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CHAPITRE VII

THÉÂTRE ET THÉATREUSES VIVEURS ET VIVEUSES

A son retour, Marie trouva Paris à peu près désert. La saison des chasses et la vie de château commençaient ; après le mois de folie qu'on venait de passer à Bade, la solitude semblait d'autant plus triste à la jeune femme. L'isolement, l'inaction, l'habitude, tout la ramenait à sa chaîne, qu'elle avait cru pouvoir rompre. Elle n'avait même pas, pour se distraire, les occupations du théâtre, car Angélina Theise, qui la doublait dans le Paradis perdu, avait supplié qu'on ne lui retirât pas son rôle, et Marie, en bonne camarade, avait consenti à le lui laisser. Khalil-Bey avait compris l'absolu manque de tact dont il s'était

rendu coupable naguère. Réconcilié avec Marie, il était devenu son meilleur ami; il l'avait priée de présider les dîners qu'il donnait dans le petit hôtel que Lesseps lui avait loué, tout meublé, dans l'avenue Montaigne, une construction mauresque, d'un style tout à fait original. Elle s'était réservé les invitations de femmes, et, naturellement, celle qu'elle appelait alors sa meilleure amie figurait en tête de la liste.

Khalil, cité à Pétersbourg parmi les grands joueurs, était guetté par les membres des cercles aristocratiques. Paul Daru, le prince Alexis dalitzin, amis de Marie, demandèrent à celle-ci de les faire rencontrer avec le prince, pour lui offrir d'entrer au Jockey. Khalil avait été mis en garde par des racontars; il savait le Jockey divisé en deux camps. Celui des jeunes lui était défavorable : il se trouvait en rivalité de conquêtes féminines avec eux, et ils ne lui pardonnaient par les avantages que sa grande fortune, généreusement dépensée, assurait à ce fervent admirateur du sexe, qui ne trouvait guère de cruelles. Ses succès constants lui avaient valu bon nombre déjà-

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louses inimitiés : on allait jusqu'à l'accuser d'espionnage au profit de l'Angleterre. Ces propos le mettaient en joie : « Comme je n'ai jamais dépensé moins d'un million par an, disait-il, si l'Angleterre pouvait payer ses agents ce prix-là, le métier deviendrait très honorable. »

Paul Daru et le prince Alexis Galitzin lui affirmèrent qu'il n'avait pas à se préoccuper de ces médisances. C'étaient de pures niaiseries.

Il accepta leur offre, pour le Jockey, à la condition qu'il n'aurait aucune demande à adresser.

On s'engagea à le faire admettre de droit, comme ancien ambassadeur. Ce qui fut fait.

C'est alors que le Jockey vit ces parties légendaires où on jouait le bezigue à un louis le point. Vaincus, les jeunes s'étaient réfugiés au petit cercle, dit le cercle des Moutards. On avait fini par désarmer devant le prestige d'un si grand joueur. Attirés par le jeu fantastique que menait le prince, Paul Demidoff et Basile Nariskine rivalisèrent avec lui : une

nuit, le Bey avait fait, dit-on, une différence d'un million. On se demandait lequel des trois princes sauterait.

Cependant, la pièce de d'Ennery avait achevé sa carrière à la Gaîté. Pour lui succéder, on avait fait choix d'une pièce de Dumas père : Les Mohicans de Paris. Un rôle avait été promis à Marie. La Guimont lui offrit de la présenter avant la lecture à l'auteur des Trois Mousquetaires, qui habitait une villa à Saint-Gratien. Par une belle après-midi d'octobre, les deux amies arrivèrent chez lui. Dumas vint à leur rencontre du fond du jardin. Marie le vit déboucher d'une allée : habillé d'un veston de laine blanche et d'un pantalon semblable, il avançait puissamment, et, entre ses jambes écartées, une fillette, vêtue de laine rouge, cherchait ix faire dr grandes enjambées. C'était l'enfant de la Cordoza, une chanteuse italienne, l'amie du moment. Une impression de force extraordinaire venait de ce géant au costume de neige, avec la tache écarlate que faisait la petite fille, marchant dans ses jambes : on songeait au colosse de Rhodes, et aux navires

qui s'engouffraient sous la voûte de ses cuisses prodigieuses.

Dumas, agitant ses grands bras, accueillit la Guimont avec la plus expansive amitié. Marie lui fut présentée : il lui fit force compliments, il se déclara heureux d'avoir une telle interprète. Il retint ses deux visiteuses à dîner. Il avait péché de belles carpes dans la rivière qui coulait au fond du jardin; il allait les préparer lui-même. Le maître faisait délicieusement la cuisine. Le succès de son tablier blanc lui était plus sensible que celui de ses livres. L'après-midi, passée sous les ombrages de Saint-Gratien, fut ravissante ; une soirée délicieuse lui succéda. Le dernier train était parti, quand les deux femmes songèrent au retour : un convive, voisin de Dumas, fit atteler pour les reconduire.

La lecture des Mohicans eut lieu deux jours après à la Gaité, au foyer du public. Si Dumas n'avait pas été un grand écrivain, il aurait pu être un grand avocat, ou un tribun superbe; sa voix aux chaleureuses résonnances vibrait de passion, de gaieté, de colère, de tendresse pathétique, ou se nuançait d'ironie et se fai-

sait gouailleuse au besoin. Il jouait tous les rôles. Rangés autour de lui, les artistes l'écoutaient, subjugués", riant, pleurant, suivant le progrès des situations. Pour la plupart, Dumas était presque inconnu; depuis longtemps, il parcourait l'Espagne, l'Italie; il s'était arrêté longuement à Marseille. C'était une célébrité sur laquelle les Parisiens n'avaient pas eu le loisir de se blaser. Il lisait l'admiration dans tous les yeux fixés sur lui : il en jouissait. Sa verve habituelle en devenait plus étincelante.

La collation des rôles suivit la lecture : ce travail préparatoire se fit sans l'auteur. A la première répétition, Dumas prit place àl'avantscène, devant le trou du souffleur, dans un «guignol» qui l'abritait des courants d'air. On se mit à la besogne très consciencieusement ; mais le hasard d'un mot entraînait Dumas aux souvenirs, et alors il contait les aventures de ses voyages, merveilleux roman parlé, plus passionnant peut-être que tous les romans écrits. Les artistes oubliaient la pièce et le théâtre; groupés à ses côtés, ils écoutaient, debout, l'incomparable narrateur.

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La première représentation fut un succès d'estime pour un auteur qui comptait tant de succès d'admiration. Dumas adressa la dédicace de sa pièce à Mario. Un soir, l'artiste aperçut, dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, la duchesse de Morny, avec le duc, Gustave Delahante, Achille Boucher, Roqueplan ; ce dernier vint lui porter les compliments de toute la loge, ceux de la duchesse entête. En même temps, il lui signala une ceinture en cuir russe que portait celle-ci, et qui se fût délicieusement harmonisée avec sa robe, de même ton. Elle le pria de s'informer auprès delà duchesse de l'endroit où elle l'avait achetée. A cette question, la grande dame répondit :

— C'est pour mademoiselle Colombier que vous me demandez cela? En effet, ma ceinture est tout à fait dans le ton de sa robe. Eh bien, portez-la-lui.

— De votre part? interrogea en riant le spirituel choniqueur.

— De ma part, répliqua la duchesse.

Les représentations venaient à peine de finir que quelques amies de Marie la tourmen-

tèrent pour qu'elle leur donnât un thé, suivi d'une sauterie. Ce qui devait être une partie presque intime finit par devenir un vrai bal. La jeune femme, accablée de demandes de toutes parts, se laissa déborder. Suzanne Lagier vint un jour la supplier de la laisser gagner mille francs. C'était la somme pro- . mise par les fils du grand industriel Cail, si elle leur obtenait une invitation. Victor Koning, secrétaire du Châtelet, lors des débuts de Marie, et rédacteur au Figaro-Programme, trouva drôle de faire un compte rendu fantaisiste de ce bal, citant les noms de quantité d'artistes qui n'y étaient pas venus, et qu'elle n'avait même pas songé à inviter, entre autres Hortense Schneider. Quelques jours avant, Marie s'était trouvée avec celleci à souper au Café Anglais, amenée parle général de Galliffet. Schneider avait-elle conçu quelque jalousie de l'amabilité que l'officier galant avait témoignée à l'artiste ? Ou bien, ayant reçu la promesse d'une invitation, t s'était-elle formalisée de l'inadvertance de Marie, qui avait omis de la lui adresser? En tout cas, lorsqu'elle vit son nom parmi ceux

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des invités, ce fut un beau tapage. La reine de Sparte, prenant son rôle au sérieux, écrivit à la Presse la lettre suivante, où elle parlait avec une solennité comique des obligations de son sacerdoce, incompatibles avec les folles joies du siècle.

« Monsieur le rédacteur,

» Un journal de théâtre constate ma présence dans un bal donné par mademoiselle Marie Colombier. Je joue le rôle de la Belle Hélène depuis un an à Paris et en province : c'est vous dire que mon travail et ma santé ne me permettent point les plaisirs du monde. La bienveillance extrême que le public m'a témoignée, même à mes jours de fatigue, me fait un devoir, vous le comprendrez, de vous prier de rectifier ce que je veux bien appeler une erreur.

» Il importe, pour le public et pour l'administration de mon théâtre, qu'il soit bien entendu que je n'assistais pas au bal de cette demoiselle.

» Agréez, etc. »

Cette demoiselle était dur. Marie répliqua dans l'Événement que mademoiselle Schneider avait répondu avec l'aigreur qui la caractérisait et dont chacun se ressentait, autour d'elle. (On racontait qu'elle sentait le petitlait.) D'autres artistes, Madeleine Brohan, mademoiselle Cico, de l'Opéra-Comique, citées également par le fantaisiste chroniqueur, protestèrent aussi. Cela devenait un petit jeu. La chronique s'empara de l'incident, qui fut la note gaie de la saison. Scholl et Albert Wolff brodèrent sur ce thème.

Rochefort, dans une pièce du Palais- Royal, la. Foire aux Grotesques, intercala une scène qui se passait chez la petite Pigeonnier, comme l'appelait Veuillot.

Entraînée par le tourbillon, Marie avait un peu négligé ses anciens amis. Elle fixa un jour pour les réunir à dîner. A cette époque, on parlait beaucoup du ménage Desbarolles ; elle se promit de faire venir chez elle ces deux gloires de la chiromancie. Un soir, comme on était réunis, après dîner, au salon, les Desbarolles arrivèrent. Madame Desbarolles commença par le vicomte

de la Guéronnière, sénateur et futur Ambassadeur : ses révélations n'avaient, sans doute, rien de bien saisissant. Le mari dans le boudoir, la femme dans la chambre, dévoilaient séparément le Passé, le Présent, l'Avenir.

Tout à coup, la porte de la chambre s'ouvre : tout pâle, tout ému, un homme assez gros, à figure rasée, coiffé d'une petite calotte noire en sort précipitamment : c'est Sainte - Beuve. L'air de quiétude épicurienne et de malice sacerdotale qui lui est habituel fait place à une étrange expression d'angoisse indéfinissable. Qu'est-ce qui a pu bouleverser ainsi le voluptueux critique ? On l'entoure, on le questionne; il refuse de répondre. — Ce que lui a dit madame Desbarolles est donc si terrible?

Deux mois après, il mourait. Peut-être la chiromancienne lui avait-elle fait entrevoir le mystère que dérobent les ténèbres de l'au-delà ?

Marie avait pris l'habitude d'aller souvent le matin rendre visite à Roqueplan, qui habitait rue Taitbout, dans une maison d'un seul

étage avec des combles, au fond d'une grande cour. Elle se plaisait à voir défiler chez lui les artistes de Paris, et surtout le corps de ballet de l'Opéra : Roqueplan en avait été le directeur, et il était demeuré un critique influent. Toutes venaient solliciter sa protection, et parfois le superflu, si nécessaire, d'une toilette. Un matin, Marie trouva la maison tout en joie : les éclats de cette gaîté s'entendaient dès les premières marches de l'escalier : elle se hâta de monter, comptant faire sa partie dans ce concert de rires. A son coup de sonnette, Hélène, la servante de Nestor, vint ouvrir. Un vrai type que cette soubrette ! On l'appelait la servante de Molière ; était-ce parce qu'elle avait son francparler, comme Laforêt, ou parce que son maître, observateur comme le grand Poquelin, mettait à profit ses réparties gauloises? Elle était forte en gueule, et jolie avec cela. Telle Dorme. Roqueplan ne voulait près de lui que des visages agréables.

En arrivant, Marie ne s'expliqua pas tout de suite les rires fous qui remplissaient la maison. Une dizaine déjeunes filles se trou-

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vaient là ; elles avaient dans les mains des objets d'une forme singulièrement audacieuse : elles les remplissaient de lait; puis, à l'aide d'un ressort, elles envoyaient le contenu de ces instruments bizarres dans une cuvette. Et pendant l'opération c'étaient des fusées de rires.

La maison de Roqueplan touchait à un temple d'amour banal : l'une et l'autre furent démolis au cours du prolongement du boulevard Haussmann. La veille, des créanciers avaient fait tout vendre dans le lieu de plaisir, après faillite. C'est à cette occasion que le joyeux critique avait acheté un lot de ces engins bizarres, contenu dans un panier. La fantaisie lui était venue de faire jouer les jeunes danseuses avec ces objets symboliques.

Le calme s'était rétabli. Tout à coup, on entendit de nouveaux éclats de rire : cette fois, ils venaient de l'étage supérieur où se trouvaient la cuisine et le logement d'Hélène. On grimpa le petit escalier qui y conduisait : on aperçut Hélène, en train de faire des crêpes. Sitôt faites, d'un coup sec sur la

queue de la poêle, elle les lançait par la fenêtre, à toute volée. Assises à califourchon sur le large mur qui séparait les deux maisons, à la hauteur du premier étage, des femmes les attrapaient au vol : c'étaient les pensionnaires de l'établissement d'à côté. Pauvres créatures ! la faillite les avait surprises sans asile : ne sachant où aller, elles étaient restées dans l'hôtellerie d'amour. Elles avaient couché par terre, sur des matelas. Mais, dans ce couvent de Cythère, il n'y avait personne pour faire la cuisine. Hélène, en parlant avec elles, avait appris leur détresse et s'était amusée à jeter do la fenêtre cette manne inattendue aux pauvres pécheresses affamées.

En redescendant à l'appartement du critique, on se rencontra, à la porte, avec une personne adorablement jolie, brune, les cheveux lisses, en ailes de corbeau, les traits réguliers et purs. Nestor la fit entrer, distribua quelques pièces blanches aux petites, qui s'enfuirent comme une nichée de pierrots, et entraîna Marie et la visiteuse dans sa bibliothèque. Il les présenta l'une a.

l'autre. La jeune femme était une chanteuse italienne, Marietta Guerra. Sans faire attention à Marie, toute à la pensée qui l'occupait, elle se répandit en confidences et en plaintes. Elle était venue raconter à Nestor sa mésaventure avec Salamanqua, le grand financier espagnol. Il ne voulait pas admettre que le fils de la chanteuse fût de lui, parce que le petit n'avait pas un doigt de pied palmé, comme tous les enfants qu'il avait eus auparavant : cette particularité empruntée aux canards et aux oies était, paraît-il, sa marque de fabrique. Roqueplan et Marie ne pouvaient s'empêcher de rire en entendant le récit d'un comique si joyeux qui, raconté par la Guerra, devenait presque une tragédie.

La chanteuse ne comprenait pas leur gaîté, et s'indignait de voir Roqueplan si peu sensible à ses malheurs : le marquis de Salamanqua s'était buté, et, malgré sa grande fortune, il ne ferait rien pour le petit. « Consolez-vous, lui dit Nestor ; j'arrangerai la chose avec Salamanqua. J'irai le voir, et après, je passerai chez vous. » Elle partit

apaisée, sinon consolée. Plus tard, elle devait devenir madame Moselmann, ayant trouvé un père pour son fils non palmé.

Marie reçut, de la Gaîté, un bulletin de lecture pour les Enfants de 7a Louve, drame de Théodore Barrière et Victor Séjour.

Jane Shore lui fut distribuée. Elle avait appris à ne plus mépriser les rôles épisodiques : celui-ci ne tenait qu'un acte, mais il y était en bonne place. Barrière avait fait une adorable scène entre la favorite et son royal amant. Henri VIII, comme cet empereur romain qui disait, en caressant la blonde chevelure de sa maîtresse. : « Charmante tète que je ferai tomber quand il me plaira ! » mêlait de sanglantes menaces à ses propos d'amour, cl Jane Shore avait, pour lui répondre, un geste d'insouciance coquette admirablement trouvé : elle lui lançait au visage la grappe de raisin qu'elle venait d'égrener. Symbole charmant de la divine frivolité de la femme, qui jouait entre les griffes du monstre.

Cette scène se détachait en clarté sur le fond sombre du drame. Ce fut pour l'artiste

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un succès qui dépassacélui de ses plus grands

rôles. On la remarqua dans l'ensemble d'une interprétation hors ligne. Paulin Ménier était merveilleux dans un nouveau Triboulet ; Rosélia Rousseil jouait un travesti à côté de PannyGénat, transfuge de la danse; c'étaient encore les Lacressonniére, le mari et la femme, Dumaine. Clarence, Raucourt : il eût été diflicile de réunir ces talents et ces noms sur un autre théâtre ; cependant la pièce ne tint pas longtemps l'affiche. Marie passa de la Gaîté au Chàtelet pour jouer les Trois Hommes forts; elle devait traverser le théâtre sur un cheval d'apparence fougueuse, sauter l'obstacle et se précipiter dans un torrent, où elle trouvait une mort volontaire. Elle prit t\r> leçons au manège du Chàtelet. Alors,' les indiscrétions de pleuvoir. On prétendit qu'elle allait emprunter Gladiateur au comte de Lagrange, pour se livrer à ses prouesses équestres.

Lagrange, qui était un de ses admirateurs, lui fit la proposition de l'emmener en Angleterre, où triomphaient ses couleurs. Les Anglais, la croyant sa maîtresse, vou-

(iraient tous le codifier : la fortune de Marie serait faite...

La jeune femme passait souvent l'entr'acte au foyer. N'ayant pas à changer de costume, elle s'évitait l'ennui de monter. Un soir, elle se plaignait d'un vol dont elle venait d'être victime : des dentelles, des fourrures, du linge avaient disparu. La femme de chambre à son service avait l'air d'une brave fille ; elle se défendait, d'ailleurs, comme un diable. Marie était très perplexe ; elle l'avait cependant renvoyée ; mais comment retrouver son voleur V

Tout à coup, un petit homme qui se tenait dans un coin, causant avec Hostein, le directeur,'dit à l'artiste :

— Voulez-vous que je vous fasse rendre vos affaires?

— Je'crois bien que je le veux !

— Donnez-moi le nom, l'adresse de votre domestique, puisqu'elle a une chambre en ville.

Trois jours après, on rapportait à Marie tout ce qui lui avait été pris, et même des choses qu'elle ne s'attendait pas à retrouver,

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les ayant oubliées depuis longtemps. Le soir, au foyer des artistes, elle apercevait le personnage mystérieux qui avait opéré cette restitution inespérée ; Ilostein le lui présenta: c'était Claude, le fameux chef de la Sûreté. Il raconta à Marie que la perquisition, faite chez son ancienne domestique, avait amené la découverte d'une bande de malfaiteurs. Sa chambre était remplie d'objets volés ; on avait eu affaire à une receleuse. Vous l'avez échappé belle, conclut-il.

LepèreClaude, comme on l'appelait, revint au foyer les autres soirs ; il contait à la jeune femme l'histoire des criminels fameux qu'on avait découverts et de ceux qui étaient restes impunis. Elle en arrivait à être si effrayée qu'elle n'osait plus rester seule ; rentrée chez elle, elle se verrouillait, regardait sous le lit, sous les meubles.

Les Trois Hommes forts eurent encore moins de succèsque les Enfants de la Louve. Elle revint à la Gaîté pour jouer Jea?i la Poste, une pièce adaptée de l'anglais. Dumaine y fut superbe, et Antonine, qui faisait sa rentrée à Paris qu'elle avait quitté pour

Bruxelles plusieurs années auparavant, se montra charmante d'ingénuité, de grâce, de jeunesse. Ce fut un grand succès pour la pièce, les artistes et les décors. Dumaine avait un effet de scène tout à fait saisissant, lorsque, sous les traits de Jean la Poste, il escaladait une tour qui descendait clans le. troisième dessous, de façon à prêter à l'illusion. Ce truc avait été très apprécié du public anglais, qui ne dédaigne point l'acrobatie au théâtre. Lorsqu'on joue le Roman d'un jeune Homme pauvre en Angleterre, Maxime de Champcey d'Hauterive saute d'une véritable tour sur un matelas disposé dans la coulisse. Très malade d'un refroidissement qu'elle avait pris aux répétitions, Marie supplia qu'on ne la fît pas jouer. La direction et les auteurs lui demandèrent d'aller jusqu'après la première, estimant que son nom sur l'affiche pouvait être un atout dans leurjeu ; elle céda, mais à la quinzaine, n'en pouvant plus, elle demanda un congé. Elle suivit les conseils des médecins qui ordonnaient le changement d'air : elle avait les bronches très prises et crachait le sang; elle partit pour la Suisse, où

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lavie contemplative et végétative rétablil à peu près l'équilibre de sa santé.

Elle revint à Paris, rappelée à l'Ambigu pour jouer dans Rocambole le rôle de Baccara, créé par Marie Laurent, qui voulu! bien lui indiquer la mise en scène et les grandes lignes de la composition. Les trois années d'engagement n'étaient pas expirées : Dumaine, qui avait succédé à la direction Nantaise, lui accorda un congé; elle allait jouer en représentations. La presse constata le succès de la jeune artiste. Le Fi<j;n-<> s'exprimait ainsi : « Triompher dans un rôle créé par madame Laurent n'était pas commode, el pourtant la jeune et belle artiste ;i su se faire remarquer et applaudir parles plus difficiles. Rappelée deux fois, elle a partagé, avec messieurs Régnier et Castellano, les bravos que le public ne marchande pas au vrai talent. »

Marie recevait beaucoup, menait grand train. Son appartement avait deux portes, toutes les deux donnant sur le palier de l'escalier; l'une ouvrait directement sur le cabinet de toilette; l'autre était l'entrée officielle, répondant au timbre, Elle avait donné

la clef de la première au comte Fernandina, mari d'une très jolie femme, supérieurement élégante, qui menait la vie à grandes guides et dépensait royalement la fortune conjugale. Le comte venait tout à fait incognito chez Marie : il entrait directement, sonnait ; la femme de chambre annonçait sa visite par un signe convenu. Un jour, la jeune femme se trouvait avec la sœur de celle qu'elle appelait sa meilleure amie ; on vint la prévenir que le comte était là. Ne craignant pas l'indiscrétion de celle qu'elle regardait comme une enfant, elle la présenta. Tous trois étaient à causer, lorsque la femme de; chambre revint pour annoncer une visite : cet ami avait assez d'importance pour que Marie allât elle-même l'évincer. S'étant donc excusée près de lui, elle reparut au bout de cinqminutes ;lasœurde « sa meilleure amie » se retira. A la suite de cette visite, Marie ne revit plus le comte Fernandina.

Elle ne s'expliquait pas son absence. Un soir, un Havanais de ses amis, nommé Miguel, l'ayant priée à un souper qu'il donnait au café Anglais, elle s'y rendit après le

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théâtre ; elle y rencontra deux si purs de la comtesse de Fernandina, l'une mariée, l'autre cherchant un mari. Elles connaissaient Les visites de leur beau-frère à l'artiste: elles étaient venues la voir jouer et avaient voulu souper avec elle. Le comte refusant de les accompagner, elles avaient prié Miguel de leur faire ce plaisir. Elles racontèrent à Marie que depuis quelque temps leur beau-frère allait chez la sœur de sa meilleure amie. Voilà donc pourquoi elle ne le voyait plus. Ainsi, celle qu'elle traitait en enfant, une fillette de quinze ans à peine, avait pris rendez-vous en cinq minutes, donné son adresse!... Même pour quelqu'un qui n'eût pas été familiarisé comme Marie avec le répertoire, la réflexion d'Arnolplie venait aux lèvres : « Il n'y a plus d'enfants ! »

Parmi les deux dames qui avaient renseigné Marie, une au moins, la comtesse Gibacoya, mérite un peu de biographie. Fantaisiste jusqu'à l'extravagance, elle dépensait sans compter une immense fortune, léguée parmi mari mort depuis quelques années. C'était une adoratrice deCapoul: toutes les fois qu'il clian-

tait, elle allait l'entendre dans une avantscène à l'Opéra-Comique. Elle lui avait proposé plusieurs rendez-vous : à la fin, le chanteur accepta de se rencontrer avec elle. Rencontre toute platonique, hélas ! au grand désespoir de la dame, qui fut trouvée laide ; elle avait une dentition tout à fait fâcheuse. Capoul ne voulant plus se déranger pour une personne si médiocrement suggestive, elle trouva moyen de pénétrer dans sa loge. e1 lui offrit en souvenir une bague ornée d'un diamant qui valait bien cinquante mille francs. Elle fut très surprise du refus de l'artiste: il commença par rire et finit par se fâcher. La dame fut des lors consignée chez le concierge du théâtre.

Un matin, Marie recul une missive qui la convoquait chez le juge d'instruction. Très intriguée, elle s'y rendit. On lui communiqua une lettre qui lui était adressée de Saint- Lazare par une femme du nom de Marie Gautier, qu'elle avait vue chez Roqueplan. C'était une ancienne danseuse de l'Opéra ; encore agréable, elle se reposait de ses services actifs en s'oecupant du recrutement de

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Cythère, et se livrait discrètement au proxénétisme. Elle avait servi d'intermédiaire au duc de Morny. Voilà ce que Marie apprit chez le juge d'instruction.

Le duc venait de mourir, et il n'était bruit que du désespoir de la duchesse, qui avait coupé sa splendide chevelure blonde pour la mettre dans la bière de son mari. Meilliac s'était inspiré de cette douleur tragiquement étalée, en écrivant la Veuve, qu'on a reprise il y a quelques années à l'Athénée Comique; Alphonse Daudet a raconté le fait dans l'Immortel, où la princesse Colette de Rosen imite le sacrifice de coquetterie qui avait paru si héroïque chez la duchesse. Tout à coup, on apprit que cette irréprochable A riemise paraissait vouloir cesser d'être inconsolable : elle revoyait quelques intimes, elle se montrait au Bois, et peu à peu l'exquis papillon d'élégance sortait de sa chrysalide de deuil. On chercha le motif d'un tel changement. La duchesse, qui vivait avec le souvenir du cher disparu, et recherchait, pour s'en entourer comme de reliques, tout ce qui l'avait touché, fouillait constamment dans les

tiroirs du définit. Dans un de ces tiroirs plus secret que les autres, elle découvrit des lettres qui l'édifièrent sur la fidélité du duc : ses plus intimes, ses plus chères amies, l'avaient trahie toutes ; de plus, ne se contentant pas de ses relations ordinaires, il s'était adressé aux entremetteuse pour telle actrice, telle marchande de sourires qui l'avait séduit.

Le désespoir de la duchesse s'accrut, en voyant combien sa confiance avait été ridicule ; elle fut se plaindre à l'impératrice. Alors, sous le prétexte qu'elles détournaient des mineurs, on fit une rafle générale de toutes les proxénètes; on instruisit leur procès, qui est demeuré jusqu'à présent dans la mémoire des gens de la basoche. Les témoins cités en audience publique furent pris parmi les plus belles artistes de Paris, les courtisanes les plus haut cotées.

La Gautier avait été incarcérée l'une des premières. Se souvenant d'avoir rencontré Marie chez Roqueplan, elle lui avait écrit pour réclamer sa protection. Elle ne s'adressait point à ses amis : elle connaissait trop L'ingratitude des hommes pour le genre de

services qu'elle faisait profession de leur rendre.

Marie raconta ce qu'elle savait, et l'affaire en resta là. Peu de temps après, la Gautier, délivrée, allait exercer ses talents en Angleterre.

L'existence devenait de plus en plus difficile pour la jeune femme. Les visites discrètes du comte lui permettaient de régler les dépenses de sa maison ; mais elle avait fait beaucoup de dettes, et la crainte de désespérer Charles l'empêchait d'accepter les offres d'admirateurs trop envahissants.

Ne sachant que faire, après une scène violente où son ami l'avait menacée de se tuer et de la tuer, elle partit en voyage. Elle résolut d'aller à Bade. Le souvenir du mois qu'elle y avait passé lui en donnait le très grand désir.

Elle descendit à Stephanien-Bade, où logeaient Barrucci et Caroline Letessier, avec qui elle était liée de sympathie. Le vent de folie s'était apaisé ; on sentait môme une espèce de gêne, qui empêchait de se livrer aux fantaisies d'antan. La Prusse, après Sadowa,

inaugurait l'ère de la pruderie, et, signe des temps nouveaux, la fenêtre de la reine Augusta, par où naguère toutes les jacasseries d'un monde bruyant et frivole arrivaient jusqu'à la souveraine, restait maussadement fermée. A la Conversation, dans l'avenue de Lichtenthal, Marie rencontrait constamment un monsieur qui la regardait avec obstination : il avait grande allure et tranchait sur le public bourgeois ou rasta qui était en ce moment à Bade. Il profitait de toutes les occasions pour se rapprocher d'elle : un instinct avertissait la jeune femme qu'elle ne lui déplaisait pas.

Un jour qu'elle était au jeu avec Barrucci, il vint parler à cette dernière et lui demanda de le présenter : c'était le duc de Fernan- Nunez, grand seigneur italien qui s'était richement marié en Espagne avec l'héritière de ce grand nom. Il avait renoncé à sa nationalité et à son titre de prince de Pio, pour prendre celui de Duc, attaché par un majorât au nom de celle qu'il avait épousée.

En Espagne, le ventre anoblit.

Plus tard, le duc devait devenir Ambassa-

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deur d'Espagne à Paris. Reçu en cette qualité à l'Elysée, il fut pour madame Grévy la cause d'une de ces bévues que son éducation toute bourgeoise lui faisait parfois commettre. Prenant Fernan pour un prénom, comme s'il se fût agi du héros de la Favorite, elle appela l'ambassadeur toute la soirée monsieur le duc Nunez.

Le duc et Marie cherchaient à se trouver ensemble le plus possible ; sans se donner rendez-vous, ils se rencontraient dans les mêmes excursions.

Le duc, souvent en famille, la regardait de loin ; elle était avec Caro Letessierou Barrucci. Celle-ci lui dit un jour : « Mais le duc te fait de l'œil ! Prends garde! il prend, mais ne garde pas : on ne lui a jamais connu de maîtresse. » Et elle de répondre, avec l'audace de ses vingt ans : « Ma chère, quand je me laisse prendre, on me garde. » La fin des courses fut le signal de la dispersion pour le public élégant, les grandes mondaines et les femmes à la mode. Tous les jours, on constatai I de nombreux départs, Barrucci, retenue par une intrigue avec un officier de la gar-

nison de Bade, prolongeait son séjour, à la grande joie de Marie. Tout à coup, un billet annonça à la belle Giulia que les salons de la Conversation lui étaient interdits. La famille puritaine du jeune homme avait porté plainte ; de là, cette sévère mesure. Barrucci se résolut à partir, et engagea Marie à partir avec elle. Le duc, forcé de rester encore quelques jours à Bade, viendrait à Paris dans une quinzaine : sur cette assurance, elles prirent le train.

A l'arrivée, les femmes de chambre se chargèrent des bagages ; Marie et la Barrucci allaient en avant avec leurs petits sacs. Barrucci mit la jeune femme chez elle, rue Lafayette. La concierge, qui était sur sa porte, l'accueillit avec de grands gestes ; elle se précipita vers elle : « Pendant l'absence de madame, il est venu beaucoup de papier timbré. Madame n'avait pas donné d'adresse, elle n'avait pas laissé d'ordres, je n'ai pas pu la prévenir : l'huissier est venu avec un commissaire pour faire la saisie, et depuis huit jours tout est vendu. J'ai pu seulement sauver quelques objets qui avaient été oubliés

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dans le procès- verbal : je les ais mis de côté lors du recolement. »

Marie était atterrée ! Que faire ? Aller à l'hôtel ?

— Viens chez moi, lui dit Barrucci : j'ai une chambre d'amis, tout à fait indépendante, tu y resteras jusqu'à ce que tu airs pris un parti.

Elle accepta cette offre, et toutes deux se. dirigèrent vers les Champs-Elysées, où Barrucci habitait.

A cause de la saison d'été, le mobilier avait été très mal vendu. Le propriétaire avait prélevé d'abord les loyers échus et les années du bail à échoir ; le restant fut mis à la caisse des dépôts et consignations. Ils étaient bien avancés, les créanciers. Ils avaient fait vendre un mobilier d'un grand prix sans profit pour eux.

Barrucci, qui en parlait peut-être par expérience, disait à Marie que, bien sûr, elle ne devait pas compter sur le duc. Il serait étonnant qu'il s'attardât pour la première fois dans une aventure d'amour. Malgré ces affirmations la jeune femme avait confiance, et attendait.

Au bout de quelques semaines, elle apprit le retour du duc : elle lui écrivit de venir la retrouver chez Giulia. Il vint, et elle lui raconta la désagréable surprise du retour.

On indiqua à Marie un tapissier boulevard Beaumarchais, nommé Henry, qui consentirait à louer en son nom un appartement rue Auber ; il le lui sous-louerait en meublé.

Elle donnait dix mille francs d'avance, le reste payable par mois. L'appartement arrêté, meublé, elle s'y installa. Elle venait de payer, par anticipation, toutes les mensualités de sa dette au tapissier qui, très gêné, disait-il, s'étail engagé à un crédit trop lourd. A cause de la situation spéciale, il n'avait pu lui donner de reçu, niais il lui avait déclaré de vive voix qu'il n'avait plus rien à prétendre et qu'il était tout à fait payé. Un ami influent se trouvait alors dans le salon, dont la porte était ouverte : il entendit leur conversation. Le lendemain, le tapissier envoyait à Marie, par huissier, la sommation d'avoir à vider les lieux dans les quarante-huit heures : elle porta plainte.

L'ami alla trouver le juge d'instruction, et

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raconta ce qu'il avait entendu. Le tapissier fut tancé d'importance et le mobilier, qui n'était plus « garanti », fut vendu au profit des créanciers. Marie aimait encore mieux cela.

En quittant la maison des Champs-Elysées, elle voulut remercier Giulia de son hospitalité ; elle cherchait quel objet elle pourrait lui donner. Parmi ceux qu'on avait sauvés de la débâcle rue Lafayette, se trouvait une adorable tête de Murillo, enchâssée dans un cadre en bois doré, d'une très fine sculpture. Elle lui offrit ce tableau. Giulia la remercia en souriant : « Oh ! le joli cadre ! — Eh bien ! prends-le, dit Marie, je vais retirer la peinture. «Elle vit sa sottise, et se confondit en admirations : il y avait de quoi.

On proposa à l'artiste un engagement à la Porte-Saint-Martin, pour jouer, en représentations, la comtesse d'Egmont dans la Reine Cotillon. Elle accepta. Les répétitions, puis les représentations, furent un soulagement à son ennui. Le duc, marié, père de famille, et avec cela très mondain, ne pouvait venir qu'après le spectacle : il attendait Marie à souper à la Maison d'Or, avec une bande

d'amis espagnols qui lui faisaient cortège.

Les absences réitérées, la débâcle finale, le séjour de la jeune femme chez la Barrucci avaient mis un terme àla liaison avec Charles. Il avait écrit à Marie pour lui offrir de l'épouser, à condition qu'elle quittât le théâtre, et se contentât de la pension que lui faisait son père, et de ce qu'il gagnait. Si une proposition semblable lui avait été adressée au début de leur intimité, elle l'eût accueillie comme une bénédiction du ciel. Mais elle n'avait aucune indulgence pour le tardif amour de Charles ; elle ne pouvait oublier la pitié dédaigneuse qui l'avait attaché à elle, alors qu'il refusait à la maîtresse sage et fidèle la passion qui lui venait maintenant pour la femme admirée et courtisée.

Elle refusa donc, en son insouciance de la vie.

Athalie Manvoy, retour de Russie, jouait la Dubarry, et Laferrière, toujours jeune à soixante ans passés, faisait l'amoureux de Marie. Il y avait encore un personnage qui mérite une mention spéciale : c'est le négrillon qui représentait Zamore.

Un ami de Nimez s'était avisé de faire cadeau à Marie d'un petit nègre : c'était bien l'être le plus paresseux, le plus gourmand de la terre. On n'en pouvait rien tirer ; si on l'envoyait faire une commission, il l'oubliait régulièrement, s'attardait à jouer aux billes avec les petits polissons de la rue, perdait les lettres qu'on lui donnait à porter.

Il semblait impossible d'utiliser ce serviteur d'ébène ; mais il arriva que Marc Fournier, le directeur de la Porte-Saint-Martin, eut besoin d'un jeune noir pour le rôle de Zamore ; il ne s'en trouvait pas.

Marie eut l'idée de lui proposer son nègre ; ce fut un trait de lumière, il semblait que le gaillard eût enfin trouvé sa vocation. On le lit répéter. Adroit comme un singe, il faisait tout ce qu'on lui indiquait, il parlait nègre au naturel et il était heureux comme tout de son nouvel emploi. Il disait à Marie très drôlement : « Toi plus maîtresse, toi camarade à moi. » Et les artistes de rire, de lui donner des sous pour s'acheter des bonbons et des gâteaux, qu'il dévorait goulûment.

Le jour de la répétition générale, quand

il se vit habiller de soie et de velours aux couleurs éclatantes avec des galons d'or, aussi somptueux que les négrillons qui portent la traîne des princesses dans les tableaux de Veronèse, il ne se possédait plus. On eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que ces habits-là n'étaient que pour le théâtre, et qu'il ne pouvait sortir avec. Monsieur Zamore (le nom lui était resté) était un heureux drôle. Il avait cinq francs de cachet, ce qui lui faisait cent cinquante francs par mois, et de tous côtés, il recevait des sous, des pièces blanches.

Il employait tout son gain à faire la fête ; les figurants l'entraînaient chez le marchand de vin. el le grisaient ; les figurantes lui prenaient son argent. Bien que sa taille fût peu développée pour ses quatorze ans, il était très précoce comme tous ceux de 'sa race, et il faisait déjà un joli débauché.

Pendant les jours qui suivaient la paie, on ne le voyait plus : monsieur découchait ! Quand il n'avait plus le sou, il revenait au logis, se coucher sur la banquette de l'antichambre. Le domestique ne voulait pas le

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laisserrentrer. — Laissez-moi là, pleurnichaitil, petite maîtresse bonne voudra pas que Zamore couche dans la rue. Il était si cocasse que Marie pardonnait, jusqu'au moment où son ivrognerie s'accentua d'une façon tout à fait dégoûtante ; elle le mit définitivement à la porte. Pris par la débauche, et ne pouvant plus vivre de 1' « art » , il dut vivre de maraude :'ilse fit arrêter avec une bande de voleurs.

La fin de Zamore fut lamentable : ce Fils du Soleil, amené à Paris par le fils du gouverneur du Pérou, mourut à l'hôpital; pauvre petit être falot, comique et malicieux, dont la grimace s'achevait brusquement en rictus d'agonie.

Tous les soirs, Marie allait retrouver le duc à la Maison-d'Or, où ils soupaient avec des amis. On partait en bande, suivant la rue Royale et les Champs-Elysées jusqu'à la rue François Ier, où le duc habitait; puis, prenant une voiture après cette promenade hygiénique, Marie retournait chez elle, à moins qu'on ne la reconduisît à son tour.

Une nuit, la troupe joyeuse fut surprise à

la sortie delà Maison-d'Orparun froidpiquant et sec, qui semblait d'autant plus agréable au sortir d'une atmosphère surchauffée. On descendit les boulevards. C'était un samedi ; il y avait bal à l'Opéra. Des masques attardés se silhouettaient bizarrement dans la nuit claire, frissonnant sous leur défroque de bal. Ils accueillaient la bande avec des lazzis : on leur répondait en riant et en se tenant par la main pour se soutenir. On s'amusait aux glissades sur le bitume. Rue Royale, la bande conservait encore à peu près son équilibre, mais le froid augmentait, le vent donnait sans obstacle dans cette percée immense, les voitures ne circulaient plus. On entra chez Imoda, le glacier ; on prit un paquet de serviettes, et on se les mit autour des chaussures. Puis les soupeurs se remirent en marche. Mais on ne pouvait presque plus se tenir debout. Alphonso de Aldama et le marquis d'Ahumada, le futur vice-roi des îles Canaries, s'enveloppèrent les mains de mouchoirs et se mirent à quatre pattes; tous les suivirent. On eût dit une bande d'ours. Ils remontèrent les Champs-Elysées en poussant

des grognements qu'ils tâchaient de rendre féroces. Une lune éclatante prolongeait sur le sol les ombres de ces formes étranges ; le ciel, radieux dans sa pureté froide, scintillait audessus de l'immense avenue ; le givre endiamantait les arbres cuirassés d'argent, et les flammes des réverbères mettaient dans ce décor de pâleurs et de blancheurs leur tremblement rouge. Quelle nuit ! elle fut terrible pour les clodoches et lespierrettes : plusieurs, descendus de la Butte, ne purent y remonter, et furent trouvés morts de froid, sous l'abri des portes, dans leur toilette de carnaval.

Un soir que le duc avait reconduit Marie : « Je suis un peu souffrant, lui dit-il ; demain soir, je ne sortirai pas, si vous le permettez. » Elle s'inquiétait, il la rassura : « Il ne faut qu'un peu de repos. Je me suis surmené depuis quelque temps. » Ils se quittèrent. Le lendemain, après le spectacle, Marie rentra chez elle, espérant un mot qui lui donnerait rendez-vous pour le jour suivant. N'ayantrien

reçu, elle alla comme d'habitude à la Maisond'Or. — Les amis du duc étaient là; personne ne l'avait vu de la journée ni de la soirée. Distraitement, elle souleva le rideau de la fenêtre et regarda : en face, au Café Anglais, un cabinet était tout illuminé. Elle sonna et demanda une lorgnette : il lui semblait qu'une des silhouettes lui était connue. Elle fit part de ses soupçons au marquis d'Ahumada, qui, sans même avoir regardé, répondit à la hâte :

— Oh! ce n'est pas monsieur le duc.

— C'est lui, mais je le saurai encore mieux. Elle descendit vivement, prit une voiture

qu'elle fit stationner à l'ancien Opéra- Comique, face au Café Anglais. Au bout d'une heure, le duc sortit, fit monter une femme, qu'elle reconnut : c'était une Anglaise, la Windham. Il monta en voiture après elle; Marie les suivit. Rue Saint-Florentin, elle les vit descendre. Le lendemain, le dr.c vint chez elle à l'heure ordinaire. Sa colère et sa jalousie s'étaient apaisées, mais son amourpropre était au vif. Les amis du duc connaissaient le rendez-vous ; ils s'étaient payé sa tête (comme on ne disait pas encore).

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Marie déclara au duc que sa liaison avec lui n'avait rien de bien agréable. «Je suis obligée de vous attendre tous les jours. Nous ne sortons jamais ensemble en dehors des soupers ; je vis dans la solitude. C'est vrai, vous êtes marié, vous avez des enfants : quand vous êtes retenu "par les devoirs du monde ou de la famille, je n'ai rien à dire, puisqu'en vous prenant je vous savais marié! Mais quand vous êtes libre, que vous ne veniez pas à moi, que vous alliez vous distraire ailleurs, non, cela, je ne l'accepte pas. Le hasard me dévoile l'infidélité, mais je me souviens des allusions de mes amies... Je veux en finir. Le duc essaya de combattre la résolution de Marie. Mais elle était butée. Il partit en lui disant : «Réfléchissez. » C'était tout réfléchi : elle signait avec Delvil, directeur des Galeries Saint-Hubert, à Bruxelles, un engagement pour la saison prochaine, quand le duc vint, un soir, sonner à sa porte. Comme elle ne lui avait pas écrit, il était revenu. Cette brouille n'était pas sérieuse. Il tira un paquet de billets de banque en lui disant :

— Il y a bien longtemps que je ne vous ai

rien donné ; prenez ceci et réconcilions-nous tout de suite.

Le tout de suite souligné inconsciemment froissa terriblement Marie. Le duc était tellement sûr que l'argent arrangeait tout, qu'il prit en toute confiance le chemin de sa chambre, en lui tendant toujours la liasse de billets ; elle les saisit pour les lui jeter au visage.

— C'est fini, bien fini, cria-t-elle, et ce n'est pas votre argent qui me ramènera à vous.

Il s'en alla en déclarant qu'elle était tout à fait folle.

Quelques jours après, elle sut qu'il était parti pour Madrid et qu'elle avait refusé cent mille francs.

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