CHAPITRE III
Tout ou rien. — Comme la fumée!... — Paris en province : la première de Bianca à Versailles. — Lettre de Jules Claretie. — Le procès de Sarah Barnum. — C'est beau la justice! — Luttes familiales.
Marie rentra donc à Paris sous une douloureuse impression. D'ailleurs, cette représentation d'Aix avait ravivé son amour pour le théâtre. Comment le concilier avec sa liaison? Richarme ne venait à Paris que pour ses affaires, et alors même, il n'avait de libre que les soirées et les heures des repas, qui avaient lieu en commun. Ce sont ces. heures-là, précisément, qu'absorbent les nécessités du métier théâtral. Puis, c'est Bonnetain, qui devient de plus en plus exigeant
et n'admet pas qu'on l'abandonne. Et cepen dant, Marie prévoit le moment où elle y sera contrainte.
Dans une lettre que Richarme vient de lui écrire, il lui dit : « Ma sœur, madame Deriard, était à Aix, en même temps que toi ; elle m'a dit que tout le monde prétendait que tu étais la maîtresse de Bonnetain, et que votre liaison se continuait à Paris. J'ai coupé court, en répondant que c'était bien possible. ))
L'avertissement était précis. Et pourtant, comment rompre avec un homme qui s'était fait son défenseur, au péril de sa réputation et de sa vie. Car enfm, dans un duel, on ne peut jamais répondre de l'issue!
Un matin, elle reçut l'avis d'avoir à se présenter chez le juge d'instruction. Elle y va, on l'interroge.
— J'ai fait une œuvre de fantaisie, déclaret-elle, en écrivant Sara/i Baimum.
— C'est bien de cela qu'il s'agit! C'est la morale publique qui s'est émue d'une scène que l'on juge scandaleuse.
— Vraiment! Quel honneur elle me fait,
cette bonne morale ! Me voici placée à côté de Gustave Flaubert, de Feydeau, de Richepin pour ses Blasphèmes !
Marie plaisantait, et, de fait, l'attitude du juge ne lui donnait pas lieu de croire à des poursuites bien terribles. Elle partit du Palais de Justice, convaincue que l'affaire était enterrée.
Sur ces entrefaites, Richarme, qu'elle ne croyait pas revoir avant un mois, lui télégraphie sa venue. Elle avait coutume de le conduire au départ et de l'aller chercher à Farrivée. Il était très souffrant, très fatigué par sa cure d'Aix; d'impérieuses affaires l'avaient contraint à ce voyage. Il était à Paris depuis quelques jours, quand il fut pris, chez Marie, d'une crise qui le mit dans l'impossibilité de rentrer à l'hôtel. De jour en jour, d'heure en heure, les douleurs articulaires devinrent plus aigui's. 11 faut les avoir subies pour se les imaginer.
Marie passait les journées et les nuits auprès du patient, et couchait sur une chaise longue.
Adieu les visites à l'avenue de Villiers!
Marie recevait force lettres, mais qu'y faire? Elle était garde-malade, et d'un malade absolument paralysé par son mal. Une aprèsmidi, sa femme de chambre vint l'avertir qu'on la demandait.
Dans le petit salon, elle trouva Bonnetain. 11 lui fit force reproches sur son inditîérence, puis finit par lui demander un conseil. Il venait d'être appelé au Figaro : on lui offrait de partir pour le Tonkin, au compte du journal. Il comprenait l'avantage qu'il y avait pour lui à être attaché à une feuille de cette importance ; mais d'autre part, il était bien sûr qu'à son retour tout serait fini entre Marie et lui; elle l'aurait oublié. Il n'avait pas le courage de sacrifier son amour. Quoique dans l'abandon où elle le laissait !.... Enfin, après discussion, il se rendit à son avis ; il irait immédiatement annoncer au Figaro son acceptation.
Marie revint auprès de Richarme.
— Tu avais une visite? demanda-t-il.
— Oui.
— Qui?
— Bonnetain.
— Ah î Que dit-il?
— Il est venu me demander conseil.
— A propos de quoi ?
— Le Figaro lui offre d'aller, pour son compte, au Tonkin.
— Et que lui as-tu conseillé?
— De partir.
A ces mots, cet homme, que la paralysie tenait immobile sous sa griffe implacable, se dressa sur ses oreillers, et de ses yeux, de ses chers yeux, deux larmes s'échappèrent et glissèrent sur ses joues.
Marie, à cette vue, s'abattit à genoux sur la marche du lit, joignant Içs mains.
— Mon Dieu ! mais qu'as-tu ? qu'as-tu ?
— Rien, ce n'est rien.
— Jaloux! Tu étais jaloux? Pourquoi me l'avoir caché? Pourquoi ne m'avoir pas dit que ses visites te déplaisaient?
— Je n'en avais pas le droit! Comment te demander des sacrifices, moi qui ne t'en puis faire aucun? Il ne me convenait pas d'entrer dans ta vie en trouble-fête, et je ne pouvais qu'être reconnaissant de la constante bonne grâce que tu m'as témoignée.
— Mais moi, jamais je n'aurais pu me douter quetu souffrais! Toujours je t'ai vu d'égale humeur; jamais tu ne m'as questionnée sur l'emploi de mon temps pendant de longs mois d'absence. Tu avais la clef de ma maison et tu ne t'en servais pas. Tu n'arrivais jamais sans me prévenir. Comment croire, devant les élégances de ton esprit et de ta philosophie doucement sceptique, que tu pouvais être accessible à la jalousie?
— Que veux-tu? Il est si agréable de s'illusionner, qu'on accepterait, même sciemment, le mensonge pour s'en faire une flatteuse vérité. Je ne voulais pas te mettre dans l'obligation cruelle de me répondre une triste vérité ou de me faire un plus triste mensonge.
Pour que tu voies ma faiblesse, il a fallu cette surprise. Des amis, des amies, depuis quelque temps, ont voulu m'éclairer sur ton intimité ; je leur ai répondu : « Mon Dieu, vous êtes bien aimables, tous et toutes, de vouloir m'instruire, mais depuis un an on me cite toujours le même nom! Je suis sur que pour bien des femmes... honnêtes, on n'en
pourrait faire autant. Avouez que cela devient presque respectable. »
Il avait retrouvé son sourire que la maladie rendait douloureux.
— 0 mon pauvre cher, pardonne-moi de n'avoir pas su te comprendre. Je t'engage ma parole, qui en vaut bien une autre, et que tu n'as pas dû m'entendre prodiguer, qu'il n'y aura rien désormais, dans ma vie, que je ne puisse te dire. Tu pourras, sans crainte, m'interroger.
— Eh bien, moi, je vais te dire : ce voyage... c'est à mon instigation qu'on a demandé cà Bonnetain de partir.
— Oh! cela, par exemple, je ne comprends pas.
— C'est bien simple. Le baron Platel (Ignotus) est de mes amis; il m'a dit qu'au Figaro on cherchait quelqu'un à envoyer au Tonkin, pour suivre les opérations militaires. L'idée m'est venue de recommander Bonnetain, en disant à Platel qu'il me rendrait un signalé service. A-t-il compris le service qu'il me rendait? Je le crois. Il est venu me voir ici il y a huit jours seulement. Dans tous
les cas, Bonnetain n'a pas à se plaindre : il n'est attaché à aucun journal en ce moment, et la situation offerte par le Figaro est très avantageuse.
Quand, irrévocablement, Bonnetain eut accepté ce périlleux voyage, Marie eut des remords de le lui avoir conseillé. S'il allait ne pas revenir? S'il était pris dans une embuscade, ou précipité dans une rizière! Un peu extrême en tout, elle s'exagérait les périls inconnus de ces contrées lointaines. Puis, ce n'était pas sans un certain déchirement de cœur qu'elle rompait une intimité déjà ancienne.
Elle n'avait pas dévoilé à Bonnetain toute sa pensée en le poussant à ce voyage. Elle comptait, secrètement, sur le temps et l'absence pour amener, sans explication et sans scène, la rupture définitive, et dissoudre cet amour condamné par la destinée, et dentelle sentait encore le poids cruel et doux.
Richarme, à peu près rétabli, avait été obligé de repartir chez lui. Marie passait donc la plus grande partie de son temps avenue de Villiers. Puisque Bonnetain allait
partir, puisqu'elle allait le perdre pour toujours, elle pouvait bien lui consacrer cette dernière semaine.
Elle l'aidait dans ses préparatifs, courait les magasins en sa compagnie. Ce qui l'effrayait, c'était la quantité d'armes dont il faisait provision : fusils de toutes dimensions , revolvers de poche et d'arçon, coutelas, etc. Il comptait donc avoir à se défendre contre des ennemis bien redoutables?
Ce qu'il faut de choses pour aller dans l'Extrême-Orient ! On ne faisait que faire et défaire les malles, ajouter ceci, cela. Enfin, le tout hissé sur un petit omnibus, les couvertures danslesxourroies, vaHse et malle de cabine dans l'intérieur, la portière fermée, on partit au grand trot 'de deux vigoureux petits chevaux de la Compagnie du Paris- Lyon-Méditerranée. On arriva à la gare de ' Lyon. Regnoul, toujours aimable et complaisant pour tous, avait réservé au voyageur une bonne place dans un coupé. On retrouva à la gare quelques personnes venues pour les derniers adieux : MM. Berger, Chauffeur, qui firent à Bonnetuin force recomman-
dations : « Prenez bien vos renseignements et envoyez-les le plus vite possible. »
Enfin les mains se serrèrent. La dernière, Marie, monta sur le marchepied du wagon, et lui, penché à la portière, lui donna le baiser d'adieu.
Le train se mettait en marche. Stupide, elle restait sur la chaussée. Sans s'inquiéter des gens qui la regardaient, elle suivait de l'œil le panache de fumée dans sa fuite. Avec cette fumée c'était la dernière lueur de sa jeunesse insouciante et libre qui s'évaporait, qui s'enfuyait à chaque tour de roue, comme ce train dont elle écoutait la rumeur décroissante s'enfoncer et peu h peu se perdre dans l'éloignement.
Elle fut quelques jours à se ressaisir, puis, surmontant sa tristesse, elle chercha à se distraire en mettant à exécution un projet littéraire ébauché avec Valabrègue. Un jour qu'elle lui avait avoué les goûts de théâtre dont elle était reprise :
— Faites donc une pièce pour vous, lui avait-il dit ; taillez-vous un rôle à votre fantaisie.
— Vous en parlez à votre aise ! Voulezvous être mon collaborateur ?
— Avec plaisir.
Ainsi elle eut l'idée de Bianca. La présence de Richarme malade chez elle avait arrêté l'exécution du travail. Il fut repris. Bianca devait s'appeler d'abord la Comédienne, mais Bauër avait pris ce litre pour un roman.
La pièce devait être jouée par Marie en tournée. Inquiète d'elle-même, désireuse d'un succès, Marie était allée trouver mademoiselle Fargueil, la priant de lui faire répéter le rôle, son cher maître Régnier se trouvant empêché.
— Il est bien difficile de donner des con^ seils, lui dit Fargueil : chacun traduit les situations suivant sa nature. Moi, je suis une nerveuse, vous une puissante ; ce que je fais avec mes nerfs d'une façon contenue, vous pouvez le faire avec votre passion, servie par un organe merveilleux. Tandis que moi, qui ai la voix cassée, je suis obligée de chercher l'effet « entre cuir et chair ».
Les répétitions eurent lieu au foyer des m. tj
Variétés, prêté par Bertrand qui est aujourd'hui co-directeur de l'Opéra. La première fut donnée à Versailles.
Marie avait envoyé une loge à M. Claretie ; elle reçut en réponse, de l'académicien, l'aimable lettre que voici :
Chère mademoiselle et amie,
Certes, je serais allé à Versaihes! Et avec joie î et de tout cœur! J'habite du reste Viroflay au printemps, et Versailles est presque ma capitale. Mais je suis pris par la gorge, angine, ennuyé, cloitré ! Il faudra vaincre sans moi, et je regrette sincèrement de ne pas aller applaudir Bïanca. Qu'elle resplendisse à Versailles comme le Roi Soleil lui-même, et qu'elle fasse ensuite son tour de France, et son tour du monde, triomphalement. Voilà tout le mal que je lui souhaite. Et je suis certain de votre succès! J'y applaudis d'avance avec joie, mais hélas ! de loin !
Votre affectionné et dévoué, Jules Claretie.
Je ne vous aurais pas conseillé d'écrire le fameux livre, qui est d'ailleurs fort amusant, et
qui est trop vrai, j'en ai peur ; mais je vous souhaite d'éviter la paille humide des cachots. Cela encore, de tout cœur. Kt maintenant, au roman sans personnalités. Vous avez assez de talent pour cela.
Un train spécial fut organisé : les postes elles-mêmes furent mises au service de certains journaux. Le Tout-Paris élégant se trouvait dans la ville du Grand Roi. Malgré la cabale, la pièce eut grand succès : l'interprétation en était absolument excellente ; Jane May, entre autres, fut adorable d'ingénuité. On partait le lendemain même, suivant un itinéraire arrêté d'avance, et publié dans les journaux : dé la sorte, on pouvait suivre la marche de la troupe. La lutte était acharnée entre Marie et sa vieilleure amie. On ne se contentait pa-s des manifestations de Paris et de Versailles. La troupe était devancée dans chaque ville par l'organisateur de la cabale, à moins qu'il n'arrivât en même temps par le même traiii. Le plus intime ami de la Grande Tragédienne, qui, dans les précédentes tournées accomplies avec elle,
avait appris comment s'organisent les succès, visitait, à l'avance, les journalistes de chaque localité, et quand les artistes arrivaient, ils trouvaient la presse et le public déjà prévenus contre eux par un débinage habile.
Au bout d'une quinzaine, Marie n'entrait plus en scène sans être prise de palpitations. Il n'était pas possible de lutter contre un homme qui, pour défendre la raison sociale, avait la facilité d'aller dans toutes les rédactions, dans les cercles, dans les cafés. Marie finit par abandonner la partie ; après avoir réglé les appointements de sa troupe, elle rentra à Paris. Deux surprises bien différentes l'y attendaient. L'une était un paquet des lettres de Bonnetain envoyées à chaque escale ; l'autre, une convocation chez le juge d'instruction pour Sarah Barnum.
Cette fois, c'était sérieux: elle sentit qu'elle allait être poursuivie. Elle ne se rendit pas bien compte de la peine qu'elle encoui'rait. Une amende ? Eh bien ! on la paierait. Et sans trop s'inquiéter, elle écrivit à M^ Léon Cléry, qui lui avait promis de la défendre. Les lettres de Bonnetain furent pour elle
une diversion et consolèrent un peu sa tristesse. C'étaient, d'abord, deux lettres qu'il lui avait écrites l'une de Toulon, l'autre de Marseille, avant de prendre la mer.
On a cru intéressant, au double point de vue psychologique et littéraire, de faire connaître au public le caractère intime d'un écrivain dont les débuts sensationnels furent admirés et discutés avec une vivacité égale. Aussi bien, l'auteur de ces Mémoires ne fait-il ici qu'user de réciprocité. Une année après la date à laquelle ces lettres furent écrites, Bonnetain, revenu d'un second voyage au Tonkin, adressait à Marie son volume VOi'jLum, avec une dédicace ainsi conçue : A mon collaborateur sans le savoir.
Il avait intercalé dans son livre des lettres que Marie lui avait écrites. Un jour, la rencontrant, il lui dit : « Quand je serai tout à fait guéri, nous ferons, si vous le voulez, un roman par lettres. Les femmes, dans leur inconscience, trouvent souvent ce que nous cherchons avec tant de peine : le côte ému, sincère, primosautier. Je suis sur que nous ferions une admirable collaboration. »
Toulon, vendredi soir.
Ma chère amie ,
Mon voyage?... Comme tous les voyages. Quand mon compagnon de route, un notaire très boulevardier qui nous connaissait tous deux, a eu fermé les yeux, j'ai pu penser librement à toi et savourer Fàcre jouissance que procurent aux sensitifs et aux faux sceptiques de mon espèce l'arrachement brusque d'une affection et la brutalité d'une séparation douloureuse.
M'aimeras-tu trois mois durant?
Quelle couleur l'absent revètira-t-il à tes yeux, si parfois tu évoques son imago?
Je suis arrivé à Marseille en retard d'une heure. A peine ai-je eu le temps de courir aux messageries et de te télégraphier avant de reprendre le train.
Me voici à Toulon, et d'assez mauvaise humeur, car jene vois pas l'article à faire. Les paquebots affrétés par l'État pour emporter les troupes ne sont pas arrivés encore. Demain matin, je vais visiter le Richelieu, V Annamite et le Trident, et tâcher de trouver matière à une fantaisie littéraire que j'écrirai l'après-midi. Je tiens beaucoup à envoyer quelque chose de Toulon.
Je partirai pour Marseille, le soir, vers cinq
heures. Je coucherai au Termînus-Hùtel, àlagare même, et après-demain dimanche, à liuit heures, je serai à bord de YAnadyr.
Ceci dit, et il le fallait dire pour que Lu puisses me suivre en pensée, que deviens-tu, toi, ma chérie ? Écris-moi toutes les semaines, le samedi ; de la sorte, tu ne manqueras aucun courrier. De mon côté, à chaque escale, et, plus tard, à chaque occasion, je t'enverrai une lettre, longue ou courte, suivant les circonstances, mais dans laquelle je tâcherai de mettre un peu de mon cœur. Pour aujourd'hui, laisse-moi me bornera ces quelques lignes. Je meurs de sommeil, et je n'en puis plus. Brisé moralement et physiquement, j'aspire après un repos de brûle qui me repose membres, cœur et cerveau.
Sur ce, à demain, ma chérie. Je t'écrirai en revenant de la rade. Ces quelques mots doivent seulement te rassurer, et te prouver que tu es et que tu restes avec moi.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Paul.
Marseille, samedi soir, onze heures.
Ma chère Marie,
Demain, à pareille heure, je serai loin. Je ne puis pleurer, j'ai l'œil sec, le cœur gros. Aime-
moi encore un peu : tu as été ma première et seule affection, puisque je t'ai dû les larmes et les joies qui sont les seules consolations de la vie crevante et bête. Ne me retire pas tout mon bonheur; je soutTrirais trop si tu me trahissais. Au revoir. Je t'aime de toutes mes forces, et je t'embrasse de tout mon cœur.
Ton Paul.
Je pars sans avoir une ligne de toi ! Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ici à l'hùtel?
Je viens de télégraphier. Encore mille baisers.
Vendredi, 11 janvier.
A bord de VAnadijr, par Lat. N., 33» 02' 36", et Long., 26° 02' 30".
Ma chère Marie,
Ma vie à bord se continue, monotone, sans incidents. Demain matin, à l'aube, nous serons à Port-Saïd, et je t'écris ces quelques lignes pour les confier à l'agent des postes du bord. Que deviens-tu, ma chérie?
J'ai de vagues inquiétudes. Je crains que moi parti, on te fasse payer cher les soi-disant diffamations de ton livre. Je voudrais que tes lettres continssent toute ta vie; que je puisse, en les
lisant, te suivre d'heure en heure, de jour en jour. Mais quand les aurai-je ces pauvres lettres tant souhaitées ?
M'écriras-tu tous les vendredis?
Ne te rappelleras-tu pas trop tard llicure de mon courrier?
Je suis triste, quoi que je fasse, et l)ien (juc je ui'efTorce de lutter contre mes pressentiments confus.
Dieu sait si je suis superstitieux! Cependant, j'ai une vague inquiétude à ne pouvoir recouvrer mon assiette morale.
Pour la première fois, cette nuit, j'ai dormi en paix. Jusque-là, j'avais eu d'horribles cauchemars dont l'inexplicable inattendu et la dramatique [ncohdrence, en contrariant ma théorie scientifique du î'êye, m'ont impressionné. Je me réveillais, une sueur froide au front, très ému, partant très bète. L'arclii-tension de mon pauvre cerveau, le brusque déséquilibrement de ma vie, notre séparation, la précipitation de mon départ, m'aidaient à me rendre compte de ces troubles cérébraux, et à accuser mon système nerveux d'un détraquement qui te semblerait à loi un avertissement surnaturel. Cependant, il me restait de ces nuits mauvaises une lassitude physique et un malaise inavoué. Tu te souviejis du bris de la glace, à Aix? On prend de la femme qu'on aime jusqu'aux puérilités.
Il s'en est fallu de peu que je t'emprunte tes superstitions féminines, tes croyances au langage de choses et aux rêves, moi le matérialiste forcené, moi riiomme sensitif, mais insouciant. Cette nuit ayant été bonne, je suis redevenu pondéré, confiant; déplus, il fait soleil. Un bon soleil égyptien, cuisant déjà, qui porte à rire. La Méditerranée est comme un lac. Pas une vague, du bleu partout. Je me suis habillé de blanc. Depuis Marseille, j'appétais ce soleil, cette chaleur, ce bleu du ciel, ce bleu de Feau, ce costume colonial lui-même, qui fait FEuropéen moins banal. Me voilà radieux.
A Naples, pluie etboue. Le faubourg Montmartre, multiplié par 1,000. Un grouillement squameux, Falphonsisme élevé à la hauteur d'une profession libérale ! Les passants vous suivent pour vous proposer des filles ou des garçons. Pour les raffinés, on fait habiller ceux-ci en petits abbés violets ou rouges!
Par bonheur, la veille, le Vésuve crachait dans la brume. Un Moulin delà Galette aux flammes du Bengale. Hier, avec le commandant (la perle des officiers), nous avons essayé mes armes et tué des goélands, de blancs oiseaux superbes venus de la Crète toute voisine. Un passager japonais chargeait mes fusils et chantait les refrains d'Offenbach. Voilà la civilisation.
Si je m'arrêtais à Saigon comme j'avais projet, j'y devrais attendre le bateau-annexe de la Com-
pagnie, le Saigon ou le Volija ou Yliissus, et j'arriverais trop tard pour la prise de Namdinh, ces petits paquebots mettant très longtemps à. aller au Tonkin. Pour mon retour, j'ai Fintention d'aller d'Haïphong à Hong-Kong, de là à Shangaï, de là au Japon. Je m'embarquerai à Yokohama pour San-Francisco, et je traverserai toute l'Amérique (je ferai ma Sarah Barnum, quoi!), jusqu'à New- York, d'où je gagnerai le Havre et Paris, J'aurai fait le tour du monde ! Note bien, chérie, qu'au lieu de retarder l'heure de notre embrassade, cette désorientation, ce changement de route l'avanceront.
J'espère trouver une dépèche de toi demain matin à Port-Saïd. J'y répondrai télégraphiquement, cette lettre devant mettre sept à huit jours à t'arriver. Mais quel cliagrin de t'écrire toujours sans avoir à compter sur une réponse avant des
mois
Ma pauvre chérie, si tu savais combien je revis les dernières heures passées entre tes bras ! Ma peau se hérisse dans une chair de poule convulsive, et ma bouche se dessèche plus ardemment aux souflles iodés et salins de la grande mer amoureuse; puis, je retombe à la désespérante perception de ma solitude, à la réalité de notre séparation — et je soulï're comme au premier jour, car l'on s'Iiabitue à tout, sauf à l'éloignement de la femme aimée, à la privation des chères
caresses. Oh ! oui, je les regrette, les folles caresses des bons jours, mais, plus fort encore, je regrette le temps perdu à nos stupides querelles.
Je regrette tout, ma colombe, jusqu'aux scènes que tu me faisais. T'entendre, c'était t'aimer, c'était t'avoir. Quelles bonnes heures nous avons eues!
Rien de ce qui est l'idéal des romantiques n'était en nous.
Notre matérialisme ne s'embellissait d'aucune chimère. Les spasmes de notre chair étaient des spasmes, non des frissons. Pourtant, dans quelles extases n'avons-nous pas été transportés?
Te rappelles-tu, à Aix, les meurtrières voluptés de nos transports de bêtes, et ton furieux « Tant pis ! jouissons de V heure présente!» par lequel, lasse des doutes et des scrupules, tu tendis la main au bonheur?...
J'ignore si la vie me réserve félicités pareilles, mais les avoir possédées reste ma plus consolante joie.
A la Guyane, je serais mort en insultant l'existence, mais s'il m'arrivait malheur en Indo- Chine, mon dernier souffle n'aurait rien d'amer : j'y ferais passer ma reconnaissance d'amour. Tu m'as fait homme.
Il janvier, vendredi, 4 lieures.
Il y a à bord plus de dix exemplaires de ton livre. Et maintenant, il me faut fermer cette lettre qui t'apportera quelque chose de moi, baisers et pensées.
Tu es heureuse, toi, si tant est que tu m'aimes ! Jamais il ne se passera une semaine sans que quelques lignes, insensées peut-être, aimantes à coup sûr, te fassent songer que ton exilé pense à toi, t'aime toujours. Moi, je suis condamné, non seulement au vide désespérant des nuits chaudes, où la brise se charge de parfums de femmes, grisante comme si elle avait baigné un harem, et séché, le long des flots bleus, le linge mystérieux des intimes toilettes, étendu au bord des fontaines sur les lentisques verts... Mais encore je n'ai pas la stérile consolation de lire un brin de papier noirci et chifl'onné par toi !
Tu as le meilleur lot, colombe, mais je suis atrocement bête de t'écrire cela, car rien ne prouve que tu m'aimes encore, si tu m'as aimé. Au fond, je t'ennuyais, et tu m'as conseillé le départ sans trop de chagrin. Les meilleures amours sont les plus courtes. Sera-ce à l'amant ou à l'ami que tu rouvriras ta porte, à mon retour? Chi lo sa? Bâtir sur un cœur de femme, ce nest pus bâtir sur le sable, mais sur la cendre. Rien m. 7
n'est plus longtemps brûlant, rien ne devient plus glacialement froid.
Je suis idiot, n'est-ce pas vrai? Ne m'en veuille pas cependant. Je suis en une de ces mauvaises heures dont à Paris tu n'as connu que les contrecoups, mais que la solitude ici prolonge cruellement. La nuit, en tombant, a ramené mes chauvessouris rêveuses.
Je suis malheureux, triste à mourir, et je te fais supporter le poids de mon humeur. Ne m'en veuille pas : tu sais bien que je t'aime.
Ton Paul.
A bord de VAnudyr, vendredi soir 18 janvier, par L. N., 13° 48' Long. E., 40° 34'.
Ma chère amie.
Demain matin, à l'aube, nous serons à Aden, où nous faisons escale et d'où ces quelques lignes bienheureuses partiront vers Paris.
Je t'écris en hâte, moins par manque de temps qu'à cause de l'impossibilité où l'on est d'écrire dans la mer Rouge. Un bain de vapeur ! Je ne quitte pas ma baignoire etmon appareil à douches. Avec cela, un vent à décorner les bœufs — et debout. — Nous roulons ferme. Table et papier se dérobent sous ma main. Je ne m'en porte pas
lus mal, ayant l'estomac marin. Par contre, le
loral n'a rien, lui, de bien maritime, en ce sens
que je ne puis prendre mon parti de la longueur
du voyage, ou, pour mieux dire, du manque de
tes lettres.
J'irais au pôle avec joie, car au fond je l'adore, la grande bleue, si tous les soirs, chemin faisant, je recevais de tes nouvelles, ne fût-ce que dix lignes, mais dix lignes portant dix baisers...
A ce propos, j'ai lâché à Naples un pigeon voyageur, porteur d'une lettre pour le Figaro. Est-il arrivé à bon port, et le Figaro a-t-il mis la dépêche dans sa salle publique?
... — Me suis-tu parfois sur la carte?
Ou plutôt, ne me trouves-tu pas idiot do l'assommer à chaque escale avec d'amoureux souvenirs? •
Si cela était vrai pourtant, ce ne serait qu'une vengeance. M'as-tu assez lardé î m'as-tu assez reproché mon apparent scepticisme ! As-tu assez douté de moi 1
Si découvrir que tu étais et que tu es réellement aimée te causait quelque ennui ?
Evidemment, je ne doute pas du passé. Pourrjuni aurais-tu menti et comment aurais-t-u si bien menti? Mais je me demande — me souvenant de non soifs charnelles — si tu n'es pas absolument femme, et si mon départ t'a laissé quelque chose au cœur. Huit jours, quinze jours : c'est
bien long ; mais un mois, mais deux mois ?
Oh ! ce que je voudrais pour quarante-huit heures être ton concierge et te voir vivre, puisque je ne puis plus vivre avec toi !
Mille baisers — quand même.
Paul.
En mer, par lat. et long, extravagantes auxquelles tu ne comprendrais rien et dont les chiffres agrémentés de » de ' et de " ne valent pas un bon baiser!...
En mer, le 30 janvier, à 3 heures après midi de notre soleil, à 8 heures et demie ou 9 heures de Paris... à l'heure à laquelle tu te lèves! ..
Ma chérie,
Le sais-tu, dis, que je t'adore??? Tandis que je griffonne pour toi ces pages bienheureuses, que fais-tu et à quoi songes-tu? A Aix, je découvris que je f aimais à en être bête. A bord de ce paquebot, je me suis aperçu que je t'aimais à en mourir. 0 ma chérie, loi qui, étant femme es superstitieuse, et qui, étant tendre, jouis des secondes vues du cœur tâche donc, dusses-tu employer les plus sanglants sortilèges, de me suivre en pensée, de me voir vivre, afin de sa-
voir combien je suis stupidement fou de toi!
Si tu n'étais pas la plus intelli gente des femmes, je ne t'écrirais pas ainsi au jour le jour, au gré de mon humeur présente, et surtout je ne te dirais pas la naïveté de mes découvertes.
Certes oui, je savais t'aimer — mais pas à ce point. Oh! quelle bienfaisante école! et que de joie me laissent mes épouvantables nuits! Comme je ris de ma psychologie raffinée d'autrefois, de mes doutes, de tout ! Et avec quel bonheur je me laisse glisser dans le trou ! Car c'est un trou, un abîme, pour être classique, que le puits dans lequel je dégringole; y tomber, c'est abdiquer personnalité, scepticisme, orgueil, tout ce qui fait fort. Tant pis 1 je t'aime, vois-tu, je t'aime éperdument. Cela ne se discute point. C'est une fatalité, Une chose inéluctable. Et je ne lutte plus et je ne conteste pas. Avec délices, je me sens un cœur de fille sous la mamelle gauche, et les rêves de mes pauvres nuits, et les pleurs de mes réveils me font du bien, me transportent.
Je me rappelle avoir souhaité jadis tout cela, avoir enfin l'anéantissement dans une tendresse de femme. Aujourd'hui je possède ces choses confus('ment désirées et je les précise. Mes lèvres sèches en balbutient le nom banal mais doux, ma pauvre cervelle en caresse les images et je suis heureux, ne regrettant rien, l'acuité de ce que j'ai souffert s'étant changée en une volupté, et toutes
mes terreurs se fondant en une seule, insondable,, celle de ne point revenir, celle de ne pouvoir encore Vétreindre à nous meurtrir l'un et l'autre...
Ce n'est pas ma faute, vois-tu, si je ne t'ai pas aimée plus tôt comme je devais le faire, comme tu méritais de l'èlre. — Je suis malade et névrosé à force d'analyser mon « moi » complexe et compliqué. Je ne ressemble à personne ; je me compare et je me hais, et je m'admire, et je me méprise.
Je t'aime. Ne m'en demande pas davantage. Pardonne-moi tout, puisque je t'aime. Qui donc t'a aimée et t'aimera comme moi ? Tu ne m'as pas pris : tu m'as conquis. Je suis une forteresse intelligente, que tu as fait capituler moellon par moellon.
Je suis loin, je puis tout te dire. Si tu ris, je n'aurai pas l'atroce douleur de te voir rire, ou de deviner que tu ris. Mais aussi je n'aurai point la joie amèrement exquise de te voir pleurer, si tu pleures, si tu m'aimes...
Oui, j'aurais dû t'aimer tout de suite, et mieux. Mais les choses sont les choses, je ne croyais pas. Ma chair parla, la brute s'émut — et ce fut tout ! Quand je sentis venir le reste, je me raidis. Avec passion, je m'accrochai aux branches, m'exaltant à la joie de trouver un point d'arrêt ou un refuge. Ta position, la fausseté de mon rôle, ma jeunesse, le cynisme de ta franchise, mon manque de for-
tune, toutes ces pensées tour à tour m'arrêtèrent. Encore m'en faut-il oublier ! Aujourd'hui, c'est fini. Mes mains ne rencontrent plus que le vide, et je suis si faible, je t'aime tant, que si elles pouvaient se raccrocher à quelque chose, elles se crisperaient et ne voudraient rien saisir.
Te rappelles-tu un dîner que nous fîmes tous deux, il y a quelques mois, et au cours duquel tu m'insultas si atrocement que je m'enfuis? Tu courus après moi et je dus t'empécher de te mettre à genoux. Tu pleurais, tu me demandais pardon... Je revins, très lâche, et le cœur gros. Ma lâcheté cependant s'est accrue, car je la regrette cette heure douloureuse. Je crus que tu m'aimais.
A chaque fois que tu me laissas le croire, je glissai ainsi d'un cran, et de glissade en glissade, Aix aidant, puis mon voyage actuel, j'en suis venu à être ta chose, ton esclave, ton chien à me sentir parfaitement ridicule, souverainement idiot, mais béatement heureux, d'iin bonheur en relation directe avec mes souffrances quotidiennes.
Tu ne m aimes plus. Je le sens. Ces derniers temps, tu y as mis du tien. Tu t'es efforcée de faire l'unisson. Au fond, tu souhaitais une rupture en la redoutant. Et tu as béni l'occasion offerte, le voyage en Asie. Si je reviens, ce sera au bout de longs mois. Tu ne seras plus à Paris,
ou MEMOIRES
OU bien tu seras devenue Mme R... En tout cas, la chaîne aura été brisée, et les anneaux ne se renoueront que lorsqu'il te plaira et qu'autant que tu le voudras. Le cher passé sera bien mort. Heureux encore sien le revivant tu ne le regrettes pas tout entier!
Ma chérie, si tu savais combien je t'aime!
Si tu m'aimais, toi, tu quitterais Paris, tout. Tu viendrais me rejoindre au pays du soleil. Et sacrifice pour sacrifice, j'abandonnerais mes rêves ambitieux, Paris, l'avenir, tout. Nous vivrions par rinde et rindo-Chine, libres, amoureux, tout à nous. Là, je serais assez riche pour deux. Le jour où il faudrait finir cette douce vie, le jour où je ne pourrais plus, sans rougir à mon mensonge, te jurer que désirs et tendresse sont à l'unisson, le jour où madame de Mortsauf me dirait : « Vois, mes cheveux sont blancs, il faut finir », ce jour-là, doucement, sur un grand fleuve, au coucher du soleil rouge dans l'eau bleue, nous prendrions une barque, et nous irions nous perdre, enlacés. Une planche à pousser du genou, et ce serait la fin sans souffrances, en un baiser dernier.
La vie? Ah , chère, je sais trop qu'elle ne m'apportera plus pareil bonheur pour avoir quelque mérite à te la donner !
Je t'embrasse avec tout mon cœur.
Paul.
En mer, le 31 janvier.
Si je t'aime, ma colombe! Je suis malade quand, en fermant les yeux, je revois tes chers doux yeux, quand j'évoque nos délirantes caresses. Si nous ne devons plus nous revoir, — ce dont Dieu me garde (s'il existe), et pour cruel que doive être ton accueil à mon retour, — je veux amollir ma misère, attendrir l'horreur de mon deuil avec le pernicieux souvenir des extases anciennes. Comme tu l'as fêté mon pauvre cœur, et que de bonheur je te dois ! Va donc ton chemin. Ne m'aime plus (si tu m'as aimé comme je l'ai cru), et si la petite flamme est morte, soufflée par ma sottise ou par ta lassitude. Va ton chemin! Je t'aimerai toujours, parce que je te dois d'avoir su aimer, parce que je te dois la grâce d'écrire, les larmes aux yeux, au lieu d'avoir un sourire aux lèvres, ce mirlitonesque : « Je t'aimerai toujours. »
Quoi que tu fasses, quoi qu'il advienne, tu es trop haut placée pour descendre, et je te dois trop pour cesser de t'aimcr.
Seulement, je te demande en grâce, si tu ne veux pas, comme je te le demandais, me donner ce que tu me dois encore de passion et de joie, si, ainsi qu'en ruminant mes plus récents souvenirs, je le crains, tu as été instinctivement au fond de
toi-même, et peut-être, sans t'en rendre bien compte, heureuse de ce que le hasard t'aidât à en finir, ou du moins en préparer le dernier de nos bons chapitres, ne me fais point attendre le coup de grâce, je t'en supplie, et télégraphie-moi ce seul mot : « Adieu». Je comprendrai et je finirai.
Vois-tu, tu ne me reconnaîtrais pas après ce jnois de traversée. Je suis resté physiquement le même.
Au moral, je te stupéfierais. Je vais non suivre la campagne^ mais la faire. Dis-moi adieu tout de suite, si jamais tu dois me Je dire, afin que je n'aie point une palpitation quand on sonnera la charge, et que je puisse sans regret éperonner mon cheval.
A toi.
Paul.
Colombo (ile de Ceylan dimanche, 27 matin.
A peine mouillé sur rade, j'ai volé un fanal et je t'écris à tâtons pour ne point rater le départ du paquebot YAva, qui chaufTe à quelques pas de nous.
Tout est sens dessus dessous à bord. Nous allons embarquer les généraux partis, en dé-
FIN DE TOUT od
cembre dernier, pour le Tonkin par le transport de TEtat le Vinlongh. Ces messieurs ont eu un accident de machine, ou bien ont trouvé trop lente la marche de leur navire, et ils nous ont attendus à Colombo. Je ne sais rien de précis encore. 11 fait toujours nuit et c'est à peine si la Santé nous quitte. J'irai porter moi-même ce mot à bord de VAva et prendre mes informations. Que t'importe tout cela d'ailleurs ? Ce que tu veux savoir, c'est que ton Paul t'aime toujours et, de près ou de loin, reste avec toi.
C'était hier ma fête. On m'a offert un panier de fleurs artificielles surmonté d'une Colombe! ! ! Le bon public ne nous sépare décidément plus l'un de l'autre, sous toutes les latitudes. Aussi bien, je trouve nos livres, le tien surtout, dans toutes les escales : à Port-Saïd, chez les officiers des higlanders écossais; à Aden, au mess des grenadiers de la reine.
A revoir, ma colombe. Pense un peu à l'exilé et aime-le comme il t'aime, de tout cœur.
Paul.
C'était une joie pour Marie de se sentir aimée ainsi et surtout d'en recevoir la preuve par des lettres qui charmaient ses goûts intellectuels, tout en flattant chez elle le tendre
orgueil de la femme. Bonnetain était si loin que, malgré la rupture à laquelle elle s'était résolue, Marie ne croyait pas manquer à la parole donnée « en entretenant la petite flamme », et comme il le lui demandait, elle avait tâché de « se mettre à Funisson ». Elle aviserait quand il se disposerait au retour. Pourquoi, si longtemps à l'avance, le désespérer, au risque de le pousser à quelque folie ?
Il était parti, c'était beaucoup déjà.
Maître Cléry lui répondit par une lettre qui était une fin de non recevoir, et qui se terminait ainsi :
Quant à vous défendre, je vous aime trop pour cela ! Mais passez donc un de ces jours, vers cinq heures, je vous dirai mon avis... qui en vaut bien un autre.
Bien à vous.
LÉON Cléry.
Que s'était-il passé entre le dîner chez Marie où le grand avocat avait accepté sa défense devant dix personnes, et le jour où il refusait de s'exécuter? Mystère. Le fait est
qu'il refusait. Marie dut s'enquérir d'un avocat, et cela dans l'espace de huit jours. M. Raoul Roussel accepta de plaider un procès perdu d'avance. Elle fut condamnée à une amende de deux mille francs et à trois mois de prison.
Elle écrivit à Richarme, le priant de venir tout de suite à Paris ; ce qu'il fît. Elle lui apprit qu'elle était condamnée à trois mois de prison ; or, il n'y a pas pour les femmes d'autre prison que Saint-Lazare. Forte de son impeccable vertu, madame Clovis Hugues a pu aller expier, l'âme sereine, dans une prison infamante, le courage qui lui fit défendre sa réputation à coups de revolver ; mais Marie ne s'en sentait pas la force ! Elle serait belle joueuse ; elle avait perdu la partie, elle paierait, elle s'enverrait une balle dans la tête. Richarme savait qu'elle le ferait comme elle le disait. Sa première démarche fut pour le ministre de la justice, Martin- Feuillée, dont le fils venait de se fiancer à la filleule de Richarme. Le ministre répondit : « On dit mademoiselle Colombier intelligente, elle a un ami comme vous, et c'est m. 8
aujourd'hui qu'elle s'en sert! Si vous étiez venu, il y a trois mois, il y aurait eu ordonnance de non-lieu. »
La peine fut commuée en quinze jours de réclusion à Auteuil, chez le docteur Beni- Barde, dans le pavillon que venait de quitter le prince Napoléon, condamné pour son manifeste. La coïncidence permit au docteur de faire ce compliment à Marie : « Après les princes du sang, une princesse de la Rampe : C'est beau, la justice !... »
Marie avait assumé la responsabilité pleine et entière de son livre, refusant de le signer d'un pseudonyme, y mettant son nom bravement, audacieusement. Bonnetain a été son collaborateur littéraire, rien de plus. Elle déclare avoir conçu et charpenté elle-même son œuvre ; elle n'en a ni regret ni repentir ; elle n'en désavoue que certains détails de goût douteux, ajoutés lors de la correction des épreuves (et ce ne sont pas ceux qui ont été incriminés du reste), d'une saveur un peu trop soldatesque !
Laissons maintenant dormir ces vieilles querelles : Sarah n'a-t-elle pas, pour se con-
soler de toutes les attaques, la gloire de pouvoir se dire la première artiste du siècle? Et aussi la gloire de défier, en sa jeunesse éternelle, la marche du temps? Un jour, Marie lui a entendu dire, en riant : « Oh ! moi, vous savez, c'est comme au piquet, je ne marquerai jamais trente : je passerai à soixante ! »
Richarme profita du séjour forcé de Marie à Auteuil pour aller en Piémont, à Turin, en Lombardie, à Milan, à Florence : il tentait d'étendre son industrie, de trouver des correspondants. A ce moment déjà, les Italiens aimaient mieux acheter plus cher aux Allemands que de traiter avec les Français : l'alliance était bien préparée !
Richarme possédait en Vendée des mines 4'antimoine pour lesquelles il avait dépensé plusieurs centaines de mille francs ; il était convaincu qu'en continuant les fouilles, au lieu des gisements d'antimoine qui étaient en petite quantité et mêlés d'alliage, il trouverait du charbon. Il était donc très désireux de ne pas abandonner les travaux, et surtout de se garantir contre les éboulements et l'inondation.
Quand il avait pris la direction de la maison, il s'était attribué un chiffre d'appointements aussi modeste que possible : douze mille francs. Depuis, la situation avait bien changé : non seulement il avait perdu sa fortune personnelle dans le krach de l'Union générale, mais encore, avec l'assentiment de ses associés, il avait engagé une partie de sa fortune industrielle. Il s'attribua trente mille francs de traitement comme directeur.
Alors furent déchaînées contre lui toutes les fureurs de ses associés ; ils lui écrivirent en hâte pour lui donner rendez-vous chez eux. Par la lettre suivante, il acceptait ce rendez-vous.
Rive-de-Gier, 1" octobre 1884.
Monsieur Charles Marrel,
Je reçois votre lettre de même date, dans laquelle vous me dites que je dois mettre un frein à ma conduite désastreuse pour les intérêts de la maison et les miens. Qu'ai-je donc fait de désastreux pour les intérêts de la maison? depuis huit mois surtout, où, suivant la parole donnée, je n'ai retiré que les sommes qui m'étaient absolu-
ment nécessaires ! Et comment pouvez-vous me dire que je ruine la maison, alors que les banquiers sont à peu près remboursés, et que, dans quelques jours, il ne leur sera plus rien dû (1)?
J"ai la prétention d'avoir plus que quintuplé la fortune de mes associés, et cette prétention je la maintiens. Si jamais nous arrivons à ce papier timbré dont vous me menacez toujours, sous forme d'esprit et de moyen de conciliation, je ferai facilement la preuve devant des experts étrangers; je ferai, dis-je, facilement la preuve de ma prétention, parce qu'ils n'auront contre moi ni la haine ni l'injustice qui vous aveuglent et que vous me montrez.
Quand j'ai voulu vous donner des explications, vous n'avez pas voulu les entendre ! J'y suis aujourd'hui tout aussi disposé qu'auparavant, et je me rendrai vendredi à deux heures au rendezvous que vous me fixez.
J'ai l'honneur de vous saluer.
P. RiCUARME.
L'entrevue eut lieu à la campagne, près de Rive-de-Gier, dans la maison habitée par la famille. Les deux ménages vivaient en-
'1) Quatre millions cin-i cent mille francs avaient été dépensés pour la translormation des usines ; telle est l'origine de cette dette chez les banquiers.
semble, les deux frères ayant épousé les deux sœurs de Richarme. Alors, dans une aile écartée de l'habitation, qui était absolument isolée, une scène d'une violence cruelle éclata. Deux procès, l'un à Saint- Etienne, l'autre en appel à la Cour de Lyon,^ ont rendu publique l'origine de cette haine de famille, que la mort elle-même n'a pu éteindre.
Les deux beaux-frères, renforcés de leur troisième frère, l'aîné, le chef, reprochèrent à Richarme de n'avoir créé l'entrepôt de Paris que pour se donner l'occasion d'aller voir plus souvent sa maîtresse. Ils continuèrent sur ce thème, ajoutant aux allégations sur la situation flnacière de Richarme, les attaques les plus vives; de même sur sa vie privée. Sûr de lui, de son œuvre accomplie, il leur répondait victorieusement :
— Vous me parlez de ma direction, vous la critiquez. Voyez-en les résultats : votre fortune, à vous, se chiffre par millions — des millions que vous n'avez pas eu grand'peine à gagner. La métallurgie rapporte gros, bien au delà de l'effort qu'elle demande. Oh! je
connais vos « trucs. » Vous n'avez pas de concurrence à redouter. Mais, moi, je suis obligé de chercher, do travailler sans répit, de produire bon marché.
» Mes découvertes, je puis le dire, m'ont placé au premier rang de notre industrie verrière. J'ai pris les brevets de ces découvertes au nom de la maison, pas au mien! Quant à ce qu'elle est devenue entre mes mains, cette maison, lorsque j'en ai assumé la direction, les bénéfices se chiffraient, dans les meilleures années, de soixante à cent mille francs. Cette année, nous avons dépassé cinq cent mille.
» J'ai reconstruit les usines, j'ai transformé les fours, et cela sans arrêter la fabrication. On a dépensé quatre millions cinq cent mille francs, sans faire le moindre appel de fonds, sans réclamer le concours de mes associés, uniquement avec les ressources de l'affaire.
» J'ai créé cet outil que tous déclarent merveilleux, que l'on vient voir de partout, et qui m'a permis de chasser do France la concurrence allemande. Et c'est au moment
OÙ l'on va recueillir le fruit de mes efforts que vous venez m'accabler de récriminations, d'injures!
» Je suis libre. Je suis garçon. Je ne vais pas voir ce qui se passe dans votre chambre à coucher ; je vous défends de pénétrer dans la mienne. Ma vie intime ne vous regarde pas, et je n'ai pas d'engagement à prçndre vis-à-vis de vous, sur un tel sujet.
— Eh bien, vous ne sortirez d'ici qu'après vous être désisté, après avoir renoncé à la signature de la maison.
— Jamais, n'ayant rien à me reprocher, jamais je ne consentirai à cette déchéance.
Les deux hommes marchaient sur lui les poings fermés. Mais l'aîné, effrayé, intervint, les prit à part, redoutant quelque excès irréparable.
— Vous n'obtiendrez rien de lui de cette façon, leur dit-il.
Et ils le laissèrent partir.