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CHAPITRE V

Un homme averti en vaut... trois. — La beauté. — Lu plus jolie femme de Paris. — Jusqu'où peut pousser la jalousie pour un baryton. — Le réveillon chez la comédienne. — Origine de Sarah Barnum. — Le duel de Mirbeau avee Bonnetain. — Surprises et vendantes.

De Lyon, Marie écrivit àRive-de-Gier; elle demandait à Richarme de venir la rejoindre. Il arriva, encore tout enfiévré de ce qui venait de se passer. Dans son bonheur de la revoir, il l'assurait qu'il n'avait qu'un désir : lui rendre la vie heureuse et facile. C'est d'elle que lui viendraient la force et le courage, nécessaires pour résister aux épreuves par lesquelles il passait. Heureusement, il avait en mains un outil merveilleux : ses

usines et les brigades d'ouvriers hors ligne qu'il avait formées.

D'ici peu, il comptait bien avoir liquidé la dette qu'il avait contractée à la suite du krach. Alors, il serait libéré envers samaison.

Marie resta à Lyon une semaine. Richarme partait pour Rive-de-Gier le matin; il ne revenait que le soir, pour dîner avec elle. Il avait le regret d'être retenu chez lui et de ne pouvoir s'absenter. Il lui eût été si agréable de prendre des vacances, lui aussi, d'aller passer quelques semaines en un coin de campagne, parmi lel verdures. Mais il était à la chaîne : la prospérité de ses affaires était en jeu. Il fallait les surveiller, avant tout.

Marie ne voulait ni rentrer à Paris, ni se rendre dans une ville d'eaux, où son nom aurait pu être cité. Elle se décida à aller en Suisse.

Une de ses amies, installée à Beaurivage, sur les bords du lac, lui en vantait les attraits : elle irait la rejoindre. Tous les journaux parlaient du retour de Bonnetain. Richarme dut se rendre compte du motif pour lequel Marie désirait s'éloigner; aussi lui témoigna-t-il

une grande tendresse, et une confiance entière dans l'avenir. A son retour de Suisse, elle prit Ricbarme à Lyon; ils rentrèrent ensemble à Paris.

Un jour, elle allait voir M. Andrieux à son journal avec un mot de Richarme appuyant sa demande d'un article sur Mères et Filles, un de ses livres. *

— Alors, lui dit l'ex-préfet de police, vous faites maintenant de la berquinade ? Vous briguez le prix Montyon ?

— Oui, c'est ce que disent les journaux à propos de Mères et Filles ! Moi je, prétends que c'est un livre très immoral ; jugez-en : Voilà une jeune veuve que la mort d'un mari adoré a ruinée, et qui prend un vieil amant pour son argent : son excuse, c'est son enfant, dont elle veut la vie large et facile ; D'un autre côté, c'est une autre veuve, qui a un amant jeune et une fille qui grandit : colle-ci finit par épouser l'amant de sa mère, en connaissance de cause. Il est vrai qu'elle est jolie ; mais comme son père lui a laissé une grosse fortune, tandis que la mère n'a qu'une situation très modeste, on peut se

demander, devant l'infamie de l'amant, si c'est la fille ou la dot qu'il épouse. Et voilà ce que vous appelez de la berquinade ! Tenez, vous êtes tous des moutons : le premier article qui paraît sur le livre, doiAe le ton, tous les autres suivent. Après tout, quand on brûle la vie comme a-ous le faites, on n'a guère 15 temps de lire des romans. Il faut un coup de scandale !

— Oh ! oui, Sarah Baniuni /...Je ne vous blâme pas, notez bien ! Parlons-en !...

— Oh non ! n'en parlons pas, au contraire ! On en a assez dit là-dessus. Mais vous-même, monsieur le Préfet, il me semble que vous avez joliment mangé le morceau dans vos Mémoires ! Ils sont charmants, d'ailleurs, d'esprit et de style !

— Oh ça, c'est autre chose ! Mon libraire est venu m'offrir cent mille francs, là, tout de suite ! Je voulais fonder un journal : j'ai accepté. Voilà une excuse.

— Cent mille francs ! Sarah Barnum m'en a rapporté deux cent mille ! J'ai cent mille excuses de plus que vous !

A quelque temps de là, Marie, qui n'avait

pas cessé d'être dans l'intimité de madame de Rute, se trouvait dîner chez elle avec l'expréfet, nommé ambassadeur à Madrid. Elle avait lu dans les journaux que Gérard, l'ancien lecteur de l'Impératrice d'Allemagne, était appelé aux fonctions de secrétaire d'ambassade. Elle se souvint de la guerre de coups d'épingle et de coups de styfet qui avait eu lieu entre le nouvel ambassadeur et le grand tribun, dont Gérard était le familier et la créature. Parti de si bas et devant tout à Gambetta, dans le passé, il espérait en lui dans l'avenir, et il faisait tout pour servir un tel maître. Elle raconta à la nouvelle Excellence tout ce qu'elle savait sur le monsieur en l'engageant à se tenir en garde.

— Que voulez-vous? lui répondit Andrieux : j'ai accepté, je ne puis me rétracter.

11 eut un sourire sardonique et un geste de philosophie un peu hautaine :

— Bah, un homme averti en vaut deux.

Marie avait prédit juste. Peu de temps après surgissait l'incident de la décoration...

— Eh bien, dit-elle à l'ambassadeur, quand

elle le revit : le secrétaire en valait trois !

— Qui aurait pu prévoir une... sottise pareille ?...

On ne s'entretenait alors que de la galerie d'Adolphe de Rothschild qui venait d'être inaugurée, des merveilles qu'elle contenait. Sur le boulevard Haussmann, Marie rencontra le baron ; elle lui parla naturellement de la fameuse galerie.

— Oui, lui répondit-il, j'en suis très fier: je laisse à d'autres les soucis et les triomphes de la politique et de la finance ; j'ai passé des années à réunir ces œuvres d'art, et c'est moi qui en ai dressé le catalogue. Par testament, je laisse à la France ma collection. S'il vous plaît de la visiter, écrivez-moi un mot ; je vous en ferai les honneurs moi-même.

En rentrant chez elle, elle trouva le prince d'Hénin qui venait lui rendre visite ; elle parla de la rencontre qu'elle avait faite, et le prince de lui dire :

— J'étais à l'inauguration : c'est superbe; mais ce qui était plus superbe encore et plus impressionnant que toutes ces merveilles

d'art, c'était l'entrée de la duchesse de Chaulnes dans la galerie. Elle s'est arrêtée un instant sur le seuil. Un rayon de soleil l'éclairait ; elle était coiffée d'un grand chapeau noir, orné de plumes d'un rose pâle, qui rehaussait l'or de ses admirables cheveux.

)) Certes, j'ai vu dans le monde de bien jolies femmes : madame de Pourtalès, la princesse de Sagan, entre autres, mais jamais je n'avais admiré une beauté aussi complète, et d'un éclat aussi victorieux. Toute la joie de vivre resplendissait dans ses grands yeux, pareils à des fleurs lumineuses, et dans toute sa personne. »

Ce fut SchoU qui, dans une chronique, dévoila au public la faiblesse de la pauvre duchesse de Chaulnes. L'amant attendit le chroniqueur au restaurant où il avait coutume de déjeuner, et dans sa fureur lui lança un siphon qui l'atteignit dans l'estomac.

Les deux hommes se battirent. Aujourd'hui la duchesse est morte de désespoir, dans la solitude et l'abandon, et les anciens adversaires sont les meilleurs amis du monde. Pauvres femmes !

Bonnetain, désemparé par la rupture définitive, n'ayant plus l'espoir d'une réconciliation possible, était reparti pour l'Extrême- Orient, avec le projet d'en rapporter une étude vécue sur l'opium ; de là Torigine du volume qui porte ce titre.

Un jour, à un dîner chez Marie, on causait des uns et des autres ; en parlant de madame X... ou de madame Z..., quelqu'un s'écria :

— C'est la plus jolie femme de Paris !

— La, plus jolie Femrae de Pctris, dit Marie, voilà un titre ! Toutes les femmes voudront s'y reconnaître ! Le titre me séduit et je fais le roman.

— Et moi, je le publie ! réplique Valentin Simond, le directeur de VÉcho de Paris.

Et tous de se récrier :

— Oui, c'est vraiment un titre pour votre journal.

— Qui allez-vous mettre en scène? demanda-t-on à Marie.

— Oh ! cela, par exemple, je n'en sais rien. Le titre me séduit, c'est tout ce que je puis dire. Il y a bien peu d'existences qui offrent assez d'intérêt pour défrayer tout un roman ;

je ferai comme les grands sculpteurs : je prendrai plusieurs modèles, voilà tout.

Il fut convenu que Marie irait à VEcho pourcauserdu projet avec Valentin Simond : on tomba d'accord sur les conditions.

Richarme allait partir ; pour mieux travailler, Marie s'installa chez son ex-femme de chambre, qui s'était retirée en Picardie. Elle resta là un mois, rassemblant ses souvenirs, coordonnant les histoires, les anecdotes qu'elle se rappelait, les adaptant aux situations inventées par elle.

Le retour de Richarme l'obligea à rentrer à Paris, ou plus exactement à Ville-d'Avray, où elle s'installa chez Cabassud. Elle se levait au jour, travaillait jusqu'à dix heures, puis on déjeunait. Richarme allait à ses affaires. Après deux heures de sieste, elle se remettait au travail, que suivait une heure de promenade à travers bois.

Puis, le retour de Richarme, le dîner, un bésigue, et bonsoir! On se levait tôt, on se couchait de même. Pas de maison à tenir, pas de service à surveiller; on payait à forfait. Des amis, des amies venaient souvent

lui demander à dîner. Un prix avait été fixé. Tous les matins, la femme de chambre venait lui soumettre le menu. Débarrassée de tous les soucis matériels, elle pouvait se consacrer complètement au travail.

Un jour, on dînait dans le jardin, au rezde-chaussée d'un petit pavillon entouré de plantes grimpantes qui dégringolaient en cascade fleurie le long des murs et de la croisée, masquant légèrement la vue des lacs. Marie avait quelques amies, et leur racontait une histoire qu'on venait de lui servir dans la journée.

Madame Maurel, la femme du grand chanteur, avait loué, pour la saison, une villa au Vésinet, où habite l'amie qui conte cette anecdote.

— Un matin, dit celle-ci, madai^ie Maurel arrive chez moi, en coup de vent ; j'étais au bain. A peine entrée : « Vous êtes liée avec mademoiselle Colombier? demanda-t-elle, puisque c'est chez vous que je l'ai rencontrée. Avez-vous de son écriture? — Non, je ne conserve pas de lettres, à moins d'un cas spécial! Il faudrait chercher, et je suis dans

mon bain. Mais pourquoi voulez-vous l'écriture de Colombier? — Voilà ! Depuis quelque temps, Victor se dérange; nous sommes à la campagne et il passe sa vie à Paris. » S'il n'y avait pas eu le nom de Colombier, je ne me serais pas émue : les infidélités du baryton, c'était pour moi un sujet un peu trop ressassé : il n'y avait pas de semaine où la bonne dame ne vînt me narrer, en détail, toutes ses suppositions vraies ou fausses là-dessus : elle avait tellement besoin de s'épancher! Mais, cette fois, une amie se trouvait en jeu ; je sors de mon indifférence habituelle : « Voyons, qu'est-ce qu'il y a? — Figurezvous que j'ai beau faire des observations à Victor sur ses absences : il fait la sourde oreille. Il va déjeuner à Paris. Il dit qu'il a des affaires. — Mais Colombier, dans tout cela? — J'y arrive. Ce matin, Victor reçoit une lettre, regarde l'écriture, se trouble, la fourre dans sa poche, sans la lire. Je me dis : « Bon, c'est d'elle! » Je sentais bien qu'il ne la lirait pas tant que je serais là : je sors de la chambre, et je dis à ma fille d'y aller, d'avoir l'œil au guet. Elle enlre; elle le voit III. 12

ouvrir un meuble intime, jeter dans la porcelaine des papiers déchirés. Elle vient me raconter la chose. Je me dis. « Bon, la lettre ! » Il part pour Paris. Alors, nous vidons le contenu du vase : les petits morceaux de papier restaient collés au fond; nous les retirons, nous les rajustons sur. une planche. Dame ! c'était un jeu de patience peu agréable et pas commode : les morceaux étaient si petits ! Enfin, nous nous sommes parfaitement rendu compte que c'était un rendez-vous, et qu'il y avait Marie Colombier. Alors, je me suis rappelé l'enthousiasme qu'elle lui avait montré le lendemain de Zarapa ; il lui avait donné une loge ! C'est à ce moment-là que ça a dû commencer. » Moi, je protestais : « Je vous assure que vous vous trompez; je connais toute la vie de Colombier, et il n'y a pas place pour Maurel. Je vous assure que de ce côté vous pouvez être tranquille. — Expliquez-moi donc alors pourquoi elle donne rendez- vous à Victor! Car, enfin, il y a bien Marie Colombier sur les petits papiers ! — Que voulez-vous que je vous dise?... » Le lendemain, la bonne dame s'amène dans

l'enchantement : elle avait retrouvé son Victor, mais le Victor des premiers temps ! Et elle racontait, donnait des détails avec une. complaisance!... C'était si drôle de voir cette femme au visage parcheminé, maquillé, à la tignasse de clown d'un rouge à faire crier au feu, se délecter au souvenir de ses joies d'alcôve. « Mais enfin, lui dis-je, Colombier? Vous a-t-il expliqué?... — Ah! taisez-vous, ma chère amie ! Quand j'ai montré la planche à Victor, il a ri, il a ri! à être malade. C'est une femme qui le boinbarde de lettres et qui signe Marie : elle lui donne rendez-vous rue du Vieux-Colombier. »

Là-dessus, les convives de Marie de s'esclafTer, comme avait dû le faire Maurel. Tout à coup, leur faisant écho du cabinet au-dessus, partent les mêmes éclats de gaîté; on s'arrête, on écoute, mais le silence d'en bas amène le silence d'en haut.

A quelques jours de là, l'amie qui avait conté le fait à Marie lui dit :

— Vous savez, quand vous raconterez des histoires que vous voudrez tenir secrètes pour tous ceux qui ne sont pas de votre

cercle, défiez-vous et parlez bas. Le maestro Massenet dînait avec quelques amis au-dessus de vous : il y avait son éditeur, quelques artistes. Ce qu'ils se sont amusés à l'histoire, ce n'est rien de le dire !...

Au bout de quelques semaines, Marie apportait à VEcho son manuscrit; Valentin Simond chargeait un de ses rédacteurs, M. Monprofit, de le lire, le rapport le plus élogieux en était fait, et, peu de temps après, l'Echo publiait le roman avec une grosse réclame. La plus jolie Femme de Paris était depuis deux semaines en cours de publication, quand le secrétaire de Marie passa au journal pour régler avec le caissier le compte des lignes. On remit l'argent à Marie : elle fut étonnée du chiffre. Il dépassait ses prévisions.

Le mois suivant, qu'elle avait touché intégralement, lui donna encore une plus grande surprise. Elle s'en ouvrit à Henry Simond :

— Vous n'avez pas votre compte? lui demanda-t-il.

. — Mais, au contraire, je l'ai trop.

— C'est moi qui l'ai établi : mon père ne

VOUS avait-il pas promis verbalement que si la Plus Jolie faisait monter le tirage de VEcho, — ce qu'aucun feuilleton n'a jamais fait, — il vous donnerait le prix que vous demandiez? Eh bien, vous avez fait monter le tirage de plusieurs mille : mon père tient sa promesse.

Un grand réveillon fut organisé chez Marie pour fêter ce succès. Le charme de son salon, c'était qu'on n'y faisait pas de politique, bien que les hommes politiques eussent coutume d'y fréquenter. Elle avait su garder les bénéfices de la neutralité, résistant aux conseils de ses amies, et tous les partis se rencontraient chez elle. A côté d'Henry Maret, on y voyait le comte Maurice d'Andignô ; Cornély, le leader actuel du Figaro, d'Obedine, Arsène Houssaye, Armand Silvestre; Jules Jaluzot, le grand maître du Printemps, qui représente, de façon brillante, la Nièvre au Parlement. C'étaient encore Valentin Simond, son fils Henry, et son neveu, qui, profitant d'une permission de vingt-quatre heures, était venu réveillonner en tenue de soldat ; Ca-

tulle Mendès, Henry Bauer, Paul Adam; Egly, l'agent de change; Antony Mars, Georges Thiébaut; Samuel, directeur des Variétés; Maxime Boucheron, l'auteur de Miss Helyett; Georges de Labruyère, Rzewuski, l'auteur applaudi à la Porte - Saint-Martin; Paul Ferrier, le baron de Vaux.

Richarme, ayant rencontré le monsieur au nom de clown, l'avait invité. C'était la première fois que Marie se retrouvait en face de lui. Elle était un peu gênée, mais quoi! c'est le monde, — même le grand, — ces aventures-là.

Le sexe joli était représenté par Marie Berger, qui avait rompu son engagement avec le théâtre Michel; les sœurs Invernizzi, Marie Defresne, Marthe Duvivier, Lucie Chassaing, Marie Sasse, la créatrice deV Africaine ; Rosita Mauri, tout heureuse des compliments qu'on lui adressait sur son triomphe dans la Korrigane, celle dont Banville disait : « Lorsque celle-là danse et joue sa comédie sans paroles, toute sa face vit, s'anin\e, s'indigne, caresse, menace, irrite,

adore, avec une merveilleuse justesse, et si franciie ! Et on y voit le naïf contentement d'avoir étonné les anciennes reines de l 'Opéra, qui avant que la jeune Korrigane s'élançât sur la scène, vaillante, ingénue, rapide, heureuse, et faisant clic-clac, ne l'avaient pas entendue venir avec ses petits sabots. » Il y avait la belle madame Manoury, Séverine, le brillant écrivain, à Taurore de sa renommée. A minuit, Manoury, de sa belle voix, avec ce grand style que tous admirent, entonnait le Noël d'Adam.

Après avoir applaudi le chanteur, on ouvrit les portes du grand salon, où Marie avait ménagé la surprise d'un grand arbre de Noël, brillamment éclairé. Elle avait passé l'aprèsmidi à y attacher des lots ravissants. Il y avait de tout : des boîtes et des montres Louis XV authentiques, des bibelots de vieil argent, des bouts de vieil alençon, du point d'Angleterre, des poupées de toutesles tailles, habillées dans tous les costumes, un Méphisto, un petit pâtissier, etc., etc.

La tombola fut tirée, à la grande joie de tous, surtout des femmes, qui poussaient des

exclamations triomphantes, chaque fois que le sort leur attribuait un objet convoité, et intriguaient auprès des hommes pour obtenir ce qu'ils avaient gagné. Après la tombola, le souper eut lieu à la grande table, dans la salle à manger, et par petites tables de six couverts dans le petit salon. Chacun se plaça à sa fantaisie, Marie et Richarme faisant les honneurs de la grande table. Marthe Duvivier accepta de présider au souper dans le petit salon. Ensuite, on causa, on dansa, on chanta. Lucie Chassaing, ambitionnant des succès plus sérieux que ceux qu'elle avait obtenus jusqu'alors dans des rôles où elle montrait ses belles jambes, fit entendre une jolie voix, à la grande satisfaction de son professeur, Marie Sasse.

On se sépara au soleil levant. Quelques jours après, la demoiselle aux belles jambes vint rendre visite à Marie. Elle raconta que le monsieur au nom de clown l'avait reconduite chez elle, jusqu'au lendemain. Il lui avait envoyé deux gros billets bleus avec P. P. C.

Elle comptait si bien avoir fait une con-

quête durable qui la remettrait à flot, qu'elle ne pouvait dissimuler sa déception. « Il m'a prise au cachet, disait-elle. — Bah ! vous en prendriez l'abonnement quotidien ! » Depuis, elle s'est vengée sur la famille. Le neveu a réparé le dédain de l'oncle : elle est en train de le grignoter ferme, et cela à la grande joie des pontes du Casino d'Aix, car la demoiselle aurait inventé le jeu, s'il n'existait pas.

A quelques jours de là, Marie reçut la visite du baron de Billing : il revenait d'un grand voyage en Algérie et en Tunisie. Il s'était remarié, et devinez avec qui ?...

Par exemple, c'était bien Marie qui en était la cause, lui dit-il : elle garderait cette mauvaise action sur la conscience.

Pourquoi n'était-elle pas venue vendanger en Bourgogne , comme elle l'avait promis?...

Enfin, il ne savait pas comment cela s'était fait, mais il avait fini par épouser madame de Bargilly. La partie de vendanges en Bourgogne avait été décidée chez Marie où l'ex-madame de Bargilly fréquentait : de Billing

la connaissait depuis si longtemps ! Elle était liée avec sa première femme, ses fils amis de son beau-fils. Ah ! vendange, voilà bien de tes surprises !

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