‹ Memoires. Pref (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le vaisseau du grand-duc. — Déception d'une étoile fdante. — Une fête chez l'ambassadeur de France à Berlin. Amours et intrigues diplomatiques.

La guerre était déclarée entre la Russie et l'Egypte. Le grand-duc Alexis, avec son escadre, attendait dans la baie de Naples le moment d'y prendre part.

Adorant Paris et le théâtre français, il passait la plus grande partie de ses soirées dans la salle et les entr' actes dans la loge de Marie ; il s'amusait à détailler les toilettes de la comédienne. « Celles-ci sont de telle maison, celles-là de telle antre. » Il en donnait la signature comme pour les tableaux de maître, critiquait, admiraitavec une sûreté de goût digne d'un grand peintre ou d'une grande coquette.

Bien souvent, après la répétition, Marie

rentrait à l'hôtel : de ses croisées elle apercevait le grand-duc se promenant sur le quai qui mène à la Chiaia, avec son chien. Les chiens du grand-duc ont toujours été célèbres : celui de cette époque était un superbe bullterrier. Le prince aimait à bavarder avec la jeune femme; il s'appuyait sur la balustrade de la croisée ; souvent il entrait, acceptait une tasse de thé. On causait de Paris, des artistes, des pièces nouvelles. Un jour, la conversation tomba sur Léonid Leblanc, et, dans l'entraînement des racontars, Mario se laissa aller à dire: «On prétend qu'elle a eu une maladie h... — Dites malheureuse, » interrompit le grand-duc. Délicate atténuation qui prouvait toute l'humanité de ce fils d'empereur, frère d'empereur, et qui devait le devenir luimême, à défaut de postérité impériale directe.

Marie avait le très grand désir de visiter le vaisseau-amiral. 11 parait que les dames n'ont pas facilement accès sur les navires de guerre; mais cette mesure ne pouvait gêner le grand-duc et, pour satisfaire le caprice de la comédienne, une partie fut organisée.

Une barque conduite par douze rameurs

vint prendre au port les invités. Les douze avirons frappèrent l'eau en cadence, la rive s'éloigna; deux autres barques suivaient: rime portait un orchestre qui fit entendre la Viepourle TsardeGlinka. La musique triste et farouche était rythmée par les coups de rame. La mer, le ciel, les montagnes bleuissaient uniformément sous la caresse dorée du soleil.

On aiierrut la frégate russe ; un cri rauque d'appel en arriva, auquel répondit le patron du canot. On accosta : après avoir gravi l'échelle, Marie apparut la première à la coupée ; l'officier de quart s'avança, très droit, la tète nue ; le maître de quart donna un longcoup de sifflet, le signal des honneurs. Les matelots se tenaient respectueusement à distance, presque tous blonds, moustaches fines, barbes en éventail. Plusieurs portaient des lunettes, ce qui, avec leur air un peu gauche, a cause des étrangers qui les intimidaient, leur donnait comme un faux aspect de professeurs allemands. D'autres étaient forts, larges d'épaules, comme il sied aux descendants d'une race héroïque.

Quelques amis de la colonie russe, admirateurs de Marie et désireux de fêter le succès de l'interprète des Danicheff, avaient été aussi invités.

Un lunch fut servi : tout en prenant activement part aux conversations engagées parmi les convives, Marie regardait le grand-duc. Il était superbement beau. C'était une sorte d'hercule du Nord, avec sa taille haute et puissante ; mais toute la finesse de sa race impériale se voyait dans ses mains élégantes, dans la soyeuse douceur de sa barbe et de ses cheveux fauves.

Une rare intelligence se lisait sur ce front vaste comme celui des dieux de Phidias, où la pensée toujours en travail s'attestait par de vigoureux renflements.

Il avait la peau très claire, d'un blanc délicat, légèrement veinée de bleu. C'était bien cette force du Nord enveloppée d'harmonie et de grâce.

La majestueuse beauté du prince frappait davantage à cause du décor où elle apparaissait : ce salon guerrier, dont le plafond bas était orné, au milieu, d'une grande rosace

faite de pavillons drapés. Les fleurs épa* nouies à profusion étaient contenues dans des jardinières élégantes qui avaient pour supports de petits canons, et c'était dans tous les coins des miroitements farouches et clairs d'acier poli, baïonnettes, fusils, haches d'abordage, disposés avec une originalité barbare et recherchée.

Cependant, par les sabords, entraient des bouffées de musique ardente et pâmée. C'étaient des airs napolitains, que l'on jouait pour enchanter le repas de fête, qui se continuait au bercement alangui des flots dans le golfe napolitain, et de l'harmonie divine.

Mais le rêvé finit comme tous les rêves ; Marie demanda sa pelisse, et, présentant au grand-duc ses hommages reconnaissants pour la féerique hospitalité de cette journée, elle prit congé de lui. Le général, chargé par le prince de la ramener à l'hôtel, monta après elle dans le canot.

C'était madame Varney, femme de l'imprésario, qui était l'étoile de l'opérette ; la voix était encore belle, mais fatiguée ; toute

la science de l'artiste n'y pouvait suppléer, et la femme comptait trop d'automnes pour tenir un répertoire qui exigeait le charme exubérant, l'émotion et la belle humeur de la jeunesse. Les souvenirs de la troupe de Meynadier ne pouvaient être effacés par la troupe nouvelle. Varney, compositeur et chef d'orchestre, avait surtout engagé des musiciens, des chanteurs d'opérette et des choristes. Marie et un jeûne-premier étaient les seuls artistes de comédie .

La pièce de début, les Danicheff, avait été répétée et montée avec soin. Mais le succès des trois premières représentations épuisa- le public étranger.

Les Italiens, vexés, s'abstinrent. D'autant plus qu'il était bruit de rouvrir San-Carlo. Une entreprise milanaise en courait la chance ; c'était la maison Sonzogno, qui édita Verdi. On offrait même à la sœur de Marie un engagement pour venir danser un ballet italien.

Après bien des tergiversations, elle opta pour Berlin, où le frère de la grande Taglioni «'tait maître de ballet.

La pensée de se perfectionner sous la di-

rectioii d'un tel professeur dérida son choix. Elle était humiliée de ce que le contrai passé avec M. Halanzier n'avait pas été exécuté intégralement ; il lui était pénible de rentrer à l'Opéra, sans engagement déterminé.

Temporairement, elle avait accepté la situation offerte; mais aussitôt qu'un engagement se présenta, elle résolut de partir. Marie apprit tout à coup sou arrivée à Berlin.

La danseuse ne tarda pas à se repentir de ce que sa sœur aînée appelait une fugue. Elle devait remplacer une danseuse, mademoiselle de Froshdorff, qui était malade depuis deux ans. Celle-ci se rétablit subitement ; il fut convenu qu'elle ferait sa rentrée dans le ballet qui devait servir de début à Amélie Colombier. 11 y aurait dans ce ballet deux premières danseuses.

Mademoiselle de Froshdorff, très aimée du public et de ses camarades, et, déplus, protégée par le surintendant général de l'Opéra et des beaux-arts, Mgr de HUlsen, avait toutes les chances pour elle. .

Amélie Colombier était très effrayée : elle se disait qu'il n'y aurait pas place à l'Opéra pour quatre premières danseuses. Les deux autres rivales étaient mademoiselle Esther David, et mademoiselle Zucchi, applaudie depuis à Paris et qui tenait la barre avec beaucoup d'autorité et grand succès. La danseuse se sentait en infériorité pour lutter avec mademoiselle de Froshdorff, elle nouvelle et étrangère. Elle comprit la folie qu'elle avait faite, et elle accabla Marie de lettres, de dépêches, la suppliant devenir, de la soutenir de sa présence. Marie avait toujours tendrement chéri sa sœur, et Saint- Victor lui disait justement un jour : « Si vous aviez fait pour vous la moitié de ce que vous avez fait pour elle, il y a longtemps que vous seriez sociétaire à la Comédie-Française. » A cet appel désespéré, elle quitta tout.

Varney en profita pour ne pas payer les appointements échus à la comédienne, et reporter tous ses efforts sur l'opérette.

La jeune femme se rendit à Berlin, à travers le Tyrol, voyageant trois jours et deux nuits, sans vouloir s'arrêter, tant elle avait

hâte de venir juger le péril par elle-même.

Arrivée dans la nuit, elle assistait le lendemain, à la première heure, à la répétition générale. Quand, le matin, elle descendit le grand escalier de Kaiserhof-hotel ; quand elle aperçut en bas. dans le hall, les uniformes des officiers prussiens, casque en tète, son sang ne fit qu'un tour, et elle fut près de défaillir, obligée «le s'appuyer au mur, pour continuer la descente, sous l'œil curieux de ces hommes qui se tenaient rangés sur le passage des étrangères. Depuis la guerre., il y avait six ans, Marie n'avait pas revu les vainqueurs de la France; en se trouvant là, tout à coup, en face de l'uniforme tant exécré, elle sentit son s'ang de chauvine se figer; son cœur avait presque cessé de battre.

Dominant son émotion, baissant les yeux, elle suivit sa sœur. Celle-ci avait passé le temps de la guerre, du siège e1 de la Commune, au fond des campagnes de la Creuse, où lui arrivait seulement l'écho des fracas belliqueux. Puis, elle était trop jeune pour sentir vivement, et l'émotion de son aînée

avait été attribuée par elle à la fatigue de ce long voyage.

Les débuts d'Amélie Colombier avaient lieu le lendemain. Au bout de huit jours, les craintes se justifiaient : l'engagement de trois ans avec deux mois d'épreuves était résilié. Ce fut un désastre, un effondrement de toutes les espérances, et, naturellement, on en chercha toute espèce de raisons, hormis la véritable : l'insuffisance d'un talent qui n'avait pas su s'imposer.

La danseuse avait reçu un mois d'avance à Paris ; le nmis qui restait à loucher était absorbé par la note du grand hôtel, --où elle était descendue avec sa femme de chambre. Que faire? Pas d'argent, pas d'engagement. Elle ne voulait pas "rentrer en France ; elle avait annoncé à ses camarades un engagement de trois ans, car, dans son esprit imprévoyant, les deux mois d'épreuves ne comptaient pas. Elle ne voulait revenir qu'avec la certitude d'une autre situation.

Encensée par sa mère, qui adorait en elle l'enfant de sa jeunesse tardive, par sa sœur qui avait mis à contribution ses amis pour

faire son éloge de confiance, elle s'imaginait être une déesse de la danse, croyant de bonne foi tout ce que la tendresse fraternelle faisait dire d'elle.

Dans le désir de concilier à sa sœur le plus de sympathie possible, Marie avait été très aimable avec tous, notamment avec Paul Taglioni. Le maître déplorait le début sensationnel avant le complet épanouissement d'un talent qui avait encore grand besoin d'exercice et d'étude. Désespérant de faire revenir la direction sur sa détermination, Taglioni s'offrit à donner à Amélie Colombier, gracieusement, ses conseils, pendant tout le temps de son séjour. 11 désigna un de ses meilleurs danseurs pour en surveiller l'application, et lui faire faire les groupes.

11 expliqua à Marie comment, après un succès, tel ballet, ou plutôt telle pantomime à grand spectacle créée par lui, était montée dans le monde entier, à Vienne, en Russie, en Italie, en Amérique, par ses élèves qui étaient devenus ses collaborateurs, et se répandaient dans tous les pays. A ce moment Paul Taglioni avait soixa ut («-douze ans; sa

santé robuste lui donnait un grand air de jeunesse. « Je suis ici depuis cinquante ans, disait-il à Marie. C'est moi qui ai créé les classes de danse. J'ai formé tout ce monde. Nous sommes une grande famille dont l'Empereur est l'aïeul, le patriarche; il connaît les noms de tous et de toutes. Il les a vus enfants, il note leurs progrès. L'Opéra est une dépendance de la Cour ; il a son surintendant général, Mgr de Hulsen, mais en réalité c'est l'empereur qui gouverne ; rien ne se fait qu'avec son approbation. Quand il y a un ballet nouveau, sitôt qu'il est assez au point pour qu'on essaye la mise en scène, il vient aux répétitions et donne ses conseils : toute la figuration marche comme un bataillon, au commandement et en mesure. 11 n'y a pas de représentation qu'il n'y assiste, le plus souvent dans sa petite loge d'avant-scène du rez-dechaussée. Puis il vient dans les coulisses, au foyer.

» L'Opéra est entretenu sur sa cassette particulière; il met au-dessus de tout la danse T qui est pour lui le premier des arts. Q'est ainsi qu'en jugeait autrefois la Grèce. Tous

LIN DE SIÉGLE 175

les arts en effet sont compris dans relni-là ; il y faut l'intelligence dramatique, la mimique qui supplée à la parole par la physionomie et le geste, 1*' sens de la ligne et de l'harmonie, en môme temps que la virtuosité professionnelle. L'impératrice Augusta, elle, adore la comédie française; elle a son théâtre, sa troupe qu'elle subventionne; les artistes sont tous Français, et aussi son secrétaire, qui lui sert de lecteur. De même que l'empereur vient peu à la Comédie, c'est un événement quand on signale la présence de l'impératrice à l'Opéra.

» Quand votre sœuresi arrivée, elle n'a pas su se faire d'amis ; elle a critiqué à tort et à travers, trouvant les danseuseslaides, vieilles, sans élégance. Tout cela, répété, commenté, a rendu sévère et exigeant. Si elle avait tenu ce qu'on espérait d'elle, cela n'eût rien été. Mais nos secondes danseuses lui sont supérieures. Il était donc difficile de la maintenir à une première place. »

Marie retrouva à Berlin, dans la troupe de comédie, plusieurs camarades de Paris et même du Conservatoire. Pour accéder au

désir de sa sœur, elle se décida à attendre près d'elle qu'elle eût trouvé un engagement. Mais comment faire, sans argent, sans ressources ? On résolut d'abord de quitter Kaiserhof-hotel, beaucoup trop dispendieux, et l'on prit un petit appartement meublé. La femme de chambre ferait la cuisine. Marie écrivit à un ami, Charles Bocher : il lui donna une nouvelle preuve de son amitié en lui envoyant par courriel- des lettres de recommandation pour notre ambassadeur, le comte de Gontaut-Biron, et pour le due de Ratibor, frère du prime de Hohenlohe, ambassadeur à Paris. Le comte de Gontaut était le type du diplomate, grand, mince, d'une distinction suprême, d'une courtoisie achevée. Il lit a Marie, qui se présentait sous les auspices de son vieux camarade Bocher, le plus chaleureux accueil, et la pria de venir dire des vers à une fête de l'ambassade. Très fin lettré, il prenait plaisir à lui faire faire des lectures.

Désirant que sa sœur participât à ses succès de salon, Marie lui apprit le rôle de Zanetto du Passant. Elle l'avait tant entendu

jouer par sa meilleure amie, qu'elle en connaissait parfaitement les traditions.

Aux répétitions qui avaient lieu à l'ambassade de France, elle fit connaissance de la petite baronne Mita de Benkendôrff, dont le mari, second secrétaire de l'ambassade de Russie, remplaçait provisoirement l'ambassadeur en congé. C'était une jeune femme ayant l'aspect d'une fillette, très simplement vêtue d'une robe noire en dentelle, sans un bijou. Le type kalmouk s'accusait chez elle par des pommettes saillantes et |des [lèvres épaisses. Avec son front bas, ses grands yeux marrons, ses sourcils en ligne droite, ses cheveux collés aux tempes, on ne pouvait dire qu'elle fut vraiment jolie, mais quelque chose en elle intéressait : un tempérament étrange, à la fois timide et volontaire, en qui l'on devinait toutes les aspirations et toutes les curiosités ; bref, ce qu'on est convenu d'appeler une nature artiste.

La première arriva. L'hôtel de l'ambassade, grande bâtisse du genre rococo et maniéré qui fut si à la mode au dix-huitième siècle, se remplit de la foule chamarrée des uni-

formes. Le comte étant veuf, les honneurs étaient faits par sa nièce, la princesse Marie de Castellanc, charmante en un costume de velours broché et de dentelles blanches. Elle était mariée au prince Antoine Radziwill, aujourd'hui grand-maître du palais ; c'est lui que le jeune kaiser d'Allemagne envoya, avec la princesse, pour le représenter aux obsèques de la duchesse d'Alençon, faisant ainsi doublement honneur à la France, par ce choix d'une Française qui avait si longtemps présidé avec une grâce incomparable aux réceptions de notre ambassade.

La représentation du Passant fut un triomphe pour les deux interprètes. Marie fut dès lors adoptée par la haute société diplomatique de Berlin, initiée à ce monde spécial dont ^le code est le protocole, où les mœurs et les usages sont si particuliers. Elle vit de près cette espèce de petite colonie aristocratique, constituée autour d'un gouvernement, cette suite de fêtes dont se compose la vie d'ambassade, et qui servent de prétexte pour l'échange des courtoisies

internationales, car ces amusements ont une importance diplomatique.

Marie y contribua largement, et, grâce à elle, le programme en fut varié : ce fut le triomphe de la comédie de salon, inaugurée à l'ambassade de France

Ces succès procurèrent à l'actrice des relations exquises et nombreuses : le comte et la comtesse de Launay, le baron Mita de Benkendorfï*, qui avait été élevé par la grande-duchesse, Marie de Russie, et dont la femme, née Woïkoff, était devenue tout de suite une amie pour la comédienne.

Lesfîve-o'clockde la jeune baronne étaient renommés pour ses pâtisseries et surtout ses brioches, que l'on grignotait avec le thé et le chocolat. Le service était fait dans un style éclectique, mélangé des traditions russes, de l'abondance allemande, et du goût parisien. L'hôtel avait une apparence très seigneuriale. En haut du perron, un laquais costumé en moujik débarrassait les visiteuses de leur manteau; un second moujik jetait leur nom dans le salon désert. La première fois qu'elle lui rendit visite, Marie trouva la petite ba-

ronne un peu souffrante, étendue sur une marquise Pompadour, la tête enveloppée dans une dentelle d'Alençon, le buste soutenu par une pile de carreaux couverts d'étoffes persanes, et sur les pieds une. couverture de peluche mauve, garnie de vieille Angleterre, qui valait bien cinq cents louis.

On bavarda, on potina, carie five o'clocls de madame de Benkendorff était la grande potinière.

Un détail frappa Marie : toutes ces dames fumaient. La blanche vapeur du latakieh montait dans l'air tiède du boudoir. La petite baronne obligea en riant la comédienne à allumer une cigarette égyptienne, que celleci approcha d'une jolie lampe à esprit de vin, et porta ensuite à ses lèvres, avec une inexpérience qui amusa beaucoup l'assistance féminine.

Un jour, le comte de Gontaut-Biron vint trouver Marie, et lui dit :

— J'ai parié avec le prince de Furstenberg que vous feriez jouer Le Rendez-Vous à madame de Benkendorff et à M. Lemarchand, secrétaire de l'ambassade de France. Je

•compte sur vous; ne me faites pas perdre mon pari.

— Mais c'est impossible! La baronne n'a rien d'une comédienne; et puis elle n'a jamais dit de vers, et ceux-là, dans leur familière simplicité, sont très difficiles. Je ne parle pas de son accent, plus développé que les Russes ne l'ont eu général. Au premier manque de mémoire, elle restera en plan. Elle n'est même pas soutenue par un artiste. un homme du métier : M. Lemarchand est aussi inexpérimenté qu'elle. Je vous le répète : c'est impossible.

— Voilà un mot qui ne doit pas exister dans la langue française. Je ne puis vous répondre qu'une chose : j'ai parié que vous exécuteriez ce tour de force. Plus il y aura de •difficultés, plus vous aurez de mérite.

Vaincue par les éloges de l'aimable ambassadeur, Marie répondit :

— J'essaierai.

Elle essaya et réussit. D'abord, ce fut un vrai cauchemar que ces répétitions. La petite baronne était insaisissable. On l'attendail pour un dîner a l'ambassade d'Autriche, ou

bien ailleurs pour entendre une harpiste de Vienne. Elle entrait en coup de vent, répétait cinq minutes, puis sortait avec un froufrou. Enfin, l' avant-veille, elle se mit à travailler sérieusement son rôle, et le professeur fut étonné de l'ardeur extraordinaire que l'élève apportait à sa tâche, recommençant les passages mal sus ou mal rendus, corrigeant les mouvements et les attitudes.

La première eut lieu à l'ambassade de France. Il y avait grand gala. On voyaitr parmi les spectateurs, l'empereur Guillaume, son fils, qu'on appelait notre Fritz (unser Fritz), et la princesse impériale, tout à fait charmante de candeur et de dignité. Tous les ambassadeurs, les ambassadrices et les attachés étaient présents, ainsi que les principaux personnages de la maison de l'empereur. Sur une petite scène, munie d'une rampe et d'un rideau, on avait disposé le décor de la pièce. Et dans les salons, c'était le chatoiement du satin, de la soie, de la gaze, des dentelles, toute la somptueuse richesse des costumes de gala mêlés aux verdures des plantes exotiques. Les uniformes faisaient

étinceler leurs chamarrures, tandis que les facettes des diamants, disposés en gerbes, en épis, en croissants, en aigrettes, sur] la chevelure des femmes, en colliers et en rivières sur leurs poitrines, s'embrasaient aux flammes des lustres.

( )n apercevait le vieux comte Perponcher, maréchal de cour, dont la belle-sœur était grande-maîtresse et donnait des réceptions où fréquentaient toutes les altesses de Berlin?; l'aide de camp de l'empereur, le prince Henri XVIII de Reuss, de fort belle prestance, grand chasseur après avoir été grand amoureux, très aimable et très considéré. Près de lui, le chef du cabinet militaire, le général Albedyll, très dévoué à l'empereur, très respectueux des traditions, et qui savait les faire respecter à tous les degrés de la hiérarchie, avec les formes les plus courtoises : il était la véritable main de fer dans un gant de velours. La générale, sœur d'une beauté célèbre, la duchesse de Manchester, lui ressemblait, disait-on, avec un peu moins d'agrément peut-être, mais avec plus de solidité dans l'esprit et le caractère. Le comte de

Nesselrode, grand-maître de la cour, la bonté, la simplicité et la bonhomie en personne : sa fille était charmante.

Le comte Paul de Hatzfeldt était, en sa qualité de secrétaire d'État aux affaires étrangères, le confident et le collaborateur de M. de Bismarck .Celui-ci, avant de lui donner officiellement la direction des relations extérieures, lui faisait en réalité tenir ce haut emploi depuis assez longtemps. Il l'avait débarrassé des poursuites du banquier Bleichrœder. M. de Hatzfeldt était élégant, absolument distingué, el sa souveraine courtoisie corrigeait heureusement la brusquerie de sou maître avec les ambassadeurs. Très aimable, très gâté par les femmes, son nom était souvent rapproché de celui de la baronne de Benkendorff.

Parmi les princes médiatisés qui séjournaient volontiers à Berlin, le comte Otto de ^tolberg-Wernigerode se recommandait par sahaute intelligence. Pendant quelque temps, il avait suppléé M. de Bismarck, et s'était tiré à son honneur de ce redoutable intérim. Puis, dégoûté de la vie publique, il se retira de la

cour, e1 même de Berlin, où sa femme était réputée comme une dès maîtresses de maison les plus charmantes, el excellail à faire les honneurs de son salon.

Voici le corps diplomatique. Le baron de Zedlitz, ministre de Bruxelles, en est le doyen. M. de Nostiltz-Walwitz représente la Saxe. Ces! l'homme du calme, delà froideur, de la politesse savante ël calculée. A force de prudence el d'habileté, il réussit à défendre les intérêts de son pays que menace d'englober l'avidité prussienne; il évite de heurter de front M. de Bismarck, et ne l'attaque que s'il sent avec lui une très forte majorité. Il réussit ainsi à neutraliser en grande partie l'hostilité perpétuelle et sourde du chancelier. Madame de Nostiltz est une personne de tous points agréable, et d'un esprit brillant.

11 n'est pas de plus aimable homme que le comte Hugo de Lerchenfeld. il a voyagé longtemps, et, ayant beaucoup vu. il a beaucoup retenu. 11 a pris, à courir le monde, un scepticisme délicat qui est en même temps une élégance intellectuelle et une arme diplomatique. Nul n'excelle davantage au maniement

des hommes et des caractères. C'est un des grands amis et des meilleurs collaborateurs de Bismarck, auquel il a été recommandé par son fils Herbert.

Le représentant badois, le baron de Turckheim, est fort bien en cour : on a pour lui toute espèce d'égards, ("est que la souveraine de Bade, la grande-çhichèsse, est fille unique de l'empereur.

L'Empire d'Autriche était représenté par le comte Karolyi. C'était, comme l'ambassadeur de ''{France, un diplomate de race, selon la tradition de Metternich. La comtesse était bien la femme née pour être admirée et pour figurer à la cour, au nom d'un grand pays, avec son élégance et sa beauté qui s'imposaient ; son mari était son premier courtisan. Un attaché militaire représentait la Turquie, un 1res bel homme, qui se multipliait. Il avait fort affaire ! Sa tâche était des plus difficilesen un moment où la Russie était en guerre avec son gouvernement : l'autorité du diplomate, accrédité à Berlin près de la puissante Allemagne, pesait d'un grand poids dans les destinées de cette guerre.

Onadmirait beaucoupla princesse Carolath, merveilleusement belle; elle avait quarantecinq ans, mais il était impossible de lui en donner plus de trente. Il n'était bruit que de la passion qu'elle avait inspirée au fils du prince de Bismarck. C'était le secret de Polichinelle, on en parlait à mots couverts dans tous les salons; on disait que la princesse se perdait, que son mari finirait par ouvrir les yeux et les oreilles. C'était un vieillard très amoureux de sa femme, rongé de soupçons et d'anxiété : continuellement empressé près de tout le monde pour apprendre quelque chose sur le mystère qu'il pressentait. Mais les convenances diplomatiques recouvraient de leur manteau les amours du prince.

Autant que le mari, on plaignait le frère de la comtesse Karolyi, grand seigneur hongrois, possesseur d'une immense fortune, et qui jouait près d'elle le chandelier.

Un jour, il s'était accroché en courant derrière la voiture de la bien-aimée, comme les gamins derrière les fiacres, et il avait parcouru ainsi les rues de Berlin à trois heures de l'après-midi. Il ne l'avait abandonnée qu'à

deux lieues de la ville, à la porte d'une villa où la princesse avait un rendez-vous avec Herbert. Ainsi bafouée, sa passion s'exaltait. Il achetait toutes les fleurs de Berlin pour en jonchei' le chemin de son idole. Il avait fait venir de Hongrie un orchestre de tziganes, la princesse ayant manifesté le désir d'entendre cette musique que Paris n'avait pas encore banalisée.

Un jour, on apprit que la princesse Carolath, pour être plus libre d'aimer sous des cieux lointains, s'était envolée vers l'Italie àyec Herbert. A cette nouvelle, le désespoir de ce malheureux faillit lui faire perdre la raison. Peu de mois après, tous les journaux annonçaient la maternité tardive de la princesse et l'abandon de son 'amant. Le chancelier de fer, avec la rigueur que ce surnom indique, avait mis son fils en demeure de rentrer en Allemagne, mais on insinuait que l'obéissance n'avait pas coûté beaucoup au comte Herbert .

La comtesse de Schleinitz est une Metternich qui serait jolie. C'est une intelligence aussi variée et aussi étendue qu'elle est ori-

ginale el pénétrante. Infiniment trop spirituelle pour qu'on puisse l'accuser' du moindre bas-bleuisme, elle a cependant toutes les curiosités et toutes les aptitudes intellectuelles d'un homme. Elle s'entend aux questions sociales, et c'est en même temps un juge fin et exercé des diverses littératures. Sa haute raison lui fait apprécier avec indépendance les personnes et les choses, sans l'étroitesse d'aucun préjugé, et cependant c'est une nature d'une aristocratie exquise el recherchée.

Elle possède, à cause de son mérite et de son çhârme, une telle influence, que le chancelier lui a fait l'honneur d'en être jaloux; il l'a priée de cesser ses réceptions, et elle en est arrivée peu à peu à fermer ce salon qui était un foyer incomparable d'où rayonnait sur Berlin tant d'intelligence e1 de grâce.

La comtesse de S.chleinit'z a été une des meilleures et des plus ardentes protectrices du génie wagnérien. Avec sa merveilleuse compréhension de l'esthétique musicale, elle a su apercevoir les origines profondément germaines de l'art nouveau, et quelle ardente

vie nationale respirait sous les symboles et les allégories du maître qui découvrit l'Or du Rhin, c'est-à-dire l'or de la légende allemande

Le comte de Schleinitz, après avoir été ministre des affaires étrangères, est devenu ministre de la maison de l'empereur. C'est un homme d'une intelligence raffinée et d'une bonté exquise

Marie se multipliait. Un boudoir avait été mis à la dispotion de la petite baronne; ses femmes de chambre l'avaient transformée en loge improvisée. Elle était donc installée devanl une toilette duchesse, où, d'après les ordres de Marie, on avait disposé tout ce qui esl nécessaire aux actrices pour l'élaboration de cette beauté de théâtre, beauté factice qui pour elles est la véritable, car « elles sont déguisées quand elles sont autrement ».

Le maquillage était ici absolument indispensable, à cause de la rampe qui avait été installée pour la représentation comme dans un vrai théâtre.

Malgré la résistance de la petite baronne qui riait, se défendait, faisait l'enfant, préten-

dant que Marie la chatouillait avec ses brosses, la comédienne se mit en devoir de « faire la tête » de son élève avec autant de conscience que s'il se fût agi d'elle-mêin e.

Après avoir enduit le visage de cold-cream, elle l'essuya, puis elle passa du rouge en pâte sous les paupières, l'étendant légèrement jusqu'àla naissance des cheveux vers les tempes ; elle en mit un peu au menton, pour marquer la fossette. Puis, prenant dans le creux de la main un peu de blanc gras, elle l'étendit, et du bout des doigts, elle en passa légèrement surtout le visage, ayant soin de l'égaliser et de le fondre parfaitement : le rouge sous le blanc garde à la peau la transparence. Elle épongea ensuite avec une fine batiste, puis, avec une houppe qu'elle passa sur le visage, après l'avoir secouée, elle mit un peu de poudre teintée de jaune et de rose à dose égale, la baronne étant brune. Avec une brosse douce en blaireau, elle enleva la poudre, puis à l'aide d'une petite houppe de cygne, elle acheva de fondre les tons avec du rose en poudre très pâle, pétale d'églantine. Avec une estompe, chargée de khôl bleu, elle

allongea la commissure des paupières; elle accentua les lèvres avec du carmin.

La figure de madame de Benkendorff était faite.

Lapetite baronne aurait dû jouer le Rendezl 'mis en robe de ville : le rôle l'exigeait ainsi. Mais il fut impossible de l'y décider. Elle voulait montrer sa robe de cour sur les planches ; elle lui allait si bien, et on la verrait bien

mieux.

Laferriere lui avait expédié une toilette, la robe et le manteau: le manteau de cour assorti en velours émeraude tout brodé d'or, doublé de satin blanc et garni d'Angleterre. A chaque oreille, une grosse émeraude cerclée de brillants, au cou un collier de chien, l'ait aussi d'énormes émeraudes entourées j le brillants, aux poignets des bracelets, formés par plusieurs rangs de perles, d'un orient magnifique.

Elle n'avait pas d'autre crainte que celle de manquer de mémoire, pas la moindre émotion! Marie, qui connaissait les point faibles, servait de souffleur dans la coulisse. Lapetite baronne stupéfia tout le monde par son

aplomb : elle qui, à la ville, paraissait si dolente, si timide, était, sur les planches, d'une vivacité, d'une gaieté charmantes, el s'appliquait a merveille tous les conseils de son professeur. Ce fut un succès et des compliments qui lui donnèrent presque le droit de se croire une comédienne pour tout de bon.

Le lendemain, l'ambassadeur envoya à Marie cinquante louis pris sur le pari qu'elle lui avait fait gagner.

Page 1