‹ Memoires. Prof (volume 2)Chapitre 16 sur 21 · X. de Montépin · texte numérisé non relu

X. de Montépin

En apparence, Marie avait une existence brillante: elle était enviée, jalousée, mais sa vie intime se débattait dans les difficultés

créées par l'horrible question d'argent. En se réconciliant avec de Bériot, elle avait dû rompre avec celui qui avait été le motif de sa brouille. Elle avait conclu des arrangements avec Lévy et Worms, les tapissiers, prenant à son compte les fournitures commandées par H. Leroy, car, puisqu'elle rompait, elle ne croyait pas pouvoir lui en laisser la charge. Elle créait ainsi sa première dette, qui s'élevait à quarante mille francs. Sentant qu'elle ne pouvait régler désormais sa vie, elle se laissait emporter par le courant, s'endettant à nouveau, achetant à qui offrait crédit à ses vingt ans.

Une après-midi, entra dans son boudoir Esther Guimont.

— Ma chère amie, lui dit-elle, voulez-vous me permettre de vous présenter un ami, le prince Khalil-Bey ? Oui ! je sais, vous avez refusé de le recevoir... Je viens de le rencontrer dans votre escalier!... il s'en allait tout déconfit de votre cruauté... Mais lui ! ce n'est pas comme les autres... le prince est un Parisien, il a habité longtemps Paris, avant d'être nommé ambassadeur à Pétersbourg ; c'est

l'ami de Girardin, de Roqueplan et de moi: il aurait dû s'en souvenir plus tôt, il se serait épargné ce désagrément... Si je ne l'avais rencontré dans votre escalier, Dieu sait à quel désespoir il se serait livré!... Il est là, dans votre salon ; je l'ai fait entrer.

En disant cela, elle poussa la porte :

— Venez, mon prince, mon amie est très enchantée de vous recevoir.

Khalil-Bey était de taille moyenne, assez gros, le vrai type turc, avec des yeux myopes et rouges, et des lèvres épaisses ; du reste, beaucoup d'amabilité et d'esprit. Il s'excusa de son insistance dans des termes absolument flatteurs, malgré l'envoi de la messagère.

— Que voulez-vous ? Voilà cinq ans que je ne suis venu à Paris : je croyais être oublié. J'étais allé au théâtre, voirie Paradis; votre beauté m'a tout à fait séduit, enchanté. Comment arriver jusqu'à vous ? Mon Dieu ! j'ai pris ce moyen, n'en ayant pas d'autres. Sur votre refus, je suis venu moi-même. J'avais l'orgueil de croire que vous ne me fermeriez pas votre porte. Voilà, et sans mon amie...

Esther Guimont s'informa de leurs amis

communs de Saint-Pétersbourg ; on parla aussi des amis de Paris, de la joie qu'ils auraient à le savoir revenu. Une invitation à dîner du prince fut acceptée séance tenante parla Guimont, qui se chargea d'amener Girardin et Roqueplan aux Frères Provençaux, le restaurant à la mode.

Physionomie curieuse que la Guimont, à qui les sobriquets ne manquaient pas : les uns l'appelaient le Lion, d'autres la Paysanne. C'était une grande collectionneuse de célébrités : Guizot, le prince Napoléon, Lord Byron, s'étaient succédé dans ses relations. Son cynisme était applaudi, ses mots répétés. A la descente du bateau à Naples, comme on examinait son passeport, on lui demanda sa profession: « Rentière. » Les douaniers, ne comprenant pas, lui firent répéter. Alors, impatiente : « Courtisane, s'exclama-t-elle, et retenez-le bien, pour le dire à l'Anglais qui est là-bas. »

Cette même Esther Guimont assistait au dîner donné par Girardin pour fêter le succès de la presse transformée. L'amphitryon l'avait reconduite chez elle et avait laissé, sur sa chemi-

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née, la monnaie qui lui restait du billet de mille du dîner. Le lendemain, en se réveillant, après le départ du grand Emile, le Lion trouva l'offrande mince : elle la glissa dans une enloppe et la lui renvoya avec un mot, déclarant qu'on payait les femmes ce qu'elles s'estimaient, et qu'elle ne faisait pas de presse à bon marché. On raconte que ce fut la femme de Girardin, Delphine Gay, qui reçut la lettre, et qu'elle s'appropria les louis retournés, en dédommagement de la ladrerie dont son mari usait envers elle. Tout le monde rit de l'aventure, et le grand Emile tout le premier. Il revint chez la Paysanne, et ainsi se fonda une intimité qui ne se rompit qu'à la mort du Lion.

Alexandre Dumas l'avait en grande amitié. C'est chez elle qu'il écrivit la Dame aux Camélias. Elle mettait en action les paradoxes de Roqueplan, dont elle était restée l'amie intime, et l'on sait que l'ancien directeur de l'Opéra, le brillant chroniqueur du Constitutionnel, a tenu, de son temps, le sceptre de l'esprit et de l'élégance. Il s'était pris pour Marie d'une belle tendresse : il cherchait à la

guider et c'est chez lui qu'elle rencontra la Guimont, et se lia avec elle. Très gourmet, il réunissait souvent ses amis à déjeuner dans son entresol de la rue Taitbout.

Le lendemain du jour où Khalil-Bey était venu chez elle, Marie alla donc prendre la Guimont dans le petit hôtel que Girardin lui avait fait construire rue de Chateaubriand. Elles se rendirent aux Frères-Provençaux ; le dîner fut charmant, animé par la verve de ces trois hommes, et surtout de Roqueplan, dont l'esprit était une monnaie brillante et sonnante. Au dessert, le prince, trempant ses doigts dans un bol, laissa tomber une bague ornée d'un superbe diamant rose qu'il portait au petit doigt. Marie, placée à côté de lui, ramassa la bague et la lui tendit. Mais il lui dit le mot de Charles-Quint à la duchesse d'Étampes : « Elle est entre trop belles mains pour la reprendre. » Et il fit glisser à son doigt le superbe diamant. Le mot fut répété dans les journaux ; Veuillot, dans ses Odeurs de Paris, écrivait : « Les princes sèment les pierres précieuses dans le boudoir de la petite Pigeonnier; c'est peut-être, comme le

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Petit-Poucet, pour retrouver leur chemin. »

Profitant du congé qu'elle s'était réservé, Marie était remplacée à la Gaîté, et elle allait jouer à Bade avec les artistes de la Comédie- Française. Khalil-Bey s'offrit à payer son dédit, elle refusa. Il fut entendu qu'après sa cure d'Aix, le prince irait la retrouver à Bade La bague devenait un anneau de fiançailles-. Marie s'était laissé entraîner, elle s'était promise. La Guimont, qui la conseillait, lui avait tant répété que ee n'était pas une existence que la sienne. Elle avait été obligée de vendre tous ses bijoux, même la parure qui lui venait de l'Empereur. Où voulait-elle aller dans ce chemin-là ? De Bériot n'avait pas même assez pour lui, et ses appointements à elle étaient dérisoires, comparés à ses dépenses. Elle serait bien forcée enfin de faire un choix; le prince avait toutes les qualités voulues pour être agréé : c'était de plus un ami.

Cet argument semblait sans réplique à la Guimont.

— On pourrait, disait-elle, se réunir indifféremment chez elle ou chez lui.

Elle ajoutait tous les raisonnements que lui suggérait l'expérience. Ils décidèrent Marie. Le voyage qu'elle était obligée de faire allait rompre forcément son intimité avec de Bériot, et, au retour, la séparation serait acceptée. Elle partit pour Bade. Une correspondance s'engagea avec le prince, qui se douchait à Aix-la-Chapelle, tandis que Marie donnait la réplique à Worms, qui, après la saison, devait quitter le Théâtre-Français pour la Russie. Le prince avait fait retenir ses appartements à l'hôtel de Stéphanien-Bade, dans Lichtenthal : il s'était renseigné sur les gens qui étaient à Bade, il les invita à dîner par lettre, pour le jour de son arrivée. Parmi les convives, figurait Bismarck qui n'était pas encore le chancelier de fer. Khalil pria Marie de l'aider à faire les honneurs de la table ; au dessert, les conversations s'étaient animées. On parlait de la beauté des femmes russes, des caucasiennes sur-

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tout; on s'exclamait en épithètes louangeuses sur leurs perfections physiques. Khalilse mit à raconter ses souvenirs de l'époque où il était ambassadeur. On était venu lui annoncer une dame qui réclamait une faveur ; l'éloge qu'on lui en fît le décida à la recevoir: c'était un superbe échantillon de la race. Il fut aimable, et devint bientôt pressant... Ses attaques ne furent que faiblement repoussées; bref il alla jusqu'au bout de l'aventure.

Peu de temps après, il était pris d'un malaise ; il se soigna d'une façon locale, et croyait en avoir fini quand, ayant fait la rencontre d'un médecin Égyptien qu'il connaissait depuis longtemps, celui-ci l'interpella en lui demandant ce qu'il* avait. Le prince, très myope, ne s'était pas aperçu des ravages qui s'étaient manifestés sur sa personne. Sa barbe et ses cheveux tombaient par places ; des rougeurs lui marquaient la peau. Le médecin raccompagna jusqu'à l'ambassade, et lui donna une consultation qui se résumait en ceci : « Mais, mon prince, vous êtes complet. » Il y avait six mois de cela.

Marie écoutait ce récit avec dégoût. Comment un homme — et un homme d'esprit — pouvait-41 raconter publiquement des horreurs pareilles ? Elle se rappela la façon dont le frère de Charles de Bériot était mort : le malheureux n'avait pu supporter la médication ordonnée contre le terrible mal: l'unique femme qu'il avait connue lors de son séjour à l'Ecole Militaire l'avait empoisonné. Marie avait appris ainsi les détails de cette maladie fatale à François Ier, et qu'a chantée le poète Barthélémy.

Tout le monde parti, Khalil-Bey demanda à Marie la permission de la reconduire chez elle

— Oh non, par exemple, mon cher prince. répliqua-t-elle, je crains les retours du passe !

Et, sur une révérence très «Comédie,» elle s'enfuit, laissant le prince abasourdi.

Le lendemain, il prenait le train pour Paris et tout étonné, il racontait à Esther Guimont comment son amie Marie Colombier l'avait semé!

Rien ne peut donner l'idée de ce qu'était.

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alors la première quinzaine de septembre à Baden-Bade. On ne saurait la comparer qu'à la semaine carnavalesque de Naples.

C'était la fantaisie et la folie insouciante des kermesses de jadis, revivant pour quelques jours dans la libre existence de ces eaux célèbres. Les bains de Bade, qu'on citait déjà au temps de Luther comme un lieu d'orgie où se pressaient les cardinaux, les banquiers et les courtisanes, n'avaient point démérité de leur réputation et continuaient à être, dans l'Europe moderne, un endroit privilégié de luxe et de licence, où la joie de vivre s'épanouissait dans une atmosphère heureuse. Les splendeurs de tous les mondes y venaient aboutir, et s'y trouvaient confondues ; comme il ne pouvait s'y rencontrer que des éléments suprêmes d'aristocratie, de richesse et de beauté, tous y fusionnaient sans souci d'une étiquette inutile ; les distractions d'origine et de caste étaient abolies, les nuances sociales les plus caractérisées se fondaient dans cette égalité qui se forme partout où les élites diverses se trouvent rassemblées. Les grandes dames étaient si élégantes, et les prêtresses

de l'amour avaient si haute allure, qu'elles en arrivaient à se ressembler presque, et on fraternisait volontiers, grâce aux promiscuités de la salle de jeu. Une sorte de mystère environnait alors les illustres amoureuses : la galanterie ne s'était point encore rabaissée ni vulgarisée en s'afflchant ; un prestige fascinateur entourait ces gloires voluptueuses dont les femmes du monde pouvaient être à la fois inquiètes et curieuses. C'est pourquoi elles profitaient de toutes les occasions de les approcher. Artistes, patriciennes, courtisanes frayaient fraternellement et se demandaient des conseils pour les robes nouvelles qu'elles voulaient lancer. L'indulgence des souverains encourageait et justifiait le laisser-aller de cette existence. En tête du mouvement et conduisant le branle, étaient les deux fils de la grande-duchesse de Bade, fille du roi de Prusse, le duc de Hamilton, et Carlo, marquis de Douglas.

Tout conspirait ainsi à faire de Bade un lieu merveilleux où les princes menaient, avec les bacchantes, un carnaval inouï d'extravagance et de somptuosité. Le jeu lui-

même n'intervenait dans cette vie enchantée que pour lui donner un piment de plus. Les amateurs de la roulette ne venaient guère à Bade pour y contenter leur vice, avec frénésie et morosité ; ils ne demandaient au tapis vert qu'une sensation grisante ajoutée à toutes les autres : l'établissement de jeux apportait un complément nécessaire à cette quinzaine d'incessante folie.

Après avoir parié sur la pelouse du champ de courses, on venait jeter son gain ou essayer de se refaire au trente-et-quarante. On était assuré qu'aucun philosophe ne ferait sauter la coupe.

Benazet, le roi du tripot, à grand renfort de billets de banque, faisait venir les artistes de l'Opéra, de la Comédie-Française, les chroniqueurs et les journalistes réputés. On apercevait dans la salle du Casino les grandes dames des Tuileries, et les habitués des premières. Les entr'actes se passaient au jeu ; souvent, malgré l'attrait de Capoul dans toute sa gloire et de la Lucas, on oubliait de rentrer pour les applaudir, en regardant le baron de Ilaber couvrir d'or le tapis de la roulette.

Mesdames Haritoffe et Garfunkel, deux joueuses, cousines germaines, passaient la vie à se quereller, et cependant elles avaient la rage de se mettre en face l'une de l'autre. Un soir, les paroles n'ayant plus assez d'éloquence, elles s'armèrent du râteau qui leur servait à pousser leur tas d'or pour s'en administrer une correction sur les doigts, sur les mains, sur les bras, faisant voltiger leurs pièces et celles des autres pontes furieux, qui réclamaient le commissaire.

Le centre des élégances était à rétablissement de Lourse où se donnaient les bals privés ou par souscription. Pour s'y rendre, on suivait une allée bordée de hauts platanes, formant dôme, et qu'on appelait l'avenue de Lichtenthal : il y régnait en tout temps une ombre exquise. Elle était sillonnée sans cesse par les équipages ; une contre-allée «Hait réservée aux cavaliers, une autre aux piétons. Cette avenue a vu défiler toute l'Europe élégante.

Ce qu'on appelle le tout-Paris, c'est-àdire la fleur de la Russie, de l'Angleterre, de

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l'Allemagne, de l'Autriche (l'Amérique ne nous avait pas encore envahis) s'y trouvait représenté ; les princes de la Maison de France étaient venus là oublier l'ennui de l'exil : pour une quinzaine, ils retrouvaient à Rade le tout-Paris des élégances. Il y avait le prince de Joinville, et son fils le duc de Penthiévre, le duc d'Aumale et le duc de Chartres. On racontait que le duc d'Aumale avait offert à une belle petite, encore peu chevronnée, vingt-cinq louis en souvenir de sa bonne grâce. La petite, qui croyait en la forte somme, contait sa déception à Caroline Letessier. — Que tu es bête ! répondit celle-ci. Tu aurais dû lui dire : « Monseigneur, vous n'avez pas idée comme ça a augmenté depuis quarante-huit ! »

Le prince de Galles, naturellement, figurait parmi les astres royaux de Bade ; à côté de lui, Augus, duc de Ilamilton, Carlo, marquis de Douglas, déjà nommés ; le prince Alexis Galitzin, surnommé le prince Charmant (ne pas confondre avec le Galitzin qu'on appelle la fluxion) ; Esterhazy, des princes de Hongrie (rien de l'affaire Mathieu Drey-

fus) ; lord Carington, Hepburn; Blandford, duc de Marlborough, qui n'avait pas de plus grand plaisir que de se mettre tout nu à sa fenêtre et de jouer de la flûte sous le rayon de la lune : depuis il se suicida. On citait encore : le prince de Hohenlohe, le prince de Tour et Taxis, Haritoff, Hillel-Manoach ; le prince Gagarine, le beau-frère du prince Mentchikoff ; Masséna, duc de Rivoli ; comte de la Redorte, comte Delamarre, Paul Daru, le duc de Richelieu, Talleyrand-Périgord, duc de Montmorency ; Halles Claparède, surnommé le Charognard pourquoi?) ; les trois frères Abeille, dont deux, hélas! devaient mourir si misérablement; les trois Turenne, Guy, Louis et le cousin Léo; le petit Roy, qui devait devenir l'amant de la gente madame Poulet ; le baron Finot, qui devait épouser la sœur de son ami ; de Saint-Germain, lequel mourut après avoir quitté Bade, en sautant l'obstacle à Spa; Kerjégu, le futur député des Côtes-du-Nord ; le marquis de Modène, de Lagrenée, Talon, Clermont-Tonnerre, le prince Murât ; le toujours jeune Laffitte, père de madame de Galiffet ; le

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comte de Nesselrode, le prince Troubetzkoy, le prince Ouroussoff, les Radziwill, Sigismond, Charles et leur cousin Léon ; Oscar de Reinach, le frère du suicidé.

La potinière se tenait dans l'allée qui, faisant suite à Lichtenthal, montait à la Conversation ou salon de jeu, en face de la maison Mesmer, où résidait la reine de Prusse. Celle-ci, de son appartement, assistait au défilé de tous les gens qui se promenaient ou se rendaient à l'établissement des jeux ; des deux côtés de l'allée, se dressaient des boutiques de toute espèce : les bijoutiers dominaient. La maison Mellerio, surtout, avait la vogue par le choix de ses pierres, et aussi par le crédit qu'elle faisait aux fils de famille et aux heureux gagnants de la roulette ou du trente-et-quarante et du champ de courses.

Tout le long de l'avenue, à l'ombre des grands arbres, des chaises étaient disposées avec de petites tables et des journaux; les femmes du monde s'y réunissaient, passant en revue les allants et venants, potinant, se racontant les bruits du jour et de la nuit. On

voyait là, en première ligne, la comtesse de Béhague, dont les génuflexions au roi de Prusse duraient au moins cinq minutes ; la princesse de Sagan ; la comtesse de Pourtalès ; la marquise de Galliffet ; madame Abeille, avec sa charmante fille, future comtesse de Gouy, aujourd'hui baronne Louis de la Redorte ; la très belle et très gracieuse princesse Obolinska ; madame Ilaritoff et sa fille ; la belle madame Magnan, comtesse de Mercy-Argentan ; madame Errazu et sa fille ; la superbe princesse Karolate ; la baronne de Poilly et sa sœur la baronne de Colobria. Parmi les hommes : le duc de Castries ; Arnold de Mollkc, ambassadeur de Danemark ; Ramon et Louis Errazu ; le duc de Beaufort ; Rothschild ; de la Villetreux ; Gaétan et Roger de Monclin ; Alquier, directeur des chemins de fer russes ; le baron de Bussière ; l'archiduc Victor, qui, avec ses deux dents de lapin qu'on apercevait dès qu'il ouvrait la bouche, était le portrait en laid de l'infortuné Maximilien ; Paul Demidoff ; de Vauvineux. Dans le clan des demi-mondaines, on apercevait Cora Pearl ; la Barrueci, la Gioia qu'on

disait avoir été envoyéeen France pour empoisonner l'Empereur. La Gioia était une de ces beautés lombardes, faites de grâce blonde et de majesté nonchalante ; elle avait grand air. On prétendait que Komar y axait passé, le baron de Komar, dont le nom a servi depuis d'euphémisme honnête pour désigner le mal funeste. Un soir, disait-on, au fond d'une loge au bal de l'Opéra.. . — mais tout ça c'est des histoires de femmes. — Elle fut la maîtresse du prince Humbert, et resta la meilleure amie du roi d'Italie. Marie Verne; Marconnet, aujourd'hui Altesse Royale sous le nom de comtesse de Bari ; Eline Volter, une des trois danseuses ; Douglas, une Belge, qui s'est fait épouser parmi lord Milbanck; Crenisse, du Palais-Royal; Soubise; Blanche d'Antigny, la Nana de Zola; Léonide- Leblanc, surnommée mademoiselle Maximum ; lady Muss, une hystérique qui forçait la bonne volonté de tous les hommes; Schneider; Massin, adorable de joliesse et de grâce, amenée par Bazile Narishkine ; enfin les deux Caro (on nommait ainsi Caroline liasse et Caroline Letessier:.

L'une avait été mise à la mode par le conseil judiciaire dont elle avait fait gratifier Daniel Wilson ; la seconde revenait de Pétersbourg où elle avait joué les princesses au théâtre Michel et à la ville. Ressemblant physiquement à la Metternich, elle en avait l'esprit de race et l'élégance audacieuse. Très instruite, parlant de tout sans pédanterie et avec bonne humeur, elle était redoutée des femmes et recherchée des hommes. Pas jolie, mais pire, la taille ronde, les épaules tombantes, le cou dégagé, quand elle entrait dans les salons de jeu de la Conversation, très bijoutée, on faisait cercle autour d'elle. Hortense Schneider, qui était toujours fagotée à la ville comme une bourgeoise du Marais, s'exclamait : « J'avais vu des bœufs gras dans ma vie, mais jamais d'aussi jolis. » Sur quoi Caroline de répondre : « Et moi, jamais de vache aussi laide. » Scandale, crêpage, plainte, arrivée du commissaire du jeu : mais lord Hamilton, fils de la grandeduchesse de Bade, intervenait en faveur de Caro, et il n'était plus question de rien. Schneider, qui était avec lord Carington, y

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gagna seulement que son ennemie ne passait jamais à côté d'elle sans dire à Carington : « How is your lady-cook ?. . . » (Comment se porte votre cuisinière ?

On racontait que Caro Letessier faisait dans les grands-ducs. Après avoir quelque temps déguisé sa personnalité sous le titre de princesse Dolgorouki en empruntant le nom du présent titulaire, elle avait été reconduite par l'autorité russe à la frontière : on lui faisait expier l'amour d'un grand-duc, qui lui avait fait promesse de mariage. On racontait que, dans un bal où il était venu tout chamarré de croix et de grands cordons, Caro, dans l'entraînement de la valse, avait fait un accroc à sa robe de tulle, qui menaçait de l'abandonner. Le grand-duc répara le dommage d'une façon originale : il détacha le grand-cordon de Saint-André, qu'il portait à son cou, et le passa à Caroline ; elle s'en servit pour rattacher la robe, et elle put terminer la danse avec l'impérial insigne en sautoir.

Des avis officieux furent donnés à la favorite ; elle fit la sourde oreille : il fallut accen-

tuer les menaces. C'est alors qu'elle prît la fuite, effrayée. Le grand-duc l'accompagnait. Le couple voyageait sous le nom de M. et madame Letessier. A Berlin, le chef de la police vint réclamer les passeports. Caroline lui fit observer que cette formalité n'était pas exigible en Allemagne, et le grand-duc s'avança, en demandant : « C'est. moi que vous cherchez ? — Oui, monseigneur. — Eh" bien! que me voulez-vous? — Que Votre Altesse retourne à Pétersbourg. — Mais il ne me plaît pas de rentier en Russie : madame va en France, et je L'accompagne. — J'en suis fâché, monseigneur. Ordre de l'Empereur, votre oncle. — Vous n'oserez pas m'arrêter, je suppose? — Non. monseigneur, mais nous détacherons le compartiment du train, et vous ne partirez pas. Quant à madame, elle peut s'en aller s'il lui plaît. »

L'heureux du jour était le jeune Carlo Hamilton, neveu de la reine Augusta de Prusse, qui habitait la maison voisine de l'établissement de jeu au-dessus du restaurant. Mon Dieu, a-t-elle dû en entendre! Non seulement on dînait, mais on soupait!...

Un soir, après dîner, une bande joyeuse lit irruption dans les salons de jeu. semanl des pétards sur le parquet. Chaque pas les faisait éclater, et les joueurs surpris ne. savaient où se réfugier pour échapper à la fusillade. Les chevaliers du râteau croyaient qu'on allait faire sauter L'établissement. Ne pouvant ramasser les enjeux, ils ne trouvèrent rien de mieux «pie de se coucher sur l'or et sur les billets, qui couvraient les tables, et ce fut pendant quelques minutes un tableau indescriptible : des hommes aux faces contractées par la peur, vautrés sur les tapis, crispant leurs mains sur les tas de pièces jaunes, tandis que crépitait sans arrêt une étrange canonnade.

Le calme rétabli, Carlo Hamilton se mit à jouer à la roulette. Son ivresse lui donnait probablement la divination des numéros sortants : il gagna ce qu'il voulut, les pleins, les quarts, les douzaines, les transversales, la rouge, la noire. Enfin, après avoir rempli ses poches, il remplit aussi son chapeau; et, pour fêter une si grande veine, il retourna au cabaret où le vin de Champagne sema la folie

dans toutes les têtes. Les éclats de l'orgie étaient si bruyants, qu'on vint déclarer à trois heures du matin qu'on allait fermer ; le tapage incommodait la reine. « Ah ! elle est couchée, ma bonne tante ? Eh bien ! je vais y aller. » Et prenant son chapeau encore rempli de son gain, il fit sonner l'or. Montant les marches du perron, il se mit à frapper à coups de poing à la porte ; il criait : « Ouvrez-moi ! J'ai de l'or, des billets : je veux coucher avec la reine de Prusse. Ouvrez-moi! je veux coucher avec Augusta ! »

Un soir, la fête battait son plein au bal de Lourse. Tout le monde était en folie : on avait commencé par se jeter à la tête les fruits, les fleurs, les assiettes, pour finir par les bouteilles de Champagne. Caroline Letessier avait pris un siphon et, dirigeant le jet sur Galitzin, surnommé la Fluxion, lui arrosait son plastron du haut en bas à la grande fureur de celui-ci, qui se répandit en invectives malsonnantes. Carlo Hamilton se

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planta devant lui : « Eh! dites donc, l'enflé, si vous n'êtes pas content, c'est moi que cela regarde. » L'autre devint muet tout à coup. Le prince de Hohenlohe et le prince de Tour et Taxis, en extase devant Cora Pearl, se mirent à chanter :

Nous donnerions tout, même l'Allemagne, Pour aller ce soir boire du Champagne Avec madame Cora, Tra la la!...

Et le chœur de reprendre :

Avec madame Cora, Tra la la !...

Tout à coup on entendit des cris stridents suivis de grands éclats de rire. Mustapha- Pacha, le frère du Khédive, en cherchant son mouchoir dans la poche de son habit, avait eu les doigts pinces par des écrevisses que des farceurs et des farceuses avaient fourrées là toutes vivantes. Et on riait... De nouveau on se mit à danser.

Mais un cercle s'était formé autour d'un homme de haute taille, à la figure de Falstaff

enluminée par l'orgie, qui exécutait un chahut échevelé en face de Caroline Hasse. Ne sachant plus quelle excentricité inventer, dans sa cervelle surchauffée, il avait tire sa chemise de sa culotte, et, la laissant flotter, il en tenait les deux coins de devant, les bras arrondis, tandis que sa haute silhouette se déhanchait en un prodigieux cavalier seul. C'était le comte de Bismarck, le futur fondateur de l'Empire germanique, mis en gaîté par les bons vins de France, qui dansait éperdument, à moitié gris.

Pour clore la soirée, on s'en vint à la Conversation. On passa une corde autour des caisses d'orangers, alignées sur la terrasse, et tout le monde tirant dessus à la fois, les hommes en frac, les femmes décolletées et couvertes de bijoux, on les renversa par terre. Le lendemain, on se montrait le dégât en déclarant qu'un orage avait dû passer par là.

Les dames s'indignaient très haut de semblables folies, non san^ quelque jalousie pour ceux qui s'amusaient tant.

Au fond de l'allée de Lichtenthal, dans les

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champs, une petite maison, presque une chaumière, discrètement voilée parles lierres et les plantes grimpantes : c'est là qu'Aimée Desclée cachait sous le feuillage son amoureuse idylle Dans un déjeuner qu'elle donnait à ses amies, Caroline Letessier et Marie Colombier, elle leur racontait l'aventure de la nuit, la scène du flagrant délit, toujours comique quand elle n'est pas tragique. Le hasard avait ramené sur son chemin un ancien flirt. Elle renouait une fantaisie interrompue par son départ pour la Russie; croyant à un bon mois de liberté, elle se livrait au charme du renouveau d'amour qui s'en était suivi. Elle était donc venue abriter sa passionnette dans cette chaumière digne de Jean-Jacques, quand tout à coup le prince Gagarine, qu'elle croyait bien tranquille à Moscou, s'amène, croyant lui faire une bonne surprise. Et cette imbécile de femme de chambre qui s'était avisée d'ouvrir! Impossible de dissimuler : la porte de la chambre n'était pas même fermée à clef. « Vous voyez la scène. Je me précipite, en chemise : le prince était sur le seuil, tenant le bouton

de la porte. Je lui prends la main, je cherche à l'entraîner : «Venez, venez, il faut que je vous explique. — Oh! il n'y a pas besoin d'explication, répond-il; ce que je viens de voir me suffît. Adieu madame! » Et je restais là toute bête, quand, tout à coup, me voyant dans le vestibule, en chemise, les pieds nus, j'éclatai de rire, pensant à la tête que je devais faire ; et je grimpai vite me glisser dans le lit, prête à reprendre le duo interrompu. »

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