‹ Memoires. PrefChapitre 8 sur 18 · III · texte numérisé non relu

III

continuer la fête. Marion, vous en êtes ; vous ne pouvez pas nous lâcher !

Et, ce disant, Talazac prend le bras de Marie, le passe sous le sien; de l'autre, il entraîne madame Manoury.

— Qui nous aime nous suive !

Et tous d'emboîter le pas : on prend les fiacres les plus grands que Ton peut trouver, on y grimpe ; on arrive aux Halles. M. Richarme s'excuse : il allait profiter de la fin de la nuit, ayant pour le lendemain des rendez-vous d'affaires. Il confia Marie au ménage Manoury et prit une voiture.

A cette heure matinale, rien n'est plus mouvementé ni plus pittoresque que l'aspect des Halles : c'est le moment de la criée. Ce sont les fleuristes qui viennent faire leurs provisions, acheter bon marché ce qu'elles vendront très cher à leur élégante clientèle ; les fruitiers, les marchands de volailles, les marchands de poisson, même les restaurateurs parisiens, — Marie aperçoit la haute et sympathique silhouette de Marguery, — les marchands de comestibles, etc., etc. Talazac était connu de toutes les vendeuses; habi-

tant la campagne, il venait acheter luimême, lorsqu'il avait fait des invitations à l'improviste, et qu'il craignait que madame Talazac ne fût pas suffisamment approvisionnée; c'était pour lui, du reste, une partie'de plaisir. Son exubérante bonne humeur, sa gaité, jeune et charmante, son talent, une physionomie des plus agréables, tout lui attirait les sympathies de ce peuple des Halles, qui aime les artistes avec un enthousiasme si naïf. Quand il arrivait, c'était à qui l'appellerait et lui offrirait sa marchandise.

Personne, à la Halle, n'eut l'air surpris, en voyant ces femmes aux toilettes élégantes, mais toutes fripées : l'humidité sur le bateau, les bousculades et l'entassement pêle-mêle en chemin de fer, avaient fait de ces robes si fraîches, si chatoyantes le malin, quelque chose de lamentable, réduit à l'état de tampon ces vaporeuses élégances. Le chapeau de paille si joli était maintenant tout cabossé ; le bouquet pendait tristement, les fleurs étaient toutes recroquevillées. Mais les dames de la Halle en avaient trop vu pour s'étonner de quoi que ce soit.

Talazac se mit à faire un boniment des plus cocasses :

— Tel que vous me voyez, je suis garçon d'honneur : voilà la mariée.

Et il montrait madame Manoury.

— Son bouquet d'oranger est un peu effeuillé, mais c'est une jeune veuve. Voici la demoiselle d'honneur.

Et il montrait Marie.

— Nous revenons de la noce ; oh ! une rude noce, allez! Depuis ce matin, nous n'avons fait que boustifailler, rire, danser et chanter.

— Chanter ! oh ! monsieur Talazac, comme nous voudrions vous entendre chanter! On dit que vous êtes si beau dans Manon /Mais voilà, il n'y a pas de répit dans notre métier, il faut se coucher tôt pour être à la criée : le théâtre, c'est pas plaisir de pauvres gens comme nous.

— Qu'à cela ne tienne ! Vous voyez bien mon copain Manoury, de la. Grande Opéra! Nous allons vous en dégoiser tous les deux pour votre argent.

Et les deux Q:rands chanteurs, se reculant

pour dominer leur public, entonnèrent le fameux duo de la Muette :

Amour sacré de la Patrie, Rends-nous l'audace et la fierté.

Puissant et sonore, éclatant sous la haute voûte qui en renvoyait les vibrations magnifiques, le chant montait, montait, de ces deux voix admirablement unies, et qui possédaient une puissance dramatique incomparable. Les deux artistes, sous l'influence du plaisir qu'ils donnaient, de l'enthousiasme qui les accueillait, se surpassèrent, et jamais leurs voix superbes ne résonnèrent d'une façon plus merveilleuse que dans ces Halles ténébreuses dont elles remplissaient l'immensiléj devant cet auditoire de simples et de pauvres. Ce fut un délire quand ils arrivèrent à la fin :

. A mon pays je dois la vie, 11 me devra la liberté.

Marchands, marchandes et acheteurs voulaient porter les artistes en triomphe : on prenait des fleurs par brassées, on les leur

meltait dans les bras ; les cochers, qui avaient écoulé avec le même enthousiasme, laissant là leurs voitures, s'offrirent à porter les bouquets et bottes de fleurs dans les fiacres. On avait les larmes aux yeux.

— C'est pas tout ça, reprit Talazac, la soupe nous attend ; elle est rudement appétissante !

Et il s'avançait près du réchaud où une grande marmite, pleine de soupe aux choux, répandait son fumet.

— Elle a l'air rudement bonne; ça fait venir... la soupe à la bouche.

— Voulez-vous en goûter, monsieur Talazac? C'est qu'elle s'y connaît, la mère ! Voilà vingt ans qu'elle est là, tous les matins.

Toute la bande se mit de la partie, faisant chorus.

— Oh! mais nous en voulons tous, de la soupe aux choux!...

Et, servi dans des écuelles, assis sur des chaises que les marchandes étaient allées chercher à leurs comptoirs, chacun mangea, s'exclamant sur la soupe qui était trouvée délicieuse. On voulait acheter des fruits, on

se répandit auprès de tous les étalages. On envoya aux amis, qui furent rudement surpris, turbots, barbues, paniers de poires et de pèches, le tout à des prix dérisoires. Ne pouvant les offrir, les marchands les donnaient pour presque rien.

On prit congé, et l'on se quitta enchantés les uns des autres, se disant au revoir comme des amis.

Un fort de la Halle vint à Talazac, lui montra ses biceps énormes, ses poings à assommer un bœuf, et lui dit :

— Vous savez, si jamais quelqu'un vous embête, je ne vous dis que ça!... Et voilà...

Là-dessus, Manoury :

— Allons-nous-en, gens de la noce, allons-nous-en chacun chez nous.

Et l'on partit. Et la bande joyeuse se dispersa dans la clarté grise de l'aube, au souffle frais du matin.

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