‹ Memoires. PrefChapitre 15 sur 18 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Comment on fait une grève. — Délégation de grévistes malgré eux. — Agent provocateur. — Les frais de la grève.

Le 16 mars, M. Flammarion, l'éditeur de Marie, qui avait bien voulu accepter d'être son représentant dans les assemblées, reçut une dépèche de M. Deriard : « Grève déclarée, fours éteints. »

L'avant-veille, M. Flammarion avait trouvé dans son courrier une lettre de M. Deriard où il n'était même pas fait mention d'un dissentiment quelconque avec les ouvriers.

La dépèche causa à Marie une grande surprise; elle savait que quatre fours éteints représentaient, au rallumage, plus de cent mille francs, et un mois de chômage forcé.

Aux demandes d'explications et de détails, on répondit simplement que le personnel avait refusé le travail et voulait imposer au directeur le renvoi d'un ouvrier. Tous les moyens étaient bons pour priver Marie de son usufruit. Voici que maintenant on s'autorisait de la grève pour ne pas distribuer le dividende acquis, voté, déterminé par le bilan et le rapport des commissaires. Elle se révolta, disant que les bénéfices de 1893 n'avaient rien à voir avec la grève déclarée en mars 1894 : « D'ailleurs, ajoutait-elle, savez-vous quelle sera la durée de la grève? En 1891, malgré trois mois et demi de grève, les bénéfices sont montés à sept cent cinquante mille francs. Peut-être aurez-vous un bénéfice malgré la grève. »

Il fallut bien se décider à faire le versement ; ce fut le dernier. Les usines étaient fermées depuis trois mois, quand Marie reçut la visite de deux délégués du syndicat des ouvriers verriers de Rive. Ils étaient accom pagnes par le député de cette ville, M. Char pentier. Ils dirent à Marie :

— Madame, vous êtes la principale inté-

ressée àla prospérité delà Verrerie Richarme. La grève est nuisible à vos intérêts. Nous sommes venus vous prier d'intervenir pour la faire cesser.

— Mais pourquoi l'avez-vous faite, cette grève ? répondit-elle.

— Madame, nous ne l'avons pas faite, il faut que vous le sachiez bien. Il n'y a entre le directeur et nous aucune question de salaire ni de travail.

— Alors, pourquoi vous êtes- vous mis en grève ?

— Madame, jamais la grève n'a été déclarée.

— Il D'y a pas eu de grève déclarée? Que me dites-vous là?

— La vérité, madame.

Et voici ce qu'ils racontèrent :

Le 16 mars, à quatre heures du matin, les ouvriers vinrent pour remplacer un poste. Ils trouvèrent le nommé Darçon qui avait déjà fait plusieurs relais et qui cependant se présentait pour un nouveau. Ils firent remarquer qu'il n'était pas juste que ce fût toujours le tour du môme à travailler : c'é-

tait formellement contraire aux règlements. Ils demandèrent à soumettre leur réclamation au directeur : celui-ci, n'étant pas levé, ne put pas intervenir.

Ils se retirèrent. Et quand, à huit heures, les ouvriers d'un autre poste vinrent, à leur tour, comme d'usage, reprendre le travail, ils furent tout étonnés de trouver les usines fermées, et de s'entendre dire quon éteignait les fours d'après V ordre de M. Deriard. Voici les explications de détails que Marie obtint des délégués.

En 1891, une grève se produisit à l'usine Richarme. Elle prit fin par un compromis par-devant M. Lépine, préfet de la Loire. Un des points essentiels de ce compromis portait : « L'ouvrier qui n'a pas encore travaillé à la verrerie ne peut être accepté définitivement qu'après un accord entre la commission ouvrière et l'administration de l'usine. » Cette entente sauvegardait à la fois les règles d'apprentissage et le placement équitable des titulaires ouvriers, ou des ayants-droit, selon leur rang d'ancienneté dans l'usine.

M. Richarme fit scrupuleusement exécuter

cette convention. Avant la grève de 1891, il y avait eu jusqu'à 120 relais ; peu à peu ce chiffre descendit jusqu'à 10 relais seulement.

Pour des motifs que nous ne voulons pas apprécier, disaient les ouvriers, M. Deriard refusa de se conformer aux conditions du compromis, préférant voiries postes démontés. A une délégation qui lui présentait des réclamations ; il répondit : « C'est mon affaire. »

On peut consultera ce sujet la brochure adressée par les ouvriers aux actionnaires de la Verrerie Richarme, dans laquelle ils donnent à entendre que la cause de la grève a eu des motifs d'intérêts dont ils ne veulent pas s'occuper, mais auxquels ils sont étrangers.

Dans les premiers jours du printemps de 1804, on présenta à M. Deriard, comme arrangeur, un ouvrier de Rive, dont les capacités et l'assiduité étaient incontestables.

— Pour des raisons que nous n'avons pas à examiner, disent les ouvriers, M. Deriard le refusa, et en refusa d'autres après lui, dans m. :25

les mômes conditions. Cependant, au mépris de la convention contenue dans le comi^romisde 1891, un nommé Darçon fut engagé ! Il prit dès le début une attitude agressive. Il y eut entre lui et ses camarades des démêlés violents, un procès s'en suivit : le nommé Pouilleux fut condamné à six jours de prison. Tous prirent Darçon en grippe ; leur défiance était éveillée par ce nouveau venu qu'on leur imposait systématiquement : — Nous avons fait, disaient les ouvriers ; une démarche auprès de M. Deriard pour l'éclairer sur les conséquences possibles du maintien de Darçon contre le sentiment de tous, et contre la convention du travail de 1891. M. Deriard répondit encore : « C'est mon affaire. » Le 14 mars, quand Darçon se présenta comme relais pour la troisième fois, ses camarades protestèrent, demandant qu'il ne prit pas le tour des autres ; mais, contrairement à ce qu'on affirme, ils ne sollicitèrent pas son renvoi du directeur. Telle est, madame, la vérité exacte.

Et les ouvriers conclurent en disant :

■ — Par tout le monde à l'usine, Darçon

était regardé comme mi agent provocatear, chargé de faire naître un conflit. Dans tous les cas, nous, les ouvriers, nous n'avons pas déclaré la grève.

Chose digne de remarque ! l'incident Darçon se produisit à quatre heures du matin, et dès six heures M. Deriard faisait venir un huissier pour constater que le poste n'avait pas pris le travail. Le même matin, à neuf heures, partaient les dépèche adressées aux membres du conseil d'administration :

« Grève déclarée, Fours éteints, y^

Combien avait été différente la conduite de M. Richarme, lors de la grève de 1801, qui avait été déclarée, indiscutablement, par les ouvriers eux-mêmes! M. Richarme avait gardé ses fours allumés pendant huit jours, dans l'espoir d'une entente avec le personnel. Dans les communications officielles du syndicat, dans les citations en conciliation, devant lejuge de paix, les ouvriers sont restés invariables dans leur témoignage à cet égard.

Les délégués Unirent en disant à Marie :

Ce n'est pas une grève d'ouvriers, c'est la grève do l'usine, la grève directoriale. Le conseil d'administration n'a fait que ratifier le fait accompli. C'est pourquoi, madame, nous sommes venus à vous pour vous prier de vous interposer.

— Mais que voulez-vous que je fasse? C'est votre directeur qu'il faut voir.

— Mais il est invisible. Nous vous demandons de bien vouloir faire une démarche auprès du conseil d'administration.

Elle promit d'essayer, et elle écrivit à M. Wolff, principal intéressé de la banque Cottet, qui avait émis les obligations. Elle lui demandait de réunir le conseil d'administration pour entendre M. Charpentier au nom des ouvriers. M. Wolff répondit qu'il n'y avait pas lieu de convoquer le conseil, mais qu'il était possible de faire rencontrer M. Charpentier avec M. Deriard et M. Douvreleur, président du Conseil. Marie pourrait assistera l'entrevue.

Elle eut lieu à Lyon, à la maison Cottet. M. Douvreleur arriva après s'être fait attendre une heure. Il ne disposait que de

quelques minutes. M. Charpentier prit la parole et dit :

— Les ouvriers ne demandent qu'à reprendre le travail.

— Alors, répondit M. Deriard, qu'ils rentrent ; les portes sont ouvertes.

— Vous les reprendrez tous ?

— Oh ! pas les meneurs !

— Et ceux-là, qui les désignera?

— Qu'ils viennent tous reprendre leurs livrets, nous verrons.

— Et ceux qui vous déplaisent viendront recevoir leur congé, n'est-ce pas ? C'est vouloir continuer la grève. Tenez ! moi, je fais une proposition. Des deux côtés on veut la paix. Je vous l'offre pour les ouvriers. Confiezmoi les noms de ceux que vous ne reprendrez pas ; je les garderai pour moi, et ferai embaucher ces hommes-là dans d'autres usines . . . par exemple, la Verrerie aux verriers... Il n'y a qu'un four d'allumé ; eh bien, on n'en allumera pas d'autres : je me porte garant pour les ouvriers.

— Oh ! vous vous engagez là, monsieur, à ce que vous ne pourriez pas tenir.

— Je TOUS en donne ma parole d'honneur !

— Et moi, je n'y crois pas.

Courtoisement, M. Wolff s'interposa.

M. Douvreleur, ne pouvant attendre davantage, laissa ces messieurs conclure. On ne conclut rien.

Au moment de partir, M. Deriard prit Marie à part :

• — Nous avons encaissé 750,000 francs, dit-il. Nous pouvons attendre. Dans quinze jours, les ouvriers seront trop heureux de rentrer sans conditions. Laissons, au contraire, allumer un second four à la Verrerie aux verriers. lime prendra le personnel dont je veux me débarrasser. Nous rouvrirons ensuite, et la grève sera finie.

La grève dura encore sept mois et demi.

— Vous avez des amis dans la presse ; qu'ils ne parlent de l'affaire que le moins possible ; ça ne peut qu'envenimer le conflit.

Elle fit ce qu'il désirait. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle apprit une chose curieuse. Dans plusieurs journaux où elle avait

obtenu qu'on mit une sourdine à l'affaire de la grève, on lui annonça qu'une main inconnue avait envoyé des notes, qui la représentaient parcourant le pays de Rive-de- Gierpour exciter les grévistes. Or, elle n'était jamais allée à Rive. D'où pouvaient provenir ces communications ? Qui avait intérêt à mettre en circulation des bruits aussi fantaisistes ?

La grève dura en tout dix mois et demi ; ce furent dix mois et demi de chômage cruel pour les quinze cents ouvriers de l'usine, pour leurs familles qui souffraient la faim et le froid, par ce terrible hiver de 1894 à

Pour la succession Richarme, cette grève, née et continuée dans des circonstances si anormales, eutdesconséquencesdéplorables.

Au point de vue purement industriel, le premier résultat fut la désorganisation ouvrière de Tusine. Les brigades d'élite composées ' par M. Richarme, qui constituaient en quelque sorte la marque de fabrique, la supériorité manufacturière de sa maison, et dont il disait qu'il ne les céderait pas pour cinq cent

mille francs, la grève en dispersa les éléments. Cette perte était irréparable.

L'ouvrier verrier ne s'improvise pas ; il lui faut un long apprentissage, et, pour arriver à la maîtrise, il doit passer par de nombreuses étapes professionnelles. A ces dommages si graves s'ajoutèrent les frais d'extinction et de rallumage des fours ; de plus, on perdit la fourniture de Vichy, plusieurs millions de bouteilles. La Société fermière profita de la grève pour devenir son seul et exclusif fournisseur de bouteilles. Il y eut aussi une réduction très importante des commandes Noilly-Prat, et d'autres encore. L'exécution de certains contrats dut être passée à d'autres usines, dans des conditions onéreuses et défectueuses. Enfin, il y avait un traité avec la Société des eaux de Saint-Galmier-Badoit ; il fallait le dénoncer ou l'exécuter. La grève se prolongeant, M. Deriard prit le parti de faire venir à grands frais des ouvriers de l'étranger, de la Suisse, de l'Allemagne. La fermeture des usines, si préjudiciable aux travailleurs qu'elle réduisait à la misère, et à Marie qu'elle privait de toutes ressources, ne causait par

contre aucun dommage à M. Deriard ; que l'usine fût ouverte ou fermée, il n'en touchait pas moins ses trente mille francs d'appointements comme directeur.

Quant à sa part sur les dividendes des actions dont se composait la succession, il n'y pouvait prétendre tant qu'il y aurait une dette successorale et qu'il resterait héritier bénéficiaire.

D'autre part, cette grève satisfaisait les rancunes de ses parents, oncles et tantes à héritages, qui possédaient de vingt à trente millions, les beaux-frères et anciens associés de M. Richarme, dont les ouvriers avaient été entraînés à la grève en 1891, par les ouvriers verriers, ce qu'ils n'avaient jamais pardonné à l'usine Richarme.

Le traité avec la Société des eaux de Saint-Galmier-Badoit nous amène à parler de la cession de la source Saint-Galmier- Noël.

M. Richarme avait la fourniture presque totale de la Société des eaux de Saint-Galmier- Badoit. Celle-ci, en 1883, s'affranchit en devenant son propre fournisseur. M. Richarme

riposta en achetant la source Noël qui priL très Yite une grande extension commerciale ; on arriva rapidement à en vendre trois millions six cent mille bouteilles. Maître verrier, M. Richarme tenait surtout à placer ses bouteilles, s'attachant à vendre bon marché, sacrifiant les bénéfices de la source aux profits de la verrerie. Il devint évident que l'intérêt de Badoit était de se syndiquer, ce qui lui permettrait de remonter les prix, d'autant l^lus que la source Noël, bénéficiant d'un vaste périmètre de protection, avait fait, en curant ses puits, baisser le niveau de ceux de Badoit, qui, ne jouissant pas des mêmes avantages, n'avait pu se défendre contre l'accaparement des puits de la source Noël, lesquels, placés en avant, recueillaient les failles. En vue d'une entente, des pourparlers avaient été engagés ; M. Richarme mourut avant que cette entente eût été définitivement réalisée, mais les conditions du contrat étaient convenues, et les résultats portés par lui au bilan de ses prévisions pour l'avenir. Quand la société en commandite fut transformée en société anonyme, il fut con-

venu qu'on ferait le nécessaire pour réaliser la vente, projetée par M. Ricliarme, de la source Noël à Badoit.

M. Flammarion, qui représentait Marie au conseil d'administration, l'en avisa. Elle ne put que se rallier à un projet qui tendait à réaliser le plan mûri par M. Ricliarme.

Quand elle vint à Lyon pour l'entrevue avec M. Charpentier, M. Feys lui donna à signer l'approbation de cette union. M. Flammarion lui avait fourni à ce sujet des renseignements satisfaisants : elle signa sans examen. M. Feys lui disait, du reste, qu'il n'avait pas les pièces justificatives. Or, en mars 1895, elle lisait, dans un journal de la Loire, l'avis d'une convocation d'actionnaires de le Verrerie Ricbarme. Ni M. Feys ni le représentant de Marie aux assemblées, M. Flammarion, ne l'avaient informée de cette convocation qui comportait une assemblée annuelle ordinaire, prévue par les statuts, et une assemblée extraordinaire portant iipprobalion de modifications aux statuts, uiûliv(''L's i)ar la cession de la source Noël- Sainl-Galmier à la Société des eaux iSaint-

Galmier-Badoit, cession autorisée par une assemblée générale extraordinaire qui avait eu lieu le 20 janvier 189 'i. A la nouvelle de cette convocation, elle écrivit à M. Feys une lettre recommandée, pour réclamer des explications sur cette réduction de capital social et sur les conséquences qui pourraient en résulter, au point de vue de ses intérêts. Elle écrivit dans le même sens à M. Flammarion : celui-ci voyageait en Egypte; quant à M. Feys, il ne jugea pas utile de répondre. Devant ce double silence, et pour sauvegarder sa situation, elle fit, le 14 avril 1895, défense à M. Feys de la représenter à l'assemblée extraordinaire, et à M. Douvreleur, président du Conseil d'administration, de tenir cette assemblée appelée à voter les décisions qui auraient pour résultat de la dépouiller d'une partie de son usufruit et d'amoindrir l'actif de la succession, en dépréciant les actions dont elle se compose. Le rapport des commissaires, pour l'exercice de 1894, comportait une réduction de capital qu'elle n'avait pas consentie. Une diminution de capital suppose toujours une perte

pour la société réduite à cette extrémité : cette diminution devait donc entraîner la baisse des titres afférents à la succession. Le capital de la Société anonyme des Verreries Richarme, évalué à trois millions quatre cent mille francs, se trouvait, par la mise en actions de 1891, abaissé à deux millions sept cent mille francs : soit une diminution de six cent quatre-vingt mille, francs.

La source Noël, portée au bilan de 1891 pour un million vingt-cinq mille francs, avait été cédée à la Société des eaux de Saint- Galmier contre soixante actions évaluées, d'après la déclaration de M. Flammarion, à dix-huit mille cinq cents francs, et rapportant mille francs l'action, soit soixante mille francs pour un total d'un million cent dix mille francs, un peu plus de cinq pour cent ; au bilan de 1894, ces actions ne figurent que pour quatre cent cinquante mille francs. C'était donc une perte de six cent quatrevingt mille francs que Marie trouvait enregistrée dans le bilan.

Dans le compte rendu de la cession de la source Noël, les commissaires disent expres- II. 26

sèment que la perte indiquée n'est qu'apparente, parce que les actions représentent une valeur bien supérieure à leur valeur nominale.

Pourquoi ce bilan avec une perte apparente, pour représenter un gain réel?

La défense faite à M. Douvreleur de tenir l'assemblée générale extraordinaire qui devait voter la modification des statuts porta ses fruits. Par une lettre du 6 avril 1895, il reconnaissait le bien fondé de la réclamation de Marie, en ce qui concernait la répartition des bénéfices et les amortissements à faire, mais il déclarait impossible de revenir sur la réduction du capital. Il constatait que l'intervention de Marie avait empêché de tenir l'assemblée générale extraordina,ire.

Dans la convention pour la transformation de la société, qu'on lui fit signer le 20 octobre 1892, la clause des bénéfices attribués à l'action fut aussi modifiée. Après prélèvement et amortissement , un dividende de cinq pour cent, soit vingt-cinq francs, serait attribué à l'action ; ce premier versement effectué, s'il y avait excédent de bénéfice^

quatre-vingts pour cent seraient réservés aux actions, quinze pour cent au conseil, cinq pour cent au directeur délégué. M, Deriard ; mais la totalité des dividendes afférents aux actions ne pourrait dépeisser trente francs. Cette clause , en limitant les bénéfices de l'action, portait une double atteinte à l'usufruit. Par une lettre du 9 avril 1894, M. Feys se décida enfin à répondre.

L'assemblée ordinaire, convoquée pour le 8 avril, avait été tenue, et il blâmait Marie d'avoir, par sa signification, empêché l'assemblée extraordinaire.

Il prétendait s'être entendu avec le directeur, M. Deriard, avant la convocation de rassemblée, pour sauvegarder les droits de l'usufruit, et attribuait à une indisposition de M. Douvreleur l'ignorance où se trouvait celui-ci de ces conventions.

Si le conseil d'administration avait décidé, antérieurement à la convocation de l'assemblée, de modifier les statuts dans le sens indiqué par M. Douvreleur, la signification faite par Marie n'eût pas entravé la délibération de l'assemblée, car elle eût voté, dans

ce cas, précisément ce que celle-ci réclamait.

Vers la fin de l'année 189G, elle reçut de M. Feys l'avis qu'il n'y aurait pas encore de dividende à distribuer pour cet exercice. Il en résulterait pour la succession Richarme les plus graves conséquences. On allait provoquer une assemblée des obligataires, afin de reculer de quatre années la date des premiers remboursements des obligations. Le délai de quatre années fut accordé par l'assemblée, à la condition que le taux de six pour cent d'intérêt serait maintenu.

Il ne fut pas, malgré cela, distribué de dividende. La succession Richarme demeura danslepéril signalé par M. Feys. Si MM.Deriard et Feys avaient liquidé la succession à l'époque où Marie les sommait de le faire, le péril eût été évité. La moyenne des actions sans réduction atteignait alors 350 francs à la vente, mais, après deux années sans aucune distribution de dividendes, la situation était tout autre : ces mêmes actions, par le fait de MM. Deriard et Feys, et malgré la réduction d'un cinquième, ne trouvaient pas acquéreur au-dessus de 315 francs.

Il semble qu'au lieu de les vendre à l'étouffée, à neuf heures du matin, dans une étude de Rive-de-Gier, il eût été facile à M. Feys et profitable à la succession d'en demander la cote à la Bourse de Lyon ou de Saint- Étienne.

La mesure prise par MM. Deriard et Feys avait encore une autre conséquence. Les créanciers gagistes, après trois ans échus de non-distribution de dividendes, se trouvaient en droit de réclamer une augmentation du nantissement de leur créance, ou la réalisation de leur gage. Quant aux causes de la grande diminution dans les bénéfices depuis la direction de M. Deriard, elles restent inconnues pour Marie. A toutes les demandes de pièces comptables adressées par elle, on n'a répondu que par des moyens dilatoires, qui équivalent à un absolu déni de légitime contrôle. On a pu voir, par la lettre de M. Richarme, que du temps de sa direction, M. Deriard père avait compulsé avec la dernière âpreté tous les livres de l'administration pendant une période de trente années, dans l'espoir d'y trouver une erreur à la charge de

M. Richarme. Aujourd'hui, on refusait communication à Marie des pièces comptables.

N'est-elle pas en droit de dire que, s'il y avait bonne foi, il y avait à coup sur mauvaise administration ?

Elle ne serait pas la seule à le penser.

Quand on négociait avec elle la transformation de la société, avec M. Deriard pour directeur, elle ne se préoccupa point de ses aptitudes, elle ne se souvint que des intentions de M. Richarme. Celui-ci, parent indulgent et bon, désirait son neveu pour successeur malgré la guerre intime dont il avait eu à souffrir.

Elle se conforma;! son vœu, en proposant M. Deriard.

Malgré la situation épouvantable qui lui était faite, par respect pour la mémoire du testateur, elle hésita longtemps devant le moyen extrême d'un procès.

Ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les démarches de conciliation, tous les moyens d'arrangements, qu'elle dut se résigner à se défendre. Sans aucune autre ressource, dépossédée en réalité de son usufruit, par l'in-

tervention de M. Douvreleur, elle demanda une ouverture de crédit des plus modestes : six mille francs par an, sous forme de pension alimentaire, à rembourser sur les premiers dividendes.

Après six mois de négociations, M. Douvreleur résuma sa réponse : M. Deriard refusait absolument. D'abord, il n'avait pas d'argent, puis c'était tant pis pour elle. Elle avait refusé de céder son usufruit, elle en subissait les conséquences. M. Deriard oubliait que par sa dernière lettre à M. Thévenet, il revenait sur ses offres.

Elle n'avait plus qu'à se rendre à l'évidence. C'était sa ruine que l'on avait organisée, que l'on poursuivait, ruine que le présent état de choses achevait de consommer.

En effet, le conseil d'administration est composé surtout de banquiers, bénéficiant du grand mouvement d'argent qui se fait autour des métallurgistes Marrel, et par conséquent, enclins à faire cause commune avec leurs idées. De plus l'agio du papier des Verreries Pticharme produit des bénéfices de cin-

quante à soixante mille francs par an. Qu'importe le dividende d'une quarantaine d'actions nécessaires pour siéger au Conseil? Les jetons de présence viennent d'ailleurs en compensation. Quant à M, Douvreleur, sa situation de président de la société Richarme lui a valu celle, non moins agréable, de viceprésident de la société Badoit.

Le vice-président est M. Jéramec. M. Richarme avait avec la société de Rubinat. un traité de fourniture de bouteilles pour une période de vingt ans. M. Jéramec, s'étant rendu acquéreur de Rubinat et trouvant on éreuxle traité de bouteilles, obtint de ses collègues du conseil de la société R,icharme la résiliation du contrat.

Ainsi la situation est avantageuse pour tout le monde, excepté pour l'usufruit.

Pour peu que l'état de choses actuel se prolonge, l'intérêt de la dette successorale finira par absorber le capital. Ne produisant pas de dividendes, les actions de la société Richarme sont vendues par petits paquets au fur et à mesure des besoins de la succession. Mais les acquéreurs possibles se tiennent à

l'écart. On sait la prospérité do l'affaire, mais on sait aussi la guerre engagée par le nu-propriétaire contre l'usufruit, et l'on s'abstient.

M. Deriard resterait à peu près seul pour acquérir ces actions, dont lui connaît la réelle valeur.

Peu à peu l'usufruit, constitué avec tant de soins pour Marie par M. Richarme, est menacé de disparaître, en violation de la volonté formelle du testateur.

En se souvenant de la cruauté dont on fit preuve envers M. Richarme, elle ne peut se faire illusion au point d'espérer qu'on traitera une étrangère avec plus d'humanité qu'on n'en a eu pour le chef de la famille. Ne pouvant attaquer en face le testament de M. Richarme, qui, par trois fois, affirma sa volonté, on a trouvé de la sorte un détour pour rendre nul l'héritage : c'est de réduire à zéro l'usufruit.

Sachant Marie sans autre fortune que celle qui lui a été laissée par M. Richarme, on s'est dit qu'elle finirait par céder pour un morceau de pain. Son avoué de Lyon lui fai-

sait entendre un jour, devant M. Feys, qu'elle devrait se prêter à une transaction.

— Je ne suis pas encore assez préparée, lui dit-elle ; on ne me trouve pas encore assez affamée pour me faire une offre.

Alors, M. Feys, souriant de ce sourire narquois qui déjà l'avait tant inquiétée :

— Oui, il faut qu'on vous laisse tirer encore un peu la langue. Faites comme si vous n'aviez pas hérité. Supposez que M. Richarme n'a pas fait de testament.

Singulier langage de la part d'un homme qui représentait les intérêts de l'usufruitière et qui était appointé par elle, à cet effet! L'avocat de Marie, M' JuUemier, dans son plaidoyer, donna à entendre qu'au cas où le tribunal ordonnerait une liquidation générale de la succession, il pouvait se rencontrer une maison de banque pour racheter les actions. Elle s'emparerait de la majorité, ferait tomber le conseil d'administration avec le directeur actuel. Sur quoi, M. Douvreleur écrivit à Marie que cette menace était du chantage.

Mais c'est sous la menace de cette liqui-

dation en bloc qu'on lui a fait tout accepter, tout signer. Et le jour même où son avocat retourne l'arme contre ceux qui l'ont forgée, M. Douvreleur trouve que c'est du chantage.

Ce joli traité, d'ailleurs, qu'on arracha à sa simplicité, elle le paya un hon prix à ses mandataires : dix mille francs d'honoraires à M. Raulin, l'entrepositaire de laVerrerie Richarme à Paris ; dix mille francs de cadeaux pour madame Deremhourg. En conscience, c'eût été à M. Deriard à leur offrir ce pot-devin ; ils auraient dû le trouver sous leur serviette au déjeuner de Rive-de-Gier.

Et Darçon, l'instrument principal de la grève de 1894, qu'est-il devenu? Quel salaire rcrut-il? Simple ouvrier surnuméraire à l'époque de la grève, employé seulement pour relayer les ouvriers en pied, Darçon, depuis, a fait du chemin.

Il a monté en grade dans la confiance et les bonnes grâces du patron, M. Deriard. Darçon, pour services exceptionnels sans doute, est devenu directeur de l'important dépôt de bouteilles de l'usine Richarme et C'", à Toulouse.

Parfois, il débarque à Rive-de-Gier, et, quand il a oublié de mettre de l'eau dans son vin, on l'entend publiquement blaguer ces imbéciles d'ouvriers verriers qui n'ont pas su, comme lui, faire leurs petites affaires.

Tel est l'historique d'une spoliation à peine croyable. En rédigeant un traité qui fit faire à Marie l'abandon de sa voix prépondérante à M. Deriard dans les assemblées, qui limitait à trente francs par an le dividende attribué à l'action et qui faisait payer par l'usufruit, outre les intérêts de la dette successorale, les annuités de son remboursement ; en profitant d'une avance faite à Marie de quinze mille francs pour essayer do lui arracher un forfait qui eût réduit de quarantecinq mille à trente mille francs sa part de dividende pour l'exercice de 1893; en voulant profiter de la grève pour supprimer ce dividende, dont on n'avait pu lui faire consentir la vente ; en lui déniant le droit de se faire représenter dans le conseil d'administration, sous prétexte que M. Flammarion, son représentant statutaire, s'était démis de ses fonctions, ce qui avait épuisé son droit ; en

laissant se prolonger la grève qu'il pouvait arrêter, puisqu'il disposait, en qualité d'administrateur de la succession, de la majorité des voix ; en refusant à Marie communication des bilans de production et copie des déclarations du conseil, sous prétexte qu'il fallait en référer au président, M. Douvreleur, lequel répondait que cela ne le regardait pas ; en ne prenant pas même la peine de tenir Marie au courant des mesures adoptées ; en laissant ses lettres sans réponses ; en votant la réduction du capital d'un cinquième, ce qui rendait presque impossible la liquidation de la succession par la dépréciation des actions dont elle se composait; enfin, en employant les manœuvres propres à obtenir, de l'ignorance où Marie se trouvait des subtilités légales, un acquiescement à des mesures préparées de longue main pour la livrer sans défense aux entreprises de spoliation, M. Feys, qui avait accepté du tribunal mission de sauvegarder et de défendre ses intérêts, les avait constamment sacrifiés.

Contre la situation qui lui était faite, elle était forcée de réclamer l'intervention de la 111. 27

iustice. Le scandale d'un procès la fit longtemps hésiter, mais elle crut devoir au souvenir de M. Richarme de se révolter contre un plus long mépris de ses volontés les plus formelles.

Page 1