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CHAPITRE VII

Vue de dos. — Empereur, princesse et comédienne. — Récompense déshonnète. — Histoire d'une collaboration. — ■ Deux ennemies pour un même ami.

Attendons demain, avait dit Lermina. II avait raison. II était arrivé la plus cocasse chose du monde : des comptes rendus extrêmement aimables de la fête avaient paru dans le Figaro et dans d'autres journaux, mais une partie était absolument fantaisiste. Rappelés par leur service de cinq à sept heures, quelques journalistes, Calmette et ChinchoUe entre autres, avaient quitté les voyageurs à Morsant : ils étaient revenus en chemin de fer, ne se doutant pas de l'accident qui mit le bateau en détresse.

Aussi avaient-ils terminé leur article en disant que l'on était rentré à Paris pour dîner. Vous voyez d'ici la scène dans les ménages vrais ou faux : « Les journaux disent que vous avez dîné à Paris. Alors, cette histoire du bateau qui ne marche pas, ce dîner sur le pont, c'est une blague ! Qu'y a-t-il làdessous? Etc., etc. ))

Tout finit par s'arranger ; il fut prouvé que la Presse avait tort, et ce fut l'occasion de chaleureux raccommodements, espérons-le.

L'idée de la Plus jolie Femme de Paris avait été trouvée originale.

Aune exposition du Mirliton, Marie avait admiré une adorable aquarelle, une femme qui montre son buste de dos. Elle avait le col flexible et long, la nuque libre, offrant la gracilité de la jeunesse sans maigreur. Cette aquarelle avait frappé Marie, et elle s'en était ressouvenue quand il s'agit de la composition de la couverture.

Elle alla chez Duez :

— Trop tard ! répond le peintre ; Taquarelle a été vendue il y a huit jours à la baronne de Rothschild.

Que faire ? Le temps se passa en projets non exécutés. Marie se décida enfin à faire faire la composition d'après une photographie. C'est très rare, une jolie nuque. Avec quelques amies, Marie se rendit chez Boyer, boulevard des Capucines. Il se mit à sa disposition de la façon la plus aimable. Après plusieurs essais loyaux mais infructueux, il fallut bien s'en tenir au dernier. Hélas ! le modèle était tout le contraire de l'idéal rêvé par Marie. La femme n'était plus jeune, et cela se sentait bien ; le visage se défendait, grâce à de savants artifices, mais il n'en était pas de même du col, qui n'a jamais été élégant : il est court, massif, attaché à des épaules grêles et osseuses. Mais que dire à une femme qui apporte de la bonne volonté et des prétentions ? Comment lui faire comprendre sans la blesser que « ce n'est pas ça » ?

Boyer vint au secours de Marie, qui était allée examiner le cliché avec lui :

— Ne vous tourmentez pas : nous adoucirons tout cela avec des retouches ; nous atténuerons l'épaisseur, le carré de la taille,

en la laissant dans le vague, dans le flou ; nous remonterons un peu le décolletage, pour dissimuler la saillie des omoplates. Il fallait une femme jeune et mince ; celle-ci est osseuse et maigre ; mais enfin, ne vous inquiétez pas : Je ferai de mon mieux, et ce sera bien.

En effet, l'idée eut un succès dont le modèle bénéficia.

Madame de Rute savait que Segond-Weber était une amie de Marie ; elle la pria de lui amener la jeune tragédienne dont elle avait applaudi les débuts dans les Jacobites, et qui lui avait laissé une grande impression.

Les deux artistes arrivent ; la princesse défend sa porte, désireuse de causer sans être dérangée.

Elles étaient là depuis un grand moment quand le petit groom remit une carte à la princesse :

— Où est-il? s'écrie-t-elle.

— On a repondu, madame, que vous ■ n'étiez pas visible ; il ne peut déjà être en bas.

— Va, cours ; dis-lui que j'y suis pour lui, que je le supplie de remonter.

Et elle montra aux deux femmes la carte du comte d'Alcantara. C'était l'empereur du Brésil.

On le rattrape au moment où il allait monter en voiture. Il refit l'ascension des quatre étages. Madame de Rute habite au boulevard Poissonnière l'ancien appartement de madame Juliette Lamber; les étages sont très hauts, et il faudrait faire des stations à chaque palier. Le courage de l'empereur devait lui être funeste : les quatre étages sont précédés d'une voûte glaciale, dont la traversée est terrible, à cause du courant d'air qui s'y engouffre.

Marie n'avait pas revu don Pedro depuis la représentation du Passant; il lui dit qu'il avait suivi son évolution de la comédie à la littérature.

— J'ai lu tous vos livres, ajouta-t-il, même Sarah Barnum qui m'a bien amusé.

Il manifesta le désir aimable de le relire non expurgé. Marie offrit de lui envoyer le livre le lendemain.

Il se montra très charmé de rencontrer madame ^egond-Weber, qu'il n'avait jamais

entendue et qu'il ne connaissait que par des articles de journaux. Justement le lendemain elle jouait à la Comédie-Française, transfuge de rOdéon. Il promit d'aller l'applaudir et tint parole ; il vint même la féliciter de vive voix au foyer de la Comédie, et lui dire le plaisir qu'elle lui avait donné. Huit jours après, Marie apprenait qu'il était à Aix, dangereusement malade d'une fluxion de poitrine. La montée et la descente des escaliers de madame de Rute, la traversée de cette voûte glaciale, lui avaient été funestes ; en quittant Paris, le surlendemain, ilemportaitle germe de la maladie dont il ne s'est pas remis et à laquelle il devait succomber en quelques mois.

— Non, vrai, c'est sérieux, mon petit Pei^dreau, ce que vous me dites là ? Elle vous a promis ?... promis pour de vrai ?...

C'était Marie qui s'exclamait ainsi, causant avec le duc de Perdifumo, aujourd'hui prince délia Ptocca et marié à une charmante femme, qui lui a donné d'adorables bébés. Il expliquait à Marie que Francine Decroza avait le

plus grand désir de rentrer dans un théâtre de Paris, car enfin, il n'y a que Paris pour une artiste. On lui faisait un crime d'avoir joué à Berlin, et aucun directeur ne voulait l'engager, craignant la cabale et les criailleries des petits journaux. Elle s'était mis en tète que Marie pouvait vaincre l'ostracisme dont elle était frappée, et qu'elle avait assez d'influence et d'amis pour la protéger efficacement.

— Enfin, ma chère Colombier, vous me rendrez un grand service. Nous sommes de bons camarades. Vous savez que si je pouvais vous être agréable en quoi que ce fût, je le ferais de très grand cœur. Voilà ! Francine me plaît beaucoup; à ma cour assidue, elle répond : « Vous connaissez madame Colombier ; présentez-moi à elle, obtenez qu'elle me reçoive. »

Et avec une candeur amusante, il racontait la récompense promise.

— J'ai beau lui dire, ajoutait-il, que vous ne recevez que quelques femmes de théâtre, que votre maison est très fermée, elle est but('?e, elle n'en démordra pas.

— Mais on dit bien des choses sur elle.

— Bah! des femmes jalouses, des hommes à qui elle s'est refusée !

— Vraiment ! on la dit si peu farouche !

— On dit tant de choses ! Voulez-vous que je vous l'amène ? Tenez, vous m'avez invité à déjeuner demain, pour manger avec vous, comme deux gourmets, ce macaroni à l'italienne que vous faites si bien ; permettez-moi de vous amener Francine. C'est dit ! Je me sauve. Ne me répondez pas, A demain, midi.

Le lendemain, il s'amène et il l'amène. Marie voit une belle fille à Tœil brillant, au teint fleuri, un peu soutenu sous la poudre adhérente, à la jolie taille, bien ronde sans maigreur. Elle se souvient de l'avoir rencontrée avec un grand garçon qu'elle avait connu tout petit, à ses débuts dans la vie. La mère de ce jeune homme, belle-sœur d'Albert Wolff, était devenue pour elle une connaissance très amicale. Tout cela la disposait absolument en faveur de la nouvelle venue. On se mit à table — le macaroni n'atrtend pas, — et on continua à causer de choses et d'autres, surtout du parti pris qu'on avait

contre elle, et qu'elle attribuait aux racontars d'une actrice qui jouait les rôles à côté d'elle. Celle-ci, jalouse de son succès de femme et d'artiste, avait quitté la troupe ; rentrée à Paris, elle était allée dans les rédactions ; elle avait raconté ce qu'elle avait voulu, personne n'étant là pour la démentir. Francine Decroza adorait le théâtre, et la pensée qu'elle ne pourrait pas se faire entendre à Paris la désespérait.

— Je vous assure, mademoiselle Colombier, disait-elle, que j'ai chanté bien des opérettes dans la tournée que je viens de faire, et que j'ai eu beaucoup de succès. J'ai fait de très, très grands progrès, et ceux qui m'ont vue autrefois dans des rôles de grues seront bien étonnés.

Marie voyait là une injustice à réparer : il lui semblait qu'il n'y avait pas de raisons pour faire un crime à Decroza d'avoir chanté à Berlin. Il vaut encore mieux reprendre aux Allemands une parcelle de nos milliards que d'accueillir, comme Autrichien, Roumain ou même Alsacien tout ce que l'empire d'Alle« magne nous envoie.

— Vous servir, répondit-elle à Decroza, je le ferais volontiers, mais comment? Je ne vois pas. Enfin, je réfléchirai.

— Vous me permettez de revenir vous voir ?

— Mais comment donc ! D'abord, ce cher duc qui vous a présentée à moi vient souvent; il vous fera signe.

Le lendemain, selon une habitude prise depuis quelque temps, Marie avait à déjeuner chez elle Antony Mars, Boucheron et Samuel, qui dirigeait alors la Renaissance. Rien n'amusait Marie comme ces déjeuners où l'on faisait de la rosserie spirituelle, où l'on égratignait sans écorcher. Celui qui damait le pion aux trois autres, c'était Boucheron, et cela avec une bonhomie de prélat ancien régime, et un sourire béat tout à fait amusant. Marie racontait la visite qu'elle avait reçue, et son désir d'obliger Perdifumo, en protégeant sa protégée. Là-dessus, ce fut un toile unanime !

— Ne tentez pas cela, ma chère Colombier ; vous vous briseriez contre un parti pris absolu.

— Moi, directeur, je ne l'engagerais pas... même pour figurer.

— Et moi, auteur, je ne lui donnerais pas une lettre à porter.

— C'est compromettre le succès de la meilleure pièce que d'engager la partie avec une carte pareille dans son jeu.

— Éh bien ! cela m'amuse de tenter l'aventure! Je m'ennuie, je n'ai rien à faire, cela me distraira. Seulement, je vous demande le secret ?

— C'est juré.

— Ah çà! où en est Busnach, de cette fameuse pièce? demanda Samuel, qui.avait reçu la Plus Jolie à la Renaissance.

— Il est venu me dire qu'il y renonce. : il a trouvé les deux premiers actes adorables, mais pour les autres, impossible. Il retombe toujours dans le scénario de Nana. La fin ne vient pas. Il ne peut faire mourir l'héroïne comme celle de Zola ou Froufrou ou la Dame aux Camélias. Il se sent arrêté et n'en peut plus sortir ; il me rend ma parole.

— Eh bien! voilà Mars et Boucheron, dit

Samuel ; les acceptez-vous en remplacement de Busnach démissionnaire ?

— Cette bêtise ! l'auteur des Surprises du Divorce et celui de Miss Helyett ! Est-ce que ça se demande?

— Eh bien ! c'est entendu. Mais il me faut la pièce dans six mois. L'interprète, maintenant. Où est la femme digne de porter un tel titre ? Ce ne sera pas facile à trouver. Vous l'avez si bien compris que vous la représentez de dos, pour laisser au public le plaisir de deviner son visage : il adore le mystère et les énigmes, pour la joie de les déchiffrer.

On parla de Théo. On discuta, on finit par déclarer qu'il n'y avait encore qu'elle qui pût représenter, dans l'opinion publique, «la plus jolie femme de Paris ». Les collaborateurs de Marie déclarèrent qu'ils allaient se mettre à l'ouvrage ; dans peu de jours le scénario lui serait soumis. Le succès se continuait en librairie. Après avoir lu le livre, Henry Bauër écrivait à l'auteur cette lettre qui lui causa grande joie :

Je viens d'achever votre livre, ma clière camarade : il m'a intéressé, il m'a fait plaisir à lire. Je vous avoue que j'étais prévenu contre lui, que je redoutais d'obscènes et scandaleuses histoires. Il n'en est rien : il y a dans les aventures de cette bonne et jolie fille un désintéressement, une vivacité d'impression, une sincérité sensuelle, une naïveté d'abandon charnel qui m'ont touché et m'ont ravi. C'est bien à vous qui fûtes si belle et demeurez si charmante d'afficher très haut le mépris de l'argent, d'affirmer que les chaudes et libres amours, disons, si vous voulez, la volupté des suprêmes étreintes et des longues confidences valent mieux que tout. C'est ce qui donne à votre héroïne le tour galant et libre d'une des plus jolies figurines du dix-huitième siècle.

Le critique a dit. L'ami vous fera demain tous ses compliments, car demain, si j'ai bonne mémoire, il est encore votre hùte.

Affectueusement,

Henry Bauer.

Lundi. 23 juin 1887.

Richarme était retenu depuis longtemps déjà à Rive-de-Gier ; ne pouvant aller à Paris, il pria Marie de venir le voir à Lyon. Elle s'empressa de prendre le train. Elle le trouva très affecté : on lui faisait une guerre sourde.

De tous les côtés lui revenaient des rapports sur l'hostilité que lui témoignait son beaufrère Dériard, employé à l'usine. Dans le trajet quotidien entre Lyon et Rive-de-Gier, celui-ci pérorait à haute voix et déblatérait contre lui tout le long de la route.

— Il dit que je les ruine. Dans ma longue maladie, ma sœur aînée ne venait auprès de moi que pour solliciter mes confidences et s'en faire des armes. Ce sont eux qui ont entraîné les Marrel. Ma sœur aînée est jalouse de la situation des cadettes ; elle qui a épousé un homme sans fortune, elle fait retomber sur moi le poids de ses mécomptes. Je viens de recevoir une lettre de notre entrepositaire de Marseille : c'est un ami, un parent éloigné, très brave homme. Il me prêche la conciliation... Tiens, il s'appelle comme ton ami Scholl. — Voici ce que je lui réponds. Tu penses bien qu'après ce qui s'est passé, il n'y a pas de conciliation possible avant longtemps. Il faudrait trouver une combinaison pour désintéresser mes beauxfrères : alors, comme il n'y aurait plus de question matérielle entre nous, nous pour-

rions revenir à la bonne entente d'autrefois, d'avant le krach. Mais, hélas ! pour le moment, nous en sommes loin. — Enfin, voici le brouillon de la lettre que j'ai répondue à Scholl :

Mon cher Scholl,

J'ai été verbalement autorisé par mes sœurs et associés à me découvrir pour faire face à mes dettes, et comme il n'a été fait aucune distinction, je ne sèche pas que cette autorisation m'ait été donnée pour les grosses seulement, et non pas pour les petites. J'ai expliqué à mes sœurs, comme à toi-même, que si j'avais pris des sommes importantes dans les six premiers mois de l'année, c'était premièrement pour payer tous les comptes arriérés de mes mines de Vendée, s'élevant à plus de quinze mille francs. Deuxièmement, faire face au paiement d'intérêts dus à MM. Etienne et Charles Marrel, s'élevant de même à plus de quinze mille francs, mes dépenses personnelles.

L'on veut me taxer à ne dépenser que dix-sept mille cinq cents francs par an. Sur cette somme il faut que je paie cinq mille francs d'intérêts à MM. Etienne et Charles Marrel, et cinq mille francs pour l'entretien de mes mines que je

tiens à ne pas laisser eflondrer, étant donné que j'ai toujours l'espoir de les vendre et que je suis en pourparlers pour l'une d'elles. Il me resterait donc sept mille cinq cents francs avec lesquels je suis dans l'impossibilité absolue de faire face à toutes les charges de ma vie, telles que vie matérielle, souscriptions, aumônes à plus pauvre que moi, et le reste. . . Quand tu me dis que l'économie donne l'amour du travail et que la trop grande dépense en détourne, tu es injuste envers moi. Je puis t'assurer qu'en aucun temps, jamais grandes dépenses ne m'ont détourné des affaires et fait perdre mon temps, et dîner et passer les soirées, soit à Paris ou ailleurs, ne constitue pas, que je sache, acte de paresseux.

J'ai fait pour la proispérité de la maison de ma famille tout ce qu'il m'a été humainement possible de faire ; et à moins que l'on veuille de parti pris ne pas voir, je ne saclie pas que l'on puisse me montrer en verrerie une réussite pareille à celle obtenue par moi depuis quelques années. Il est vrai que mes aimables sœurs prétendent que tout cela s'est fait seul et que je n'y suis pour rien.

Nous traversons une des années les plus dures que nous ayons vues, et pourtant nous travaillons à pleins fours, écoulons les stocks, et nous gagnerons encore chiq cent mille francs cette année, malgré la baisse des prix. Pendant ce temps-

là, les verreries dans le Nord sont aux abois. En livrant à 5 et 10 pour 100 au-dessous de leur prix de revient, les petites verreries n'ont plus de crédit chez leurs banquiers, les grosses n'osant pas se transformer de peur de ne pas récupérer leurs dépenses, et la situation est telle, qu'avant peu nous verrons se fermer un certain nombre de fours Tu me parles de réconciliation, et tu as la menace au bout de la plume, comme l'ont sans cesse ceux et celles au nom desquels tu m'écris.

Nous sommes presque au port, et l'on imagine vis-à-vis de moi toutes sortes de tracasseries et de vexations, comme pour faire à plaisir échouer toutes choses qui m'ont donné tant de travail et tant de peine. Je suis doué d'un certain courage contre l'adversité, d'un cerveau solide et d'un estomac d'acier; néanmoins la maladie de temps en temps me prend, et bien que moins terrible que les rhumatismes, je souffre en ce moment d'une maladie du sang dont j'ai ressenti les premiers symptômes avant mon départ de Rive-de- Gier, ce qui ne m'empêche pas de vaquer aux affaires de la maison. Tu vois que si l'on a bien agi, d'abord, en me permettant d'emprunter sur ma propre forlune, on a torl aujourd'hui de s'acharner après moi en souhaitant ma mort, et en faisant tout ce qu'il faut pour y arriver.

.le te prie de m'excuser si je le dis des choses ni. IG

qui te sont peut-être peu agréables, car je ne crois pas que tu en sois encore arrivé à me juger comme tu as l'air, mais je trouve que tu accordes trop facilement foi à ceux qui veulent te persuader que j'ai passé ma vie dans la débauche.

Je prétends, et je le prouverai, avoir quintuplé la fortune de mes sœurs, car sans moi, que serait la maison ?

En me permettant d'emprunter sur ma propre fortune, elles m'ont rendu un réel et indéniable service dont je n'étais pas oublieux. Aujourd'hui elles le regrettent et elles veulent me traiter en voleur ; c'est leur affaire, et je leur laisse la responsabilité de cette mauvaise façon d'agir à mon égard.

Elles devraient pourtant ne pas oublier que M. Deriard leur a fait l'amitié de fouiller tous les livres depuis trente ans, pour connaître les détournements que j'aurais pu opérer, et que ses

recherches intéressantes, ont abouti à néant,

etc., etc.

P. RiCHARME.

Depuis cette lettre, j'ai reçu d'un ami une offre bien tentante, mais je ne puis accepter. C'est Charles Dorian qui est venu me la faire.

■ — A propos, figure- toi que, dans le pays où l'on est avide de tout ce qui peut faire scandale, on prétend que c'est lui, Charles D..., l'intrépide vide-bouteilles dont il est parlé tout le temps dans le Gil Blas. On assomme ce pauvre Dorian avec les prouesses de ce personnage qui doit être un mythe. Enfin, Dorian est venu me demander de me laisser porter candidat au Sénat, j'ai refusé. Il m'a donné des raisons de parti, de politique qui m'ont ébranlé un peu, et il n'a pas voulu accepter ma réponse comme définitive : il m'a prié de prendre une semaine pour réfléchir. Ah ! si j'acceptais, ce sont les autres qui pousseraient les hauts cris. Mais ma résolution est bien arrêtée : je dirai non.

Marie, à force d'éloquence, réussit à le faire revenir sur cette décision. Elle quitta Lyon, en emportant la promesse que son ami serait sénateur. Dans une quinzaine, il serait à Paris.

Quel ne fut pas son étonnement quand le lendemain, passant en voiture rue de la Chaussée-d'Antin, elle croisa Richarmo : arrivé dans la nuit, il allait chez elle. Qu'y

avait-il? Quel événement lui avait fait modifier sa résolution ?

— Je l'avoue, dit-il, j'ai fui lâchement devant la réponse que je devais donner à Charles Dorian. Je ne veux pas me laisser convaincre, je persiste dans mon refus. Il a beau me dire que je ne m'occuperai de rien, qu'il n'y a pas de campagne électorale pour le Sénat comme pour la Chambre ; il s'agit d'un simple consentement à donner : non, mille fois non : j'en ai assez de la politique ! Comment, je n'ai pas encore accepté, et déjà je suis vilipendé dans leurs sales journaux ! Le plus honnête homme du monde se trouve à la merci de toutes les calomnies. Encore, s'il ne s'agissait que de moi, je m'en moquerais ; je suis au-dessus de leurs racontars, mais... » Il s'arrêta un instant, puis, brusquement : « Enfin, j'ai bien assez de tintouin avec ma baraque, je n'ai pas besoin d'en chercher ailleurs. »

— C'est à propos de moi qu'on t'attaque?

— Tu le penses bien. D'abord, SarahEarnuml... Puis ils prétendent — et cela vient bien sûr des histoires de Deriard, mon beau-

frère, — que c'est moi qui ai donné la fête de la Plus jolie Femme de Paris, et que ça m'a coûté cent mille francs. C'est pas pour rien! Raconte ça à Flammarion; ça le fera rire, lui qui doit savoir ce que ça coûte.

Samuel adressa une invitation à Marie pour elle et pour Richarme, car elle n'allait nulle part où il ne pût aller pendant son séjour à Paris. Mars et Boucheron devaient lire le scénario de la Plus Jolie. Louise Théo avait été invitée; c'était elle, décidément, qui l'avait emporté dans l'esprit des auteurs et du directeur.

La pièce était en quatre actes; trois étaient exquis, mais le quatrième ne venait pas, on cherchait. Théo protestait : elle trouvait bien audacieux d'assumer la responsabilité d'un titre si diliicile à justifier; avant l'artiste, on discuterait la femme. Elle avait peur. On la rassura en lui faisant force compliments. Enfin, mettant de côté sa modestie, elle accepta. On convint d'écrire la pièce tout de suite, sur la donnée du scénario; on en chercherait le dénouement. Quelle fin fallait-il lui donner? Il n'y a que la mort qui finit

tout, et cette solution n'était pas possible. Enfin, on allait voir.

Pendant l'absence de Richarme, Marie vivait assez retirée, confinée dans son home. Un ménage, une, vieille femme et son mari, des amis présentés par Busnach et qui habitaient sa maison, dînaient presque constamment chez elle, faisant sa partie de bésigue. De temps en temps elle allait chez des amies ; elle leur rendait leurs politesses en bloc, profitant du séjour de Richarme à Paris pour recevoir. C'était une joie pour lui, au sortir de son trou noir, tout enfumé, de Rive-de- Gier, de se trouver comme par enchantement avec les personnalités les plus distinguées de tous les mondes, des femmes jolies et charmantes. Quel changement avec la triste solitude où il vivait là-bas, partageant le repas de midi avec son beau-frère Deriard, à qui il ne parlait pas, et avec le fils de celui-ci qui, malgré sa jeunesse, était d'humeur taciturne et renfermée !

Un grand dîner avait été organisé. Catulle Mendès avait accepté une invitation pour lui et pour une amie qu'il entourait d'un culte

d'adoration, et qui était une camarade de théâtre de Marie. La première de la Tosca venait d'être remise justement le jour de ce dîner. Connaissant l'amitié profonde que Mendès professait pour Sarah, Marie craignait une défection, malgré l'acceptation qu'il lui avait donnée. Très superstitieuse, elle redoutait beaucoup le chiffre treize ; l'absence de Mendès l'eût exposée à ses terribles conséquences.

Elle lui écrivit pour lui demander s'il viendrait sûrement. Voici la lettre que lui envoya en réponse Catulle Mendès :

Pourquoi donc ne dînerions-nous pas avec vous, ma chère Marie Colombier? puisque c'est chose convenue et que vous n'allez pas à la Tosca? A cause de Sarah? Il est certain que je suis le très dévoué et très reconnaissant ami de cell > qui a fait jouer le drame qui, avant elle, avait été refusé dix fois par cinq théâtres, car chacun des cinq théâtres avait refusé deux fois les Mères ennemies! ie suis h. sa disposition en toute circonstance, et mon affection pour elle égale mon admiration ; mais j'ai pour vous, chère Colombier, une très amicale et très sincère sympathie. Je n'ai aucune raison pour prendre parti contre

vous; cela serait aussi absurde que si je prenais parti contre elle. Vous êtes brouillées; ce n'est pas du tout un motif pour que je me brouille avec vous ou avec elle. Vous êtes deux ennemies qui avez un même ami.

A tout à l'heure, chère camarade; croyez à mon très franc dévouement.

Tout à vous,

Catulle Mendès.

Voulez-vous faire nos amitiés, je vous prie, à M. Richarme? Merci.

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