UN GRAND ARTISTE
A Bruxelles^ L'hôtel de l'Ambassade (ainsi appelé parce que les ambassadeurs de France le louent de préférence); entouré d'un mur bas et d'une haute grille, il se trouve dans un jardin qui donne sur le boulevard de l'Astronomie. Style anglais, (irands salons en enfilade pour réceptions. Luxe officiel: meubles bois doré recouvert en damas soie rouge, rideaux semblables; jardin d'hiver attenant à la salle à manger.
Dans le vaste salon allait et venait un homme, grand, à l'aspect viril; aux cheveux grisonnants. Il s'arrêta près d'une jeune tille qui lisait tout haut dans un livre, et lui demanda avec bonté :
— Alors, cela ne vous ennuie pas de me faire la lecture, chère petite ? Vous ne trouvez pas triste de tenir compagnie à un infirme?
Le front haut, la bouche charnue, aux dents blanches, le nez aquilin, celui qui parlait ainsi avait un air souverain d'intelligence et de distinction. Près de lui, on avait la sensation d'un être supérieur par la force et la douceur qui rayonnaient de son visage. En le regardant, on aurait pu se demander ■quelle était l'infirmité à laquelle il faisait allusion. Quand on examinait cette physionomie empreinte d'une tristesse profonde, quand on écoutait cette voix harmonieuse, mais voilée de résignation, on cherchait le malheur qui avait bien pu frapper ce puissant.
— Tenez, Marie, si vous voulez, dit-il, vous allez vous reposer, tandis que je ferai un peu de musique. Il y a bien une heure que vous lisez.
Tout en parlant, il s'en fut prendre, dans une vitrine placée dans un angle de la pièce, une boite en bois d'amaranthe, l'ouvrit, et, d'un capiton de satin bleu qui l'enchâssait, il retira un violon, un Stradivarius.
Il se mit à l'accorder, se laissant entraînerpeu à peu par l'inspiration. Il lit résonner cette voix presque humaine qui exprimait la
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douleur et la joie, éclatait en rires perlés ou en sanglots de désespérance. Alors, la pupille dilatée, le regard droit, fixe, révélaient l'énigme. Cet homme était aveugle, infirme, comme il le disait, et cette infirmité avait accru sa sensibilité en l'affinant, idéalisé les puissances de son âme.
Marie regardait, subjuguée, ce grand artiste, ce génie, qui avait parcouru le monde, applaudi des souverains, des princes qui le traitaient en égal. Il possédait toutes les séductions du talent et de l'intelligence. Physiquement, il ("tait superbe.
On parlait de ses conquêtes ; grandes dames et grandes artistes en étaient folles. On racontait que pour lui, la Sonntag avait voulu refuser d'être ambassadrice. Mais l'annulation du premier mariage de la Malibran avait réuni définitivement ces deux génies, mis en fuite les coquetteries, les espérances rivales. L'union de Bériot et de la Malibran fut comme un harmonieux chefd'œuvre de la destinée, qui donnait pour compagne au maître illustre cette Maria- Félicia qui fut l'idole d'une génération tout
entière, l'artiste qui sut être la Desclémone de Shakespeare et la Rosine de Beaumarchais et de Rossini. L'âme de la musique semblait avoir pris la forme de cet ange aux cheveux noirs, qui mourut un soir, la tête appuyée sur sa lyre, après avoir enchante le monde par des accents qu'il n'entendra jamais plus.
Dans la nuit où le vieillard était plongé, il laissait parler son âme, chanter et gémir la plainte de son cœur devant Marie qui L'écôutait avec ravissement.
Elle se disait que là était le paradis qu'elle avait rêvé. Le décor était complice de l'illusion. La pièce immense communiquait avec une suite de salons : du bout de la galerie arrivait un accompagnement en murmure, qui donnait l'impression d'un orchestre lointain composé de voix humaines.
Charles de Bériol était entré doucement; il était allé à l'orgue placé au fond du dernier salon et accompagnail le violon de son père, Charles Wilfrid de Bériot, le grand violoniste, le maître de Vieuxtemps, de Sivori,de Léonard, celui dont la méthode servait de
base à renseignement ; dont les duos, les quatuors, étaienl interprétés par ions les artistes ; celui dont le charme de séduction et d'intelligence dominait tous ceux qui Técoutaient. Le maître avait renoncé aux triomphes bruyants, aux ovations, aux enthousiasmes du publie enivré de son chant si large et si magnifique, au délire bienheureux de la gloire; il ne jouait plus guère que pour lui, et pour celle qu'il appelait sa petite amie, dont il voulait éveiller l'esprit et la sensibilité d'art.
Après la fugue de Marie, Charles de Bériot, désireux de savoir ce qui se passait à l'hôtel de la rue de Rivoli, ne pouvant croire que des parents étaient assez dénaturés pour ne pas s'inquiéter de leur enfant, laissa passer quelques jours qui furent employés à faire soigner la petite, à lui acheter des vêtements convenables. Mais il avait la crainte de voir surgir la mère; aussi vint-il à l'hôtel, sous prétexte de rendre visite à des camarades. 11 tomba en pleine catastrophe.
lu jour, Annette avait lu dans les jour-
naux que l'ambassadeur d'Espagne s'appelait Martinez ; elle se dit que Pablo pouvait bien être de sa famille. Elle s'informa et les renseignements confirmèrent son espérance. Par l'ambassade, elle fit parvenir une lettre à son ancien séducteur.
Elle reçut la réponse. Pablo avait autrefois écrit aux amis restés à Auzance ; il n'avait obtenu aucun éclaircissement... Le temps avait passé... Aujourd'hui, il était marié, père de famille ; il ne voulait pas cependant laisser son enfant dans la misère ; il envoyait vingt mille francs. Il pensait que cela serait suffisant pour rélever.
On s'en servit pour l'installation de l'hôtel de la rue de Rivoli. L'ambition du couple s'était développée. Vaillant avait voulu devenir patron. Profitant des ressources nouvelles qui lui donnaient du crédit, il ouvrit boutique et s'improvisa marchand de métaux. Peu apte aux affaires, ayant le crédit facile, il employa toutes sortes de manœuvres pour se procurer de l'argent, vendit les marchandises à perte pour payer les billets et suffire à la dépense courante de l'hôtel. Jusqu'au
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jour où, ne pouvant plus faire face aux échéances, il fut poursuivi et ment'' en prison pour dettes, à Clichy, où il fut l'un des derniers internes.
C'était la débâcle. L'hôtel avait été loué au nom de Colombier ; mais comme les loyers restaient impayés, l'argent des termes englouti dans les frais du magasin de métaux, le propriétaire lit vendre le mobilier, et la mère de Marie disparut, avec sa petite dernière, âgée de six ans.
Quand Bériot vint voir ses amis, la maison *'lait vide avec l'écriteau : A louer.
Il rentra chez lui, se demanda s'il allait inquiéter Marie en lui révélant ce désastre, et réfléchit qu'elle n'y pouvait rien, que ce serait pour elle un surcroît de peine. Et comme il avait besoin de se rendre en Belgique, son pays natal, il résolut, avec l'insouciance de la jeunesse, le laisser- aller de l'artiste, et peut-être le besoin de donner un intérêt à sa vie, d'emmener Marie avec lui. Il venait d'avoir une grande déception : il avait été abandonné, bafoué. Marie serait une diversion intéressante à son état d'esprit.
Il arrêta sa décision d'après ces motifs.
Son père était un homme dîme haute intelligence ; camarade de son fils, il recevait ses confidences et le guidait de ses conseils; il l'avait fait émanciper à dix-huit ans, le mettant en possession de la fortune qui lui revenait de sa mère, la grande cantatrice Malibran, et comptant sur sa raison pour qu'il n'abusât pas de son indépendance. Peu de temps après la mort de la Malibran, il s'était remarié avec une jeune fille de l'aristocratie viennoise, qui s'était ('prise du brillant artiste. Sa seconde femme était morte à son tour, lui laissant un fils, qui était à l'École militaire d'Ypros.
Depuis quelques années, l'artiste était aveugle; ce malheur, en le frappant tout à coup, l'avait arrêté dans ses courses à travers le inonde. L'hôtelde l'Ambassade était libre; il résolut de se fixer à Bruxelles et appela son tils aîné près de lui. Charles s'empressa d'accourir, espérant que sa présence adoucirait la tristesse de son père ; mais comme il n'acceptait pas de venir habiter dans cet hôtel, trop vaste pour un seul occupant, le père,
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étonné, l'interrogea, apprit l'histoire de Marie, et lui demanda de ramener.
Il s'intéressa à elle et entreprit son éducation, à peine commencée chez sa mère qui trouvait que lire et compter (''tait bien suffisant. D'après elle, Marie en saurait toujours trop pour dévorer tous les romans qui traînaient dans les chambres des locataires.
Comme la petite était adroite et active, elle dépêchait son ouvrage afin de pouvoir satisfaire son goût : lire tout ce qu'elle trouvait. Pièces de théâtre, histoires, contes, lui étaient bons, pourvu qu'elle pût lire ! C'était le grand grief des siens. Mais la fillette, dans son esprit de justice, se disait qu'elle avait accompli sa tâche que c'était sa récréation à elle.
Elle était la lectrice du maître aveugle. Son instituteur, ayant naturellement songé pour elle au théâtre, s'était attaché à lui faire lire les classiques, Corneille, Racine ; lui trouvant de surprenant es dispositions, il l'avait adressée à Quélus qui, directeur de la Monnaie, était devenu professeur au Conservatoire. On citait une de ses élèves, mademoiselle Jeanne Tor-
deus, qui était venue se perfectionner à Paris, avait obtenu un premier prix, et était entrée à la Comédie-Française. M. Quélus se donnait tout le mérite de ce succès.
A la recommandation de Bériot, il se chargea de Marie, ambitionnant pour elle les triomphes de sa première élève, et il ne ménagea pas ses conseils, trouvant d'ailleurs un terrain propice. Bériot formait le goût littéraire de la jeune fille, lui indiquait les bons auteurs, se les faisant lire par elle à haute voix, l'aidant à en pénétrer les beautés, l'initiant a leur génie. La nature enthousiaste de Marie se passionna. Le désir de faire des progrès, de montrer qu'elle était digne de l'intérêt qu'on prenait à elle, lui faisait mâchonner perpétuellement ses rôles ; ou bien, elle prenait les gens à partie pour les leur répéter, et se rendre compte de l'effet produit.
Charles, lui, se montrait incrédule ; il ne pressentait pas la fleur, il ne voyait pas l'éclosion, ne jugeant que sur des souvenirs. Une bonne petite fille, cette Marie, intéressante par son malheur, mais n'ayant pas l'enver-
gtire d'une future grande actrice! Cette petite, qui raccommodait les chaussettes, tenait le ménage en ordre, et établissait si bien l'économie de la maison, qu'il dépensait moins que lorsqu'il était seul, cette gentille Cendrillon, enfin, une artiste! Allons donc! . Une excellente petite bourgeoise, à la bonne heure! Voilà l'impression qu'elle lui donnait. Il lui venait même un peu de mépris de la sentir si pot-au-feu.
Il l'avait surnommée Simplette, et cet appellatif résumait bien le sentiment qu'elle lui inspirait.
Une année se passa à Bruxelles dans cette vie double. Le jeune ménage s'était installé près de l'église Sainte-Gudule, mais passait la plus grande partie de son temps à l'hôtel de l'Ambassade, où Marie perfectionnait son instruction, sauf l'orthographe à laquelle elle demeurait tout à fait rebelle.
Elle qui avait tant de mémoire pour tout le reste, elle n'avait pas même, en cela, la mémoire des yeux. Elle écrivait une page entière très correctement, puis, dans dix lignes, faisait vingt fautes, riant elle-même
de ce qu'elle appelait son écriture indépendante.
On se lasse de tout ; on se lassa de Bruxelles, et il fut décidé que, l'hôtel loué à nouveau à l'Ambassadeur de France, on partirait. Un beau jour, on se trouva à Paris; le père et le fils, chacun dans son appartement. Mais le logement de la rue Bréda était trop petit pour un ménage; puis, sans peut-être s'en rendre compte, Charles ne voulait sans doute pas lier sa vie indissolublement. Il loua pour Marie, rue de Navarin, un appartement, l'y installa et y vécut à peu près avec elle.
Le démon du théâtre avait trop bien séduit lajeune fille pour qu'elle abandonnât l'espoir qu'on avait fait germer dans son esprit. Il fut décidé que Charles deBériot irait trouver Augustine Brohan qu'il connaissait, et prierait La grande artiste de donner des leçons à Marie. Il s'y prêta par condescendance plutôt que par conviction.
Augustine, malgré son esprit, avait de la bonté. La jeunesse l'intéressait. Après avoir entendu Marie, elle lui donna le conseil de se présenter aux examens du Conservatoire.
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acceptant de l'y préparer. Elle lui dit d'apprendre YÉcole des Vieillards et Andromaque.
Un jour, allant à une leçon chez Augustine qui demeurait en face des Tuileries, au coin de la rue de Mondovi, elle suivait les arcades de la rue de Rivoli ; la foule devint compacte, et elle s'y frayait difficilement passage. Comme elle était en retard, elle quitta le trottoir pour aller plus vite, curieuse de connaître la cause de ce rassemblement. Elle vit, marchant à quelques pas en avant de la foule, une femme vêtue d'une robe de velours rouge, garnie d'hermine, que, nonchalante, elle laissait traîner royalement. La jeune fille marcha un instant sur la même ligne que l'inconnue, admirant la beauté de cette femme qui causait, presque à haute voix, avec un compagnon, insoucieux comme elle de la foule qui leur faisait cortège. Avec un lorgnon attaché par une chaîne d'or et de pierreries, elle regardait les gens et les étalages des boutiques, et Marie se demandait quelle étail cette grande dame, car bien sûr ce devait être une grande dame, pour laisser traîner
sans plus d'égards une robe si belle, et pour dévisager les passants sans être autrement gênée d'une telle escorte.
Pressée par l'heure, Marie hâtait le pas. Elle avait gardé l'impression de cette beauté radieuse lorsqu'elle pénétra chez Augustine Brohan.
Introduite dans le salon, elle attendait. Tout à coup, la porte s'ouvrit, et la dame qu'elle venait d'admirer sous les galeries fît son entrée. Le domestique lui dit : « Si madame la princesse veut bien attendre, j,e vais prévenir madame. » Une princesse ! c'était une princesse, cette belle dame !
Rue Bréda, il y avait un portrait de la Malibran par Horace Yernet, où elle était représentée avec une robe de velours rouge qui faisait ressortir le noir brillant de la chevelure, le teint mat. La jeune fille s'hypnotisait devant ce portrait, dans une admiration de la grande artiste, morte si jeune, en pleine gloire, laissant de si unanimes regrets, qu'après vingt-cinq ans ceux qui l'avaient connue ne se la rappelaient qu'avec des larmes Cette robe de velours rouge rendait
Marie toute rêveuse : elle se disait qu'elle en aurait une pareille si elle devenait, elle aussi, une grande artiste.
Et voici qu'elle la voyait sur une autre, cette belle robe, avec le manteau semblable, garni d'hermine !...
Elle se faisait toute petite dans le grand salon, s'effaçant de plus en plus dans une encoignure. Tout à coup, la princesse marcha vers elle, et, avec son lorgnon, elle la fixa, comme elle avait fixé la foule tout à l'heure. Marie n'osait plus bouger, les yeux baissés, toute droite.
Augustine, entrant vivement, fit retourner la princesse.
Après force compliments sur leurs bonnes mines et le plaisir de se voir, la princesse déroula un manuscrit : elle venait demander des conseils. à la grande artiste. Elle voulait jouer pour les pauvres une pièce inédite que son ami Ponsard venait d'écrire exprès pour elle, et dans laquelle il jouerait aussi. Mais, afin d'être plus sûre de son succès, elle tenait à ce qu'Augustine la fit répéter.
— Mais avec grand plaisir, lui répondit
celle-ci. Laissez-moi le manuscrit, je le lirai, et nous prendrons jour pour répéter. Combien y a-t-il de personnages ?
— Prendre jour pour répéter ?... Mais c'est tout de suite, je joue dans huit jours ! Du reste, je sais mon rôle ! Vous allez voir.
Oh ! elle ne doutait de rien ! Elle était venue répéter, et il fallait que son désir fût aussitôt satisfait.
Après avoir regardé le manuscrit :
— Mais il y a de la mise en scène, dit Augustine Brohan. Voyons, comment allonsnous faire ?
— Oh ! c'est bien simple : un canapé, une chaise, une table, une toilette, une glace à main. Nous avons tout ce qu'il faut dans le salon, sauf la toilette. Eh bien, ce fauteuil la remplacera.
Mais elle s'était vantée, la princesse : elle ne savait guère son rôle. Alors, Augustine avisant Marie dans son coin :
— Oh ! petite ! venez donc là ; vous allez servir de souffleur.
Et elle mit le manuscrit dans les mains de la jeune fille.
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Ce n'était pas une sinécure. La princesse ne savait pas un mot de son rôle. Elle cassait les vers, les transposait, et cela avec une sérénité, une inconscience!... se disant que ce serait toujours très bien. Augustine riait.
— Il est heureux que vous sachiez votre rôle. Qu'est-ce que ce serait si vous ne le saviez pas !...
— Oh! mais je joue dans huit jours!... pensez donc ! Avec vos conseils !...
Marie s'oubliait à regarder cette princesse, à admirer ses yeux de bleuet, contrastant avec ses cheveux noirs, ses lèvres au pur dessin, et surtout ses dents, remarquablement jolies, toutes petites et brillantes...
Quand la princesse fut partie, Augustine dit à la jeune fille :
— C'est la princesse Marie de Solms, la cousine de l'Empereur.
C'étaitla cousine de l'Empereur, cette dame qui l'avait remerciée si gracieusement!
Enfin, le grand jour des examens arriva. Marie attendait, se demandant anxieusement si elle ('tait acceptée. Comme les professeurs
se retiraient, elle se précipita à la rencontre d'Augustine Broban :
— Eh bien, vous êtes reçue, mais pas dans ma classe. Régnier a insisté pour vous avoir •dans la sienne.
Ce premier succès était marqué d'une déception. Elle s'était prise d'une si grande admiration, d'une si profonde reconnaissance pour la grande artiste qui daignait la recevoir, l'admettre dans son intimité! Voyant cette ombre sur sa joie, Augustine la consola en promettant qu'elle ne l'oublierait pas, qu'elle suivrait ses progrès.
Elle travaillait avec ardeur, ne se bornant pas à l'étude de ses rôles. Elle suivait les conseils de celui qui avait pris intérêt à sa vie, et lui répétait qu'une femme devait se créer une indépendance, une personnalité. A Paris comme à Bruxelles, il la dirigeait. Il lui avait donné un professeur de littérature, Bertrand de Saint-Rémy, le père de Marie Lauro, qui était, à cette époque, une enfant.
Ses progrès furent rapides. Les concours approchaient ; comme il n'y avait pas six mois révolus qu'elle était admise au Conserva-
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toire, elle n'aurait pas le droit d'y prendre part. Régnier, qui s'intéressait à ses efforts, désireux de la faire entendre au jury, lui donna la réplique d'Andromaque; mais Rosélia Rousseil réclama, se plaignant partout du favoritisme dont sa camarade était l'objet. Régnier, devant cette violence de récriminations, demanda à Marie de renoncer à la faveur qu'il avait voulu lui faire.
Charles de Bériot, qui avait l'intention de se fixer à Paris définitivement, résolut de quitter la rue Bréda, et chercha un logement plus conforme à ses besoins. Il recevait quelques amis, grands musiciens comme lui; •on exécutait de la musique de chambre, du Mozart, du Haydn ou du Gluck. Georges Bizet était un des familiers de la maison, ainsi que son maître Gounod. On y voyait aussi le poète Méry.
Ces réunions se composaient exclusivement d'hommes; Marie restait enfermée dans sa chambre, écoutant la musique qui lui arrivait parle couloir. Parfois, quelques intimes venaient bavarder et l'aider à passer le temps.
Ne pouvant suffire aux demandes d'invita-
tions, Charles vint habiter avenue Trudaine, au coin de la rue Beauregafd, dans une maison neuve. Deux grands salons qui communiquaient permirent d'élargir le cercle des privilégiés. Car c'était une bonne fortune sans pareille que d'assister à ces réunions où il était donné d'entendre quelquefois le violon du père, accompagné par le piano dont Charles jouait avec une virtuosité et un sentiment qui le rendaient comparable à Liszt et à Chopin.
Sur les conseils d'un ami, Charles se décida à jouer à la Bourse. Il commença la prudence, puis des gains successifs lui inspirèrent de la hardiesse. Il se dit que tout était une question d'attente ; que s'il pouvait soutenir la situation et se faire reporter, il retrouverait toujours ses cours. Il jouait donc sur ce beau raisonnement.
Dans la maison nouvelle, l'appartement du second étage était vide. Il fut décidé que Marie quitterait la rue de Navarin, et qu'elle viendrait habiter avec Charles, ce qui simplifierait la vie. Son goût pour le théâtre se développait encore avec l'étude; son professeur
Régnier était enchanté de ses progrès et le
lui témoignait en lui prodiguant ses conseils.
L'approche des concours mettait toutes les classes en fièvre : les élèves, surexcitées, tâchaient de rattraper le temps perdu. Augus- I ine Brohan montrait toujours le même intérêt à sa petite amie ; celle-ci suivait sa classe en auditrice, ne pouvant être admise comme élève. Mais du jour où elle était entrée dans celle de Régnier, la grande artiste se refusa à lui donner des conseils particuliers, ne voulant pas se mettre en opposition avec son professeur. Les deux maîtres cherchaient le naturel et la vérité, mais ils y atteignaient par des moyens différents.
Désireuse de témoigner à Marie qu'elle ne se désintéressait pas d'elle, Augustine Brohan l'invita à ses réceptions. Elle était même la seule admise à ces soirées d'hommes qui excitaient tant d'envie et de curiosité. Alphonse Daudet, qui étrenna chez Augustine le premier habit de son existence, a parlé, trente ans après, avec l'enthousiasme du lendemain, de ces réceptions inoubliables.
Augustine ne se contentait pas d'être elle-
même la plus spirituelle des Parisiennes et des comédiennes — le rire de Molière et le sourire de Musset ; — elle était aussi l'inspiratrice des gens d'esprit, le foyer où s'allumait leur verve, quelque chose comme l'Aspasie de cette époque impériale où l'élégance des mœurs et la joie de la vie s'épanouissaient en une fantaisie étincelante et charmante. Elle créait, pour ainsi dire, autour d'elle l'atmosphère de caprice et de lumière où les mots d'esprit, imprégnés de sa grâce subtile, prenaient naturellement l'essor.
Il faut à toutes les époques une femme qui semble en quelque sorte le symbole du charme qui leur est propre. Augustine Brohan était alors cette femme, et tout ce qui était esprit, poésie, enchantement de l'imagination et de l'intelligence semblait émaner d'elle et refluer vers elle. Quand on la voyait dans son salon, entourée d'une pléiade de poètes, d'écrivains et d'hommes politiques, elle apparaissait comme une reine qui tenait à la fois cour d'amour et bureau d'esprit.
La première fois que Marie y fut admise, elle était fort intimidée de se trouver dans
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une réunion où le plus humble donnait promesse d'avenir. Elle était assise, n'osa ni presque pas répondre aux questions bienveillantes qui lui étaient adressées. Les hommes se tenaient debout, formant des groupes, discutant sur les événements du jour. La grande artiste était le centre des conversations; on cherchait à recueillir un mot, un sourire.
Elle discutait sur la Gaëtana, d'Edmond About, complimentait l'auteur, déplorait la cabale qui avait fait abandonner les représentations de cet ouvrage.
Edmond About vint vers Marie, et lui fit une dissertation sur les atomes crochus, lui disant que, quand la peau avait un tressaillement au contact d'une pression de main, que le sang circulait plus vivement et vous causait ce petit frisson appelé chair de poule, c'étaient les atomes crochus qui se rencontraient : l'amour ne tardait pas à suivre. — « Avez-vous ressenti ce petit frisson ? Non ? Eh bien, quand vous le ressentirez, faitesm'en part : c'est que vous serez tout à fait femme. »
Marie écoutait tous ces gens d'esprit, et,
pour se donner une contenance, ayant avisé une grande corbeille où se trouvaient une tapisserie commencée et une quantité d'écheveaux de laine de toutes couleurs, elle se mit à les pelotonner. Des jeunes gens, pleins de gaîté et de verve, s'offrirent en riant à lui servir de dévidoir. Elle jeta un écheveau en l'air : il fut rattrapé au vol par Edmond de Lagrenée et par Lefèvre-Deumier. L'ayant saisi ensemble, ils avaient les mêmes droits; il fut convenu qu'ils se relaieraient.
Edmond de Lagrenée se mit donc à deux genoux devant Marie et lui tendit ses mains : elle y plaça recheve.au.
Non ! ce qu'il débita de folies, de paradoxes ; ce qu'il inventa d'histoires de brigands ! Il s'amusait des naïvetés de la jeune fille, trouvant drôle de l'intimider, mais la faisait rire malgré tout. Son esprit alerte caricaturait tous et toutes ; il imitait avec un rare bonheur, et donnait à Marie une représentation inoubliable.
Il passait en revue les personnalités. — « Celui-là, ce grand avec des côtelettes, l'air d'un maître d'hôtel de grande maison, a nom
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Lepelletier ; il est président de la Cour des Comptes. Cet autre, avec toute sa barbe, c'est Emile Augier : dans quelques jours, il donnera à la Comédie Les Effrontés, dont M'ne Plessy a le principal rôle. Celui-là, c'est David de Guestre, de la légation belge : « Atout seigneur, tout honneur. » Voici Nigra, le ministre d'Italie, et ce grand blond, mince, avec des favoris de diplomate, c'est Metternicb, le mari de l'ambassadrice, qui a autant d'esprit que de laideur, qui adore son mari et s'imagine que toutes veulent le lui prendre, donne le ton pour les toilettes et pour toutes les audaces, en restant malgré cela, dans sa vie intime, presque inattaquable... Ah! celui-là, Bacciocchi : une puissance ! L'Empereur ne voit que par ses yeux. On dit que c'est lui qui déniche les étoiles pour les signaler au grand maître... Celui-là, je ne vous en dis rien, vous devez le connaître : Camille Doucet. Avez-vous vu son Fruit défendu?... Non?
— Eh bien, tant mieux pour vous. Et cet autre, appuyé à la cheminée, et qui montre sa main qu'on lui dit être belle, ce gros roux, à l'œil fureteur... C'est le vicomte de Eriges.
On prétend que c'est lui qui a posé pour Y Ami des Femmes. Il a croqué trois héritages avec les belles madames... ou demoiselles. Il attend encore celui de sa grand'mère, mais on assure qu'il mourra de vieillesse avant elle. Aussi les usuriers les plus audacieux ont-ils renoncé à lui prêter « fin grand'mère. » On dit la bonne dame immortelle. »
Et il riait, s'amusant autant qu'elle, la faisait rire par la drôlerie de ses mines. Tout à coup, Augustine, qui prêtait l'oreille à tout,, s'occupant de tous, vint de notre côté, et gaîment, s'adressanl a Marie! «Vous savez, n'en croyez rien! C'est le plus grand scélérat du monde : il mettrait le bon Dieu à mal. — Eh bien, vous vous trompez, chère madame : je faisais un cours de morale et de photographie. »
Faisant diversion, un jeune garçon de huit ans à peu près s'élance vers la grande artiste : « Regarde, maman, mon épée ne tient pas au fourreau ; elle glisse tout le temps!... » C'était le fils d'Augustine ; costumé en mignon Henri III poulie bal de la princesse de
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Beauvau, il venait se faire voir à sa mère avant de partir : son père le conduisait à ce bal d'enfants. On s'extasia sur son costume. Il semblait tout heureux, le jeune Maurice. Avec une crânerie charmante, il appuyait sa main sur le pommeau de son épée, redressant sa petite taille. Il embrassa sa mère, salua à la ronde, et, plantant sa toque sur sa tête, vivement il s'esquiva.