‹ Memoires. Prof (volume 2)Chapitre 15 sur 21 · LE MOIS DES FOLIES A BADE · texte numérisé non relu

LE MOIS DES FOLIES A BADE

La MûisonduBaigneur devait servir de début à Marie; elle devait tenir le personnage de la jeune reine Anne d'Autriche, mais son ambition fut déçue à la lecture de ce rôleépisodique : après avoir répété une quinzaine, elle obtint la faveur de ne pas jouer. On la remplaça par une belle personne nommée Jane André, la protégée du baron Sellière, pèrejde la princesse de Sagan.

Il fallait chercher une autre pièce. Ponson duTerrail venait de terminer la Jeunesse du roi Henri pour le Châtelet ; Marie fut convoquée à la lecture. On lui distribua un rôle superbe, qu'elle accepta d'enthousiasme, et

le lendemain, les répétitions commencèrent. Mais tous les jours elles apportaient des changements ; une chasse fut introduite avec toute une meute, l'hallali final, le cerf éventré, la curée aux flambeaux, pour remplacer la scène d'amour avec le roi Henri ; la scène entre le père et la fille fut enlevée également : on lui substituait un baptême, suivi d'une ronde, d'une pavane et d'un ballet ! C'était désespérant. Ce rôle, le principal, devenait épisodiqùe lui aussi, tout comme l'autre. Naturellement, les répétitions de cette pièce qui s'écroulait et se transformait sans cesse comme un château de sable, étaient fort accidentées, elles devenaient énervantes pour tout le inonde.

La pauvre Marie se trouvait toute nouvelle dans un milieu presque hostile.

La lecture de la pièce, sous sa forme première, avait fait des jalouses ; on lui en avait voulu de débuter par un rôle qui aurait convenu à une ancienne du métier. Tous s'appliquaient à l'intimider, à la gêner. En voyant les transformations et les réductions que subissait son rôle, la tristesse et la mau-

vaise humeur de Marie si complètement déçue, on raillait, par des sous-entendus, la présomption de ces élèves du Conservatoire qui s'imaginaient qu'elles allaient tout révolutionner, et qui étaient bien forcées d'en rabattre. Ce qui était timidité chez elle, réserve naturelle et gêne de novice, était traité d'orgueil. Suzanne Lagier et Desclauzas, qui avaient le plus bénéficié des changements apportés dans la pièce, ne cachaient pas leur contentement, et faisaient éclater une gaieté expansive. Marie comprenait qu'elle ne pouvait cette fois rendre le rôle : elle devait donc débuter dans cette ingénue, elle qui avait surtout des qualités de jeune première.

Un rôle de suivante devait être tenu par la belle Alice Théric, retour de Russie, où elfe avait été presque exilée à la suite d'une aventure retentissante avec le Prince-Président.

Aux répétitions, on s'aperçut qu'elle ne savait ni parler, ni marcher en scène ; il ne suffisait plus de montrer sa beauté. Le rôle fut transformé et mimé par une danseuse, mademoiselle Letourneur, favorite du public.

Ponsondu Terrail sentait ses torts vis-à-vis

de la « nouvelle », mais il déclarait, comme tous les auteurs en pareil cas, qu'il tenait à faire une pièce et non un rôle. Le travail des premières répétitions lui avait montré les défauts de son œuvre : aidé par les conseils d'Hostein, le directeur, il s'était attaché à chercher le «clou» indispensable. D'ailleurs, il profitait de toutes les occasions d'être désagréable à Marie. Un jour qu'elle arrivait, enveloppée dans un cachemire des Indes, Ponson s'approcha, examina, tâta l'étoffe, et dit à la jeune femme : « Il vaut au moins six mille francs. — Vous en vendez donc? » répliquat-elle en le regardant. Très vexé, Ponson lui répondit : « J'en donne quelquefois, mademoiselle. » Elle venait de se faire un ennemi. Ponson était très susceptible, possédant une bonne dose d'orgueil : il avait de lui-même une opinion très haute, et c'est lui qui, grisé par le sucés populaire de ses feuilletons, s'oubliait jusqu'à dire, en déjeunant au Café Anglais : « Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur Flaubert dont on me rabat les oreilles? Est-ce que cela existe? »

Ces escarmouches n'étaient pas faites pour

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rendre les relations cordiales entre l'auteur et l'interprète : la nervosité causée par les répétitions s'en trouvait exaspérée, ainsi que l'agacement produit par un travail qui, chaque jour, apportait des changements sous forme de béquets. On avait fini par ne plus s'y reconnaître. Suzanne Lagier en profitait pour se tailler un rôle à sa façon, qu'elle élaborait sur des documents historiques, transformant et surtout amplifiant le texte primitif. Elle sut se faire un succès dans le personnage sympathique de Jeanne d'Albret, bien placé au cœur même de la pièce.

Marie avait fini par s'acclimater au laisseraller des coulisses, gagnée par la grâce tout aimable de Desclauzas qui, après avoir joué quelques années en province, avait trouvé l'occasion d'affirmer son talent dans la Reine Margot. La loge de Suzanne Lagier servait de potinière : on s'y réunissait généralement pendant les entr'actes. Sary, le futur directeur des Folies-Bergère, y répandait sa verve et ses paradoxes. Il y avait entre autres, faisant « bon public », soulignant ses traits d'esprit, Daniel Wilson, destiné à l'honneur de

devenir le gendre de M. Grévy. Sa sœur, madame Pelouze, effrayée des folies où l'entraînaient Caroline Hasse et d'autres demoiselles de moindre importance, lui avait fait donner un conseil judiciaire ; après avoir lié les mains au prodigue, elle s'appliquait à lui reconstituer sa fortune, et elle y parvint, plus heureuse et plus sage pour sauvegarder la situation de son frère qu'elle ne devait l'être plus tard pour elle-même. Wilson faisait la fête avec flegme et morosité, à la mode britannique. Dans ce viveur taciturne, qui courait les restaurants de nuit, rien ne laissait pressentir le futur Machiavel « sous-président ».

Parmi les habitués de la loge, se trouvait aussi Henry Leroy, ami de Fervacques, qui ne s'appelait encore que Léon Duchemin : on racontait ses liaisons anciennes avec Léonide Leblanc, Antonia Sary. Marie leur ressemblait et lui, poursuivant son type, il faisait à l'artiste une cour assidue, favorisée par Suzanne Lagier, qui faisait tout pour attirer la jeune femme dans sa loge. Profitant d'un voyage de Charles de Bériot en Belgique,

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elle la décida, après le spectacle, à accepter le souper offert par Henry Leroy au Café Anglais. Il fut très gai. Sary et Suzanne firent les honneurs de leur esprit et de leur bonne humeur, et, le Champagne aidant, tout le monde était en joie. A la suite du souper, Marie décida de quitter l'avenue Trudaïne pour la rue Lafayette : son nouvel ami lui avait donné ses tapissiers, Worms et Lévy (frère de l'éditeur Michel Lévy).

Au retour de Charles, Marie lui fit l'aveu du souper, avec toutes ses conséquences. Dans son honnêteté, elle ne croyait pas qu'il fût possible, après s'être laissée aller à cette surprise, de continuer à vivre sous le même toit que Charles. Celui-ci lui déclara qu'il voyait bien qu'elle ne l'aimait pas : « Si vous aviez eu de l'amour pour moi, lui dit-il, vous m'auriez trompé, mais vous ne m'auriez pas quitté. »

Alors, phénomène curieux, mais assez peu nouveau, du jour où Marie voulut se séparer -de lui, tout l'amour refusé à la maîtresse dévouée et fidèle, fut accordé, imposé, avec des scènes, des éclats de désespoir, des violences

et des menaces à la femme qui rompait le pacte d'intimité indifférente qu'elle avait accepté pendant les premières années de sa jeunesse ; ce furent des scènes de rupture, suivies de réconciliations : les journaux s'en emparèrent, commentèrent les faits, créèrent la légende d'une femme sans cœur et dépensière qui, après avoir ruiné son amant, l'abandonnait ; les pertes que Charles avait faites à la Bourse ne comptaient plus ; on oubliait la vie large et facile qu'il avait menée, mangeant à même un patrimoine très modeste. On fit des articles inspirés de l'épisode d'amour célèbre entre Mussel et George Sand et intitulé : Elle et lui. On y racontait que le père était venu incliner ses cheveux blancs devant la comédienne, la supplier d'épouser son fils, mais qu'après avoir dévoré sa fortune, elle aurait refusé de partager sa gêne. C'est ainsi (jue s'écrit l'histoire !...

D'ailleurs , cette légende de fille de marbre fit plus pour la réputation de Marie que si on l'avait connue comme ce qu'elle était en réalité, une brave créature. A partir de ce moment, elle fut sur la sellette. Impos-

sible de rien faire, de rien dire qui ne fût commenté publiquement.

Après avoir joué toute une saison la Jeunesse du roi Henri, elle revint à la Gaîté, demandée par d'Ennery pour tenir dans le Paradis perdu, imité de Milton, le rôle d'Eve créé quinze ans auparavant par Periga. Là, il n'y avait pas de surprise à redouter. Marie allait donc avoir enfin un vrai rôle, sans changement possible, et le succès antérieur motivait assez la reprise de la pièce.

Le rôle d'Eve réunissait tous les attributs de l'ingénue, de la jeune première et de la coquette. Il devenait presque tragique au moment où les malheureux époux sont chassés du Paradis. Marie se mit à travailler avec ardeur, portée par l'espérance de la réussite, guidée par ce merveilleux metteur en scène qu'est Adolphe d'Ennery. Le triomphe de la femme, en un féerique costume, fit oublier l'artiste. On discuta sur la question de savoir si la perruque blonde n'allait pas mieux à Marie que ses cheveux noirs. Sa personne fut détaillée, admirée, commentée. Le soir de la première, Marie, dans la griserie du

succès, alla souper avec son ex-camarade du Conservatoire, qu'elle appelait sa meilleure amie. Tous fêtaient la triomphatrice du jour, mais surtout cette amie qui se proclamait heureuse de cette gloire naissante. Qui se fût douté alors qu'elles deviendraient irréconciliables ?

L'Empereur lui-même tint à complimenter l'héroïne de ce grand succès. Le public de la Oaîté, peu habitué à de semblables apparitions, lé vit arriver, suivi du fidèle Mocquard. 11 déclara à Marie que sous sa toison blonde, il l'avait à peine reconnue, mais qu'elle était toujours exquise, et lui fit don d'une parure d'émeraudes et de diamants, en souvenir de la peur qu'elle avait eue aux Tuileries à cause de lui.

L'artiste ne se rendit pas bien compte tout d'abord de l'influence que ce rôle devait avoir sur sa carrière ; elle était toute au succès présent ; de tous côtés elle recevait des déclarations et des fleurs encombraient sa loge. Ceux qui ne pouvaient se faire présenter lui adressaient des « ambassadrices », qu'elle refusait d'ailleurs absolument de recevoir. Les

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dramaturges se faisaient poètes et lui envoyaient des vers :

Vous êtes une enfant étrange, Avec vos longs rires moqueurs ; Vous tenez du diable et de l'ange, Vos grimaces prennent les cœurs.

Joyeuse artiste et grande dame, Un charme étrange suit vos pas ; De vos regards tombe une flamme, Une flamme qu'on n'éteint pas.

Yavez-vous point gardé mémoire Des rivages d'Otahiti ?

C'est là que — le fait est notoire, Vous gambadiez en ouistiti.

Le nier est vain artifice :

J'y passais et j'ai très bien vu ; Vous aviez déjà la malice, L'esprit, la grâce et l'imprévu.

Enfin, c'était bien vous, ma jeune enchanteresse, Lorsque vous étiez singe avant d'être déesse.

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