquoise.

On avait recommandé à Marie Vittôria- Hôtel, surlaChiaia. Après le débarquement sur un port tout grouillant de monde, ce qui l'étonna et la charma, ce fut la gaieté universelle, toutes les figures épanouies, le rire aux lèvres. Elle monta avec sa femme de chambre dans une voiture découverte, et prenant avec elle les sacs et la malle de cabine, elle laissa au régisseur le soin de faire porter les bagages. On suivit le port qui aboutissait à la Chiaia, la promenade à la mode. Marie n'était pas très ferrée sur le calendrier; elle se crut en carnaval et pensa qu'elle était tombée en ii. 13

pleine folie : les chevaux avaient des grelots; le cocher était dressé sur son siège, le fouet enrubanné, s' agitant, interpellant ses camarades au passage, riant avec une exubérance de gaieté extraordinaire , qui avait fini par gagner la jeune femme. Elle augurait bien d'un pays où le peuple avait l'air si heureux de vivre.

Elle arriva à l'hôtel et fit choix d'un appartement au rez-de-chaussée : pour elle, deux grandes pièces très hautes de plafond, et une troisième pour sa femme de chambre et ses malles. A Naples, l'étage chic est le dernier, le cinquième, à cause des moustiques, qui sont en abondance. Mais vers la fin de novembre, époque tempérée, le rez-de-chaussée retrouve tousses avantages.

Marie n'était pas fatiguée. Après avoir pris un tub et fait servir à dîner, elle chercha les lettres de recommandation que lui avaient données des amis et amies. Comme elle ne savait pas parler italien, elle se trouva assez embarrassée pour faire parvenir ces lettres qui ne portaient que des noms sans adresses. Mais l'ami qui avait retenu pour elle son ap-

parternent à Vittoria-Hôtel, où il avait séjourné lui-même, lui avait vanté la complaisance du propriétaire de l'établissement. Elle le fit prier de venir la trouver, et lui demanda le moyen de faire tenir ces lettres à leurs destinataires. Elles étaient de provenances différentes; plusieurs pourtant lui avaient été données par M. de Blowitz, qu'elle avait rencontré chez sa meilleure amie; Blowitz, quoique attaché à un journal anglais, est Italien et a fait la plus grande partie de ses études en Italie. Le comte K..., premier secrétaire de l'ambassade russe, avait écrit pour recommander Marie au consul de Russie, le comte Nazimoiï, aujourd'hui consul à Alger.

Le propriétaire de l'hôtel était absolument intelligent, presque homme du monde, et connaissait son Naples sur le bout du doigt. 11 avait l'esprit et la faconde méridionale. Il décrivit à Marie les grands seigneurs napolitains, qui sont pour la plupart blonds et flegmatiques. Ils détestent leur pays que la coin éi lien ne trouvait si beau, et portent sur leur lare le stismate de l'ennui. Tout les

accable, les excède, et ils n'ont qu'un désir : s'évader de cette ville qu'ils n'habitent que par économie. Paris les attire, et cependant ils exècrent la France et les Français, ne faisant d'exception qu'en faveur de la Parisienne.

Marie s'étonnait de ce portrait qui contrastait si fort avec la belle joie insouciante et expansive du populaire dont elle avait été charmée.

Le propriétaire de l'hôtel lui conseilla d'envoyer le lendemain au cercle des Bons Vivants (Buontemponi) les lettres de recommandation qui lui avaient été données pour les personnages les plus considérables. Elle se conforma à cet avis. Dans la soirée du lendemain, ce fut chez elle un défilé de ce qu'on pouvait appeler le Tout-Naples. Chacun voulait connaître la diva. La ville offrait si peu de distractions ! Le San-Carlo était fermé depuis la chute de la royauté ; il n'y avait que des directions intermittentes. Privée de la subvention royale, l'entreprise ne pouvait vivre : l'élément étranger, surtout russe, qui dominait, n'était pas assez nombreux pour l'alimenter, et les Napolitains étaient presque

tous à la côte, ne pouvant, malgré leur vanité Lien connue, s'offrir le luxe d'un abonnement . Quant auxcafés-concerts, ils n'étaient fréquentés que par les gens inférieurs ; les autres ne s'y montraient pas, car le montmartrisme n'était pas encore de mode.

L'ouverture du Théâtre-Français, l'arrivée de la troupe annoncée à grand renfort de réclame, excitaient la curiosité. Chacun de ceux qui avaient reçu des lettres pour recommander Marie pensait arriver bon premier, et faire son effet au cercle, en racontant qu'il connaissait « la Colombier », dont le nom et la réputation étaient familiers à tous. Le duc de San-Cesario montra à la jeune femme une sympathie toute particulière, parmi les divers seigneurs qui, instantanément, lui formèrent une petite cour.

Le duc avait vécu plusieurs années à Paris, ayant quitté Naples lors de la révolution. Il avait été présenté à Marie dans un souper, par le duc de Fernan-Nunez, dont il était l'ami. Il portait beau, avait l'air grand seigneur, la barbe châtaine; il avait épousé une princesse Doria réputée pour sa beauté.

Le duc se fit annoncer à Marie par l'envoi de bouquets et d'un panier de fleurs et de fruits, à l'italienne. Il l'accueillit avec une grâce toute chevaleresque, et l'invita au souper d'inauguration du cercle des Buontemponi, ou des Bons Vivants:

On appelait ainsi une Société que le duc de San-Cesario venait de fonder. Rendez-vous fut pris pour minuit au café de l'Europe, sur la place San-Ferdinando.

La vie de Naples se passait presque toute entière sur cette place : au café de l'Europe et au Grand-Café. Jeunes et vieux, usuriers et procureurs de femmes, ceux qui s'amusent r ceux qui flânent et ceux qui trafiquent, y grouillaient pêle-mêle.. Très sobres d'ailleurs, tous ces habitués faisaient peu de frais : ils ne buvaient que de l'eau, avec de$gela,ti.

Le souper était disposé à l'entresol. Le duc de San-Cesario avait, fait envoyer une voiture à Marie, pour la prendre à l'hôtel. Elle se rendit au café. La fête était préparée dans quatre petits salons en enfilade, et l'assistance se trouvait au grand complet. Il ne manquait que San-Cesario.

Marie avait pour voisin le prince Melissano. La nature l'avait peu avantagé physiquement : il était d'aspect malingre, gibbeuxctlaid; mais quel esprit ! C'était le vrai Pulcinella napolitain ; il avait tout du polichinelle populaire : la verve gavroche el le dos enéminence. Vif, gai3 alerte, amusant, il trouvait moyen de plaire à beaucoup de femmes. Très drôlement, il til à Marie le portrait nature des personnages les plus marquants delà société.

— Vous voici parmi nous toute nouvelle, lui dit-il; Naples vous est inconnu, et vous vous trouvez sur un terrain mouvant. Il faut que je vous présente votre public, vos admirateurs de demain.

Celui-là. c'esl le duc de Merigliano, le plus grand coureur de la ville ; il est toujours accompagné par un avocat , Luigi Rossi, el par un docteur. C'est sa manie démarcher dans la vie entre Çujas et Hippocrate. Chemin faisant, s'il voit une femme qui lui plaise, contessina ou contadina, vite, il lui dépêche un de ses acolytes pour arranger un rendez-vous.

Avec cela, c'est un mari jaloux, niais

jaloux ! Sa femme, une princesse Doria, belle-sœur de San-Cesario, ne sort jamais seule ; il lui permet tout juste de se promener dans une voiture fermée, dont le plancher est même a claire-voie, afin qu'elle n'ait aucun prétexte pour descendre : la portière reste fermée à clef !

Voyez-vous ce beau colonel ? C'est le prince Tiraboschi, frère du duc de San-Lorenzo. Il a épousé une veuve sicilienne qui le mène parle bout du nez. Il a trois enfants, aucun n'est de lui. Le dernier est le fils du beaufils de la princesse ! Voilà qui embrouillera les généalogistes de l'avenir. Ce beau-fils, devenu l'amant de sa belle-mère, s'appelle le duc Cici, et sa fille a épousé un fils de la Tiraboschi. Quelle famille !

La princesse a trois amants. D'abord ce grand maigre, un Cubain, qui est poitrinaire. Puis, dans le salon voisin, ce beau garçon, le prince René de Pescara. Il y a quinze jours, comme il se trouvait dans sa villa de Sorrente avec sa maîtresse, il lui présenta un vase intime qui était en argent. Quand elle s'en fut servie, elle déclara que personne

désormais ne devait s'y épancher. « Prenezle », dit le prince. — Mais quel ne fut pas son étonnement, lorsque, dînant chez elle, il retrouva son vase devenu soupière !

Quant au troisième amant de la dame.

c'est son coiffeur.

En face de nous, cette figure de faune, c'est le prince Casareale. Il mange sa fortune avec toutes les actrices de Naples. Mais sa femme ne manque pas de compensations.

Elle fait comme les autres : toutes ici sont en puissance d'amant.

Ce grand blond, c'est Charles Balzaroni, l'amant d'Amalia Gioia, pour qui, en cinq ou six mois, il a dépense un million et demi. Ce petit rabougri est le prince Maffeo Orsatti, qui est ne onze mois après la mort de son père. Il est du dernier bien avec une beauté russe, dont un célèbre peintre vient de faire un portrait que le prince lui a payé cinquante mille francs. Le mari, ne voulant pas que le portrait de sa femme se trouvât chez un garçon, a exigé qu'il fût envoyé dans son hôtel de Paris: mais ses scrupules n'ont pas tenu devant l'offre d'un autre jeune homme.

un Russe, qui le lui achetait cent mille francs.

Ce gros, c'est le duc de San-Donato, plusieurs fois syndic de Naples. Ce maigre, c'est le duc de San-Martino, beau-fils de San-Cesario. Ne vous étonnez pas de la rencontre. Ici c'est clans les mœurs : on s'amuse en famille.

Ainsi Melissano égrenait le chapelet des scandales, riant lui-même de tous ces racontars. Il continua :

— Vous voyez ces deux gamins de vingt ans; ce sont deux princes : Castracane et Fusella. Castracane a pour maîtresse une danseuse, Fiammetta ; Fusella, une autre danseuse, la Ferrera. Entre ces deux idiots, c'est un duel de générosités ridicules envers leurs amies. Les friponnes se disent brouillées à mort, mais c'est du chiqué. Elles s'entendent comme larronnesses en foire. Chacune prévient l'autre des petits cadeaux qu'elle reçoit, afin de stimuler le zèle de leurs entreteneurs respectifs. Et en avant les folies !

Ainsi quand la Fiammetta a reçu une voiture, la Ferrera est prise à point nommé d'une attaque de nerfs et s'arrache les cheveux.

Vite, on la console avec un cadeau encore plus brillant. L'autre jour, Castracane avait payé à son amie Fiammetta deux perles de cinquante mille francs ; Fusella ne voulut pas rester en arrière, d'autant plus vaniteux qu'il est bâtard et fils d'une actrice française. Il acheta a la Ferrera un collier de trois cent mille francs, engageant l'héritage de sou oncle, le prince Fusella-Vigliano.

Par bonheur, un jour que Fusella attendait la Ferrera, une femme apporta une lettre pour elle. Très jaloux, il l'ouvrit. C'était un poulet de son amie :

« Ma chatte chérie .

» L'idiot vient de me donner des émèraudes ; ton Nicknemon (le surnom de Fusella), que va-t-il te donner?

» Que je m'embête d'être avec Castracane! Il exige de moi... ch'io mi desnudi, que je mette des gants noirs jusqu'aux aisselles et que

» Ma petite chatte chérie ! et toi, viens, laisse ton Fusella ; arrangeons nous pour passer une soirée ensemble.

» Je vais dire que ma mère est malade, et toi trouve une autre excuse. Allons passer une nuit à Capri ou à Sorrente. »

Fusella, furieux, rompit avec la Ferrera, et Castracane imita son exemple. Ils se conseil vnt de leur commune déception d'amour dans une mutuelle amitié, et passent leurs journées à jouer ensemble au bézigue.

Ce vieux, là-bas, c'est le duc d'Asciutto, auteur dramatique, plein d'esprit ; il est affligé de goûts étranges. Quand on lui demande quel plaisir il y trouve : « Un plaisir douloureux », répond -il.

Cet homme apoplectique s'appelle le comte Henri Statella, mais nous le surnommons le Bœuf-à-la-Mode. Voici le très correct chevalier Mario de Belgiojoso, dit le chevalier Beau- Visage, et à cette table, les trois anabaptistes, trois gentilshommes milanais, élégants et blonds. Voici Fontana, blond également et dont la moustache rivalise avec celle du duc de Massa, et Calandrino, ce brun à la figure désagréable. Il a eu autrefois, à Turin, une fâcheuse histoire de cercle ; mais à

Naples nous sommes indulgents. Ce qu'il y en a de ces brillants seigneurs qui font la vie, sans aucune fortune, les poches toujours pleines! Bah! les dames sont si charitables !

Voici deux barbes, l'une grise et l'autre brune. La barbe brune, c'est le duc Cività- ( irande, dont la femme vit à Paris et possède l'amitié du prince de Galles. On dit qu'elle en a même un souvenir vivant, une fille. On sert au mari une rente de dix mille francs, et il se tient content. La barbe grise appartient au prince de Cavaradosso. Voici le duc de Capri, qui a pour maîtresse Angiolina la Fioraia, cette jolie fille que vous voyez làbas; il souffre qu'elle vende des fleurs dans la rue pour vivre.

Ce visage sympathique est celui du marquis Casafuerte, secrétaire d'ambassade espagnol. 11 est marié à la plus jolie femme de Naples, charmante, pleine d'esprit, intelligente, instruite, des allures de reine, née princesse Doria, — et il la délaisse. Et cet autre-là, en face de vous, le duc de Perdifumo, qui n'a qu'un désir: habiter Paris. ii. u

Et maintenant que je vous ai dit le nom de tous ces fantoccini de la grande comédie napolitaine, qui s'agitent ici entre le ciel et la mer bleue, que je vous ai montré les fils du caprice et de l'intrigue qui les font mouvoir, vous attendez sans doute, madame, que je vous apprenne aussi qui je suis. Si les pupazzi vous ont intéressée, vous voudriez connaître aussi celui qui vous les fît voir. Oh! mon Dieu, mon histoire est très simple, madame. Je suis bâtard. (Ceci fut dit avec une souveraine désinvolture qui en palliait Le cynisme.) Quand j'ai su qui était mon père, je l'ai forcé à me reconnaître; c'est pourquoi je suis le prince Melissano, un prince bien ennuyé, je vous le jure. Naples m'assomme; c'esl Paris qu'il faut à mes appétits intellectuels, et sans doute vous m'y verrez quelque jour.

Et elle l'y vit en effet. C'est même lui qu'elle a pris plus tard comme modèle pour le principal personnage de Courte et Bonne. Il s'est brûlé la cervelle au cercle de l'Épatant où il avait pris logement.

Il était quatre heures du matin. Un do-

mestique du cercle entra suivi d'un cocher de fiacre et s'avança brusquement.

Il dit quelques mots à Melissano.

— Ce n'est pas possible, s'exclama le prince.

— Mais si. Excellence. Le monsieur que vous avez laissé à Piedigrotfa s'est tué, après avoir marché longtemps dans la campagne.

Le bruit courut de table en table. Encore une farce de San-Cesario ! On prit des fiacres et l'on partit en file indienne. Le cocher avait dit vrai. San-Cesario s'étail tue. Il avait fait de fausses signatures pour avoir de quoi donner des fêtes à la F Harmonica.

Le cercle des Buontem/poni (était mort-né.

Le temps a passé sur tout cela; quelquesuns des acteurs de la comédie napolitaine sont morts, d'autres sont bien changés. Le prince Castracanc est venu à Paris, il a épouse uneVega; Fusella ruine, portant des bottes trouées et des plastrons de chemise... sans chemise, s'est refait par son mariage avec une tille de madame Hepworth, et non de M. Hepworth. Mais le maladroit s'est brouillé avec sa nouvelle famille : M. Hepworth lui fait une petite rente, à condition de ne ja-

mais se montrer à Paris ni en Angleterre. Et voilà un prince, un Fusella, qui, pour des appointements de maître-d'hôtel, renonce même à voir ses enfants ! Un jour, nous le verrons sénateur d'Italie.

Les deux filles du prince Merigliano ont épousé l'une Giovannini Valiente, qui ressemble à Alfonso de Aldama; et l'autre, le prince de (Vlcngia. Les deux mariages ont mal tourné. Marigliano vit encore : Il est très vieux; hébété, la langue pendante, il se pro- . mène toujours avec le docteur, mais celui-ci ne fait plus de commissions galantes. Et les deux fantoches, vieillis, errent mélancoliquement au soleil de Naples, acteurs falots qui, la farce finie, rodent encore comme des âmes en peine, autour du thâtre. On dirait la décrépitude de la comédie italienne.

Après la conversation avec Melissano, Marie connaissait son public aussi bien que si elle avait habité Naples depuis longtemps.

Après avoir discuté le choix de la pièce qui servirait de début pour les représentations, on s'arrêta au grand succès de l'Odéon, les

Daiticheff. Marie devait jouer le rôle de La princesse Lydia, créé de façon si charmante par Automne, à Paris. La pièce était nouvelle à Naples. elle donnai! satisfaction àla colonie russe : c'était parfait. Mais on avait compté sans l'empressement du public: tous les Russes donnèrent au bureau de location comme an seul homme, renforcés encore parles officiers de l'escadre qui avaient fait escale dans la baie de Naples avec le vaisseau-amiral du grand-duc Alexis, etle soir, toutes les bonnes places avaient été retenues. Ceux qui n'avaient pris que l'abonnement habituel, c'est-à-dire <}<<> entrées, ne purent trouver à se caser. De là, grande animosité contre Marie, que l'on rendait responsable du mécompte : «Elle joui; une pièce russe! Il lui faut un public russe! Que n'est-elle allée en Russie, alors!» Ce fut bien pis, quand, dans le courant de la soirée, à un entï'acte, des Napolitains, étant venus la complimenter dans sa loge, trouvèrent porte close. Nazimoff était venu avec le grand-duc Alexis, à qui il avait présenté la comédienne.

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