LA GUERRE
L'ambulance de l'Odéon. — Un dîner pendant le siège. — Histoire d'un bataillon de francs-tireurs. — Le Bourget. — Au profit des ambulances : Flava, tragédie grecque, jouée par Mounet-Sully et Marie Colombier, au Chàteau-d'Eau.
La guerre !
A ce moment, on ne l'envisageait pas telle qu'elle devait être, avec son cortège d'horreur et d'épouvante : on la voyait comme un rêve de victoire, à travers l'enthousiasme populaire, les cris de joie, les manifestations belliqueuses, le joyeux tumulte des moblots, qui partaient le chapeau enrubanné sur l'oreille, et dans la tète un verre de trop
versé par les commères qui encombraient les trottoirs, et auxquelles ils avaient promis un retour triomphal. La fièvre gagnait tout le monde : on voulait participer au grand événement ; chacun était solidaire des espérances conçues ; les femmes même réclamaient leur part de l'œuvre commune.
Grandes et petites dames prétendaient se dévouer à la patrie ; les artistes demandèrent à transformer en ambulances les foyers et les loges. Les théâtres subventionnés, la Comédie-Française, l'Odéon, donnèrent L'exemple. Les autres suivirent, et les monuments publics se convertirent également en refuges. Les particuliers, à leur tour, organisèrent chez eux des ambulances.
Tout était prêt. Il ne manquait plus que les blessés.
La déception fut grande. Il arriva beaucoup de malades, mais pas la plus petite éraflure. On murmura. Ce n'était pas pour faire concurrence aux hospices que l'on jouait à la sœur de charité. On avait des ambulances, on voulait des guerriers aux plaies terribles ! Pourtant, il fallut bien accepter
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ces malades : les hôpitaux, qui regorgeaient déjà, ne pouvaient plus guère en recevoir.
La petite vérole et la lièvre typhoïde, qui sévissaient, étaient traitées exclusivement à Bicêtre ; mais, par ce froid intense, la pneumonie et la pleurésie faisaient des ravages effrayants.
11 fallait «le l'argenl pour les frais de chaque jour. Le hasard avait voulu que la bourse de Marie fût assez bien garnie : elle fit ce qu'elle put. Sa meilleure amie écrivit aux personnes les plus réputées pour leur charité et leur fortune, en leur demandant leur concours. Ces lettres restèrent sans réponse. Alors, conseillée par la baronne de Spare, Marie alla avec celle-ci quêter à domicile, munie d'un carnet. En très peu de temps, les quêteuses rapportèrent plusieurs milliers de francs. La meilleure amie en conçut beaucoup d'humeur. Comment! il n'avait pas été répondu à ses lettres, et d'autres avaient recueilli ce qu'elle avait vainement sollicité ? Son dépit s'était accru sous l'influence d'une personne ; une ex-sagefemme s'était insinuée par la flatterie dans
sa confiance, et avait réussi à s'imposer.
La présence de Marie la gênait et aussi faisait-elle tout ce qu'elle pouvait pour attiser le feu de la discorde. Elle avait beau jeu, en exploitant la vanité de la meilleure amie.
Un jour, on amena à l'ambulance de l'Odéon un soldat dont le mal n'était pas encore bien défini. Marie le fît placer dans une loge d'artiste ; quand sa meilleure amie rentra, on lui signala l'arrivée du malade : le médecin, après examen, craignait une fièvre typhoïde, ou la petite vérole. Alors, voulant faire acte d'autorité, en contrecarrant Marie, elle donna ordre de transporter le malade à Bicêtre. Marie eut beau alléguer qu'elle se chargerait de le soigner, qu'elle ne craignait pas la contagion, et que du reste, dans la petite vérole, la maladie la plus redoutable pour une femme, le danger n'existait que dans la période de convalescence, quand la pulpe desséchée se détache des boutons ; elle déclara qu'en transportant ce malheureux, par un froid atroce, on mettait sa vie en danger : on s'entêta, et le malade fut enlevé pour être conduit à l'hôpital. Le lendemain, Marie ap-
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prenait sa mort. Elle résolut alors de quitter l'Odéon : des querelles qui en arrivaient à compromettre les existences confiées à leurs soins n'étaient pas admissibles, et elle était bien sûre que, sans ces rivalités, sa meilleure amie eût fait l'impossible pour soigner et pour sauver ce malheureux.
Marie allait souvent à Bruxelles : on n'y partageait pas l'optimisme des Parisiens à propos de l'issue de la guerre. Vainement on voulut la dissuader de rentrer à Paris : « Faites au moins des provisions, lui dit-on; songez donc : si vous aviez à soutenir un siège ! » Elle ne croyait pas la chose possible, mais, cependant, elle suivit le conseil; avec l'exagération que les femmes apportent à toutes choses, elle se mit à acheter à tort et à travers : des lapins, des poules elle installa un poulailler dans les chambres de domestiques}, des boîtes de conserves, (](^ jambons, un pot de grés rempli de petit-salé : que n'acheta-t-elle pas ? jusqu'à deux sacs de farine pour suppléer à l'insuffisance des réserves de la boulangerie parisienne.
Arsène Houssaye, qui était devenu son
grand ami, surtout depuis la fête des Bruyères, reçut l'aveu de sa déception : « Eh bien, quoi, lui dit-il, il vous manque une ambulance? J'en ai une, moi aussi : venez la diriger. »
En haut de son hôtel, il y avait une seconde galerie où une quinzaine de lits étaient dressés. Son fils était aux avantpostes : il donnait l'adresse de l'hôtel de son père ; on y envoyait les malades et les blessés qui, maintenant, ne manquaient pas. Le rôle de Marie se bornait presque à commander les ambulancières, aussi nombreuses que les malades. Deux fois par semaine, on se réunissait à dîner chez Marie ; on parlait de tout, on espérait encore la victoire
Un soir, Gustave Fould arriva tout enfiévré : « Comprenez-vous cela ? voilà cinq fois que je vais à la Place de Paris sans pouvoir être reçu ! Moi, Fould, fils de ministre! Je viens leur offrir d'équiper à mes frais un corps franc, je ne demande que l'autorisation, et ils ne me reçoivent pas! » Alors Marie, avec une crânerie de femme qui ne doute de rien : « C'est une permission que
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vous voulez? Eh bien, j'irai demain vous la chercher. — Comment? Vous connaissez le général Troehu ? — Non. — Son aide de camp? — Non plus. — Qui, alors? — Personne.
Mais je fais le pari d'aller à la Place, de faire passer ma carte, et d'être reçue tout du suite, et de vous apporter ce que vous sollicitez. »
Charles Bocher, qui était là, proposa à Marie de raccompagner, ce qu'elle accepta avec joie : son frère le général était très lié avec le général Schmidt. Le lendemain, elle fut le prendre chez lui, rue Saint-Florentin. Tous deux se rendirent à la place. La fanfaronnade de la jeune femme était tombée : elle s'était peut-être un peu avancée. Aussi, quand Charles Bocher lui proposa de demander en son nom une entrevue au général, elle ne refusa pas son offre. Mais on lui rapporta sa carte : le général était très occupé ; il ne pouvait recevoir.
Marie eut alors l'idée de donner la sienne et de solliciter à son tour une audience : l'huissier revint en l'invitant à entrer chez l'aide de camp du général Troehu. Elle prit le bras de Bocher : « Vous vouliez me faire
entrer; c'est moi qui force la porte. » Et ils firent leur entrée ensemble, à la surprise du général. Elle s'excusa, et remercia la galanterie française qui n'avait pas voulu faire attendre une femme dans un corps de garde : car, avec tous ces militaires allant, venant, attendant, eux aussi, c'était bien un corps de garde. Elle expliqua le but de sa visite, et emporta non seulement l'autorisation d'organiser un corps franc, mais les armes nécessaires et les vivres. Elle avait gagné son pari, et le lendemain, à dîner, ses amis, en buvant le Champagne, déclarèrent:
Les femmes, les femmes, il n'y a que ça, Tant que la terre tournera, Tant que le monde existera.
Cette comédienne fantaisiste et patriote, pénétrant avec tant de crànerie chez le gouverneur de la Place, et obtenant du général, ahuri par cette jupe qui se fourvoyait chez lui, l'autorisation refusée au fils du ministre, ne prouvait-elle pas que l'Empire fut une opérette héroïque ? Offenbach s'en serait inspiré, et l'actrice qui donne un bataillon de
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volontaires à son pays manque au duché de Gérolsteirt; Trait bien caractéristique de ce
chauvinisme parisien qui portait panache comme les héros d'Hervé ! Marie profita de la lionne volonté du général Schmidt pour demander la permission de faire partie d'une ambulance militaire ; celle de Houssaye ne lui suffisait pas : on y était trop bien. Elle obtint d'être attachée ù l'ambulance de la Chaussée -Clignancourt, où il y avait au moins une centaine de malades. Elle était la seule laïque admise, avec les chirurgiens militaires et les religieuses, à aller ramasser les blessés sur le champ de bataille.
Elle se rencontra là a ver Henry Duprey. le peintre militaire, qui, empêché par son infirmité de faire partie de l'armée, suivait le service des ambulances. Le clair soleil des batailles luisait sur le Bourget en cette aprèsmidi hivernale où la pureté glacée de l'air permettait d'entendre le pas des troupes résonnant sur la neige, et d'apercevoir, à travers l'espace fluide, les moindres détails du panorama militaire. On avait rangé les voitures d'ambulance le long du chemin de fer,
en bas du talus, dans un champ de labour. Leurs croix rouges frappaient la vue. Les brancards étaient repliés ; les porteurs se tenaient à côté, les brassards aux bras, attendant le signal pour aller ramasser les blessés : sur le talus, dominant ces groupes immobiles, haletant et râlant sans trêve comme le poumon d'un homme en agonie, une locomotive blindée envoyait vers le ciel bleu son panache de fumée noire. Les soldats d'infanterie de marine étaient massés en lignes compactes : leurs uniformes sombres endeuillaient ce paysage limpide. Allant, venant, portant dos ordres, les spahis aux grands burnous blancs se hâtaient, montés sur de petits chevaux arabes aux jambes fines, â la longue crinière. Une immense attente planait sur cette scène, au-dessus de laquelle était suspendue l'obscure menace de la guerre.
De temps en temps, on entendait comme le vol d'une compagnie de perdrix : c'était un obus qui passait. Le projectile allait s'enfouir dans le sol, où il creusait un grand trou, éparpillant la neige et la terre.
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Les ambulances étaient à l'arrière-garde, et il n'y eut pas d'engagement. Marie ne
rapporta pas de son excursion le sentiment de terreur auquel elle s'était attendue, niais seulement la très vive impression d'une chose plus curieuse que redoutable. Elle ne vit, il est vrai, que les blessés qu'on ramenait dés avant-postes. D'ailleurs, bien des soldats, engagés dans les guerres, n'en ont pas gardé d'autres souvenirs.
Seuls les chefs qui, la lorgnette à la main, du haut d'une colline, assistent aux déploiements, aux conversions, aux progrès, aux retraites des corps d'armée, voient se déplacer sans cesse les innombrables pièces de l'échiquier militaire, les ligues sombres des troupes se fermer et s'ouvrir comme les deux branches d'un mortel compas, et enfin toute la géométrie des batailles compliquera l'infini ses figures. Seuls ces ordonnateurs des sanglantes mêlées peuvent savoir les raisons qui tantôt précipitent et tantôt retiennent l'élan des masses guerrières, dire le pourquoi de leurs évolutions et sentir le moment où la chance du combat,
longtemps oscillante, se fixe enfin, entraînant de son poids l'un des plateaux de la balance. Mais l'humble figurant du drame héroïque n'a, comme à la scène, qu'à marcher sans comprendre, et à faire tous les gestes de l'emploi, y compris celui de mourir.
Le général Schmidt était très lié avec l'amie de Marie, la baronne de Spare, nièce du docteur Sée. La baronne l'invita, au nom de la jeune femme, à dîner chez celle-ci. Marie mil à contribution l'influence de son hôte : clic Ht obtenir du fourrage à un brave nourrisseur du nom de Damoiseau, qui demeurait au boulevard de Glichy. Les vaches n'avaient plus rien à manger: il allait être contraint de les faire tuer, et cela au grand desespoir des pauvres mères du quartier, à qui il donnait du lait pour leurs petits : l'insuffisance de nourriture avait tari les mamelles de ces malheureuses femmes. En reconnaissance du service rendu, Damoiseau envoyait tous les jours un litre de lait à l'ambulance de. Houssaye, un demi-litre à mademoiselle Beaugrand, la danseuse de l'Opéra, amie de Marie.
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Toutes les bêles du Jardin d'acclimatation avaient été vendues à la boucherie anglaise du faubourg Saint-IIonoré; la devanture de cet établissement présentait un spectacle absolument fantastique : on y voyail la trompe d'un éléphant à côté d'une couple d'« inséparables ». Toute la faune de la création y était étalée, débitée, vendue au poids de l'or, comme si Noé, au sortir de Parehe, eût mis en quartiers tous ses pensionnaires.
Houssaye, venant dîner chez Marie, lui dit : «J'apporte mon plat. » Et il lui tendit les deux inséparables qu'on avait eu la cruauté de tuer. Albert Millaud, qui était présent, ajouta : « Eh bien, je vais aussi chercher le mien. » Il s'enfuit et rapporta de la rue Saint- Oeorges un splendide faisan blanc, au plumage argenté, avec une queue magnifique, comme celle d'un paon. Marie l'installa de suite dans son poulailler; sa queue immense intimidait les pauvres petits poulets', qui n'osaient plus se réfugier sur les perchoirs.
La vie était pleine d'imprévu et de contrastes. Lematin, àhuit heures, Marie, habillée de bure, était à l'ambulance ; à sept heures,
elle rentrait dîner chez elle, avec des amis, ou bien elle allait dire des vers ou jouer au profit des blessés. Mounet-Sully vint lui demander de jouer avec lui Flava, au Chàteau-d'Eau : cette représentation fut vraiment amusante. Comme le gaz manquait, — il n'y avait plus de charbon et le pér ferole n'était pas encore entré dans nos habitudes, — la salle, à peine éclairée de maigres quinquets à l'huile, était pareille à un trou noir. On se croyait reporté au temps des moucheurs de chandelles et du théâtre de Mo-. lière. A un certain moment, Mounet devait remonter la scène, écarter un grand rideau, et montrer à Flava la toile du fond qui figurait la mer, en s'écriant, de sa belle voix emphatique : Regardez ces vaisseaux .'... Dans le mouvement brusque qu'il fit pour les séparer, les deux rideaux, mal accrochés sans doute, tombèrent sur lui ; il redescendit la scène, la corde au cou, les rideaux formant besace de chaque coté.
Du gouffre noir de la salle montèrent des rires homériques ; heureusement, c'était presque la fin, et la toile se baissa au
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milieu des bravos et de la gaieté générale.
A quelques jours de là, Marie devait dire la Popularité de Barbier. Sarcey, qui n'avait pas encore été promu à la dignité d'oncle, vint la voir, pour la prier à dîner sur la Butte. Il y avait là un poste de gardes nationaux, très littérairement composé. La plupart de ces guerriers étaient des écrivains, des journalistes : Sardou figurait parmi eux.
Pressentant sans cloute les hautes destinées intellectuelles de cette Butte qui n'était cependant pas encore sacrée, on avait confié la garde de cette citadelle allégorique de l'esprit parisien à une cohorte intellectuelle. Les Muses de Montmartre y étaient déjà représentées par de charmantes cantinières comme Massin, Marie Magnier, adorablement jolie et svelte, 'portant, avec une crânerie exquise, le costume de sous-lieutenant et le bidon d'ordonnance.
Ce jour-là était une fête de gueulardise : il y aurait un gâteau de riz et une crème à la vanille. Sarcey comptait bien exciter la gourmandise de Marie en lui donnant ce détail du menu.
Quand il était arrive'', elle étudiait cette Popularité qu'on croirait inspirée d'hier, tant les vers en sont d'une actualité saisissante. Il regarda le volume ; sa religion de bibliophile fut scandalisée : pour aller plus vite, Marie, au lieu de prendre un coupe-papier, avait passé son doigt entre les feuilles, ce qui les avait dentelées de grandes éraflures.
Il avait raison, l'oncle futur ; elle tint compte de la remontrance.
Il venait à peine de partir, qu'arrivait le général Schmidt poitrinviter, lui aussi, Marie à des agapes, moins nombreuses, mais non moins alléchantes. Elle s'excusa : elle allait dîner au Moulin de la Galette, et il y aurait un gâteau de riz. « Vous refusez mon dîner pour un gâteau ! Fi, la gourmande! Eh bien, vous en serez punie; vous ne le mangerez pas, le gâteau. — Et qui m'en empêchera ? — Vous verrez bien. » Elle ne lil qu'en rire.
Courageusement, elle grimpa la pente si escarpée de la rue Lepic. Prés du Moulin de la Galette, vestige du douzième siècle épargné par toutes les révolutions, et qui profile
encore sur le ciel sa silhouette archaïque, comme à l'époque où ses ailes tournaient sans relâche pour fournir la pure farine de froment aux rouliers aventurés sur ces hauteurs, un terrain en esplanade s'étendait. On y avait construit un baraquement qui servait d'abri au poste ; c'est là que les littérateurs et les journalistes en capote ou en vareuse se trouvaient réunis autour de la popote qui s'élaborait sous la surveillance d'un eargotier. Au-dessus de ce hangar, tournaient les jeuxprismatiques d'un phare, illuminant tour à tour les différentes zones de la banlieue: (elles sont les projections de la Tour Eiffel. Sur la plaine noire se découpait une clarté dans laquelle un fragment de paysage revivait. Montmartre, où se sont établis depuis tant de cabarets artistiques, d'où rayonne sur le monde l'esprit parisien, s'acquittait déjà de sa mission, qui est de répandre la lumière. On venait de se mettre à table, et l'on attaquait un filet à la sauce piquante dont la plus noble conquête de l'homme avait fait les frais, quand tout coup retentit li' galop d'un cheval. Patapoum,patapoum :
cela s'entendait joliment bien en haut de la rue Lepic. On fit silence, écoutant. C'était une estafette : « Ordre du Gouverneur de Paris : il faut envoyer la projection de lumière sur le pont 'de Bezons. On va venir visiter le poste du Moulin de la Galette. »
Patatras! il fallut plier bagage. Adieu le gâteau de riz, et le baccara qui allait suivre le diner, et toute cette partie de plaisir offerte par les camarades et qui devait faire trêve a la commune inquiétude. Les hommes reprirent la faction le fusil au bras ; les visiteuses durent s'esquiver. « Pas de femmes! pas de femmes! » chantait-on en chœur. Et, le ventre vide, il fallut dégringoler la Butte, et revenir chez Marie où une omelette au lard et des boîtes de conserves firent oublier la mésaventure.
Un ami de la baronne de Spare, M. Bureau, un financier qui depuis a eu avec la justice des démêlés qui l'ont conduit à Mazas, s'était montré plus que généreux en donnant pour l'ambulance de l'argent et toutes sortes de choses, des gilets de laine, des caleçons, «les bonnets de coton ; ceux-ci surtout avaient été
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très appréciés; les malades souffraient beaucoup du froid à la tête, par cette température
horrible, dans cette grande école transformée tant bien que mal en hospice, et où le feu manquait. Pour les moins souffrants, il avait donné des pipes et du tabac.
Un jour, il vint dire à Marie qu'il allait partir en ballon, et lui demanda si elle avait des commissions. Elle pensa à sa mère et à sa sœur qu'elle avait fait partir pour le pays. Etaient-elles arrivées à bon port? Avaientelles encore de l'argent? Bien souvent, dans sa pensée inquiète, elle s'étail demandé tout cela. Elle remit trois cents francs à M. Bureau, qui devait tâcher de lui donner des nouvelles par pigeons, ce qu'il fit. En souvenir de la joie apportée, elle n'a jamais voulu depuis manger de ces volatiles.
Il était difficile de se « réargenter ». On n'avait pas prévu le siège aussi long. Arsène Houssaye, pour faire plaisir à Marie, avait installé une ambulance dans son hôtel : elle lui suggéra l'idée d'organiser une représentation au bénéfice de cette ambulance, qui était une lourde charge pour lui, et à sa demande
elle s'en occupa. Tout ce qui restait à Paris y prit part, comme artistes ou comme spectateurs, et, maigri'- la rigueur des temps, la recette fut digne de l'œuvre.
En rentrant de chez Houssaye, où elle avait eu très chaud. Marie se mit au lit pour six semaines. Elle avait été prise par là congestion pulmonaire. Elle était à peine hors de danger que l'imprudence d'une femme de chambre faillit lui coûter la vie. Se trompant de flacon, elle lui avait versé à flot de la liqueur de Fowler ! de l'arsenic! La jeune femme s'en tira avec une maladie d'estomac qui dura six. mois. Au nouvel an, ses amis, qui avaient cru la perdre, heureux de son rétablissement, s'ingénièrent à lui envoyer des souvenirs amusants. L'un lui offrit une couveuse sur un tas d'œuf's; l'autre, un quartier d'agneau venant de chez Marguery. Comment avait-il pu se le procurer?
Arnold Mortier lui adressa deux colombes roucoulant dans une ravissante cage aux barreaux dorés. Le général Schmidt lui envoya une superbe corbeille de fleurs et de fruits. Elle avait le désir d'être agréable à sa
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chère baronne de Spare, qui avait été si charmante pour elle. Elle pensa qu'elle ne pouvait rien lui offrir de plus joli ni qui lui fit plus plaisir que cette corbeille : elle pouvait bien s'en priver pour elle. Et tout de suite, elle la lui lit porter. Celle-ci, à son tour, recevant ce beau présent, avait une politesse à rendre...
Le général, en rentrant chez lui, trouva la corbeille dans son salon : il crut aune erreur, s'informa, et comprit par quel ricochet elle lui était revenue. Il vint en riant conter l'aventure à Marie, tandis que chez lui on s'extasiait sur le beau cadeau d'une femme qui cependant savait compter.