CHAPITRE IV
Lettres inédites de Paul Bonnetain. — Voyage
sur la grande Bleue.
Impressions d'Extrême-Orient.
Décidément, les poursuites contre Sarah Barnum-àYaieni mis la magistrature en goût. Une assignation fut envoyée chez Bonnetain, à propos de son livre, Chariot s'amuse, qui avait été imprimé et publié en Belgique. Il y avait dix-huit mois de cela; on a raison de dire que la justice va lentement. Au fond, dans le romancier de Chariot, c'était tout bonnement le préfacier de Sarah Barnum et le collaborateur de Marie que l'on voulait
atteindre. Elle alla trouver M^ Cléry qui accepta, cette fois, de se charger delà défense. Il s'en acquitta brillamment, et gagna le procès qui ne fut plaidé qu'au retour de Bonnetain.
Par les lettres qu'elle avait adressées à celui-ci, en Extrême-Orient, Marie s'était efforcée de préparer la rupture; mais la chose était aussi difficile par écrit que de vive voix.
Les réponses qu'elle recevait, le désespoir dont il témoignait à chaque insinuation de ce genre, la crainte qu'il ne s'abandonnât à quelque folie lui faisaient défaire par le courrier qui suivait ce qu'elle avait tenté par le courrier précédent. Cependant Bonnetain annonçait son retour par un paquet de lettres dans lesquelles il se montrait plus épris qu'au départ. Elle ne voulait pas le voir; elle craignait de faiblir. Elle lui écrirait un mot qu'il recevrait à Naples, et quitterait Paris pendant quelque temps.
Dans un élan spontané, elle avait promis qu'elle ne le reverrait plus. Voici qu'il revenait : sûrement, malgré sa lettre de rupture, il chercherait à la revoir, il réclamerait
une explication, et elle n'en voulait pas. Si Ricliarme avait été constamment à Paris, elle eût été forte et armée pour la résistance ; mais livrée à l'ennui des longues solitudes, elle craignait de succomber. Elle partit pour Lyon, afin de se réfugier auprès de cette tendresse consolatrice, de cette affection indulgente et forte.
Hanoï, 19 février, soir, 11 heures.
On m'apprend à la dernière minute — comme toujours — le départ d'une canonnière, et me vodà vite à l'écrire. T'écrire quoi?
Que je t'adore plus fort à mesure que coulent les jours? Que j'étais fou d'espérer dans le mouvement, dans les aventures, dans les horizons inconnus, dans la joie du voyage libre, pour me consoler de notre séparation, pour refroidir mes lèvres qui ont soif des tiennes?
Hélas? je t'ai dit et redit tout cela, et le pis est qu'un tel refrain va te sembler insupportable de monotonie, si tu n'es pas à l'unisson.
Et tu n'y es point, tu ne peux pas y être.
Tu m'as trop poussé à ce voyage. Certes, tu pleurais en m'accompagnant à la gare. Pleurs de femme, pleurs tendres, pleurs faciles, — nerveux surtout.
Tu m'aimais. Soit ! Seulement, à un moment, tu voulus réagir. Une heure sonna durant laquelle tu mesuras les joies que je te pouvais encore donner et les entraves que j'apportais à ta vie.
(« Il n'était pas trop tôt que je partisse ! ») Les secondes pesèrent beaucoup dans la balance, et, comme tu n'osais en finir, tu bénis, en la regrettant, l'occasion qui te faisait libre — ou qui te donnait du temps.
Eh bien ! je ne te reproche rien. Tu m'as apporté du bonheur. Que je le paye, c'est juste. Ne m'en veuille pas de ce qui n'est qu'une plainte et non une récriminition. Nous ne pouvions pas toujours être heureux : cela était fatal.
Alors, diras-tu, pourquoi t'écrire tout cela?
Je ne sais. Une tendresse au cœur, je m'étais mis à ma table afin de causer un peu avec toi, de ne pas manquer un courrier. Au fond, c'était du courage, car le froid, depuis trois jours, a disparu ; il tombe une chaleur mouillée, affadissante comme un souffle de buanderie, écrasante à vous aplatir, et, ce soir, il tonne épouvantablement. Des éclairs comme tu n'en verras jamais à Paris, violettant mon papier, font zigzaguer ma plume. La pluie bat ma paillette avec un bruit de gros sous remués par piles ; et les moustiques sortent en bataillons des murs suintants, des dalles moussues. J'ai la main droite pleine de cloques, tandis que j'écris, et mes yeux harcelés larmoient...
Mais je suis de si féroce humeur que ce supplice me devient une jouissance. Sais-tu à quoi je songe? A ta promesse non tenue, à ce portrait que je devais recevoir avant d'embarquer, ou, au plus tard, voie Brindisi, et qui m'a tant manqué durant ces quarante-cinq jours.
Bing! encore un coup! Je ne voudrais pas être de grand'garde, ce soir, si j'étais encore soldat! A propos, je pars pour Bac-Ninh, le mois prochain. — Cela va chauffer là-bas. J'envie, ma parole, ceux que ce siège passionne déjà! Ce doit être amusant de se battre pour un ruban rouge ou un galon. Je n'attends ni l'un ni l'autre et, cependant, je vais intriguer pour faire le' coup de feu. La sensation de ce danger-là me manque encore. J'en veux jouir.
Dépit et orage à part, je me serais fait violence ce soir, pour ne pas t'écrire, à coups de boutoir, malgré la tristesse de la nuit sans sommeil qui commence, malgré le navrement de ma solitude sous la mousseline de mon moustiquaire, sur mon lit-pagode qui rutile de laques et de dorures à la clarté de mon lumignon pétroleux. Mais, cela ne va pas depuis plusieurs heures. Tout un jour, j'ai pataugé dans du sang — sans le vouloir, et, comme si j'étais une fillette, mes nerfs s'horrifient en plein, à présent qiCon nr me regarde plus.
Hier soir, c'était un de nos deux éléphants, un m. 9
y» MEMOIRES
géant double de son congénère du Jardin des Plantes, un monstre à qui les évaluations les plus modérées donnent 150 ans, qui, une demiheure après s'être agenouillé devant moi, sur Tordre de son cornac annamite, devient fou furieux et tue deux hommes, dont le dit cornac. Ça a été horrible ce coup de défense qui éventra le misérable, mais plus horrible a été l'acharnement de la bête. Des heures durant, elle a gardé le cadavre jeté par elle dans une mare, et, à chaque mouvement de la foule, elle arrachait un lambeau du corps. Pouah! Cette après-midi on l'a tuée ; non sans peine. Un coup de canon-revolver l'a fait se secouer seulement, mais un lieutenant de turcos l'abattit d'un coup de fusil dans l'oreille. Je viens de revoir le corps — une montagne — et la tête. Demain nous mangeons les fins morceaux : trompe, pieds et ... une seconde trompe innomable que le gouverneur indigène fait accommoder en mon honneur.
Cette tête à la lueur des torches m'a presque fait peur. On l'avait coupée depuis un instant et, baignée dans son sang, elle était inouïe. Je n'oublierai jamais l'œil de cette brute. Tu sais, ce petit œil à la fois idiot et fin, minuscule pour la masse. Il semblait vivre encore et me regarder. Cela m'a fait mal. L'odeur du sang peut-être.
C'est ridicule ce que j'avoue là, mais il faut te dire que, quelques heures avant, j'avais vu déca-
piter au sabre — hacher plutôt — trois pirates. Tu verras cela dans ma mécanique pour le Figaro. /■ nai rit'u exagéré. Au contraire. Ainsi je n'ai pas ajouté que pour ne pas être mêlé à la foule puante des indigènes, j'avais fait avancer mon cheval à deux pas des suppliciés. Au second coup, ma bête a reçu un jet sanglant en plein poitrail, et mon tapis de selle en a été éclaboussé.
Or, tantôt en rentrant, comme je me débotlais, j'ai retrouvé du sang à mes semelles et sur mes éperons. Ce doit être, c'est du sang de l'éléphant; mais je n'ai pas réfléchi tout de suite et le cœur m'a manqué.
Ces émotions fortes sont douces — une fois passées. Cela fait vivre. Aussi bien je les bénirais, si tout à l'heure, ma tête sur l'oreiller, je pouvais, en les repassant, éviter la vision ressouvenue de ton alcôve, le minant regret des nuits perdues 1
Baste ! on se cornifiera bien comme les autres! Les pépiliers du Tonkin, que Rochefort arrange si bien, ne me subventionneront pas si je reste un sensitif bébête !
A revoir, Colombe. Il est bien minuit, ou pas loin, et le bateau part à deux heures. Je vais réveiller mon ordonnance — un turco — qui portera cette lettre à bord. C'est loin h; quai, il pleut et il fait noir en diable à se casser les reins à tous les coins ; mais je sacrifierais bien une armée,
moi, pour ne pas manquer une occasion de le dire • Je t'aime !
Ton Paul.
P.-S. — A cette heure, tu dois jouer un bésigue avec Dewintre. Je viens de l'évoquer, le rire aux lèvres, très oublieuse, et très jolie.
Sais-tu l'effet de tes lettres?
Hier au soir, je me suis remis à l'opium que j'ai fumé jadis, à la Martinique. Je me suis ingéré mes cinq pipes de poison, et j'ai savouré l'abrutissement stupéfié, qui a fait ma nuit sans rêves, ma soirée sans souvenirs. Aujourd'hui, dans un mess, j'ai pris la banque, taillé un bac, au risque de me trouver ici ruiné. Tout cela volontairement, pour le plaisir de faire et de me faire du mal. Je ne recommencerai pas avant le prochain courrier ; mais à chaque fois que lu me rendras malheureux, je me vengerai ainsi sur moi-même. Je verrai bien jusqu'oîi tu iras.
Je veux bien te prouver que je suis entre les mains et que tu feras de moi ce qu'il te plaira.
Des gens m'envient, me disent bien heureux ; moi qui sais le passé, qui compte ce que la vie me doit pour les souffrances anciennes, j'exige qu'elle s'acquitte envers moi. Et je lui demande l'amour — l'amour que tu m'as pris et que tu dois me rendre.
Je t'embrasse.
Paul.
Hanoï, 3 mars, soir, ou 4, matin.
Ma chérie,
Je viens de recevoir tes deux courtes, tes deux méchantes lettres, et je suis bien heureux !
Oui, bien heureux, à cause du portrait ! Tout d'abord, j'ai découvert celui de chez Boyer dans ce costume que j'aimais tant; le second, une autre pose, et de chez Nadar.
A cette heure, ils sont tous les deux étalés devant moi, sur ma table, et, tout en écrivant, je les caresse du regard dans une jouissance silencieuse. Mon Dieu ! que c'est idiot et que c'est bon ! Et dire que j'ai longtemps refusé ce bonheur-là, que je me suis cabré pour ne pas être pris, pour ne pas t'aimer, pour rester libre, le cœur sec !
Et vois si je t'aime, et, en môme temps, vois si je suis égoïste ! La joie d'avoir ces portraits m'a fait tout oublier, la dureté de tes lettres, leur cruauté froide et les mauvaises nouvelles que tu me donnes.
11 m'a fallu tout relire deux fois et retourner ces photographies troublantes, humides déjà de baisers, pour comprendre, pour deviner, pour souffrir.
Par exemple, ce fut aigu comme une aiguille, lancinant comme une incision au bistouri. Et,
pendant cinq minutes, je restai, hébété, morne, dans un navrement plein de stupeur.
Je ne vis que la méchanceté atroce de tes deux lettres. Ecoute, quoique je t'aie fait, tu te venges trop ! Je t'ai donné trop d'amour, trop de tendresse vierge, tu as été trop mapremière et seule passion pour ne pas me pardonner si je t'ai fait souffrir. Encore n'ai-je fait souffrir que ton amourpropre... Mais, peu importe ! je te demande pardon à deux genoux. Impose-moi ce que tu voudras, venge-toi de toutes les façons, mais aimemoi encore, ne rn abandonne pas. Je t'aime, te dis-je, je t'aime comme un fou, de tout mon pauvre cœur. Est-ce ma faute si je suis l'homme que tu me reproches d'être? C'est la vie qui m'a fait ainsi. La connais-tu, ma vie? Que sais-tu de MOI? De mon passé des choses qui m'ont laissé détraqué, sans forces, et mort à tout ce qui n'est pas mon art?
Je ne suis pas un fort ! Gomme c'est bien femme, ce reproche ! La femme a besoin qu'on la domine, qu'on soit son maître. Dans notre liaison, j'ai été la femme, et au lieu de me plaindre, tu me prends en pitié. Demain, tu me mépriseras ! Parbleu ! tu es dans ton rôle. Cela t'amusait. Ah ! va, je t'ai bien disséquée pour te mettre vivante et nue quelque jour, dans un roman qui puera comme la vie, et fera peur comme elle, mais sur lequel on frissonnera et l'on pleurera^
si les hasards me laisseat au ventre ce que j'y sens grouiller. Apporte-moi du talent, en échange des larmes que tu me coûtes, et si je n'en crève pas, si je puis tuer la petite flamme, m'anesthésier le cœur, je ferai quelque chose.
Je viens de les mettre dans mon sous-main, tes photographies maudites, ta tète de rieuse sans cœur. Es-tu assez comédienne et faut-il que je sois assez jeune, assez naïf pour l'avoir adorée, pour t'adorer encore, malgré tout! Oui, je l'ai cachée, cette tète que je baisais tout à l'heure. Manet t'avait devinée. Son pastel, c'est toi, bien toi, décidément. Tu fais joujou avec moi et ça t'amuse de me faire de la peine, pour parler ta langue, de me casser les reins, pour parler la mienne. Je souffre, je voudrais n'en pas réchapper, et cela t'amuse ! Tu m'as bien, avec ta férocité de femme, montré des lettres où on te disait ce que je l'écris là. Et tu riais, contente de l'effet de ton rire sur mes nerfs, de ton rire plissant ton cou gras, et faisant des sillons à baisers!
Alors pourquoi t'écrire? Pour que tu te moques de moi, pour que tu m'analyses à ta façon et, qu'en te regardant dans une glace, tu aies le sourire lassé de la femme à qui l'adoration d'un homme est chose tellement due que de cet hommeelle peut faire ce que bon lui semble, et lui ouvrir le ventre comme à une poupée — pour se distraire !
(.1 J'ai mal vécu .'... » Est-ce ma faute? Et que de temps pour t'en apercevoir ! Je ne sais pas imposer mon amour. Eh, mille Dieux! parle de ce que tu sais. T'ai-je dit tout ce que j'avais enduré, pour et par toi? T'ai-je dit oîi j'en étais? Sais-tu ce que je t'ai sacrifié? As-tu lu toutes les lettres que j'ai reçues à ton propos ? Celles que je reçois encore ici ? Pourquoi ne pas dire aussi que j'ai reculé devant les conséquences de notre liaison, devant les cancans, les calomnies et tout le reste? J'ai fait mieux que de t'épouser ; je t'ai donné ma vie, ma réputation, mon avenir, tout. Je ne pou-vais te donner que cela, je lai fait et ne crois pas avoir assez payé mon bonheur. Je voudrais que tu me demandasses autre chose, quelque chose de plus difficile et qui te convaincrait enfin. Je n'ai que ma jeune notoriété littéraire, que mon avenir.
Les veux-tu? Si c'est cela, pourquoi des mots? Demande-moi tout de suite un sacrifice, et choisis-le énorme, afin de me dire merci plus longtemps, lèvres à lèvres. Mais tu le vois bien que ma vie est tienne ! Regarde plutôt, je n'écris que sottises depuis que j'ai caché tes portraits, pour ranimer ma rancune, évoquer mon premier chagrin.
Pourquoi m'écris-tu des méchancetés pareilles à froid ?
Je te quitte, je vais au bout du monde risquer
ma peau, et ta première lettre n'a pas un mot du cœur ! Tu m'y refuses le platonique baiser des formules épistolaires.
Tu me demandes si je compte renouer !!! ou si j'espère une bonne amitié ! ! !
Ce n'est pas notre âge, dis-tu, qui nous sépare, c'est mon caractère... Je le répète : que sais-tu de ma vie? T'ai-je jamais dit de quelle horreur elle avait été faite? Je t'ai raconté mon deuil. Faut-il te dire que cette chose horrible a été la continuation de choses plus horribles, et qu'avant même d'être homme, j'avais épuisé la série de tous les accablements? J'ai la pudeur de mon nioi. Je ne t'ai pas dit et ne te dirai pas ce que j'ai soufTert.
Mon caractère est ce que l'ont fait les hommes et les choses.
Pourquoi le juges-tu ? Que je sois complexe ou non, bon ou mauvais, courageux ou lâche, as-tu le droit de voir en moi autre chose que mon amour? Je t'aime, et que te faut-il de plus?
Tiens, ne parlons plus de cela. Je suis malade. Ou plutôt si, parlons-en, pour finir d'un mot, d'un seul.
J'exige que tu t'expliques, que tu me dises franchement ce que je dois espérer. Je te supplie de ne pas me faire souffrir. Sois bonne, ne cherche ni prétextes, ni excuses; dis-moi; Cest fini, sans plirases. Ou si tu veux que notre chère vie se recommence à mon retour, no me rends pas
Tattente plus douloureuse eu m'écrivant comme tu viens de le faire. Ah! si tu pouvais me voir ici, me suivre des yeux, tu serais moins dure !
Dire que je les attendais fiévreusement, ces lettres, que je me suis rongé les poings quand le courrier est arrivé vide avant-hier ! Je ne mangeais, je ne dormais plus, et c'est le commandant dont je t'ai parlé, un aimant pourtant, aussi pris que moi, qui devait me remonter le moral!
Je pars demain pour Bac-Ninh avec la 1" brigade: ça va être une pénible campagne, et dangereuse. Je l'aurais faite avec joie, si je m'étais senti ta tendresse avec moi ; mais tu me refuses un baiser, un mot, un rien, et je pars attristé et sans courage. Rien de ta vie, rien du cœur ! Et pour m'achever, tu m'annonces — sans un détail — que tu es malade. Il me manquait cette autre inquiétude. Ah, comme j'aurais bien fait de ne pas partir ! Veux-tu en finir? veux-tu associer absolument nos deux vies? A présent, j'ai mon trou fait, un revenu suffisant d'assuré, une position assise. Veux-tu que nous soyons heureux, seuls ensemble, etque nous ne nous quittions plus? Je t'obéirai comme un enfant, et ma tendresse te dédommagera de tout. Veux -tu, dis ? Nous serions si heureux ! Oh réponds-moi vite, et donne-moi de tes nouvelles, longuement, chaque semaine. Je ne veux pas que tu sois malade. Je veux te retrouver belle et bien portante, et je
vais rentrer bien vite pour te consoler à force d'affection.
Je fembrasse éperdument.
Ton Paul.
Hanoï, l(î mars, matin.
Si tu savais combien je suis heureux ! Depuis hier soir, je chante et je ris à tout propos. C'est que j'ai reçu tes bonnes, tes tendres, tes douces lettres trop courtes.
Ah ! si c'était vrai ! si réellement tu m'aimais comme tu me le dis ! si tu n'avais pas obéi à un mouvement d'emballage, aussitôt oublié que conçu !
A cinq heures, hier, j'arrivais : huit heures de cheval — et quel cheval ! à travers un pays où je craignais à chaque haie de recevoir un coup de fusil ; mais je savais le courrier arrivé, et je voulais te lire, à tout prix. J'ai quitté Bac-Ninh vingtquatre heures après y être entré avec l'armée victorieuse,' et j'ai filé par le plus court sur Hanoï, où, par peur qu'il ne se perdît à ma poursuite, j'avais commandé qu'on gardât mon courrier.
Quelle joie, ma pauvre chérie, quelle joie '. Alors, c'est vrai, tu l'aimes un peu ce Paul qui t'a tant résisté pour t'infliger ensuite un amour si encombrant?
Tu lui as pardonné ses faiblesses de grand enfant, ses puérilités d'homme qui n'a presque pas eu d'enfance et n'a pas eu de jeunesse ! Tu lui as passé ses fantaisies étourdies, ses boutades fantasques, son pessimisme d'ancien souffrant ? Ah, ma pauvre et chère Colombe, si cela est vrai, si tu m'as dit vrai, si tu ne m'as pas envoyé la banale et stérile consolation qu'on envoie aux exilés — par pitié, nous serons bien heureux.
Je suis ta chose, ton bien; et quand je songe à ce qu'il adviendrait de moi si tu ne m'aimais plus, je ne vois qu'un grand trou noir où désespérance et pensée se complairaient à ne plus être. Fais de moi ce qu'il te plaira: je t'aime! Oui, certes, je suis un imbécile. J'aurais dû te dire ces choses mieux et plus tôt ; mais une gêne, une pudeur de cœur, une crainte sceptique d'être idiot et non compris me les clouaient dans la gorge. De loin, avec la torture de la séparation, cela m'est échappé. J'étais assez sot pour. me dire en l'écrivant qu'au moins je ne verrais pas ton sourire. Que veux-tu? Je suis ainsi : tout nerfs. Timide à être bête, plus timide que tu ne le supjjoseras jamais.
Je me ferais tuer pour le quart d'une idée, et je serais lâche devant une femme dont je douterais. Or, j'ai commis ce crime de douter de toi.
A présent, ce m'est une douce jouissance, très perverse et très égoïste, de te dire combien les
trois premiers mois j'ai douté de toi. Si lu es le cœur que je suppose aujourd'hui, tu me reviendras aimante et fière d'avoir triomphé ! Exulte comme femme et célèbre la puissance de ta chair, car il faut que je t'aie bien désirée et que tes lèvres m'aient à mort ensorcelé pour que je sois resté l'amant fidèle et infatigué dont tu as fait le bonheur. Je t'aime, je t'aime si fort et je jouis si fort à te le dire, que je me reproche d'avoir trouvé ce vocable exquis tant dur à dire et que je ne comprends plus la sottise des confrères réalistes qui, par horreur du banal, évitent littérairement de l'employer. Je t'aime, et je jouis en mon orgueil d'être bète en le disant. Je ne veux plus savoir que quelque chose nous sépare, position, scandale, différence d'années. Je te veux mienne — et si tu ne m'as pas menti, je t'aurai. — Je te veux mienne, rien que mienne, jusqu'au bout. Le jour où tes lèvres resteront froides sous mes baisers, ce jour-là je t'aurai assez de reconnaissance pour le bonheur acquis, je te devrai trop de joies, pour ne pas me soumettre aux décrets de la vie, qui trop tard nous ont mis en présence.
Est-ce que, depuis le 4 janvier, j'ai une seule fois failli à ma promesse de n'être qu'à toi, tout à toi?
Les jours passent, et les mois ; je reste orgueilleusement assujetti, heureux des railleries que me vaut ma continence.
Oui, je t'aime, et comme tous les amants, après la première joie, je te trouve trop dure à mon amour curieux.
De ta vie tu ne me dis rien. Je te sais en compagnie de gens qui t'adorent, et tu ne me parles point d'eux. Moi, je trouve absurde et indésirable la plus belle des femmes, car je rapporte tout à toi. T'ètre fidèle m'est facile. Je ne pourrais pas te tromper — même à la façon des brutes.
Mais toi ! qui vendanges la vigne d'amour dont je cueflle les grappes fleuries ! Mais toi, si tu ne m'aimes pas comme je t'aime, — et quoi que tu fasses, que sens ou cœur dominent, tu ne m'aimeras jamais ainsi que je t'aime. — Comment ne me préférerais-tu pas un caractère mieux trempé, un vrai mâle? Pourtant je demeure heureux, béatement tranquille. Si tu mentais, tu ne trouverais pas les mots que tu as trouvés, l'empoignante impression que dégagent tes lettres.
Ce matin, en les relisant — je m'étais couché à deux heures et je les connaissais par cœur — je ne leur ai pas — pour tout dire — senti le même parfum.
Que tu m'aimes — question de mort — je n'en veux pas douter et je n'en ai pas douté.
Mais j'ai trouvé moins mordante l'impression de joie d'hier. Avec quelle palpitation j'avais décacheté la première enveloppe !
J'arrivais tout botté, tout éperonné, n'ayant
pas depuis huit jours changé de vêtements, couché dans un hl, mangé sur une assiette, et avant que de boire, de me laver, avant toute chose, je saute sur tes lettres, redoutant avec une émotion pâlissante de les trouver pareilles aux dernières. Ma joie, lecture faite, on ne la dira pas, et je ne saurais la dire moi-même.
Ce matin, Tégoïsme a repris le dessus. C'est bien court ! Moi, je t'écris souvent sur mes genoux, dévoré par les moustiques ou cuit par le soleil.
Toi, tu m'expédies vingt mots en hâte. Pourquoi attendre le courrier ? Ne peux-tu m'écrire une page chaque jour? Que cela te serait facile, si tu m'aimais à ma façon ! Tu ne me parles plus de ta maladie, tu te soucies comme d'une bagatelle de mes pires inquiétudes. Il me serait si bon d'être malheureux avec toi ! Bac-Ninh est pris, il ne reste que Hung-Hoa à saisir. Dans un mois je serai libre. Je reviendrai tout droit pour éviter tout relard, et, le 15 mai, je serai dans tes bras.
Je t'embrasse de tout mon être, de tout mon cœur.
Ma vie à toi.
Ton Paul B.
31 mars, Hanoï.
J'ai reçu tantôt un nouveau et gros paquet de journaux. Où s'était-il égaré?
Merci pour cet envoi qui m'a arraché un moment à la banalité monotone de mes après-midi grillées.
Beaucoup de numéros se trouvaient en double dans ce paquet, numéros qui existaient déjà dans le ballot de l'autre jour ; mais j'en ai découvert d'autres annonçant ton procès. Tues bien drôle de ne m'avoir pas dit comment s'était terminée l'affaire !
Lu aussi dans le Gil Blas du 6 février un bien beau morceau de H. Fouquier sur Rouher. Décidément il a un talent superbe, le portrait est rudement dessiné.
Lu aussi dans ÏÉvénement du 2 une jolie mécanique de Champsaur sur les filles. C'est un peu cherché, maniéré en diable, original de convention ; mais c'est sans contredit la meilleure page que cette petite canaille ait produite. Je suis bien sot de t'écrire mes impressions littéraires ; ne m'en veuille pas ! Je tue le temps avec ces rêves d'art qui m'enfièvrent. Si je pouvais travailler, je ferais peut-être quelque cho^e de bien. Sans doute, je voudrais t'écrire autre chose, mais tes
dernières lettres m'ont cassé les bras. Je les lis et je les relis pour savourer mon découragement.
Dans les intervalles, je regarde ton portrait. J'ai eu le tort de le laisser à demeure sur l'appui de ma croisée, dans le trou humide où je vis, entouré de salpêtre et de moisissures. A présent, il est piqueté. En deux orages, il s'est fait vieux. Parfois, j'ai la pensée mélancolique que notre amour est devenu comme lui. Les couleurs ont pâli, les traits s'effacent; si je le laissais là, dans huit jours l'épreuve serait méconnaissable. Et si je restais ici quelques mois encore, que deviendrait notre tendresse, puisqua moins de trois mois tu me parles ainsi ?
Je t'embrasse.
Paul Bonnetain.
A bord du Taï-Binh, lundi 2 avril.
C'est à peine si je puis écrire tant la machine tressaute, tant il fait chaud, tant nous sommes entassés ; mais je veux te causer tout de même. Je suis trop plein de toi, et je m'impatiente à rêver seulement, les yeux fermés, loin d'ici.
Je descends à Ilaiphonrj^ d'où je gagnerai Hong-Kong, où, lu 14, je m'embarquerai pour Marseille. Cette lettre t'arrivera donc vingt-quatre
heures avant moi, car, à cause du choléra, le bateau qui aurait pu la prendre ne part point.
Le Taï-Binh est une chaloupe à vapeur, moins grande que mon balcon, avenue de Villiers. Nous somnies six officiers encaqués là-dessus, et je griffonne cette lettre sur mes genoux, profitant de notre échouage dans l'arroyo.
Depuis trois heures nous sommes là, en pleine rivière, sous le soleil, ne pouvant ni avancer, ni reculer. La machine s'éreinte sans que la chaloupe bouge. Et bien, je n'ai pas eu une minute de colère : je relisais ta lettre dernière, celle de Vienne, quand nous nous sommes envasés, et j'étais joliment loin du Taï-Binh !
Je l'ai eue au moment de m'embarquer ; sans cela, je t'aurais tout de suite écrit un demi-volume. Toute une nuit, j'aurais laissé courir ma plume pour te dire ma joie, pour te dire tout ce dont j'ai plein le cœur. Puisque mes lettres t'arriveront toujours quelques heures avant moi, je t'en enverrai d'autres de Haïphong et Hong-Kong ; je veux que ces pauvres bouts de papiers te portent mille baisers qui seront les fourriers d'avantgarde des autres. Et puis, qui sait? je suis une si grosse bête d'amant que je ne saurai peut-être pas t'exprimer, comme je le voudrais, ma tendresse heureuse 1
Oui, je t'adore, ma chérie, et avec joie. Il y a des jours oîi je démêle bien comment et pour-
quoi, d'autres où mon amour demeure irréfléchi, et je ne sais pas quelles sont les heures les meilleures. Au fond, je suis un égoïste. Je t'aime par instinct et, à présent, il me semble que ça a toujours été ainsi. Tu occupes tant de place dans mon cœur et dans ma pensée, que je ne puis comprendre que cette place ait été jamais vide. Comment vivais-je donc, alors ? Ma vie était incomplète, puisque tu ne Foccupais pas. Tout cela c'est de l'égoïsme ; l'amour n'est pas fait d'autre chose, d'après des gens compétents qui, le disant, ont bien dit.
Et jadore mon égoïsme. Après tout, c'est idiot de s'analyser, de raisonner toujours. L'essentiel est qu'on aime. S'il y avait eu le coup de foudre, si je t'avais adorée éperdument à ma première visite, t'aurais-je mieux aimée et t'aimerais-je davantage aujourd'hui? Il vaut bien mieux que lu m'aies conquis fibre par fibre, lentement ; tu me possèdes mieux et plus entier. Lorsque pour la première fois, en une heure noire, j'ai pensé que tu pourrais ne plus m'aimer, lorsqu'un mot ou une lettre m'ont fait apparaître cette éventualité, j'ai eu un froid si grand, un brisement intérieur si grand, que leur frisson m'en resta longtemps sur la peau. J'ai souffert comme d'une réalité, en pressentant ce qu'il adviendrait, et revécu ma douleur de 82. Mais la nouvelle était plus cuisante, comme le sont les blessures entrant dans
les cicatrices de blessures anciennes mal guéries.
Je ne t'aime pas seulement comme une maîtresse ; tu es pour moi quelque chose de meilleur encore. Tu as ramassé ce qu'il y avait chez moi de tendresses vagues, d'aspirations confuses, de regrets et de désirs. Je n'ai que toi à aimer: je n'ai ni famille, ni ami. Tu es mon monde entier ; si j'osais, je dirais ma vie même.
Aussi, avec quelle joie je me représente mon retour et nos premiers baisers ! Ne viens pas m'attendre à Marseille, malgré le bonheur que j'aurais à te voir au quai ; j'aime mieux me refuser cette jouissance pour mieux savourer à Paris notre réunion. Tu viendras à la gare, et de là nous nous sauverons chez moi. J'aurai soin d'arriver de bonne heure, de façon à pouvoir dîner tous deux seuls, chaise contre chaise, avant de coller nos lèvres ensemble pour douze heures, sans désemparer. Veux-tu, dis ?
Je te rapporte (si nos caisses ne tombent pas à l'eau dans un autre échouage) un tas de choses.
Le lendemain, nous les déballerons ensemble, jusqu'à l'heure d'aller au journal. Va, nous les réparerons les heures perdues et les querelles anciennes ! Oh ! mon cher amour ! comme il me peuple la banalité de la vie, comme il me rend meilleur !
Voilà leur sale machine qui recommence à
vibrer. Tout danse sur le bateau. Je t'écrirai d'Haïphong.
A bientôt ma tendresse, ma chérie, mon amour. Je t'aime !
Ton Paul.
Hong-Kong, 8 mai. — Victoria-Hôtel.
xMa chérie, j'arrive juste à temps ici pour jeter mes lettres au paquebot anglais, qui part dans une heure. Traversée très dure d'Haïphong ici. Vais bien tout de même, et relis ta dernière lettre pour me consoler de tout.
Deux mots seulement et pour te rassurer. Les confrères anglais ont fait courir le bruit que j'avais été assassiné par les Chinois dans l'île d'Haïmam! !! Si ce canard arrive à Paris avant mes lettres, tu n'auras donc qu'à lever les épaules.
Au fond, je ne serais pas fâché que la presse crût cette histoire, pour savoir comment elle m'enterrerait! Laisse doncdive et garde-moi seulement les numéros de journaux relatant ma perte. Dès que j'aurai pris un bain et dormi dans un vrai lit, dans des draps — il y a trois mois que cela ne m'est arrivé ! — je t'écrirai plus longuement. Je n'ai pu le faire à bord à cause du tangage. Tu recevras donc une autre lettre huit jours après celle-ci — et c'est moi que tu rece-
vras la semaine suivante. Je prendrai la malle anglaise le 22, à cause du choléra qui règne en Indo-Chine et me ferait faire quarantaine. Me vois-tu enfermé à deux pas de toi sans pouvoir t'embrasser? Oh ! non, par exemple ! Le supplice de Tantale à un affamé comme moi ?
Je t'apporte un tas de bibelots, trois caisses, qui partiront le 19 courant par les messageries, et que j'irai chercher à la douane, en arrivant. Dans deux jours, j'irai à Canton, qui est à deux pas, et je tâcherai de cueillir autre chose.
Mille baisers, mille millions de baisers. Aimemoi. Tes deux dernières lettres m'ont donné une fièvre de bonheur.
Ton Paul.
Dis chez moi, s'il te plaît, qu'on ne fasse plus suivre mes lettres et mes journaux.
Hong-Kong, 15 mai, 10 heures matin.
Mon Dieu ! que je rage, malgré tes conseils de sagesse! Depuis deux jours, j'attends de Paris des fonds que le journal doit m'envoyer. Faute de cet envoi, je laisse partir le paquebot français. Il s'en va à midi — sans moi! Je voulais d'abord prendre la malle anglaise le 22, mais on ne
m'y fait aucune réduction et le prix de mes bagages y serait doublé. Me voilà donc cloué ici pour quinze jours encore. Moi qui me faisais une fête d'embarquer ! Tout à Theure, je me serais cogné la tête contre les murs ! Tu ne t'imagines pas toute la bile que je me suis faite, tous les chagrins que j'ai eus durant ce voyage qui, à part notre séparation, aurait dû être une partie de plaisir. Pour ne pas te causer de la peine, je ne t'ai pas dit toutes mes misères, mais aujourd'hui mon cœur déborde.
J'aurais dû t'écrire plus tôt. J'attendais mon courrier qui me court après je ne sais où ; puis, j'étais éreinté, à bout de forces. Le sommeil et la viande saignante fdepuis des mois, je n'en avais mangé) m'ont remis un peu. Le foie va mieux, si l'estomac n'est pas encore vaillant. A présent, c'est le moral qui est atteint, à présent que la bête se relève. Et pas un mot de toi pour me consoler, me faire prendre patience ! Tes pauvres lettres doivent me chercher au Tonkin. Je ne les ai plus, juste au moment où elles deviennent tendrement affectueuses, juste au moment où tes baisers me paient des reproches anciens! Quand donc te tiendrai-je dans mes bras, ma pauvre cliérie? Ce devait être le 23 juin, nous voilà renvoyés à la mi-juillet !
Et passer tout ce temps sans nouvelles, être séparés par des mondes!
Toi, au moins, tu ne resteras que quinze jours sans lettres; mais moi! Tu vas être comme morte et mes rêves n'auront plus rien de tangible à caresser, ni pattes de mouches, ni papier touché par toi. As-tu reçu mes fleurs, au moins?
Je suis si bêtement fou, qu'à chaque instant je me dis : « Si elle était là ! Le pays est merveilleux, superbe. Les belles promenades que nous ferions ! » Je t'associe si bien à ma vie, que tu es mêlée à tout ce que je vois, à tout ce que j'entends. Et je suis au bout du monde. Quelle raillerie de la vie ! J'ai soif de tes lèvres à en être malade.
Je t'ai acheté quelques bibelots qui peut-être te plairont. Allons-nous nous embrasser en déballant tout ça! Je vais ce soir à Canton oii je ferai d'autres emplettes. En revenant, aprèsdemain, j'irai à Macao.
Si tu me voyais seul, perdu au milieu de ces Chinois et de ces Anglais, tu rirais de ma figure. J'ai l'air d'un nègre, à présent, et je te ferais peur !
Je t'écris d'une chambre d'hôtel et les yeux fermés ; entre chaque phrase, je revois l'avenue de Yilliers, ma chambre, ton peignoir rose j été sur un meuble. Tu quittes tes bas et je t'embrasse les genoux...
0 mon amour, comme je t'aime !
Ton Paul.
21 mai, Hong-Kong.
Deux lettres de toi, deux vieilles lettres, m'arrivent du Tonkin, oîi elles m'ont inutilement cherché tandis que je me désolais du manque de nouvelles. Je ne puis par lettre répondre à tes cruelles allusions, à tes reproches. Pourquoi réveiller le passé? Tu parles d'Amsterdam : qui de nous deux a combattu avec l'autre ? Et à Amsterdam, puisque tu en parles, que devais-je penser? Ah ! cette entrée à l'hôtel, cette salle où tu étais !
Je ne puis te dire la nature du sentiment que j'eus alors, et qui me poursuivit longtemps jusqu'au jour où tout s'expliqua ou plutôt jusqu'au jour où je t'aimai à tout te pardonner. Et de quel droit te faire des reproches ? Tu es à présent convaincue que je t'aime : ne me demande que de l'amour; laisse mon caractère, mes colères, et tout ce qu'il y a d'incompréhensible en moi. Pour que tu me comprennes il faudrait que je te dise combien j'ai souffert, combien je souffre encore, et quelle a été la précocité de la douleur chez moi. Cette précocité m'a déséquilibré, ma laissé enfant et vieillard, m'a fait la bote tendre et sauvage que je suis.
Une semaine après l'arrivée de cotte lettre, je serai en France. Je le. télégraphierai de Naples. m 11
Comme ces lignes partent demain par le courrier anglais, et que je m'embarque le 29, tu auras le temps de m'écrire. Adresse ta lettre. à Naples, chez l'agent des Messageries maritimes. Je fais comme les collégiens, je compte les jours.
As-tu vu mes envois à la salle des dépêches du Figaro? Et as-tu reçu mes' caisses? Je t'apporte un tas de choses, des broderies superbes achetées ces jours-ci à Canton, des robes chinoises. Pourvu que tu sois contente !
Je garderai ce dont tu ne voudras pas, les armes etleschinoiseriesvulgaires. Tu me feras travailler, tu entends? J'ai beaucoup de besogne à terminer avant décembre. Use de ton pouvoir sur moi. Tu me feras bûcher. Pour toi, je serai capable de tous les efforts, de tous les courages.
Si tu m'aimes, ma vie sera belle et j'oublierai mes cauchemars anciens.
J'ai laissé ce pauvre commandant au Tonkin. Je le plains quand je regarde ce qui ce passe en moi ; quand je mesure ma fièvre de retour.
Le sacrifice, c'est toi qui le ferais; mais tu le feras si tu m" aimes et fax assez de courage, assez de confiance en mon amour j^our ■pouvoir Vaccepter.
Le 8 juillet, j'espère être à Paris.
Tu seras à la gare, et je te prendrai pour ne plus te lâcher.
Ton Paul.