LES DÉBUTS D UNE ÉTOILE
Le jeune frère de Charles de Bériot étant tombé malade à l'École militaire, en Belgique, les médecins ordonnèrent le changement d'air. Charles apprit que Suzanne Brohan, la mère d'Augustine, avait une maison qu'elle désirait louer à Fresnes-les-Rungis, près de Bourg-la-Reine ; il fut décidé qu'on irait s'y établir. Madame Suzanne Brohan désirait remettre à Marie les clefs et l'inventaire. Elle alla donc prendre possession de la maison où Augustine avait grandi avec Madeleine et ses deux autres sœurs.
Bâtie sur le coteau qui domine la route de Versailles, cette maison avait l'air d'un grand
presbytère. Un mur élevé, en façade, la protégeait; au milieu, un vaste portail donnait accès dans une cour, au centre de laquelle un grand mûrier se dressait, chargé de fruits savoureux. Un perron aux marches grises s'êtageait devant la porte, et tout cela avait un air de comfort, de bonhomie patriarcale. On eût dit la retraite philosophique d'un de ces chanoines du dix-huitième siècle, moitié galants, moitié dévots, qui se reposaient d'une jeunesse agitée par les passions du siècle en lisant Horace, et en cultivant sur espalier de belles poires fondantes.
De l'autre côté de la maison s'étendait un vrai jardin de curé, tout en longueur, avec des allées droites, des bordures de buis et de pieds-d'alouette, un potager égayé de fleurs, ombragé par des tilleuls en quinconces, d'où tombait une nuit discrète et parfumée. Au bout, une sorte de bosquet comme il y en a dans les peintures de Lancret et de Boucher, avec des hamacs suspendus aux 1 tranches : il n'y manquait que l'escarpolette et le temple de l'Amour. Cette partie, d'une adorable fraîcheur, servait de refuge l'apres-
midi : une porte s'ouvrait tout au fond, et brusquement on se trouvait en pleine lumière, dominant la vallée de Chevreuse.
L'air arrivait vif, les horizons se déchiraient en éclaircies bleuâtres, les collines et les bois moutonnaient indéfiniment sous le ciel.
Après dîner, on venait s'asseoir sur la pierre qui servait de marche à une grande croix, et l'on regardait se coucher le soleil, qui incendiait les profondeurs de ce vaste paysage.
Madame Brohan montrait le jardin, la maison, dans le plus grand détail, à Marie, lui expliquant le côté pratique de chaque chose. Elle était accompagnée d'une enfant de cinq à six ans, sa filleule, qu'elle appelait Suzette. Quand on eut tout visité, vérifié, et terminé l'inventaire, elle dit à la petite :
— Eh bien, Suzette, veux-tu dire une fable à mademoiselle ?
— Oui, marraine.
Et, de bonne grâce, la fillette s'exécuta, et récita les Deux Pigeons.
Cette petite fille devait être plus tard mademoiselle Suzanne Reichemberg, l'ingénue
de Molière, l'Ophélie de Shakespeare, la Suzel frêle et jolie, à la Voix de cristal, la jeune fille moderne de Sardou et de Pailleron. Il n'y a pas longtemps, elle et Marie se rencontraient chez la modiste Virot ; tandis qu'elles se chapeautaient, Suzanne rappelait à Marie l'impression flatteuse qu'elle avait produite sur son imagination d'enfant, et Marie n'oubliera jamais son émotion à la représentation de retraite de la petite doyenne, où elle avait eu le regret de se dire que pour la dernière fois, il lui était donné d'applaudir l'héritière des grandes traditions, et cette perfection de talent où l'art était devenu la nature elle-même.
Marie habitait donc la maison des Brohan. Tous les deux jours, elle venait à Paris pour suivre les classes ei se préparer au grand concours, car, cette fois, elle allait concourir dans la comédie et la tragédie. Andromaque et l'École des Vieillards, qui lui avaient porté bonheur en la faisant admettre, devaient continuer. A ce premier essai, elle récolta un deuxième prix de tragédie en partage avec Rosine Bernhardt, et un premier
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accessit de comédie. Son nom fut publié dans les journaux, on s'occupa d'elle, on parla de sa beauté et de ses promesses de talent. Charles de Bériot commençait à croire qu'elle pourrait bien devenir une artiste.
Depuis son départ pour la Belgique, elle n'avait plus entendu parler de sa mère. A sa rentrée à Paris, elle était allée rue Malher, et n'avait obtenu aucun renseignement. Son existence avait été si complètement métamorphosée que, dans l'éclosion de son moi nouveau, elle avait oublié tous ses malheurs passés et la dureté de sa famille.
Un jour, par le Conservatoire, une lettre lui parvint. Elle était de sa mère, qui, ayant lu dans les journaux le nom de Marie Colombier, voulait savoir si c'était de sa fille qu'il s'agissait. Dans cette lettre, elle donnait son adresse.
Marie ne se souvint plus de tout ce qu'elle avait souffert, et accourut près d'elle. Elle la trouva dans le plus grand dénuement. Vaillant, sorti de Clichy, avait été malade. Pour vivre, Annette travaillait à la couture,
faisant de la confection pour le magasin Pygmalion. Émue de cette détresse, Marie décida Charles à donner une somme d'argent pour tirer le couple d'embarras.
Elle demanda à sa mère de la laisser emmener à la campagne sa petite sœur, qui était devenue une jolie fillette. Danssajoie de recevoir la forte somme, la mère, heureuse, du reste, de la revoir, tout étonnée de ses succès et de la transformation qui s'était opérer en sa personne, lui accorda assez facilement d'emmener sa chérie, sa consolation, comme elle disait.
Marie prit donc la petite avec elle. Dans le désœuvrement de la campagne, de Bériot s'employa à lui donner des leçons de piano et d'écriture, et, pour qu'elle ne s'ennuyât pas trop, Marie pria Bertrand de Saint-Réniy d'amener sa petite Laure, une compagne de son âge. Ce serait, pour les enfants, une distraction réciproque, en même temps qu'une émulation pour le jeu et l'étude
L'été se passa paisiblement. La tendresse de Marie pour sa sœur se développait ; elle jouait à la maman. Elle avait neuf ans de
puisqu'elle, et danscette jeunesse première, la différence semblait plus grande, niellant entre elles deux comme une sorte de maternité.
La rentrée des classes et l'automne ramenèrent tout le monde à Paris. L'état du frère de Charles devenait plus inquiétant à cause des premiers froids, et le médecin lui ordonnait le midi. Pauvre garçon! il avait le charme des êtres condamnés, fait de douceur el de mélancolie. Il témoignait à Marie une grande tendresse : elle était sa petite souir d'adoption, et il en faisait la confidente de ses désespérances. Il se refusait à aller attendre la mort au loin, dans la solitude. Trois camarades d'études, trois amis, venaient le voir pour le consoler et le distraire. C'étaient Hector de Callias, Catulle Mendès et Yilliers de l'Isle-Adam, alors à leur début ; Mendès ('•tait en train de fonder le Parnasse.
Charles, encouragé par les premiers bénéfices qui lui avaient permis la vie plus large, facilité son installation et celle de Marie, avait continué à jouer. Mais n'ayant pas les conseils d'amis prudents et éclairés, il se laissa
entraîner par un de ses camarades, un Belge, nommé Stapleaux ; celui-ci lui persuada qu'il avait des renseignements de source certaine : sur cette assurance, il joua, perdit, et voulant se rattraper, joua encore, non seulement pour lui, mais pour l'ami qui le renseignait et dont il répondit chez son agent de change, M. Lepel-Cointet.
Ne pouvant plus se faire reporter, il dut, pour liquider la situation, s'adresser à son père, qui, après force remontrances, paya.
Mais M. de Bériot eut l'idée que son fils avait bien pu être entraîné ace jeu dangereux parle désir de faire à Marie une existence dé luxe. Alors, il se désintéressa d'elle, disant qu'elle avait pris son essor et n'avait plus besoin de conseils.
Ce fut pour elle un véritable chagrin que cette froideur subite, d'autant qu'elle ne démêlait pas alors le sentiment qui l'inspirait.
Le hasard avait groupé autour d'elle des personnages influents, appartenant au monde de la Cour et à l'entourage de l'Empereur.
Mocquard, son secrétaire, que l'on disait
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un ancien fidèle de la reine Hortense cl attaché à son fils par un dévouement passionné: grand, maigre, la figure glabre, il aimait tout ce qui se rapporte au théâtre. Le mélodrame l'avait tenté, et il avait plusieurs fois collaboré avec d'Ennery, en gardant l'anonyme. Le vicomte de la Guéronnière, sénateur, directeur du Journal la France. Léopold Lehon, fils de la spirituelle comtesse, amie du duc de Morny, et qui avait fait bâtir aux Champs-Elysées, près de son hôtel, cette annexe qu'on appelait la Niche à Fidèle. Le marquis de Rouville, surnommé la Mouche du Coche, parce qu'il était toujours allant, venant, parlant, s'employant à tontes les affaires. Par lui, on arrivait atout, et il était lié avec tout le monde. Factotum de Mocquafd ; intermédiaire de la France et de son directeur auprès des Pereire qui, par lui, subventionnaient le journal ; employé par le ministre Achille Fould à toute espèce de négociations, il était en outre l'homme de paille de miss Howard, ancienne amie du princeprésident. Devenu empereur, celui-ci, en souvenir des mauvais jours, lui avait donné la
concession des travaux du Palais de l'Industrie sous le couvert du marquis. Il n'était besogne dont de Rouville ne se mêlât, et aussi parlait-il de tout, à tort et à travers; mais cette apparence de légèreté cachait la diplomatie d'un esprit subtil.
Laurent d'Escourt, syndic des agents de change de Lyon. Greninger, du Crédit mobilier; ce dernier disputait les faveurs d'Eugénie Fiocre à Soubeyran. Des paris étaient ouverts ; Eugénie Fiocre les laissait attendre, conseillée par le docteur Véron, Mimi, comme on l'appelait, qui, en sa qualité d'ancien directeur de l'Opéra, avait vu bien des choses et connaissait bien les hommes. Il savait jusqu'à quel degré de résistance on pouvait aller, et laisser monter les enchères. Ce qui les fit s'élever encore davantage, ce furent les débuts d'Eugénie dans.Vemea, où elle parut en statue, si impeccablement belle, si merveilleusement désirable, que l'on eût dit l'Amour même dont elle faisait le personnage.
Darblay « jeune », ainsi appelé probablement parce qu'il avait, à soixante-quinze ans, le teint fleuri et l'esprit alerte, était un mi-
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racle de conservation. A son âge, il protégeait encore les arts.
Les frères Galignani. On parlait déjà de leur fameuse maison de retraite. N'ayant pas de parents proches à qui laisser leur grande fortune, ils rêvaient d'en faire bénéficier la grande famille des littérateurs.
Enfin M. Baudin, député de l'Ain; M. Le Rey , agent de change, père du duc d'Abrantès ; Leroux, de la Banque de France.
Tout ce monde rayonnait autour de Mocquard, de qui l'on espérait des faveurs de toutes sortes : concessions financières, honneurs... Voyant l'intérêt qu'il témoignait à Marie, on pensait lui être agréable en choisissant son salon pour s'y réunir. Elle tenait donc bureau d'esprit, et on parlait même de son influence : on lui apportait des pétitions, on réclamait sa protection pour un bureau de tabac, un roman à faire passer dans un journal.
Paulin Limayrac, du Constitutionnel, lui avait amené Sainte-Beuve. On riait beaucoup de la générosité que celui-ci avait fait paraître lorsqu'il avait voulu fêter sa réception
à l'Académie, en associant tout le monde à sa joie. Protecteur d'une petite «cousette » qui par accident était devenue manchote, il lui avait fait faire un bras mécanique, comme celui dont se servait le ténor Roger depuis qu'un accident de chasse l'avait mutilé ; il racontait la manière dont on faisait marcher le ressort.
A l'étage au-dessous habitait Mathilde Debreuil, qui devait devenir plus tard madame Berton. Ou s'intéressait au jeune premier du Gymnase, que le hasard des bonnes fortunes avait amené dans ce nid capitonné aux frais de l'Egypte. Pierre Berton y était tombé malade, Mathilde le soigna avec dévouement ; elle devint enceinte. Et voilà comment se fondent les ménages d'artistes.
Le marquis de Rouville avait présenté Marie à une charmante femme, Edile Ricquier, qui recevait un jour par semaine. On se réunissait dans une intimité relative, et la jeune fille retrouvait là quelques-unes des personnes qu'elle avait vues aux mercredis d'Augustine Brohan, entre autres, Edmond About; Desvallières, le gendre de Legouvé ;
< rustavë Doré, un attentif de la maîtresse de crans, aussi passionné pour le violon qu'Ingres lui-même, et qui aurait donné toute sa gloire de dessinateur pour un concerto.
De Romeuf, et Costé, un fidèle d'Emilie Dubois. Tous deux étaient amis d'Augustine lïrohan, ils se trouvaient avec elle lors de l'accident qui faillit lui coûter la vie à Mont retout.
Augustine possédait à Yille-d'Avray une propriété superbe. Comme elle revenait à Paris en Victoria avec de Romeuf et Costé, les chevaux s'emballèrent à la descente de Montretoutj et les deux hommes furent précipités. Romeuf fut tué, Costé en fut quitte pour une épaule démise et des côtes enfoncées. Quant à Augustine, la fée qui protégeait sa vie l'avait tirée saine et sauve de l'accident.
Mais il y avait aussi, chez Edile Riccpiier, tout un essaim de jeunes femmes vives, spirituelle, élégantes.
Hamakers, la cantatrice de l'Opéra, une grande réputation de beauté; Emilie Dubois,
la blonde ingénue de la Comédie-Française ; Marie Royer, sa camarade, Quesgnaux, du corps de ballet; on voyait quelquefois madame Dameron, l'amie d'Auber, et mademoiselle Jouassain qui, bien que jeune encore, tenait à la comédie l'emploi des duègnes, circonstance qui lui permettait toutes les audaces d'un esprit à Femporte-pièce.
On parlait de Delphine Marquet, la sœur de Louise, et Jouassain de s'écrier : « Vous savez, elle est enceinte des frères Lionnet. » « En effet, ils se ressemblent tant qu'il est difficile de s'y reconnaître, » répond Ilamakers.
On jouait aux petits papiers et à toutes sortes de jeux où l'on donne des gagea : c'étaient alors des pénitences d'une fantaisie sans pareille; tout cela avec l'entrain, la verve et le bon goût dont la maîtresse de maison donnait l'exemple.
Pour s'exercer, s'aguerrir aux planches, Marie jouait à la Tour-d' Auvergne, aux représentations qu'organisait Léotaud, dont toutes les espérances devaient s'engloutir dans le trou du souffleur de la Comédie-Française.
Elle faisait la reine dans les Enfants d'É-
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douard, avec Joséphine Petit, et Rosine Bernhardt, les deux: travestis.
Coquelin, qui était le seul en ce temps-là, et qui, à ses débuts au Théâtre-Français, donnait des promesses que depuis il a dépassées , continuait à suivre les classes en auditeur : il lui lit répéter son rôle, et mit la pièce en scène. On se cachait un peu des professeurs, qui n'aimaient pas beaucoup ces exhibitions, peut-être à cause de l'exploitation qui en était la conséquence, car il y avait un véritable commerce de fauteuils et de loges placés chez les amis et connaissances des ('lèves.
Le grand succès obtenu avait mis la jeune fille en goût, mais elle n'avait pas, comme ses lamarades, la ressource d'aller en excursion à Saint-Germain, à Versailles et à Chartres. A Chartres surtout on vivait le roman comique, et de Bériot se serait opposé à ces fugues.
Jouer comme à la Tour-d'Auvergne ne suffisait pas à Marie; l'unique représentation lui donnait juste l'émotion paralysante qu'on éprouve en affrontant la salle; elle voulait s'exercer à loisir devant un vrai public.
Elle alla trouver madame Chotel, qui avait la direction d'une partie des théâtres de la banlieue, et il fut convenu que sous un nom d'emprunt, elle jouerait la Fausse Adultère de d'Ennery, pièce à laquelle Mocquard avait collaboré.
Le jour de la première fut pour elle un événement. Elle avait cette fièvre qui laisse la lucidité, et qui donne l'excitation voulue pour franchir toutes les difficultés. Sa jeunesse, sa beauté, plaidaient pour elle; à son entrée, les applaudissements l'encouragèrent. Le succès alla au-delà de ses espérances.
Les deux avant-scènes, qui n'en faisaient qu'une, étaient occupées par ses amis, ses protecteurs, Mocquard entête, avec le marquis de Rouville et M. Baudin. Ils vinrent la féliciter dans sa loge, à la fin du spectacle, L'assurant d'un brillant avenir. Elle rayonnait de bonheur et de fierté; cette butte Montmartre lui paraissait bien près du ciel.
Mocquard avait voulu la conduire au fiacre qui l'attendait ; mais le public, à la sortie de la salle, au lieu de se disperser, entoura curieusement « l'araignée » à deux chevaux
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que conduisait par tous les temps, de jour et même de nuit, ce grand vieillard de soixantedix-huit ans. Il mettait de la coquetterie à enjamber, avec l'élasticité d'un jeune homme, le haut marche-pied. Ses chevaux, disait-il, lui avaient été donnés par l'Empereur, car lui, il n'aurait pas pu se les offrir.
En effet, il se faisait une fierté de rester pauvre et se contentait pour vivre des appointements attachés à son titre de secrétaire particulier, n'ayant pas de besoins pour luimême.
Il adorait l'Empereur, heureux de cette haute fortune à laquelle il avait contribué ; s'employait pour les amis de son maître plutôt que pour les siens, ou mieux, faisait siens les amis de son maître. A cause de sa sincérité, on le craignait et on l'aimait.
En voyant apparaître ce vieillard dont le nom circulait, la foule livra passage. Marie refusa de monter dans le fiacre, elle voulut voir partir Mocquard. Par ce froid, dans cette nuit claire, la descente l'effrayait avec cette haute voiture, et ces chevaux que le domestique avait peine à tenir en main. Cédant à
son désir. Mocquard, prestement, enjamba le marche-pied et rassemblant les guides, salua Marie du fouet, et enlevant ses chevaux à grande allure, descendit la butte aux acclamations de la foule.
Après tant d'émotions, Marie avait besoin de respirer. Elle demanda à Bériot de rentrer à pied, l'avenue Trudaine étant tout près de Montmartre.
Ils étaient attendus. De Bériot, prévoyant son succès, avait invité quelques amis ; un peu de Champagne arrosa la gloire naissante ; l'on s'attarda à féliciter l'héroïne.
Quand tout le monde fut parti, quand les amants se trouvèrent en tète à tète, Marie demanda à Charles s'il était content d'elle, s'il croyait enfin qu'elle deviendrait une grande artiste.
Pour la première fois, il se répandit en éloges enthousiastes ; le succès de sa maîtresse l'enivrait.
Il lui rendait pleine justice. Même, oubliant ses- doutes, son opposition, il se vantait de l'avoir découverte. Marie voulut expérimenterson pouvoir.
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— Alors, tu m'aimes, tu es à moi? tout à moi ?
Et comme il lui disait oui, sincèrement, elle chercha quelle preuve elle pourrait bien lui demander. Elle se souvint d'une miniature de l'aimée d'autrefois, de celle dont l'abandon avait laissé au oceur de Charles une blessure si profonde, qu'elle désespérait de la guérir. Jamais il n'en avait voulu faire le sacrifice. Malgré les réclamations de Marie, blessée par cette longue fidélité du souvenir pour quelqu'un qui en était si peu digne, il la portait constamment dans un médaillon attaché à la chaîne de sa montre.
Sur ce médaillon, Marie appuya un doigt.
— Eh bien, ce portrait, me le sacrifierais-tu ?
Sans un mot, Charles ouvrit la boîte, en tira l'image, et après l'avoir brisée, en jeta les débris dans le foyer qui, lentement, les consuma.
Marie se dit que jamais elle ne donnerait son portrait.
Un jour, Léopold Stapleaux, celui qui avait
entraîné de Bériot dans la voie si désastreuse de la spéculation, vint trouver Marie et lui dit .
— Charles a payé mes différences ; il est très gêné. Voici une façon de le faire rentrer dans une partie de ses avances. J'ai trois romans tout prêts ; faites-les recevoir à la France, au Constitutionnel, à la Liberté. Ce sera pour moi une forte réclame, et m'ouvrira les portes des autres journaux; ce que cela rapportera sera en déduction de ce que je «lois à Charles.
Le marquis de Rouville, à qui elle se confia, fit recevoir les trois romans comme le désirait Stapleaux.
Celui-ci fit des billets à de Bériot pour les sommes à toucher. Grâce à la signature de Charles, ils furent facilement escomptables. A l'échéance, comme Stapleaux ne pouvait payer, de Bériot, ne voulant pas laisser protester sa signature, donna à son ami l'argent nécessaire au remboursement; mais Stapleaux le dépensa, et ne paya point. Charles apprit qu'il avait emprunté à la Société des Gens de lettres, escomptant le produit des romans. Il était donc forcé de rembourser encore une
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fois les billets, s'il ne voulait être poursuivi, Stapleaux n'étant pas solvable.
Marie n'était pas inquiète de sa vie : très économe, elle tenait le ménage avec un grand ordre, ayant l'air d'avoir état de maison, et dépensait relativement peu. Mais ce peu, elle n'osait plus le demander, connaissant les embarras de Charles.
Elle avait chez elle quelques tableaux de prix. Lors de ses premiers gains à la Bourse, de Bériot avait fait d'excellents achats, guidé par un de ses amis, Lintelo, qui était pour son propre compte un raté de la peinture, mais un juge expert de la peinture des autres. Si l'on interrogeait le passé de bien des marchands de tableaux ou des collectionneurs, on trouverait ainsi en eux un artiste mort jeune auquel l'amateur survit. De Bériot s'était donc pris d'une véritable fièvre de collectionneur. Il avait échangé un Rembrandt, une tète de rabbin, avec Corot. Le grand peintre était si enthousiaste du Rembrandt, qu'il invita Charles à choisir dans son atelier les six tableaux qui lui plaisaient le mieux. Marie alla donc avec lui visiter l'artiste à qui venait
sur le tard la célébrité, sinon la fortune. Comme une femme, comme une enfant, elle s'étonnait de ce contraste entre cette œuvre de grâce fluide et légère, la poésie infinie de ces toiles qui semblaient peintes avec des touches empruntées au crépuscule et à l'aurore, imprégnées de la majesté paisible des églogues virgiliennes et de l'ambroisie d'un Lamartine, — et l'auteur, un vieil homme rustique, en blouse bleue, avec un bonnet de coton planté de travers sur la tête, et le brûlegueule légendaire, qui, même éteint, ne quittait jamais ses lèvres. Depuis, combien de rapins ont voulu ressembler ù Corot! du moins par la pipe, cette pipe courte de gabier. A défaut du génie, le culot noirci établit entre eux et lui l'illusion d'une fraternité.
Marie ne pouvait comprendre comment cet homme au visage recuit de paysan ou de loup de mer, avait conçu ces paysages, traversés de brises dont on croyait sentir en les regardant l'aérienne limpidité, diamantés de rosée et baignés de brumes claires qui traînaient, comme des voiles célestes, sur les arbres et les prairies. Naïvement, elle s'étonna d'un
FIN D'EMPIRE lii
matin de printemps où les premières flèches du soleil criblaient le brouillard qui s'essorait d'une rivière, en blancheurs, floconnait jusqu'au pont, et filait dans le lointain où s'enfuyaient les verdures tendres des saules, si légères, qu'elles semblaient un autre brouillard. Et suivant sa pensée, elle demanda au maître :
— Comment faites-vous pour peindre de telles choses?
Il la regarda, et souriant finement :
— Mon Dieu, mademoiselle, vous êtes au Conservatoire, vous étudiez les grands maîtres de la littérature.
Eh bien, moi, au lieu de prendre plume, encre et papier, je prends ma palette et mes pinceaux, et je mets sur la toile la poésie que j'ai dans le cœur et dans l'esprit; je tâche de reproduire ce qui m'a charmé dans la nature, comme le poète traduit sa pensée en vers plus ou moins harmonieux et brillants.
Mes paysages, c'est ma poésie à moi !
Il était charmant le bonhomme en disant cela, et en l'écoutant, on comprenait mieux encore sa peinture.
D'après les conseils de Lintelo, de Bériot s'était composé une petite galerie. Avec des tableaux anciens achetés bon marché, il faisait des échanges avantageux. Marie n'avait pas été oubliée; elle avait, entre autres toiles exquises, un Lépicié, une adorable tête de jeune fille. M. Baudin, un jour où ses amis étaient réunis chez elle, imagina de mettre le tableau en loterie à mille francs le billet ; chacun en prit un, ce qui faisait dix mille francs pour Marie. Antoine Galignani fut le gagnant. La jeune fille avait donc une année d'insouciance devant elle.
De Bériot avait l'horreur des gens sérieux; en dehors de sa musique, il n'aimait qu'à fumer et à boire de la bière, en jouant au billard, chez lui, avec ses amis personnels; il laissait Marie inviter qui elle voulait, pourvu qu'il restât dans la coulisse, et qu'on ne gênât en rien ses habitudes. On ne se réunissait souvent que le soir.
Marie adorait les fleurs, qu'elle cultivait sur son balcon, dans de grandes caisses, heureuse de planter, de soigner, d'arroser les rosiers et les plantes grimpantes. Dans la mai-
son contiguë, au même étage, sur un autre balcon, sépare seulement par des barres de fer, une autre dame montrait la même passion. Se retrouvant presque en vis-à-vis plusieurs fois par jour, les deux femmes avaient fini par causer. Les enfants de la dame, des petits garçons qui étaient de vrais diables, désespérant leur mère à monter sur le rebord des caisses pour se pencher et regarder dans la rue, écrasant les fleurs, risquant de se précipiter en bas, provoquaient souvent les conversations. Marie apprit que sa voisine était madame Wolff, femme d'un agent de change et belle-sœur d'Albert Wolff.
Des deux petits garçons, l'un est devenu le mari de mademoiselle Heilbronner, la fille de la cantatrice qui créa Manon; l'autre est Fauteur applaudi.
On parla des bals de l'Opéra, il fut décidé que Marie irait avec sa voisine, et une amie de celle-ci, toutes les trois affranchies de toute tutelle masculine, les « maris » laissés de côté. Elles seraient en robe de soie noire, encapuchonnées de dentelles noires, un bouquel de roses comme signe de ralliement.
Rue Lepelletier, en arrivant dans les couloirs, Ida Wolff avait reconnu des amis : elle se fît ouvrir leur loge, et se mit à les intriguer avec un esprit endiablé. Elle leur racontait sur leur vie intime les choses qu'ils croyaient le plus ignorées, et ils se demandaient s'ils n'avaient pas affaire à un lutin femelle, à quelque Asmodée entrant chez les gens par les cheminées pour surprendre leurs secrets. Puis elle se dérobait, revenait vers Marie , lui indiquait des personnes à intriguer. Elle n'osait s'y risquer elle-même, leur étant trop connue. Si bien qu'elles avaient fini par être harcelées de gens qui voulaient absolument savoir qui elles étaient, quand ils pourraient les revoir, leur proposaient de les mener souper.
A la fin, elles partirent. Madame Wolff avait accepté à souper au café Anglais, invitée par des amis de son mari, et du mari de l'amie qui était en troisième.
A six heures du matin, on mettait Marie à sa porte, n'en pouvant plus, les yeux brûlés par les trous du masque, mais contente, malgré tout, car elle s'était follement amusée.
Les bals de l'Opéra n'étaient point encore envahis par une cohue de figurants et de bour" geois.
Comme au temps de madame de Maufrigneuse, les duchesses en quête d'aventures s'y rendaient pour y trouver quelque intrigue d'un soir, l'occasion d'un caprice de quelques heures, né dans l'atmosphère brillante et fiévreuse du bal, aux sons d'un orchestre affolé par la musique infernale dont il se grisait lui-même, sous les lustres papillotants, dans un chatoiement de costumes qui semblait la kermesse universelle de tous les temps et de toutes les époques. Un bal de l'Opéra, c'était presque encore le songe d'une nuit de Venise, au temps des Doges et des courtisanes.
Malgré ces plaisirs, la jeune fille ne négligeait pas ses études; au contraire, elle ne travaillait qu'avec plus d'ardeur, comprenant la nécesssité où elle serait de gagner de l'argent.
En dehors des cours de déclamation, elle suivait la classe de maintien, dirigée par le père Ely, comme l'appelaient irrespectueusement ses élèves.
Après la classe de déclamation, on n'avait pas le temps de revenir déjeuner : les gâteaux du pâtissier qui se trouve en face du Conservatoire faisaient les frais du repas.
. Puis, avec Fifîne Petit qui ne s'appelait pas encore Dica, Marie montait chez sa camarade Samary, dont les parents habitaient dans la maison du pâtissier, au cinquième.
C'était la récréation. Les frères de Marie Samary, sa toute petite sœur Jeanne, et quelquefois leur père, se mettaient de la partie. On jouait à tous les jeux. C'étaient des gaîtés d'écolières au sortir de classe, un bruissement de rires, une turbulence ,charmante, Fifine Petit aimait les jeux garçonnière et violents : souvent elle proposait à ses camarades une partie de saute-mouton.
Comme l'antichambre était trop étroite pour de tels ébats, on ouvrait la porte du carré, et dans l'escalier on prenait son essor.
Fifîne Petit avait inventé de se laisser glisser sur la rampe ; les autres suivaient, insoucieux du danger. Alors c'étaient des éclats
de rire fous lorsque, en arrivant au bas, on se bousculait et qu'on tombait les uns sur les autres.
Toutes ces joies bruyantes devaient être arrêtées par le premier grand chagrin de Marie.
Le frère de Charles, que les instances paternelles avaient fini par décider à se rendre aux îles d'IIyères, venait d'y mourir. Charles était parti tout de suite pour chercher son père, qui avait conduit le malade, et ramener le cercueil de son frère en Belgique, au caveau de famille. Marie prit le deuil.
Lorsqu'elle parut au concours du Conservatoire, vêtue de ce noir sévère qui accentuait encore l'expression tragique de sa beauté , tandis que ses camarades étaient en robe blanche, ce qu'on attribua à un raffinement de coquetterie n'était que la manifestation d'une piété, délicate. Elle voulait associer à l'épreuve, pour elle définitive, le souvenir d'un ami.