CHAPITRE VIII
L'école buissonnière des débuts d'une divelle. Commandite et engagement. — Visions d'au-delà.
Une après-midi, le duc de Perdifumo arriva chez Marie.
— Eh bien, ma chère, vous avez donc oublié ma protégée?
Elle croit que c'est moi qui manque de zèle : je vous en supplie, un bon conseil, si vous ne pouvez davantage.
— Un bon conseil ? c'est là le hic : je ne vois pas jour pour elle, en ce moment, dans un théâtre de Paris. On dit que c'est une acteuse d'occasion, qu'elle a moins l'amour des planches que l'amour de la réclame, que pour elle, c'est un tremplin, tout simplement, et que si un amant calé se présente, elle là-
chera tout pour courir la prétentaine. Tout ça c'est le résumé de ce qu'on raconte : avouez que c'est peu encourageant. Elle est jolie fille, dites-lui de renoncer à la scène : elle a de quoi se consoler.
— Ah bien oui ! je serais le bienvenu avec un conseil comme celui-là. Si vous l'entendiez : la misère, mais chanter, jouer!... le théâtre !...
Tout à coup, Marie ayant réfléchi :
— Eh bien, écoutez, venez demain déjeuner avec elle ; il me vient une idée qui a besoin d'être étudiée.
Le lendemain, Marie conseilla à Decroza de jouer en représentation en province, à Bordeaux, à Lyon ou à Marseille ; mais ce qui vaudrait encore mieux, disait-elle, c'était Bruxelles : on y est plus près de Paris, l'écho du succès est plus direct.
— Je ne connais aucun des directeurs de ces villes, répondit Decroza. On s'informa, on finit par découvrir que le directeur de l'Alhambra à Bruxelles cherchait une attraction. Il connaissait Decroza, il savait qu'elle n'était pas seulement jolie, qu'elle avait une
charmante voix, et qu'elle était bonne musicienne. Il l'engagea.
Chez nos voisins, les succès de l'artiste en Allemagne ne pouvaient lui nuire ; ils n'étaient pas sujets aux mêmes scrupules qua nous. Marie avait fini par faire de la réussite de sa protégée une question d'amour-propre. Afin qu'il n'y eût pas de note discordante dans la critique de là-bas, elle avait demandé à ses amis de la presse des recommandations pour les journalistes de Bruxelles. Après la première, à peine le rideau tombé sur le dernier acte, elle prit dans la nuit même le train, voulant faire constater dans les journaux parisiens le succès qui avait presque pris les proportions d'un triomphe.
Entre Paris et Bruxelles, c'est comme un chassé-croisé des personnalités du monde, de la presse et des arts. Les deux villes sont si près ! Samuel était venu applaudir la Valhure au théâtre de la Monnaie ; il recommence ce pèlerinage à chaque nouvelle passion, pour la consacrer sans doute par les rites wagnériens. Il subit la contagion du succès qui'accueillait Francine. Justement,
voulant mettre la Renaissance en société, il cherchait des actionnaires, et il s'en était ouvert à Marie, lui demandant si elle ne connaîtrait pas à Bruxelles quelqu'un qui put s'intéresser à l'affaire. Or elle avait rencontré au théâtre del'Alhambraun aimable homme, habitué des coulisses et dont le père avait été lié avec les de Bériot ; il était venu se rappeler au souvenir de Marie. On le citait pour sa grande fortune ; elle essayerait de lui parler de la combinaison.
— Télégraphiez-moi tout de suite, dit Samuel, si vous avez une bonne réponse; je viendrai, cela presse.
Marie aperçoit le miUionnaire en question, lui fait signe, le présente à Samuel et à sa compagne : tous trois sont invités par lui à souper après le théâtre, ainsi que Decroza; et, au bout de huit jours, Marie écrivait à Samuel que l'on mettait cinquante mille francs dans sa direction, sous réserve d'engager Francine ; ce qui fut entendu et arrêté aux conditions suivantes :
M. Fernand Samuel s'oblige par la présente à
faire engager mademoiselle Decroza par le théâtre de la Renaissance, pour deux années, à compter du l" avril prochain, à raison de mille francs par mois, et quarante francs de feux la première année ; et quinze cents francs par moiset soixante francs de feux, la seconde. Il lui sera garanti un minimum de cent cinquante représentations.
Sous ma responsabilité personnelle, fait à Paris, le
La commandite devait rester secrète, mais l'engagement fut publié, naturellement.
A une première, Marie rencontra Derembourg, directeur des Menus-Plaisirs : il cherchait une femme pour le Fétiche de Paul Ferrier. Elle lui parla de Decroza, en grossissant son succès. Rendez-vous fut pris pour le lendemain : Paul Ferrier serait prévenu.
On avait installé un piano sur le théâtre ; Francine se mit à chanter, soutenue par l'habile accompagnement de Victor Roger le compositeur applaudi, et l'un des auteurs. Opéra-comique, opérette, grand-opéra, elle déchiffrait tout à première vue, avec une sûreté parfaite. Ce futun enchantement. Derembourg, emballé, voulait signer l'engagement tout de suite.
— Très bien; et Samuel? Il faut l'autorisation.
— Je m'en charge, dit Paul Ferrier.
Marie, elle aussi, pouvait s'en charger.
C'est ce qu'elle fit. Boucheron lui avait présenté Michiels, célèbre par ses czardas. Ils avaient fait ensemble une opérette, dont l'adorable musique était tout à fait dans la voix de Francine. Mais il fallait dépenser pas mal d'argent pour la monter, il restait à trouver un directeur audacieux. Marie eut la pensée de faire recevoir l'opérette par Derembourg et de faire engager Francine pour les deux pièces. Samuel, enchanté de la combinaison, lui accorda toutes les autorisations qu'elle voulut. Derembourg consentit à prendre la Pitchounette, qui passerait après le Fétiche : Marie se disait que si sa protégée n'avait pas un succès éclatant dans la première pièce, certainement la musique de la Piic/iou7ieife le lui donnerait.
Un dédit de vingt mille francs fut stipulé de part et d'autre. Quand elle remit le traité à Francine :
— A moins qu'on ne vous paye vingt
mille francs, lui dit-elle, ne renoncez jamais à jouer la Pitchounette.
A quelques jours de là, elle réunissait, outre les trois amis, Decroza et le duc de Perdifumo ; elle leur rappela le fameux pari :
— Jamais je ne l'engagerai, avait dit Samuel.
— Pas même une lettre à porter, avait répondu Boucheron.
— Aujourd'hui, elle a deux engagements pour un et dans votre théâtre, Samuel ; le principal rôle de votre pièce, Boucheron.
Marie fut modeste dans son triomphe ; elle convia ses amis à un grand souper chez elle, pour le jour de la première du Fétiche. Samuel la prit à part ; il lui demanda ce qu'il pouvait faire pour lui être agréable, après les deux services qu'elle lui avait rendus.
— Une commission, peut-être ?... Ecoutez, Samuel, nous avons un traité pour la Plus jolie Femme de Paris ; eh bien, activez le zèle de mes collaborateurs, et faites jouer la pièce le plus vite possible.
— Oh! cela, je vous le promets... Je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez votre
loge à toutes les premières dans tous les théâtres où je serai directeur.
Quand on annonça que Decroza allait jouer le principal rôle du Fétiche, ce furent des articles d'une violence qui dépassait toute mesure. Elle alla trouver son avoué, M® Cahen, que ses fonctions ministérielles n'empêchent pas d'être un grand amateur de peinture moderne (il a, entre autres, la plus jolie collection de Boudin qui se puisse admirer), et elle entama un procès. Ce sont là choses dont lesjournaux sérieux se montrent peu friands ; le silence se fit, mais on répandit le bruit qu'une cabale serait organisée contre Decroza. Elle n'eut pas lieu. Paul Ferrier avait trop d'amis sincères, et il était trop sympathique à tous, pour qu'on lui fît sentir le contre-coup d'une hostilité d'ailleurs irraisonnée. S'il y eut projet de cabale, elle avorta. Le soir de la première, un souper réunissait chez Marie les auteurs du Fétiche, Paul Ferrier et Victor Roger, leur interprète, les futurs collaborateurs de la Plus jolie Femme de Paris, des critiques amis, et ceux qu'on voulait conquérir. A cette occa-
sion, Samuel dit à Marie, qui venait de mener à bien cette réconciliation de Decroza avec la presse et le public :
— Quel dommage que vous ne traitiez pas vos affaires à vous avec l'habileté que vous montrez quand il s'agit de celles des autres !
Pressés de réclamations, Boucheron et Antony Mars vinrent enfin lire la. pièce à Marie. Elle écoutait avec attention; après la lecture, elle . leur fît tous ses compliments :
— C'est charmant, mais ce n'est pas du tout le scénario que vous m'avez lu. Vous êtes bien bons de me réserver une part de droits d'auteur que je ne mérite guère. Vous avez pris le titre de mon roman, mais pas une situation, pas un caractère ne s'y rapporte. Non, non, vous êtes trop généreux ; je n'accepte pas de partager avec vous. Prenez le titre que vous voudrez, mais pas celui de la Plus jolie Femme de Paris.
— C'est votre avis ?
— C'est mon avis.
— Vous n'en changerez pas ?
— Il n'y a pas de raison.
D'un geste prompt, le manuscrit était déchiré.
— Nous avons fait la pièce pour vous, elle ne vous plaît pas ; nous la détruisons.
Ils en avaient sans doute gardé copie ; les morceaux en étaient bons : ils ont été depuis disséminés dans plusieurs pièces.
Marie revit Samuel ; il prolongea par la lettre suivante l'engagement qu'il avait pris envers elle :
Paris, le 12 février 1890.
Ma chère amie,
Puisque cela vous agrée, je remets la première de la Plus jolie Femme de Paris à la saison prochaine, pour passer en plein cœur de Fhiver, soit décembre 1890, ou un peu après, ou un peu avant.
Amitiés de votre dévoué,
F. Samuel.
Marie avait, en vérité, bien besoin de s'agiter pour le compte des autres, comme si ses ennuis personnels n'eussent pas suffi ! Richarme était encore malade ; à l'inquiétude
de son amie se joignait le désespoir de ne pouvoir lui prodiguer ses soins. Plusieurs fois, elle avait voulu qu'il consultât un médecin; il s'y était refusé obstinément. Elle avait dans l'oreille l'écho d'une petite toux sèche qui revenait de temps en temps. Quelquefois, elle appuyait sa tète contre l'épaule de Piicharme, près de sa poitrine ; il lui semblait que, réfugiée ainsi près de lui, aucun malheur ne pouvait l'atteindre. La sensation était si douce, si grande était la quiétude, qu'elle aimait à s'y reposer. Plus d'une fois, elle avait surpris alors une contraction de souffrance chez son ami ; il lui prenait la tête et la remontait vers son épaule. Quand elle l'interrogeait sur sa toux :
— Cela me gratte un peu à la gorge, disait-il; ce n'est rien, c'est passé... Une grande oppression à la poitrine, voilà tout.
Un jour, dans le boudoir à pans coupés qui recevait la lumière par une fenêtre de milieu au-dessus de la cheminée et deux autres, plus grandes, de chaque côté. Richarme se tenait debout, appuyé contre le marbre. Un rayon de soleil l'éclairait de
profil, faisant ressortir ses traits. Tout à coup, au milieu d une phrase, Marie s'arrêta : en le regardant, l'oreille semblait transparente et jaune comme de la cire ou du vieil ivoire, ainsi que les ailes du nez ; tout le visage paraissait exsangue. Ce fut un serrement de cœur effroyable ; dans un éclair elle eut l'impression que Richarme était en danger. Que pouvait-il avoir? L'angoisse qui traversait son esprit se refléta sur sa physionomie : ce fut au tour de Richarme de s'inquiéter en la voyant ainsi. Il n'y comprenait rien, et s'avança vers elle.
— Qu'y a-t-il, qu'as-tu ?
Mais, dans le mouvement qu'il avait fait, son visage était sorti du rayon révélateur, et il reprenait son habituelle apparence de santé florissante.
— Je suis folle, pensa Marie, de me forger de telles inquiétudes.
Ce souvenir lui revenait maintenant qu'elle apprenait sa maladie à Rive-de-Gier, sans pouvoir aller l'y rejoindre. Elle se disait que c'était un avertissement qu'elle avait eu dans ce jeu de lumière. Elle était très supersti-
tieuse, par atavisme, sans doute, à cause de ses origines paternelles. Elle avait la conviction qu'un malheur est toujours précédé de quelque pressentiment qui nous en donne l'intuition, et s'éloigne, fugitif, pareil à la Cassandre troyenne qui prédisait sans convaincre. On ne s'en souvient qu'après la catastrophe. Elle ne croit pas au spiritisme, elle n'admet pas que quelques personnes placées autour d'une table puissent évoquer l'âme d'un être cher ou ce (ju'on appelle les esprits familiers. Si celui que nous avons perdu pouvait se manifester matériellement à nous, s'il pouvait veiller sur nous, les crimes qui se commettent audacieusement, les spoliations, les entreprises contre la volonté d'un mort seraient-ils possibles? Ne protesterait-il pas d'une façon quelconque? Ne nous mettrait-il pas en garde contre l'acte prémédité ? Peut-être est-ce lui qui emprunte pour nous avertir et nous conseiller la voix de nos pressentiments. Il n'est jamais arrivé à Marie un grand malheur, elle n'a jamais donné prise au destin par quelque grave imprudence, sans avoir entendu en elle-même
ces avis muets et ces mystérieuses remontrances d'un mentor inconnu qui nous dit : « Tu as tort de faire cela. » Et elle le faisait cependant, car ces conseils fatidiques demeurent toujours inécoutés. Enfin Richarme, pour la rassurer, lui écrivit qu'il allait mieux, que bientôt il serait à Paris, que du reste il avait établi pour la verrerie un service sanitaire auquel était attaché un médecin spécial dont il profitait pour son propre compte; il était donc très bien soigné, et elle n'avait pas à s'inquiéter.
Marie avait rencontré Busnach :
— Eh bien, lui dit-il, et la Jolie ? on ne la joue pas ?
Elle raconta ce qui venait d'arriver avec Antony Mars et Boucheron.
— Je crois être en meilleure disposition qu'il y a deux ans, déclara-t-il, quand j'ai tenté l'épreuve. Il y a trois ans maintenant que j'ai fait iVana; elle commence à être oubliée. Si vos collaborateurs abandonnent la partie, moi je la reprends.
Marie vit Mars, Boucheron : ils lui rendirent sa parole ; elle s'entendit de nouveau
avec Busnach. Ricliarme vint à Paris ; il allait tout à fait bien, en apparence. 11 était en train d'élaborer une combinaison pour désintéresser ses associés avec qui la vie n'était plus possible. Ils contrecarraient tout ce qu'il voulait faire, entravaient les améliorations qui étaient pour le bien de tous. Cependant Ricbarme ne cherchait qu'une chose : faire rendre à son usine tout ce qu'elle pouvait donner afin de dégager sa situation personnelle ; ils seraient les premiers à en profiter, que diable !
Il ne resta à Paris que peu de jours, le temps de traiter une affaire avec Denière. Une tuile qui le menaçait ! Denière était directeur de Vichy, président de la Société Bains de mer et Villes d'eaux. On avait prévenu Pticharme qu'il ne renouvellerait pas son traité de fournitures, et qu'il allait faire construire un autre four qui absorberait toute la consommation de bouteilles.
— Non ! disait Richarme, si les marchand s d'eaux se mettent à fabriquer eux-mêmes leurs bouteilles, moi, marchand de bouteilles, je n'ai plus qu'à former mes usines. Je vais
déclarer que j'aclièLe une source similaire ; il n'en manque pas à Vichy, et elles se valent toutes. J'agirai comme avec Badoit quandj'ai acheté la Noël de Saint-Galmier : je ferai à Denière une telle concurrence, en vendant bon marché, qu'il sera obligé de baisser ses prix ou de me laisser passer, avec les moyens dont je dispose, mes voyageurs qui, tout en faisant les affaires de la verrerie, placeront à la fois la source Noël Saint-Galmier et celle de Vichy : on m'en offre justement une. Je vais essayer de lui prouver qu'il lui est impossible de produire au prix auquel je lui vends. C'est donc une lutte stérile qu'il engage là.
Le soir, il était rayonnant : Denière avait compris ses raisons, le traité était renouvelé.
Richarme était obligé de retourner chez lui pour le projet dont il avait parlé à Marie ; il avait le regret d'écourter son séjour et de ne pouvoir revenir avant un mois.
Depuis sa rupture avec Bonnetain,- Marie avait tenu sa parole ; il n'y avait rien dans sa vie que Richarme ne pût connaître ; sa tendresse était son unique refuge. Richarme
la regardait et la traitait comme sa femme ; il avait sollicité et accepté qu'elle lui fit le sacrifice du théâtre, qui ne pouvait se concilier avec cette liaison, et même, en dehors de la pièce tirée de son roman, il l'avait priée de renoncer à la littérature. Quand elle manifestait des inquiétudes sur l'avenir, il lui répondait :
— Je suis là, ta vie me regarde, tu es mienne. Sans toi, sans ta tendresse, je n'aurais jamais eu le courage de surmonter les tristesses, les chagrins de ces dernières années ; douter de moi serait faire injure à mon caractère.
Marie, heureuse et conriante, se disait qu'elle trouvait la récompense d'une bonne action dans cette tendresse qui lui était une joie si complète.
Un accord absolu, physique et moral. Richarme ne paraissait pas son âge ; il avait cependant huit ans passés de plus qu'elle. Elle estimait que l'homme doit être plus âgé que la femme, qui souvent vieillit plus vite ; l'équilibre se trouvait ainsi rétabli.
Busnach, qui venait de faire jouer un III. 18
drame à l'Ambigu, déclara à Marie que si elle voulait qu'il fit sa pièce, il fallait qu'elle vînt à Nice ; il s'était surmené, il avait besoin de soleil ; il sentait que là-bas il travaillerait d'inspiration. Le voyage fut convenu et l'on partit pour la côte d'Azur. Richarme s'arrêta à Lyon, et Marie continua la route. Ah! bien oui, travailler ! Busnach, qui est joueur comme les cartes, trouvait moyen chaque jour de prendre le premier train pour Monte-Carlo et de revenir par le dernier. Mais son esprit est si drôle, si vivant, si cocasse, qu'il est impossible de lui en vouloir. Marie le suivait donc à Monte-Carlo ; elle rencontrait des amis et on organisait des dîners et des déjeuners en pique-nique. Le plus souvent, Busnach restait au jeu jusqu'à extinction complète de ses ressources. On l'apercevait de loin, et, par une mimique expressive, il retournait ses poches, pour faire voir qu'elles étaient vides. Alors il arrivait, en sacrant le plus drôlement du monde ; il racontait qu'à un moment, il gagnait tsint, et qu'il avait continué parce qu'il manquait encore une fraction au chiffre qu'il voulait atteindre.
Alors, c'étaient des injures à lui-même, pour avoir tout défilé.
— Vieille brute! Ah ! c'est comme ça! eh bien, tu n'auras pas de pitance !...
Et il voulait se mettre au pain sec pour se punir.
Cependant, sur un signe, le maître d'hôtel, qui le connaissait bien, du reste, commençait à le servir, et il avait bien vite rattrapé les autres, en mettant les morceaux doubles.
De retour à Paris, il arriva chez Marie un beau matin :
— Eh bien, ça ne va pas, décidément ! J'ai travaillé en collaboration avec Clairville ; j'ai envie de me l'adjoindre pour la Plus Jolie, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Cela diminuera un peu nos droits, mais ça marchera plus vite. Clairville a l'esprit très parisien, et il est très séduit par la Plus Jolie.
— I*renez Clairville ; je n'y vois pas d'obstacle.
A quelque temps de là, on lisait à Marie un scénario très séduisant :
— Un peu blasée sur les scénarios.
— Mais le dernier acte, ce coquin de dernier acte ?
— Oh! ça viendra; l'important, c'est que ce que nous vous avons lu vous plaise.
Elle venait de s'installer dans un petit hôtel, avenue Niel : ses amis la supplièrent d'accrocher la crémaillère. Il fut décidé qu'à cette occasion, on ferait une pantomime. Un bon camarade, Paul Adam, accepta de faire une charade japonaise ; la musique fut confiée à un de ses amis, compositeur détalent. Laus, Zélie Hadamard, Decroza, Marie Defresne, Melchissédech, etc., etc. "■■
On était en pleines répétitions, quand M. Richarme revint à Paris, très préoccupé de ses affaires : toute idée de fête était ajournée.
11 était menacé d'une dissolution de société pour 1894, époque où l'acte d'association prenait fin : il fallait donc qu'il trouvât un commanditaire qui remplaçât ses associées. Il avait obtenu d'elles une promesse de cession moyennant le versement d'un million à chacune : c'était donc trois millions à débourser et l'engaoement devait être exé-
cuté dans une période de deux ans ; sinon, l'affaire était liquidée.
11 vit des banquiers à Londres, à Paris, en Suisse, dans le Nord, à Lille, à Reims. Marie dissimulait sa tristesse, son inquiétude. Pour lui éviter de feindre une bonne humeur qu'il ne pouvait guère ressentir, Mari-e ferma sa porte, restant auprès de lui, seule, tâchant de le réconforter, alarmée de le sentir souffrant et contraint au surmenage, quand il aurait eu si grand besoin de repos.
— Oh ! j'ai du courage, lui disait-il : c'est pour toi que je travaille.
L'affaire était presque conclue ; une dernière formalité et l'on signerait. Tout fut à recommencer.
On se demandait comment des gens aussi riches que l'étaient deux des beaux-frères de Richarme pouvaient se retirer d'une industrie qui paraissait si florissante, eux qui avaient de l'argent à ne savoir où le placer! On s'informait, naturellement. On recueillait alors les échos des calomnies répandues de tous côtés, justement par celui qui profitait le plus de l'affaire, puisqu'il était, })crson-
nellement, sans fortune. On eût dit que, contre son intérêt même, il eût été heureux de voir sombrer la combinaison; cela eût confirmé les racontars contre Richarme, qui les ruinait, disait-il, par des dépenses folles, telles que la fête de la Plus Jolie Fem7ne de Pa7'îs.
Cet hôtel où Marie venait de s'installer servait de thème à toutes sortes d'amplifications : on racontait qu'il avait été, non pas loué, mais acheté pour elle cinq cent mille francs. Le désintéressement de Marie, quand on voulait bien Tadmettre, était regardé comme la preuve de son gâchage : la mauvaise foi était d'autant plus flagrante que M. Deriard savait bien à quoi s'en tenir, puisqu'il s'occupait d'une partie de la comptabilité et de l'examen des livres. Si des sommes avaient été distraites de la caisse sociale, les livres en auraient témoigné, ou il aurait fallu la complicité du caissier ; et alors les trois beaux- frères auraient eu beau jeu pour rompre immédiatement l'acte de société.
Certes, M. Richarme était un galant homme
dans toute racception du terme, et il trouvait naturel de subventionner son ménage d'une façon convenable pour tous deux. Mais il a été heureux que Sarah Darnum permît à Marie de régler son passif. Les nombreuses éditions de la Plus Jolie Femme de Paris remplacèrent agréablement ses appointementsde théâtre. Cependant Richarme, malgré ses recherches, s'occupait de la fabrication, tâchait de trouver des clients nouveaux, stimulait le zèle des entrepositaires, prétendant qu'une affaire qui ne progresse plus est bien près desombrer; et la pente, alors, est glissante.
Busnach vint de nouveau trouver Marie : décidément, il était forcé de renoncer à faire une pièce avec la Plus Jolie ; il ne trouvait toujours pas de dénouement. Lui et Clairville avaient beau chercher, ils retombaient toujours dans la même conclusion : la mort.
Pour une opérette, c'est gai.
Comme il était en train d'expliquer à Marie l'impuissance où il était de mener à bien la tâche entreprise, elle reçut la visite de Paul Adam après le départ de Pusnach. Tous deux
commentaient la conversation précédente.
Tout à coup, Marie proposa à Paul Adam :
— Voulez-vous que nous essayions de faire de ce roman une comédie, puisqu'il ne vient pas en opérette ? Il en sera ce que le hasard voudra : si cela marche, nous la ferons jouer, sinon, elle restera dans les cartons.
Il accepta, tout en déclarant son inexpérience en fait d'art dramatique.
On bâtit le scénario, on convint d'un dénouement. La pièce est écrite, terminée : elle répond à l'idée que Marie s'était faite. Mais Samuel trouve que le genre de la comédie ne convient pas au théâtre des Variétés dont il vient de prendre la direction.
Paul Adam avait été déjà le collaborateur de Marie pour un de ses romans : On en meurt. Au moment où il fut amené chez elle par Paul Alexis, il venait de publier un livre : Cha.iv molle, qui avait eu, comme les Blasphèmes de Ptichepin, comme Cha,rlot sam,use de Paul Bonnetain, et... SarahBarnum, les honneurs des poursuites judiciaires. Compagons d'infortune, Marie et lui devinrent vite bons camarades. Paul Adam attirait par
la tournure vive et paradoxale de son intelligence, éprise à la fois des réalités de la vie et des mystères de l'au-delà. Il était d'une élégance recherchée et il y avait un peu de romantisme dans la coupe de sa redingote mil huit cent trente à col de velours. Si l'on ne pouvait prévoir alors la brillante carrière du jeune écrivain, qui s'est classé au premier rang parmi les maîtres, on sentait déjà qu'il était quelqu'un.
Cependant, Richarme avait fini par mettre l'affaire en société, après toutes sortes de difficultés et de complications. Quand il croyait avoir surmonté le dernier obstacle, il en surgissait un nouveau.
Oh ! les lamentables lettres qu'il écrivait à Marie, se reprochant d'avoir accepté les sacrifices qu'elle avait faits pour lui, sacrifices dont il était indigne, puisqu'il ne pourrait jamais l'en récompenser.
Enfin, une maison de banque de Lyon, la maison Cottet, mettait l'afi'aire en actions. Richarme, après avoir passé par les conditions de cette banque, eut à subir une dernière exigence de ses associées. 11 avait
été stipulé que les trois millions seraient payés en actions, et que, séance tenante, ils seraient restitués contre trois millions espèces ; cela évitait des frais d'enregistrement. Au dernier moment, la combinaison fut refusée, ce qui augmentait les frais de cent cinquante mille francs au profit du fisc. M. Richarme supporta, forcément, ce mauvais procédé. Il croyait en avoir bien fini quand une nouvelle exigence surgit encore.
Cette fois, c'était de M. Deriard que venait la difficulté.
— Ma femme a donné sa signature, c'est possible, disait-il ; mais, moi, je n'accepte pas : il me faut un million deux cent mille francs.
Comment sortir de tous ces embarras ?
M. Richarme n'avait j)as les deux cent mille francs ; la maison Cottet prenait ferme deux millions d'obligations. M. Richarme, voulant rester maître de diriger l'affaire dont il connaissait tous les rouages, sans qu'on lui imposât l'immixtion d'une volonté inexpérimentée, qui aurait contrecarré son œuvre,
avait emprunté le troisième million, qu'il devait payer à ses associés, sur les actions dont il entendait garder la propriété ; il avait misées actions en « gage », remboursables dans des délais fixés, à cinq et six pour cent d'intérêts.
Aujourd'hui, en face de cette nouvelle exigence, il se trouvait sans ressource; il était acculé. Enfin, comme l'affaire était reconnue superbement productive, la maison Coftet, d'accord avec lui, décida la création d'une dette de deux cent mille francs envers M. Deriard, portant intérêt à cinq pour cent et remboursable à raison de vingt mille francs par an.
Cette fois c'est fini, on va signer ! Rendezvous est pris. A peine M. Richarme est-il entré dans la maison de banque qu'on vient l'avertir que le feu est à l'usine. Il prend le train. Oh ! cette locomotive, que n'en pouvait-il activer la marche! Dans une inquiétude folle, une désespérance sans nom, il arrive à Rive-de-Gier ; il se penche à la portière et son cœur s'ouvre en une action de grâces : il vient d'apercevoir le hall dont la toiture do-
mine les bâtiments : on a pu circonscrire le feu, l'usine reste debout.
Les magasins de vannerie seuls ont brûlé : les dégâts sont couverts en partie par une assurance insuffisante de deux cent cinquante mille francs.
M. Deriard père, qui a dans ses. attributions le règlement des polices, a jugé intelligent de ne pas les assurer pour leur valeur intégrale.
M. Richarme, en sa qualité d'unique actionnaire, prit vis-à-vis de la maison Cottet l'engagement d'honneur verbal de prélever sur les bénéfices de l'année qui allait échoir, avant toute distribution de dividende à l'action, la somme nécessaire à la reconstruction des magasins incendiés. Après quoi, la mise en actions effectuée, les statuts rédigés, les signatures de part et d'autre furent apposées.
Deux millions furent versés séance tenante aux dames Marrel et, par le moyen de l'emprunt, Mme Deriard reçut les douze cent mille francs exigés. Quand tout fut bien fini, la réaction fut terrible chez cet homme dont
le courage n'avait pas faibli une minute, tant qu'il avait été soutenu par la lutte. Il se sentit effroyablement las, dans un complet anéantissement de l'esprit et du corps, et n'ayant qu'un besoin : le repos absolu.