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CHAPITRE V

Voyage nautique. — A la découverte du bon plaisir. — En panne ! — L'Opéra aux Halles; la soupe aux choux.

A onze heures du matin, un bateau-mouche arrivait du garage d'Auteuil, monté par le directeur de la Compagnie, l'aimable M. Chaize. A la berge du Pont-Royal, M. Lasson, l'heureux propriétaire de la maison Potel-et-Chabot, attendait déjà : il était venu surveiller lui-même l'embarquement de ses maîtres d'hôtel, de ses marmitons et du matériel. Et c'était un va-et-vient empressé du personnel, de la voiture au bateau.

Penchés sur le quai, qui dominait le fleuve, les curieux s'exclamaient sur les paniers de Champagne et de bordeaux, les immenses

casseroles, les monceaux de vaisselle et d'argenterie, qui devaient servir à un repas de cent personnes.

Le bateau était pavoisé et fleuri avec coquetterie. Dès la première heure, un gentil bataillon de fleuristes était accouru au débarcadère, pour lui faire une toilette de fête ; leurs mains prestes avaient assemblé en une guirlande géante les feuillages et les roses, que retenaient, de place en place, d'énormes gerbes et de gros nœuds de ruban rose et rouge. L'avant et l'arrière de l'embarcation étaient masqués par de gigantesques massifs de rhododendrons, aux cimes touffues, admirablement étagées. Un côté du bateau avait été abandonné aux cuisiniers qui y installèrent leurs fourneaux; de l'autre côté, faisant vis-à-vis, se trouvait un orchestre de jeunes filles hongroises.

Elles portaient le pimpant costume national, la tunique bleu-de-ciel très ajustée à la taille, les brandebourgs militaires, les bottes, et le bonnet d'ordonnance était crânement planté sur leurs tètes comme celui des fringants officiers de cavalerie légère, chanté

par le maestro Suppé. On n'était pas encore blasé sur l'éternel tzigane qui encombre les restaurants de jour et de nuit à Paris et dans la banlieue, et ces jeunes filles, avec leur costume d'une grâce à la fois mutine et guerrière, étaient un « numéro » inédit.

D'ailleurs, il courait sur les petites musiciennes une légende d'imprenable chasteté qui intriguait. Elles étaient sans doute venues pour récolter une dot, tout en faisant applaudir la musique fantasque et légère de leur pays.

Dans l'entrepont, divisé par des tentures, un petit salon et un cabinet de toilette étaient réservés aux dames, tandis que l'autre escalier, celui affecté d'ordinaire aux passagers de seconde classe, était disposé en fumoir pour les hommes.

M. Chaize avait bien faillies choses : c'était une galanterie qu'il offrait à Tauteur de la Plus jolie Femme de Paris.

Marpon et Flammarion attendaient leurs invités sur la berge. Marie avait prié ses éditeurs, qui offraient à leur auteur préféré cette superbe fête, de lui réserver le choix m. i;}

des invitations féminines. De retour à Paris, après son second voyage en Orient, Bonnetain leur avait demandé une invitation. Malgré le temps et l'absence qui l'avaient complètement guéri, Marie craignait que sa présence dans cette fête ne jetât une ombre sur la joie de Richarme ; elle déclina la demande.

Tout le monde s'étant embarqué, on leva l'ancre.

Quand les tziganes attaquèrent la Marche de PiHCokzy , que l'Exposition avait fait connaître, mais qui n'était pas encore vulgarisée, ce fut un hourra général poussé du bateau, en réponse aux curieux qui, de la berge et du pont, souhaitaient bon voyage aux touristes en agitant leurs mouchoirs et leurs chapeaux : l'incident avait mis tout le monde en gaîté !

Quelques retardataires rattrapèrent le bateau en suivant en voiture le long des quais : ils le rejoignirent à la première écluse près de Bercy. On était maintenant en pleine campagne. Les invités furent priés de descendre dans l'entrepont pour permettre aux maîtres

d'hôtel de dresser le couvert, ce qui fut fait en un quart d'heure.

La table offrait l'aspect le plus engageant avec les drapeaux et les guirlandes de fleurs surplombant de tous côtés ; elle tenait tout le milieu du pont et des roses effeuillées la couvraient de leurs pétales odorants, mettant en relief les corbeilles de fruits. On s'était levé matin, prouesse assez rare pour des gens de plume et des femmes de théâtre, que leur métier oblige à se coucher tard.

Le menu, fantaisie charmante improvisée par Armand Silvestre, passait de main en main :

MEXi:

Pour calmer la frrveur des premiers appétits,

Nous vcnis oITrons d'abonl des hora-d'œiaire «ssor/Zs,

Piiis le melon i/lacé, qui met le ventre à l'aise ;

Puis la truite fjelée à la sauce française ;

Filet de bœuf à la parisienne, s'entend :

La Parisionno, en tout, porte un ragoût touitant.

(ilorieuse à l'égal des plus nobles trophées,

Voici la galantin<! aux poulanles trulTéos;

Puis le merle de Corse, eu p.ilé, couvaincu,

Dont l<; bec est safran couniic un mr/, de cocu !

Pour séduire le T/.ai-, ]iroiédé piciu d'asluce,

Nous vous effrons encore une salade russe. Faites attention cà la bombe qui suiL.

Rassurez-vous, madame ! une bombe sans bruit ; Bombe aux fruits, s'il vous plaît, pêches, fraises, sur- Où vos lèvres mettront de nouvelles cerises, [prises, Desserts très variés et suivant la saison, Bordeaux retour du Gange et Champagne à foison, La fleur de Saint-Galmier, l'eau Noël, elle-même ! Un lunch suivra de près, félicité suprême ! On embarque, messieurs, plus qu'un cri sur le pont, C'est : <( Vive Colombier, Flammarion, Marpon ! »

Chacun était plein d'entrain et de verve cordiale, et s'amusait en toute franchise : on était venu pour cela. C'était une trêve aux préoccupations fiévreuses de la vie : tous en profitaient, et les gens graves eux-mêmes s'étaient mis à l'unisson. Après le déjeuner, où la maison Potel et Chabot s'était surpassée, malgré la profusion et la variété des vins, personne n'avait excédé la limite de cette gaieté légère qui reste de bon goût et de bon ton dans sa fantaisie même. On descendit dans l'entrepont, on desservit la table ; des chaises, des pliants, des bancs, des fauteuils furent installés sur le pont; on apporta le café, les liqueurs, toute espèce de fumeries ;

puis, quelqu'un se mit au piano et fit entendre quelques accords : chacun de prêter l'oreille. C'était Thérésa, la Thérésa des beaux jours ; mise en verve par un repas fin, et aussi par un auditoire d'élite, elle transporta tous ceux qui l'écoutaient.

Puis Talazac, le créateur de Manon, l'incomparable Desgrieux, se prodigua ; tantôt il chantait seul, tantôt avec Marthe Duvivier ou avec l'exquise madame Manoury, dans le duo de Mireille. La beauté de madame Manoury- faisait sensation dans une toilette de batiste, brodée et garnie de valenciennes, avec un grand chapeau de paille d'Italie, orné de fleurs des champs, liserons, épis, coquelicots.

Tout à coup, ce furent des éclats de rire homériques.

Besson, le soiriste de l'Événement, s'était drapé dans une grande nappe, une serviette roulée autour de la tète à la manière orientale, une autre cachant le bas du visage : il figurait la belle Falma. Cornély, le grave Cornély, faisait la mère de Fatma. Improvisant d'autres déguisements, Gervex, Catulle

Mendès, Henry Bauër, Vitu, Blavet, Chincholle, formaient le plus réjouissant ensemble ; mais le plus drôle de tous c'était, au milieu d'eux, campé sur un tabouret, le docteur Janvier, un nègre, un vrai, du plus beau noir, qui dominait le groupe. Les uns avaient pris des casseroles, d'autres les couvercles, pour imiter les cymbales, et ils faisaient entendre une mélopée monotone, sur le ton nasillard de l'Orient, avec un accompagnement tantôt en forte, tantôt en piano : l'effet était irrésistible.

A cette fantaisie burlesque succéda un intermède aimable : Besson se mit au piano, tandis que Pepa Invernizzi et Laus improvisaient un pot-pourri de toutes les danses connues ; elles les terminèrent par une scène mimée d'un charme passionné, irrésistible. Comme dans un rêve, à travers cette série d'enchantements continus, on était arrivé à Morsant. Une dépêche y avait précédé les voyageurs ; ils y étaient attendus. En débarquant, ils aperçurent des tonnelles qui avaient l'air d'immenses boules de roses : des roses les surchargeaient, retombaient de tous côtés.

masquant l'entrée, et ces gloriettes semblaient des massifs embaumés et éclatants, composés de la Heur merveilleuse chantée par Saadi : c'était une impression de féerie, rappelant les imaginations délicieuses des poètes persans.

Un plaisir plus prosaïque, mais très appréciable, était réservé aux touristes sous ces tonnelles enchantées ; une soupe à l'oignon et au fromage- bien gratiné y était servie, toute fumante. Elle fut vite savourée. On remonta sur le bateau et on fît honneur au lunch qui y avait été préparé. Le Champagne, les liqueurs circulaient. Ferdinandus, sur son calepin, s'était avisé de dessiner le portrait de Julia de Cléry, l'aimable artiste du Vaudeville. On s'empara du calepin, qui fut transformé en un album, sur lequel chacun consigna la pensée du moment.

Voici quelques-unes des fantaisies écrites sur ces pages, au hasard de l'inspiration :

Aimer et vivre. Et an foiul.

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