‹ Memoires. Prof (volume 2)Chapitre 18 sur 21 · DECEPTION D ARTISTE · texte numérisé non relu

DECEPTION D ARTISTE

Lettres inédites d'Aimée Desclée. — Lettres d'une tragédienne à une com édienne. — Kermesse chez Arsène Houssaye, au château de Parisis.

Après le départ du duc et la rupture irrémédiable, un regret vint à Marie en se voyant aux prises avec les difficultés de la vie. Elle se repentit de son orgueil : il lui avait fait refuser une somme qui n'était rien pour le duc, étant donnée son immense fortune, mais qui aurait liquidé son passé à elle, en l'affranchissant du papier timbré, qui se mettait à pleuvoir de plus belle. Lasse, elle accepta de devancer son engagement de Bruxelles : elle partirait en représentations avec Favart et Delaunay ; puis, pour la saison qui suivrait,

elle remplacerait Desclée, qui retournait en Italie, refusant absolument l'engagement offert à Paris par Alexandre Dumas, au nom de Montigny, directeur du Gymnase.

Elle gardait encore la rancœur des insuccès qui avaient signalé son passage au Gymnase, où, doublant et imitant Rose Chéri, elle n'en avait mis en relief que les défauts. (Alors elle cherchait sa voie, et n'avait pas encore dégagé son originalité artistique des incertitudes du début.) Elle signa un engagement à Marseille. Là elle fut victime de la plus odieuse des cabales. Sans avoir été entendue, elle fut huée, sifflée. Elle tenait l'emploi d'une comédienne qui n'avait pas été réengagée, et qui avait pour amant un copurchic de l'endroit ; il ameuta contre la débutante, qui prenait la place de sa maîtresse, toutes les loges des cercles amis. Le bon public, sans savoir, uniquement pour rire un brin, suivit le mouvement. La pauvre Desclée, affolée, dut céder à la tempête. Ce fut pour elle un soir d'angoisse inexprimable. Ainsi donc, malgré tous ses efforts et la sincérité de ses aspirations vers l'art, on ne lui permettait

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pas d'être une artiste! On la rejetait à cette vie voluptueuse et douloureuse dont elle ne voulait plus, ainsi que la Dame aux Camélias. la Violetta tragique, condamnée aux plaisirs. Une lettre inédite, adressée par elle à une de ses meilleures amies, Caroline Letessier, qui vivait alors avec le prince Dolgorouski :

« Oh! fifîlle, quels débuts! et que je suis contente que vous ne soyez pas venue avec moi, comme il en avait été question! J'étais bien décidée à abandonner la vie élégante pour laquelle, je l'avoue humblement, je n'ai pas d'aptitude, et à rentrer au théâtre. J'acceptai l'engagement de Marseille : je devais débuter dans le Demi-Monde. Je croyais que je n'avais qu'à me présenter : Ah bien, oui ! . . . Vous n'avez pas idée comme j'ai été reçue ! On m'a sifflée, mais sifflée !... à croire que je ne finirais pas la pièce. Moi qui n'ai qu'un rêve : vivre de mes appointements... Le commencement est rude!... Enfin, je vais partir pour l'Italie... Peut-être là trouverai-je plus d'indulgence... Mais c'est égal, ma pauvre

petite, je suis un peu découragée. N'oubliez

pas la pauvre exilée qui vous envoie toutes

ses tendresses.

» Aimée.

» Madame la princesse Dolgorouski, à Cours-sur-Loire, près Blois. »

A la suite de cette catastrophe, Desclée avait résilié. Elle quitta la France, et partit pour l'Italie avec la troupe de Meynadier, beau-frère de Régnier du Théâtre-Français. Là commencèrent ses triomphes. La troupe parcourut la Péninsule, jouant deux mois dans les principales villes. On s'enthousiasma pour l'artiste ; elle faisait recette, c'était elle qu'on venait entendre. Le succès lui donna la confiance. Elle osa jouer comme elle sentait, vivre ses personnages, abdiquer la convention, et chercher le réalisme de la vie. Pendant plusieurs années elle fut l'idole de l'Italie.

Dans une nouvelle lettre, elle raconte ses succès à Caroline Letessier, qui avait été la confidente de sa cruelle déception à Marseille.

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Naples.

A Caroline Letessier.

« Ma gentille amie, pardonnez-moi ; en effet, je vous ai négligée de fait ; mais ma pensée et mon cœur étaient pleins de vous, croyez-le bien. Permettez-moi de vous raconter mes succès ; ils me rendent véritablement fort joyeuse.

» J'ai débuté dans le Demi-Monde ; je l'ai joué cinq fois, et chaque fois, j'ai été rappelée presque à chaque acte et fort applaudie. Je suis tout à fait adoptée. Je continue par Diane de Lys, qui, je l'espère, sera également bien acceptée. Nous avons ici comme en France un froid de loup, et, en plus, aucun moyen de chauffage ; et malgré tout le bonheur que j'aurais à vous avoir près de moi, ne voulant pas vous faire faire une chose contraire à votre santé, je vous engage à attendre quelque temps.

» Les chambres sont mal fermées, le vent entre partout, et j'ai l'onglée en vous écrivant.

« Les Napolitains disent qu'ils n'ont pas

vu chose pareille, depuis quinze ans. Madame Juliette Beau est ici ; si vous la connaissez, cela vous ferait une société ; car pour moi je ne pourrais, hélas! rester que peu d'instants près de vous; je passe ma vie au théâtre. Vous connaissez cela : depuis dix heures du matin jusqu'à minuit, tous les jours.

» Je prends mes repas chez madame Meynadier, avec son mari et Fournier du Conservatoire, qui se trouve jouer ici les amoureux.

» Nous parlons très souvent de vous. Je leur ai dit que vous aviez des diamants à remuer à la pelle, des propriétés en Touraine, des chevaux de 20,000 fr. au moins, douze serviteurs; enfin je les laisse la bouche béante. Ma chère Caro, je vous recommande bien la pauvre Dado ; elle a à peu près la même nature que moi. Nous pleurnichons facilement, nous avons besoin de beaucoup de distractions ; quand vous avez occasion, emmenez-la pour qu'elle profite de vos plaisirs. C'est une excellente femme qui ne vous fera jamais aucun mal.

» Elle m'a écrit que vous aviez été très charmante pour elle ; c'est pourquoi je vous

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demande de continuer à la recevoir. Je vous quitte, ma bien-aimée petite amie !

» J'ai mille choses à faire, qui me tourmentent ; je vis très seule, toute au travail, et ne reçois aucune visite. Je ne sais si les avant-scènes sont curieuses de me voir de plus près, mais ils ne m'en font rien dire. On attend Honorine de Turin qui doit donner quelques représentations quand les miennes seront finies.

» Si vous venez, cela vous fera une connaissance; vous avez dû jouer ensemble.

» Je vous envoie de bons gros baisers que j'aimerais mieux vous donner moi-même.

Somme toute, je travaille trop pour avoir le temps d'être triste.

» Aimée. »

Une brouille avec un camarade, régisseur de la troupe . l'excellent metteur en scène Paul Bondois, dont les conseils l'avaient aidée à conquérir sa place, lui fit accepter un engagement à Bruxelles. Elle y arriva précédée de la réputation acquise eu Italie ; non seulement elle fut acclamée

par le public habituel des galeries Saint- Hubert, mais on vint de Paris pour l'applaudir : on ne pouvait croire à une semblable transformation.

Alexandre Dumas, voyant en elle l'héroïne rêvée, lui offrit de la faire jouer à Paris.

Le souvenir du passé, la crainte d'avoir à lutter encore contre des partis pris, enfin la nostalgie du soleil l'empêchèrent d'accepter cette offre : elle se remit en route pour l'Italie.

L'absence avait eu raison du malentendu : elle accepta la main que lui tendait son vieux camarade, et reprit sa place dans la troupe Meynadier.

Marie arriva donc à Bruxelles au moment où les deux grands artistes de la Comédie- Française avaient commencé la série de leurs représentations. Elle allait les entendre, les admirer dans le Supplice d'une Femme, les Faux Ménages. Ils étaient superbes dans Advienne Lecouvreur. Elle eut la grande fortune de leur donner la réplique dans la Princesse de Bouillon, qu'elle devait jouer plus tard en Amérique, à côté de celle qu'elle croyait sa meilleure amie, et dans Mademoi-

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selle de Belle-Isle, où elle remplissait le rôle de la marquise de Prie. Puis ce fut l'adorable comédie de Musset : On ne badine pas avec l'Amour. Quel exquis duo que celui de Delaunay et de Favart, merveilleusement costumée, délicieuse cT élégance et de grâce pudique et ingénue ! et quelle opposition à la scène tragique d'Adrienne Lecouvreur !

Patronnée en quelque sorte par ces deux grands artistes, Marie débuta heureusement, et le public lui fut favorable ! Pour attendre La saison hivernale, elle résolut de retourner à Bade, qui était décidément sa prédilection. Elle devait y retrouver sa meilleure amie engagée pour jouer le Passant avec Madeleine Brohan, dans le rôle crée par Agar. Dupressoir avait succédé dans la direction à Bénazet, qui venait de mourir.

C'était toujours le même public, mais de plus en plus assagi : il régnait un air de puritanisme à peine atténué par la gaîté française.

Il y avait, entre autres assidus du théâtre, les princes français de la maison d'Orléans :

le duc d'Aumale, le duc de Chartres, le prince de Joinville.

La toujours superbe Madeleine Brohan, qui jouait surtout pour un spectateur dissimulé dans une avant-scène du rez-dechaussée, élevait la voix, sans souci des nuances, pour qu'il ne perdît rien des vers de Coppée.

La meilleure amie de Marie, pressée de rentrer à Paris, lui laissait, pour le directeur, ce mot dont elle devait lui envoyer la réponse :

.< Hailen-Baden, ce 24 août 1809.

» Mon cher petit Dupressoir,

» Vous seriez mille fois aimable de remettre à Marie Colombier le montant de mes appointements, afin qu'elle puisse me les envoyer de suite à Paris.

» Je vous serre bien affectueusement la main, et regrette de ne pouvoir vous dire bonjour avant mon départ.

» Votre vieille jeune amie,

» Sarah. »

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Marie avait l'intention de rester à Bade jusqu'à la première semaine d'octobre, pour se rendre directement à Bruxelles, l'ouverture du théâtre ayant lieu le 15 octobre seulement; elle était en correspondance suivie avec sa meilleure amie, qui voulait bien se charger, pour elle, de petites commissions.

« Je t'envoie de suite des souliers, ma chérie. Figure-toi que tes deux dépêches m'arrivent en même temps; il paraît que la première avait été égarée : voilà pourquoi, ma chérie, tu n'as pas encore tes souliers. Je m'ennuie à mourir, comprends-tu cela ? à mourir! Je t'aime, ma chère Marie, et bien sincèrement. Je travaille beaucoup, et suis déjà très fatiguée, car j'ai attrapé un méchant rhume en chemin de fer. Je te raconterai quelque chose de Balt..., quand tu reviendras; c'est assez drôle. Ma bourse commence à se vider, et je vois le moment où je serai sans le sou. Je t'avoue que cela ne me fait pas grand plaisir à entrevoir. Mais, bah! nous en avons vu d'autres, n'est-ce pas, Maiïnette?

» Mon fils est revenu hier matin de voyage ; il est magnifiquement beau ; tu verras ! J'ai reçu une lettre de Mar. . . , lettre charmante ; mais pas chargée. Il n'y a pas un chat ici ; rien que des monstres, et encore des monstres pas dorés. Tu vois d'ici voltiger autour de la frêle demoiselle Sarah ces gros papillons de plomb.

» Ceai'est vraiment pas la peine ; au moins qu'en attrapant des papillons il nous reste un peu d'or aux doigts.

» Suis-je assez juive?'??

» Mille baisers de ton amie qui t'aime et t'embrasse bien.

» Saraii. »

Entre la lettre de la tragédienne et celle de la comédienne Desclée, le contraste est frappant. Les deux grandes artistes écrivent également à deux femmes, à deux amies, avec tout le laisser-aller de l'intimité. Mais, autant le style'de Desclée est d'une banalité désespérante, autant celui de la tragédienne montre de verve primesautière, de pittoresque naturel. C'est que, chez cette dernière, la fan-

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taisie abondait sans effort, tandis qu'il fallait une certaine excitation cérébrale pour qu'elle se manifestât chez Desclée avec le charme incomparable des Lettres à Fan/an.

Les jours passaient presque monotones, lorsque Marie reçut une dépêche de sa meilleure amie : un incendie avait tout détruit chez elle, et pour comble de malchance, l'assurance n'avait pas été renouvelée. Aussitôt, la jeune femme prit le train. Elle n'était pas riche, mais le peu de bijoux qu'elle avait était àladispositiondeson amie, comme celle-ci eût été à la sienne. Du moins elle le pensait. Duquesnel, directeur de l'Odéon, à qui cette amie devait sa situation d'artiste, et qui l'avait toujours conseillée et guidée, organisai son bénéfice une splendide représentation à l'Odéon : ce fut un premier dédommagement de la perte subie. Marie, pour sa part, plaça, entre autres, trois loges à un Péruvien que l'on disait insolemment riche, et qui était venu se fixer à Paris avec sa famille. Ces loges de face furent payées trois mille francs. A la représentation, la curiosité se portait surtout vers ces trois loges occupées par une

nichée de huit jeunes filles de dix à dix-huit ans, aux grands yeux de gazelle, au teint mat, légèrement doré, aux cheveux aile de corbeau. On se montrait, dans le fond d'une des loges, l'heureux père, le Péruvien au teint de cuivre, le front traversé d'une balafre. Il adorait sa nichée, et la curiosité admirative qu'elle inspirait lui était une grande joie.

Sommée par son directeur de tenir son engagement, Marie partit pour Bruxelles.

L'hôtel Mengel, rue Royale, qu'elle avait habité lors de ses précédents voyages, était trop loin du théâtre. Elle loua le premier étage d'une maison en face des Galeries Saint-Hubert.

La troupe eût été trouvée excellente à Paris; elle était supérieure pour Bruxelles. Il y avait Boisselot, qui depuis triompha au Gymnase et au Vaudeville ; Calvin, qui a fait les beaux soirs du Palais-Royal ; Emilie Broizat, delà Comédie-Française; Angélina Theise, qui avait doublé Marie à la Gaîté; mademoiselle Lamaleray, madame Borelli.

Cette dernière fut victime d'une « ficelle » qu'emploient les directeurs de province et de

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l'étranger. Ceux-ci engagent une troupe plus nombreuse qu'il n'est nécessaire, et soumettent chaque artiste à des débuts. Au moment de présenter cette troupe au public, ils vous demandent, comme un service, de jouer un rôle qui n'est pas de votre emploi. C'est unepanne, il est vrai, mais qui concourt au bon effet de l'ensemble ! Votre directeur vous revaudra cela à la prochaine occasion. Et. là-dessus, un tas de belles promesses. Vaincu par son insistance, et cédant à ses mauvaises raisons, vous acceptez. Après la représentation, il vous déclare que l'emploi pour lequel il vous avait engagé est supérieur à vos moyens, qu'il veut bien cependant vous garder; mais vous devez consentir à une diminution d'un tiers, quelquefois de la moitié sur vos appointements ! Que faire ? En partant, vous aurez l'air d'avoir échoué ; d'un autre côté, vous êtes à peu prés sans ressources ; car, sur les avances qui vous ont été faites, l'agent théâtral, auquel vous devez votre engagement, a prélevé la totalité de ses honoraires, et le reste a servi à compléter votre garde-robe. Vous ne pouvez faire face

aux frais d'un nouveau déplacement. Tous les engagements sont conclus,- et il ne reste que les théâtres de villes ou les emplois secondaires. — Vous cédez et le tour est joué. C'est une exploitation abominable, ayant pour complice l'agent théâtral.

Celui-ci s'est payé de ses honoraires sur le mois d'avance que vous avez reçu. Si, pour des raisons inconnues, vous échouez, votre saison est perdue, ou bien l'agent vous envoie dans une autre localité, et cette fois encore il prélève le montant intégral de ses honoraires sur ce qui vous est versé, pour un engagement dont la durée est tout aussi incertaine que celle du précédent.

Voilà pourquoi toutes les agences gagnent de l'argent, tandis que la plupart des artistes sont dans la misère; et il en sera ainsi jusqu'au jour où ceux-ci se syndiqueront pour tenir tête aux agents et aux directeurs. La société des artistes devrait bien prendre l'initiative de cette revendication. Amen !

Madame Borelli refusa toute diminution, rompit son engagement, et partit pour la Russie, où on lui offrait un emploi meilleur

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deses talents. Avec Marie, le directeur essaya les mêmes iinesses, mais sans succès. Justement, Koning, qui de secrétaire du Châtelet était devenu directeur de la Gaîté, la demandait à son théâtre, pour créer la Madone des Roses. Delvil n'insista pas, mais se rattrapa, hélas! sur 1rs petits emplois.

N'ayant jamais fait la province, Marie n'avait pas de répertoire. Le travail fut rude pour commencer. Toutes les semaines, il fallait jouer une pièce nouvelle, quelquefois deux. Heureusement elle aimait son art, elle avait grande mémoire et le travail facile ; puis l'opérette vint alterner avec la comédie. Marie eut le loisir d'étudier au lieu d'apprendre ; elle prit du « métier ». Ses amis cherchaient la raison qui lui avait fait quitter Paris et se creusaient en vain la cervelle. Les indiscrets faisaient des hypothèses malicieuses : un journal, annonçant son engagement, signalait en même temps la nomination du vicomte de La Gueronnière à l'ambassade de Bruxelles, ayant l'air de lier les deux nouvelles. On attribuait ainsi tous les motifs à son exil volontaire, sauf le

véritable : son horreur du papier timbré.

Marie avait pour camarade Emilie Broizat, qu'elle recevait dans son intimité : elles jouaient et répétaient constamment ensemble. Broizat vivait presque chez elle, ne la quittant qu'après le spectacle. Comme ses appointements de Bruxelles étaient minces, Delvil profitait de la situation. Marie lui rendait service en bonne camarade, pour qui l'argent n'avait pas de prix.

Un jour, Broizat lui arriva en riant. Elle logeait chez un boucher et, pour rentrer le soir, elle traversait la boutique. En passant, elle prenait souvent un couteau et se taillait une tranche de viande, qu'elle dévorait à belles dents : la viande crue lui était ordonnée. Le boucher s'aperçut du larcin; il se demandait qui pouvait bien être son voleur. Après enquête, on finit par découvrir que l'entaille t'tait toujours faite d'une certaine façon: le boucher se souvintque sa locataire était gauchère : tout fut expliqué. Broizat promit, pour réparer le dommage, des billets de théâtre, et. quand elle aurait fantaisie de biftecks, de les demander. Elle racontait la chose en riant.

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— Vous voyez, disait-elle, c'est ma main gauche qui m'a trahie.

En traversant les galeries pour aller au théâtre, Marie se trouva nez à nez avec deux amis de Paris, Rochefort et Villemessant. Le célèbre pamphlétaire venait de lancer la Lanterne, qu'on s'arrachait à Paris comme à Bruxelles. Marie l'avait vu souvent lorsqu'elle jouait Roeambole à l'Ambigu ; il venait dans sa loge avec un ami commun, Adrien Marx. Bien souvent, les articles qui semaient la gaieté chez les uns et l'épouvante chez les autres furent conçus au coin de sa table à maquillage, pendant qu'elle était en scène, à se faire assassiner par Roeambole. En remontant, pour changer de costume, elle trouvait ses- amis installés, fumant, se faisant porter de la bière du café du théâtre, discutant l'article — la bombe — à lancer.

Villemessant, en apercevant Marie, l'interpella, la pria à dîner. C'était impossible, puisqu'elle jouait. Elle accepta à souper après le spectacle. Arrivé du matin, Villemessant se proposait de visiterles villes intéressantes delà Belgique, Namur, Gand, Bruges, Anvers.

On offrit à Marie d'être du voyage. Hélas !elle était attachée, répétant ou jouant tous les jours. Le dernier mois, elle eut quelques loisirs; elle en profita pour dîner avec des amis de l'ambassade de France : Emile Abeille, qui devait se faire tuer si misérablement à Nice ; Olivier d'Ormesson, chez qui rien ne faisait prévoir le grave représentant du protocole ; Rampon, un de leurs amis, Ferdinand Bischoffsheim. Dans le monde du théâtre, on en racontait une bien bonne, arrivée à son beau-frère, le baron de Hirsch. Ce dernier s'était lié avec une jeune comédienne, transfuge de Paris. Sous l'empire d'une grande déception amoureuse, elle avait résilié son engagement pour fuir l'infidèle. Elle se consolait alternativement avec le banquier et avec le jeune premier de la troupe : l'habitude des duos d'amour ! Prévenu, le banquier, qui n'admettait pas le partage, vint à l' improviste, surprit le couple en flagrant délit.

Il pardonna, mais n'oublia pas. Un jour, sous prétexte de je ne sais quelle formalité, il réclama à son amie un certain nombre d'ac-

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tions qu'il lui avait données. 11 tenait là une vengeance de cent cinquante mille francs.

La jeune première ne voyait plus rien venir. comme sœur Anne : le banquier faisait la sourde oreille à toutes les réclamations. Mais point sotte, elle alla trouver le juge d'instruction; elle réclama trois cent mille francs d'actions, confiées par elle au banquier.

Devant le scandale d'un procès, le donateur malgré lui s'exécuta de trois cent mille francs, et. même à ce prix, ne put avoir les rieurs pour lui.

Son engagement fini, Marie rentra en France, non sans plaisir. On a beau dire que Bruxelles est un petit Paris : il y a tout de même une petite différence.

A son débarqué de Bruxelles, Marie rencontra un ami, Arsène Houssaye : il lui tendit les mains :

— Vous êtes donc ici ?

— Revenue d'hier.

— Ah ! quelle veine ! Je vous invite à venir chez moi à la campagne. Je donne une fêle a mes amis et même à mes ennemis, si j'en ai... Oui, je dois en avoir; je l'espère du moins.

— Et où m'invitez-vous?

— Au château de Parisis,près deSoissous. Vous verrez, il y aura de tout : des grands seigneurs du nom, de la plume et del'épée ; de grandes dames, de petites artistes; des grandes aussi, surtout si vous daignez accepter mon invitation.

— Une invitation de vous, chez vous? Je crois bien que j'accepte ! Quand ?

— Après-demain. Rendez-vous à la gare.

Ah ! vous nous direz quelque chose, un monologue, ce que vous voudrez?

— Mais je n'ai rien.

— Une pièce en un acte, alors ? Oh ! voyons, vous avez bien une petite pièce à deux personnages.

— Je viens de jouer le Pour et le Contre, d'Octave Feuillet. C'est tout ce que je puis vous offrir.

— Alors, je m'en contente; c'est parfait. Vous avez un partenaire?

— Mais non. — Comment faire?

— Voyez un camarade, cherchez, je m'en rapporte à vous; et après-demain, à la gare.

L'heureuse étoile de Marie lui fit rencontrer

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un camarade de bonne volonté. La perspective d'assister à une fête chez Houssayeleva tous les obstacles. Au chemin de fer. on trouva des amis et des connaissances : Armand Gouzien, Claudin, Aubryet, le prince Bazilewski, dont le palais, avenue kléber, venait d'être achevé. Ce devait être plus tard la demeure de la reine Isabelle de Castille. 11 y avait aussi le futur gendre d'Alexandre Dumas, le marquis de Faltance. Et tous de s'exclamer en voyant Marie. « Ah ! c'est vous? quel bonheur ! » Les mains se serreront, les propos s'échangèrent. « Vous venez dans notre compartiment, au moins? » Elle fit signe à son partenaire : il avait été convenu avec lui qu'on utiliserait le trajet pour répéter. En débarquant, il savait presque.

A la gare, des voitures attendaient. Il fallait trois quarts d'heure pour se rendre au château. Les équipages partirent : au bruit allègre du trot sur la grande route, se mêlaient les éclats sonores de la gaieté des voyageurs; ils semaient sur leur passage comme une ivresse joyeuse, et les paysans s'arrêtaient en chemin, ou se haussaient derrière les

haies pour les regarder, souriant de les entendre rire. On sentait que, toutes préoccupations ajournées au lendemain, tout souci banni volontairement de sa pensée plus légère, chacun expressément était venu pour s'amuser et s'amusait. Le château apparut, flanqué de deux hautes tourelles au faîte pointu, qui faisaient dire à Arsène Houssaye : «C'est un pigeonnier, il devait abriter une colombe »

Les arbres du grand parc, nouvellement plantés, ombrageaient à peine la tète d'Arsène Houssaye qui avait l'air d'un Gulliver, très beau et très blond, se promenant dans* une forêt de Lilliput, et cette frêle plantation avait la grâce anguleuse et menue des forêts minuscules sorties d'une boîte de joujoux d'Allemagne.

Le maître, s'avancant vers ses hôtes, les accueillit avec un sourire de bienvenue, dans sa longue barbe dorée. Il installa Marie dans une des tourelles en lui disant : «Vous êtes ici chez vous. »

En face d'elle, logeait un couple : le mari et la femme, bizarrement assortis. L'époux était vieux; l'épouse, jeune et charmante,

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brune avec de grands yeux d'ombre et de mélancolie, un teint ambré comme le teint des Andalouses. C'était l'oncle et la nièce, M. et madame Lapie.

Pour en faire son héritière sans conteste, le vieillard avait épousé la jeune femme, et ce Gobsèk, qui avait sans doute lu l'histoire de David et delaSunamite, réchauffa sa vieillesse de ce sourire en fleur. On aurait dit que sa compagne portait le poids des millions mal acquis, si triste était l'affaissement de son col penché comme une tige délicate sous le fardeau de sa tète ardente et pâle, aux lourds cheveux.

Tout le monde trouva à se caser, soit au château où on dédoubla les lits, soit à la ville, où le châtelain avait retenu toutes les chambres des hôtels. La grande fête était pour le lendemain.

L'imprévu dépassa les promesses du programme. Houssaye n'avait pas seulement convié les amis de la ville ; il avait invité toute la contrée, voulant que la splendeur de ce jour rayonnât sur les plus humbles et les plus pauvres : la fête aristocratique se dou-

blait d'une kermesse populaire. Il vint des paysans de plusieurs lieues à la ronde. Les convives élégants, les hôtes du château avaient pris place sous une tente, à une immense table dressée dans le parterre en un décor de fleurs. Tels les convives de Walhalla, dans les légendes Scandinaves.

Pour la foule, on avait réservé le parc, où d'énormes rôtisseries en plein vent avaient été improvisées. L'imagination de Cervantes, quand il rêva les noces de Gamache, n'a rien trouvé de plus prodigieux. Des quartiers de bœuf, des cochons, des dindes, des canards, des poulardes, des oies, des chapelets d'ortolans, des moitiés de veaux, des moutons entiers, tournaient aux broches colossales, et, s'ils eussent passé par là, les peintres espagnols qui ont rendu, avec des touches si sensuelles et si grasses, les merveilles pittoresques de la cuisine, auraient admiré et copié avidement cette variété infinie de tons que présentaient des montagnes de chair, ici rouge écarlate, là se brunissant par degrés à la flamme, ou se recouvrant d'une légère

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croûte dorée, et laissant tomber des larmes de pourpre dans les lèchefrites.

Le crépitement des viandes saisies par le feu se mêlait au ronflement des brasiers ; une symphonie d'arômes puissants enivrait l'odorat. L'air qui s'en imprégnait était nourrissant comme cette fumée voluptueuse dont le pauvre de Rabelais se sustentait en s'arrêtant devant les rôtisseries.

Destréteauxsupportaient les ventres gigantesques des tonneaux, qu'on avait mis en perce, et d'où giclait le vin, en un jet blanc ou vermeil, recueilli dans les grandes sébiles des paysans. Cela rappelait ces fêtes données dans les capitales aux entrées des rois et des reines, quand les fontaines publiques épanchaient à flots le sang des vignes par la gueule des Tritons; et véritablement ce luxe, cette folie de largesses, ces énormes victuailles, ce breuvage d'or ou de pourpre intarissable, c'était quelque chose de royal.

Assis sur l'herbe des pelouses, des assiettes entre leurs jambes écartées, les villageois mangeaient ce que les domestiques découpaient à mesure. Les femmes, plus sybarites,

avaient préféré prendre place autour des planches qu'on avait posées sur des troncs d'arbres, et, à genoux par terre, elles dévoraient, engloutissaient ces chairs succulentes.

Le spectacle de cette foule était extraordinaire. Jamais, sans doute, lorsqu'il était directeur de la Comédie-Française, Arsène Houssaye n'avait présenté au public pareille mise en scène. On se serait cru au pays de Cocagne, où toutes les convoitises de la gourmandise la plus effrénée seraient exaucées par la faveur des génies, indulgents aux plus monstrueux appétits des hommes ; on revivait cette scène grandiose et répugnante des mercenaires, engloutissant dans les jardins d'Amilcar les nourritures fabuleuses apprêtées par les esclaves, au début de Salammbô. Tous les convives avaient fini par déserter la table officielle, pour venir jouir de ce spectacle sur lequel le maître du lieu promenait son regard olympien et son sourire bienveillant, jouissant de cette féerie, dont il avait été l'ordonnateur.

Le matin, en dévalisant les futaies environnantes, on était parvenu à organiser un

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théâtre de feuillages à l'aide de carpettes jetées sur les planches, de fauteuils empruntés aux salons du château. C'était tout à fait le décor exquis de la Fête chez Thérèse, de Victor Hugo,

Sur cette scène de Watteau, le Pour et le Contre fut joué devant un public repu de blasés et de paysans, et jamais la prose si joliment pailletée d'Octave Feuillet ne fut écoutée par un auditoire plus attentif, soulignant les effets, faisant un sort à tous les sous-entendus. Ce fut un triomphe pour les interprètes. Jenny Sabatier, la muse blonde de son vrai nom, elle s'appelait Tirecuir, hélas !), avait donné la réplique de Louison, et la baronne de Spare avait demandé à servir de souffleur.

Après la comédie, les flonflons de l'orchestre donnèrent des fourmillements aux pieds de tout le monde. Aussitôt, toutes les classes fusionnant, dans un mèli-mèlo extravagant, la sauterie commença. Cidalise valsait avec Mathurin, et Mathurine avec Clitandre; les figures des quadrilles se mêlaient, >e croisaient en toute liberté sur le gazon ; la

chaîne des danseurs se nouait et se dénouait au hasard du caprice, jusqu'à ce que la fatigue les semât sur l'herbe. A la danse succéda un assaut d'armes. Henry Houssaye et son ami le marquis de Faltance prirent chacun un fleuret ; deux autres les imitèrent. Henry Houssaye, long, mince et souple, avait le poignet et le jarret d'acier; sa barbe blonde, qui se dorait légèrement, lui donnait l'aspect de Lucius Verus. Il s'allongeait avec des sinuosités félines et de brusques détentes, se couchait presque.

Ce doux au geste calme, au regard presque terne d'habitude, se transfigurait; il avait l'œil brillant, la narine dilatée, et l'on sentait que, l'épée démouchetée, il devait être un dangereux adversaire. L'autre, grand brun, d'allure élégante, offrait un type opposé à celui de son adversaire, et, par sa silhouette hautaine, il rappelait ces mignons de Henri III qui portaient si fièrement la fraise godronnée, et dans les assauts donnaient de si redoutables estocades.

Une course en sac eut lieu après la séance de fleuret.

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On ne prévoyait pas encore que Rodin, dont le génie est si puissant et si charmant d'ailleurs, donnerait à Rochefort le droit de supposer que la course en sac lui inspira ce Balzac qui a l'air d'une gageure.

Puis ce fut la course aux cochons. Les bêtes affolées, poursuivies par la troupe hurlante, fuyaient de tous les côtés : malgré leurs gros ventres et leurs courtes pattes, elles couraient avec une vitesse incroyable. Il fallait les saisir par leur queue, qui avait été enduite de savon ; elles s'échappaient, insaisissables, poussant des cris stridents.

Cette chasse étrange se prolongeait; l'agilité de ces lourds animaux grotesques défiait leurs persécuteurs. Enfin, ceux-ci, n'y tenant plus, exaspérés par ce gibier qui se dérobait toujours, furent pris d'une sorte de folie carnassière. Ce ne fut plus par la queue qu'ils saisirent les bêtes ; ils empoignèrent les pattes, les oreilles, le groin, et, tirant à hue et à dia, chacun voulant emporter son morceau de la curée, ils les dépecèrent toutes vivantes.

Les cochons poussaient des hurlements

humains horribles à entendre ; on eût dit des cris d'enfants qu'on égorge. Le sang giclait, éclaboussait les pelouses, les robes et les bonnets. La bête humaine était déchaînée dans ce massacre de bêtes.

Pour faire cesser le carnage, on annonça la tombola. Les lots principaux avaient été exposés : des montres avec chaîne, en or et en argent, des coupes d'étoffe, soie et cotonluule. des bagues, des boucles d'oreilles, «les mouchoirs de poche, des broches, des épingles, des bronzes, des dessins, des autographes, des jouets de toute sorte : poupées, charrettes, bêches, râteaux, fusils, revolvers. Tout ce qui peut exciter la convoitise.

Les gens se calmèrent en examinant toutes ces merveilles sorties du cornet d'un magicien, de ce magicien qui leur avait offert tout à l'heure ces pantagruéliques agapes, et ces féeries du théâtre en plein air, ces violons qui les avaient fait danser si joyeusement sur les pelouses d'émeraude.

Marie gagna des boucles d'oreilles Louis XV avec de petits brillants. Peut-être Arsène lloussaye avait-il aidé un peu sa chance.

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Pour finir cette journée sur laquelle avait lui un soleil radieux, on retourna aux futailles, et l'on but largement le coup de l'étrier.

Puis, à travers les champs que remplissait de sa splendeur l'apothéose du couchant, digne terminaison de cette féerie, les paysans reprirent le chemin de la ferme ou du moulin, emportant leurs souvenirs extasiés. Le temps les exalterait encore, et plus tard, autour du feu des veillées, le récit de ces choses aurait pour leurs enfants des airs de légendes : il semblerait un conte de ces époques regrettéesoù il y avait des génies pour exaucer le rêve de bombance que font les pauvres gens en mordant, résignés, leur guignon de mauvais pain.

Le dîner vint, ou plutôt le souper ; puis on dansa, on chanta, on joua ; je crois qu'on se coucha. Arsène Houssaye avait donné sa chambre, et se promenait du haut en bas de ta maison ; il veillait à tout, à toutes surtout. Le matin, on s'aperçut d'un détail qui caractérise bien la bohème dorée que déguisaient tant de magnificences : quand on demanda

de l'eau pour la toilette, on constata qu'elle manquait.

Arsène Houssaye avait totalement négligé les travaux de canalisation en bâtissant son château de fées : l'eau ne venait pas jusqu'à sa propriété. On allait la chercher dans des tonneaux, qui avaient été tous mis à sec.

Que faire ? On ne s'embarrassa pas pour si peu. Il n'y avait pas d'eau, eh bien, on se laverait avec du Champagne.

Donnant l'exemple, Houssaye déboucha une bouteille d'Ay, la versa dans une cuvette et y trempa sa longue barbe flavescente : comme les dieux et les poètes de la Grèce,.il se débarbouillait avec de l'ambroisie.

Un soir, la Guimont, qui ne pardonnait pas à Marie son insouciance et que toutes les pérégrinations de son amie avaient écartée de son intimité ,vint l'inviter à souper avec Roqueplan et Gustave Delahante chez le prince Napoléon. Marie s.'était déjà trouvée à dîner chez la Guimont avec celui-ci et Girar-

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din : l'esprit délicat du prince et son aimable philosophie l'avaient charmée. Elle accepta avec plaisir. Esther vint la prendre, et toutes deux se rendirent au Palais-Royal. Près du cabinet de travail du prince, était un boudoir, où l'on avait disposé un en-cas ; car Jérôme était un grand mangeur, et, souvent pris de fringale, son valet de chambre faisait discrètement le service intime.

Après un souper assez frugal, du reste, on partit gaiement. Le prince, très noctambule, s'offrit à remonter avec ses convives les Champs-Elysées. On devait reconduire la Guimont, qui demeurait rue de Chateaubriand. Avant de sortirai eut la précaution de souffler lui-même les bougies des candélabres. Esther, saisissant le bras de Marie, lui dit : « Regarde; c'est ainsi, qu'on fait les bonnes maisons. » Et le prince de rire avec les autres. Le conseil n'était pas destiné à porter ses fruits.

Moreau-Sainti, qui était alors directeur (\i~< Menus-Plaisirs, vint demander à Marie si elle voudrait jouer chez lui les Viveurs de Paris, de Montépin. Le rôle plaisait à

l'artiste ; les conditions qu'elle formula furent acceptées. Elle commença tout de suite les répétitions. Elle avait fait des progrès assez grands; elle espérait un succès. Mais la première eut lieu précisément le jour de la mort de Victor Noir : on redoutait une émeute ; la pièce se joua devant les banquettes. Cependant, la meilleure amie de Marie ayant signalé à Duquesnel ces représentations, il vint la voir avec Alexandre Dumas fils : un engagement de trois ans à l'Odéon lui fut offert ; elle accepta.

Elle débuta dans le répertoire : Elmire de Tartufe, Silvia du Passant ; cette dernière pièce n'avait pas encore franchi les ponts, et le départ d'Agar avait laissé l'emploi libre.

Le succès de Marie la mit en possession du rôle. Elle continua ses débuts dans YAulre, pièce de George S and, pour laquelle elle avait été surtout engagée. Les répétitions étaient dirigées par Dumas.

Son rôle ne tenait qu'un acte et la laissait libre de bonne heure. Elle revenait avec Suzanne d'Avril, engagée en même temps

qu'elle, et qui jouait dans le même acte un rôle épisodique.

A cette époque, elle était l'intime amie de Théodore Barrière, qu'elle quitta depuis pour le fils de Richard 'Wallace qui s'appelait alors du nom de sa mère, Castelnau. Ce dernier l'épousa pour légitimer les trois garçons qu'elle lui donna. Tous deux sont morts, et les enfants ont hérité par mademoiselle de Castelnau, devenue madame Richard Waïlace, du pâté de maisons qui fait l'angle du boulevard et de la rue Lepelletier. L'ex-mademoiselle de Castelnau ne pouvait pardonner à son fils d'avoir épousé sa maîtresse en régularisant la situation de ses enfants, elle qui avait légitimé le sien, à la mort de lord Herfort, par son mariage avec Richard WaTlace ! Et plutôt que de transmettre aux enfants de son fils les trésors dont Wallace avait hérité, elle a préféré, elle, Française d'origine, en faire don à l'Angleterre.

Duquesnel fît appeler Marie dans son cabinet directorial et lui demanda : « Pouvez-vous, en quatre jours, m' apprendre une tragédie en un acte ? Passé ce délai, je serais forcé de

payer une prime. Entendez- vous avec Mounet- Sully qui joue avec vous. C'est une tragédie grecque. Voici la pièce; lisez-la. Il n'y a pas de temps à perdre. »

Elle lut : le rôle était superbe. Les deux artistes se mirent à répéter , le soir et le matin.

Après le métier qu'elle avait fait à Bruxelles, une pièce enun acte n'était rien à apprendre. Monnet réglait la mise en scène, et le soir de la première de Flava, ce fut un grand succès. Mounet était superbe en esclave gaulois, et voilà ce que disait, de Marie, Théodore de Banville dans son feuilleton :

« Mademoiselle Marie Colombier, belle à miracle dans un costume tissé de feuilles de roses et de rayons de soleil, s'est révélée grande tragédienne. »

Tout à coup, la troupe se dispersa, le théâtre se ferma.

La guerre était déclarée.

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