‹ Memoires. Prof (volume 2)Chapitre 20 sur 21 · LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LA COMMUNE

Mort du comte Grégoire Potocki. — Comment on sauve un héritage. — La fin d'une idylle. — Dangereux voyage. — Révélations : Mort de l'abbé D

Paris était au pouvoir des communards.

Ceux que le siège avait retenus s'étaient enfuis devant la perspective d'être collés au mur ou de faire le coup de fusil contre les Versaillais.

Passant par Saint-Denis où les Prussiens étaient installés, et faisant un grand détour par Herblay et Maisons-Laffite, Marie gagna Saint-Germain, où Barbotte, le propriétaire du pavillon Henri IV, lui loua un appartement sur la terrasse.

On se retrouvait en pays de connaissais •<■.

avec des amis qui avaient adopté, pour s'y réfugier, un coin de la campagne parisienne. On croyait que la rébellion serait vite réprimée; on acceptait, sans trop do difficulté, cet exil forcé, après les inquiétudes du siège. On se rencontrait sur la route de Versailles où Ton allait aux nouvelles. Les jours, les semaines se passaient, sans apporter aucun changement. Ce fut à Saint-Germain que Marie apprit la mort du comte Grégoire Potocki, un brave garçon, qu'un éclat d'obus avait frappé dans l'avenue Friedland, près de la Barrière de l'Étoile.

Physionomie bien curieuse que celle de ce jeune homme de vingt-six ans, grand, d'allure souple et (dégante, d'aspect viril, intelligent! Il (Hait le fils naturel du comte Potocki, celui qui a fait construire le superbe hôtel de l'avenue Friedland, au coin de la rue Balzac.

La tendresse du comte était vive pour ce fils, qu'il avait eu d'une maîtresse avant son mariage : il l'avait reconnu comme l'aîné et le chef de la famille, lui donnant le pas sur le fils légitime, de quelques années plus jeune.

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Appartenant à la Pologne russe, le comte Potoski avait conspiré; il fut condamné à la déportation. Grégoire Potocki, âgé de seize ans, puisant l'énergie et le courage dans l'affection qu'il rendait à son père en échange de la sienne, entreprit, sous un déguisement, le voyage de Sibérie, combina l'évasion du captif, et la fit réussir; sa tendresse filiale accomplit ce miracle que les plus forts regardaient connue impossible. Le comte se réfugia à Paris. Il avait mis la plus grande part de son immense fortune à l'abri de la confiscation ; il en plaça une partie dans des Compagnies d'assurances viagères, se créant ainsi un revenu qui dépassait de beaucoup le million : il se flattait de vivre assez longtemps pour reconstituer le capital sur une part de ces revenus. L'argent valait alors plus cher qu'aujourd'hui.

Alléché par ce succès, voulant constituer -à son fils bien-aimé une fortune incontestée, il avait placé sur sa tête une somme qui lui créait une rente viagère de sept cent mille francs.

Grégoire Potocki était l'ami de Marie de-

puis longtemps ; elle se plaisait à ce caractère droit, un peu sauvage, presque timide. Il cessait auprès d'elle d'être taciturne ; il savait conter : c'est de lui qu'elle apprit tous les détails de l'évasion.

Il se plaisait dans la solitude ; aussi venait-il de préférence quand il n'y avait personne chez Marie.

S'il survenait quelque visite, il passait dans une ' pièce à côté pour donner des leçons d'escrime [à sa petite sœur : il avait apporté masques,' plastrons, fleurets, et il se plaisait à enseigner à l'enfant à se défendre. La cordialité de [Lambert Thiboust avait trouvé grâce devant^ sa [sauvagerie. Un jour, chez la jeune femme, il vantait les délices de la cuisine polonaise, soupe à la glace, sauce à la crème, etc. ; il lui dit : « Mais au fait, chez Ledoyen, aux Champs-Elysées, on fait délicieusement cette cuisine ; beaucoup de mes compatriotes s'y donnent rendez-vous. Vous plaît-il d'accepter mon invitation ? » Dans un cabinet attenant au jardin d'hiver,, sur une table couverte de fleurs, on servit à Potocki et à ses invités les plus purs spéci-

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mens de l'art culinaire russe et polonais.

A la fin du dîner, Lambert Thiboust de s'écrier : « Eh bien, maintenant, si nous mangions un bifteck ? »

Le bon, le délicat, l'honnête Potocki devait devenir la proie d'une chevalière d'industrie. Une étrangère, espèce de tzigane blonde, attirée par l'éclat de cette fortune indépendante, avait voulu passer du rang de maîtresse à celui d'épouse.

Pour y parvenir, elle simula une grossesse ; et la toujours nouvelle histoire d'un enfant acheté à une sage-femme par l'intermédiaire d'une confidente qui finit par manger le morceau, en allant tout conter au père de Grégoire, termina la comédie.

Le comte était tout heureux que son fils eût échappé à ce péril. Le siège étant arrivé, il savait que sa nationalité le mettait à l'abri de tout danger ; il accepta de lui laisser la garde du palais de l'avenue Friedland, d'autant que, le voyant mal guéri, il n'était pas fâché que l'investissement établît une barrière entre son iils et cette femme, qui s'était installée à Fontainebleau pour jouer plus à

l'aise, sans contrôle, la comédie de l'accouchement.

Ainsi donc il était mort, ce pauvre Potocki : la Commune avait eu raison de cette jeunesse, de cette vigueur, de cette bonté, de cette intelligence.

Après la guerre, la Commune déclarée, et craignant le pillage, il était resté pour faire respecter la neutralité du drapeau arboré au faîte du palais paternel.

Un jour, tandis qu'il allait jusqu'à la Barrière de l'Étoile, un obus venu du Mont- Valérien, en éclatant, l'avait atteint; il était mort de sa blessure. La douleur de son père, en apprenant l'affreuse nouvelle, avait été atroce. Le temps l'adoucit. Son second fils, héritier de son nom, chercha à conquérir sa tendresse, à combler le vide fait par la mort du préféré. Il fut interrompu dans cette entreprise par le violent amour que lui inspira une adorable jeune fille, la fille de la princesse Pignatelli; et, malgré l'opposition de son père et sa menace de le déshériter, le mariage s'accomplit.

Le jeune ménage vivait presque à part

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dans cet immense hôtel. La petite épouse était si jolie, si exquise de jeunesse élégante, que le père pardonna, tout à l'espoir d'un petitfils qui lui rendrait le cher disparu. Il se prit à vivre dans le rayonnement de ce printemps. Les époux semblaient si bien faits l'un pour l'autre et formaient un couple si harmonieux que c'était plaisir de les regarder s'aimer, être heureux. Mais le temps passait, le comte se dépitait, surveillant les malaises de sa bru qui, dans sa joliesse, était d'une santé désespérante, et ne sachant sur qui faire retomber son mécontentement.

Tantôt c'était à son fils qu'il s'en prenait ; il «lisait en le regardant : Vous vovez cet animal-là : il n'est même pas capable de faire de moi un grand-père. » Tantôt c'était sa belle-iille qu'il prenait à parti : « Vous savez. vous êtes déshéritée si je ne suis pas grandpère; je ne vous laisserai rien. » La loi russe est si élastique !

Cebesoinde double paternité était devenu si aigu, que le comte, avec un cynisme sénile. en arrivait à vouloir prendre la place de son fils, convaincu qu'il possédait encore

les qualités requises pour la propagation, comme dit M. Diafoirus. Les jeunes époux riaient de ses boutades , et suivaient le sentier de leur bonheur. Un soir, après un dîner qui avait réuni quelques amis, entre autres ses voisins Arsène et Henry Houssaye, il eut une attaque. Le médecin, mandé en toute hâte, laissa peu d'espoir. « Avisez à l'avenir, » dit-il. Arsène Houssaye, qui avait beaucoup d'influence sur le moribond, entra dans sa chambre, le chapitra. On s'enquit d'un notaire. 11 n'était pas facile, un dimanche soir, de trouver un médecin ; à plus forte raison, un notaire : celui de la famille était à la campagne, et aussi celui de Houssaye. Enlîn on put en découvrir un qui, à la hâte, avec Houssaye et les amis présents qui servaient de témoins, rédigea le testament, lequel constituait l'héritier du sang comme légataire universel. Que serait-il advenu si Houssaye n'avait pas été là pour défendre les intérêts du jeune ménage, ou s'il y avait mis moins de zèle ?

Potocki menait grand train, recevant beaucoup. Parmi les invités de la maison était Guy

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de Maupassant. 11 faisait une coin- assidue et sans résultat à la jeune comtesse ; le mâle écrivain dont le talent affecte des allures vigoureuses parfois jusqu'à la brutalité, et qui professa si exclusivement, en théorie, le culte de l'amour physique, était épris de cette grâce mondaine, si élégante et si attachante à la fois. Un jour, à la suite d'un pari perdu, elle lui envoya douze poupées, figurant douze jolies personnes. Maupassant leur fit ouvrir le ventre, les bourra de son, de manière à représenter des femmes en position intéressante, et les renvoya toutes à la comtesse, avec cette étiquette : « En une nuit! »

Que se passa-t-il, après la mort du père, dans ce ménage si bien uni? Quelle bizarreantipathie surgit chez cette femme, épousée dans une tlambée de passion par un mari qui lui donnaitla jouissance d'une fortune presque royale? Personne ne saurait le dire. Mais tout ce qui peut lasser la patience d'un mari épris comme un amant fut mis par elle en usage. Elle faisait, systématiquement, des notes extravagantes chez les fournisseurs, comman dait à tort et à travers chez les couturières

des toilettes jamais portées, et vendues aussitôt que livrées à des revendeuses ; elle exila le comte de son intimité, le laissant solitaire dans sa chambre, ne se donnant même plus la peine d'inventer des prétextes. Enfin, les tribunaux prononcèrent la séparation, et plus tard le divorce ; la femme qui avait gâché des centaines de mille francs se déclara satisfaite des vingt-cinq mille livres de rente que son mari lui reconnut généreusement en apport. Aujourd'hui, le comte Potocki habite solitairement son palais, et fait les honneurs de ses chasses superbes au Président de la République. Qui dirait, en le voyant passer avecun flegme presque britannique, conduisant un phaéton attelé de deux superbes coureurs à la robe d'ébène, qu'il a été touché par le délire de la passion méconnue ?

A Saint-Germain, Marie s'était rencontrée avec Gabrielle Gauthier, qui avait accepté l'hospitalité d'une amie, Félicie Delormc. Celle-ci avait une petite maison près de Poissy ; elle venait dîner chez Marie, Marie allait déjeuner chez elle. La jeune femme manifes-

tait son ennui; elle ne s'étail pas préparée

pour une si longue absence : elle avait emporté très peu de linge et d'effets. Félicie Delorme lui dit : « Mais si vous voulez aller à Paris, c'est très facile : j'y vais souvent. Les femmes et les enfants peuvent aller et venir : il n'y a que les hommes capables de porteries armes qu'on ne laisse pas sortir. Nous irons en voiture jusqu'à Saint-Denis, et de là, nous prendrons le train pour Paris à la gare du Nord : il n'y a aucun danger. Si vous voulez, j'irai avec vous. » Marie accepta avec plaisir, cl ;1 fut convenu que, le lendemain, elle la prendrait en voiture, et qu'on irait par la seule voie libre : Saint-Denis.

Il y avait là, à déjeuner, quelques amis, entre autres Georges Dubail, le fils du maire du septième arrondissement. Son père et lui avaient été obligés de s'enfuir, traqués par leurs administrés. — Depuis son arrivée à Saint-Germain, il faisait la cour à Marie, se prétendant amoureux d'elle. Comme il redoublait ses protestations : « Oh ! laissez-moi donc tranquille, s'écria-t-elle ; tout cela, ce sont de belles paroles, mais je suis sûre que

si je vous prenais au mot, et si je vous demandai s une preuve, vous vous récuseriez. — Faites-en l'essai, répliqua-t-il. Quelle preuve exigez-vous de moi? Tenez, voulez-vous que je vous accompagne à Paris? — Ne faites pas cela, dirent les amis présents ; c'est une folie. Vous entrerez dans Paris, mais vous n'en pourrez plus sortir sans un sauf-conduit. — Pardon, je tiens le pari : j'offre à mademoiselle Colombier de y accompagner, à la condition d'une récompense. — Honnête ? — s'écrièrent les amis. — Cela dépend de ce que vous entendez par honnête. Il faut que l'enjeu soit l'équivalent de ma vie que je risque. » Le pari fut tenu, et, le lendemain, Marie et Félicie Delorme, accompagnées de Georges Dubail, descendaient du train de Saint-Denis à la gare du Nord et entraient dans Paris. Marie demeurait rue Saint-Lazare, proche de la gare : il fallut descendre à pied ; il n'y avait pas de voiture, naturellement. Vers le faubourg Montmartre, rue Lafayette, une barricade empêchait d'avancer : il fallut faire un détour; rue Saint-Lazare, près de la rue de la Chaussée-d'Antin, nouvelle barricade etnou-

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veau détour. Enfin on arriva chez Marie, en [•assaut par la rue Caumartin : à cinquante mètres de sa maison, il y avait encore une barricade.

Les concierges dirent à la jeune femme qu'ils avaient bien peur ; qu'on était venu perquisitionner, demander s'il n'y avait pas d'hommes ni d'armes dans la maison. Ils avaient déclaré que tous les locataires étaient absents, et on les avait laissés tranquilles; mais toute la nuit c'étaient des patrouilles, des gens qui circulaient.

— Vrai, madame, concluaient-ils, ce n'est pas prudent à vous d'être revenue.

— Aussi vais-je repartir au plus tôt.

Elle monta chez elle pour faire un paquet de lingerie, car il ne fallait pas songer à emporter une malle.

Puis on se rendit chez Félicie Delorme, qui demeurait rue de Trévise ; elle avait naturellement des objets à prendre chez elle. On grimpa au cinquième étage. Sur le palier s'ouvrait une petite porte : on montait un escalier particulier et enfin on trouvait un appartement tout à fait détaché du reste de

l'immeuble et auquel correspondait un escalier aboutissant à la maison contiguë à la rue adjacente. On pouvait ainsi entrer par une rue et sortir par l'autre.

Marie ne connaissait Félicie Delorme que de vue avant de l'avoir rencontrée à Saint- Germain : elle se rappelait avec étonnement les brillantes toilettes, signées de la bonne faiseuse, que Félicie portait à Déjazet et dans d'autres théâtres du même genre, où elle jouait de petits rôles. Elle était passablement laide, les lèvres ('paisses et retombantes, la taille plate ; mais de grands yeux ardents éclairaient cette laideur, et Félicie atteignait au véritable chic par sa façon élégante de s'habiller. Au surplus, la disgrâce physique de certaines marchandes d'amour leur nuit moins qu'on ne suppose : les hommes s'étonnent d'abord du succès qu'elles obtiennent, et se demandent ensuite par quel charme secret elles ont provoqué et retenu le caprice de leurs amants : de la a vouloir l'expérimenter par eux-mêmes, il n'y a qu'un pas, le premier, et le seul qui coûte.

Le luxe que Félicie déployait au théâtre et

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à la ville rendait le contraste plus frappant; quand on allait chez elle ; il fallait passer par un couloir comme ceux qui conduisent aux chambres <h'> domestiques, franchir, en se baissant, une porte liasse, puis descendre deux marches. Mais cette impression était tout aussitôt effacée par une sensation toute contraire d'élégance et du goût artistique. L'antichambre était tendue d'étoffe de fantaisie, avec sièges et meubles anciens ; puis venait une salle à manger en vieux chêne aux fines sculptures ; elle communiquait directement avec an petit salon et une chambre à coucliei', tendue de brocart vert d'eau, ornée de tapisseries au petit point, le tout d'un luxe et d'une coquetterie de bon aloi, qui ne laissa pas que d'étonner Marie.

En se trouvant loin du bruit, dans ce milieu élégant; on se laissait aller à la douceur des sièges moelleux <}i'> grandes bergères Louis XVI. Comme si elle avail quitté son appartement de la veille, Félicie alla prendre dans une armoire du madère, du porto. t\('> gâteaux secs, des biscuits, avec i\r<< assiettes de vieux saxe, servil le tout sur de petites

tables gigognes avec des cigarettes d'Orient. Les pérégrinations de la journée avaient donné faim et soif à tout le inonde. Le vin épanouit la gaîté de chacun ; tout en causant et en fumant, on s'aperçut que l'heure du départ avait fui : il fut décidé qu'on coucherait à Paris. Marie accepta de rester chez Félicie Delorme parce que les barricades l'effrayaient un peu ; et puis, pour trimballer les paquets, il y avait moins loin de la rue de Trévise à la gare du Nord. Georges Dubail proposa aux deux femmes de dîner chez Marguery, et l'on se dirigea gaiement et d'un pied léger vers le boulevard Poissonnière. Les rues et les boulevards étaient presque déserts, et les rares passants que l'on rencontrait regardaient d'un air étonné ces gens qui causaient et riaient. Marguery servit à ses clients un dîner irréprochable, comme si l'on ne venait pas de passer par le siège, et comme s'il n'y avait pas de Commune. Il leur recommanda un bourgogne qui justifia l'éloge qu'il en faisait.

Enfin, l'on remonta chez Félicie, aussi gaiement qu'on en était parti.

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Le lendemain malin, Georges Dubail arrive tout essoufflé, une gerbe de roses dans les bras. Il raconte qu'il est passé chez Lefilleul, son fleuriste du boulevard, où il a acheté ses roses, de magnifiques PaulNéron : ([n'en circulant dans Paris, on l'a remarqué, suivi ; il a reconnu l'homme : un employé de la mairie qu'il a renvoyé autrefois. Pour le dépister, il a pris à travers le dédale des rues qui avoisinent le Conservatoire, il a couru, et maintenant, il croit bien l'avoir « semé ». Puis, il se met à raconter les événements de la soirée et de la nuit. A Montmartre, on se

battait. L'abbé D , archiprêtre de la

Madeleine, a été assassiné. A ce nom, Félicie se mit à pousser des cris. « Vous

dites?... L'abbé D a été assassiné? —

Oui. Est-ce que vous le connaissiez? — De nom... Mais c'est horrible!... Et vous êtes bien sur d'avoir dépisté l'individu qui vous suivait? Attendez, je vais regarder dans la rue s'il n'y a personne. » Elle regarda en se penchant, car le toit avançait et cachait la rue ; puis elle fit signe à Dubail de venir, et lui désigna un homme qui attendait de

l'autre côté, au coin de la rue. «Mais c'est lui, s'écria-t-il, c'est bien l'homme qui m'a suivi. » L'individu était là. examinant les maisons, les croisées, mais il n'avait pas l'idée de regarder aussi haut : on était donc tranquille. « Eh bien, dit-elle, voilà quelqu'un qui vous ferait passer un mauvais quart d'heure. Vous avez de la chance d'être ici. Mais, par exemple, vous ne sortirez pas de Paris aussi facilement que vous y êtes entré. Nous y aviserons plus tard : pour le moment, il faut vous en aller au plus vite. — Mais où allonsnous nous donner rendez-vous?— Chez moi, dit Marie. Voici ma clef; le concierge vous a vu avec nous hier : allez nous attendre. » Félicie Delorme ouvrit la porte et, prenant la main de Dubail, elle le guida jusqu'au palier de l'autre maison, ou il n'eut plus qu'à descendre l'escalier. « Et surtout n'allez pas chercher une autre butte de roses, à moins qui,' vous ne veuilliez vous faire coller au mur. »

En rentrant dans le petit salon, Félicie se laissa tomber accablée sur un siège, et les nerfs la dominant, ne pouvant plus contenir

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ses larmes, elle fut prise de sanglots convulsifs. Marie n'y comprenait rien. Quoi? qu'y avait-il donc? pourquoi ce désespoir? — A la fin, la crise s'apaisant, Félicie Delorme s'expliqua.

Un jour, elle était allée soigner une amie, malade d'une fluxion de poitrine. Un monsieur vint voir cette amie ; comme le médecin avait fait défense de laisser entrer personne, ce fut elle qui le reçut et lui parla. Il finit par lui demander son nom, son adresse et la permission devenir chez elle. Il s'entourait de mystère, (.''est pour lui qu'elle avait pris ce logement, à deux issus. Pendant cinq ans, il lui rendit visite deux fois par semaine ; il lui donnait beaucoup d'argent : c'était lui qui la défrayait de toutes ses dépenses, mais à la condition qu'elle ne chercherait pas à savoir qui il était ; à la première indiscrétion, tout serait fini, — il ne la reverrait jamais. Personne ne devait se trouver sur sou passage ; il lui fallait éloigner sa domestique. Deux fois par semaine, à des heures convenues, elle l'attendait : s'il était empêché, il venait le jour suivant. « Alors, vous ne sa-

vez pas son nom ? dit Marie intriguée. — Si, attendez. Un jour, il y avait à la Madeleine un grand mariage : je m'attarde à regarder les dames, en superbes toilettes, descendre de voiture, puis l'idée me vient d'entrer dans l'église ; je me faufile parmi la foule, et à l'autel, officiant, je reconnais... qui? Mon visiteur assidu et inconnu. Je demande, je

m'informe : c'était l'abbé D dont Du-

bail vient de nous raconter l'assassinat. »

Et elle se remit à sangloter. Marie cherchait à la consoler, mais elle ne trouvait pas les mots pour calmer son chagrin; très intéressée, elle, regardait cette femme, la maitresse d'un prêtre.

Elle avait garde de son enfance catholique une crainte mystérieuse pour tout ce qui touche à la religion et à ses ministres. Le prêtre que le surplis vêtait de sa blancheur froide alors qu'il distribuait la manne eucharistique aux fidèles tendant vers lui leurs faces d'extase ; celui qui s'asseyait au tribunal de la pénitence, juge impassible des faiblesses mortelles qu'il semblait absoudre et guérir sans les partager, image impersonnelle du

Dieu très saint; le pontife qui, dressé dans l'orgueil flamboyant des chasubles magnifiques,- levait si haut le soleil du tabernacle

au-dessus des foules courbées sous le venl de la prière, ne devait pas être un homme comme les autres, une Chair de désir et de plaisir. Et celle qui avait eu le pouvoir de le ramener à la condition mortelle, de le rendre justement pareil aux autres, en arrachant de ses épaules sacerdotales le manteau de sainteté, paraissait à la jeune femme presque sacrilège, maintenant surtout que le prêtre et le pontife était devenu un martyr et que des rayons sanglants s'ajoutaient à l'hiératique auréole. Et cependant cette femme racontait son intrigue comme la chose la plus naturelle. (Elle avait eu le temps de s'y habituer, du reste. « Je me doutais bien, disait-elle, au mystère dont il s'enveloppait, qu'il y avait quelque chose. Et puis, c'était sa tonsure, qui ne ressemblait pas à une calvitie naturelle. Quand j'ai appris qui il était, j'ai eu garde d'en rien laisser paraître; il a fallu, pour que je parle, cet horrible malheur que je viens d'apprendre. C'a été plus fort que moi :

avec mes larmes a jailli mon secret. » Elle mit de l'eau fraîche dans la cuvette, s'épongea les yeux. On regarda dans la rue si l'homme y était toujours ; il avait disparu. Comme les deux femmes descendaient, en arrivant à l'entresol, elles entendirent la concierge parlant avec un homme qui t'interrogeait sur ses locataires, et lui demandait si elle n'avait pas vu entrer dans la maison un jeune homme portant des fleurs. Elles remontèrent bien vite, et, sans chercher à en entendre davantage, elles prirent le couloir qui conduisait à l'autre issue.

En arrivant chez elle, Marie rencontra madame Moreau, lingére-couturière, qui habitait rue Saint-Augustin, à l'emplacement occupé depuis par Morin-Blossier, le grand couturier. Madame Moreau, ou plutôtla mère Moreau, comme on l'appelait, lui raconta qu'elle avait acheté toute la lingerie, les robes, manteaux, dentelles, fourrures, qui venaient de la succession de Barrucci. Si elle voulait voir?... Elle lit signe à un jeune homme qui portait des paquets; elle suivit Marie chez elle, pour lui en montrer le contenu.

En arrivant dans l'appartement, la jeune femme trouva Dubail très perplexe, se demandant si les communards le laisseraient sortir.

Il pouvait être reconnu, signale.

Pendant ce temps, la Morcau avait étale le

contenu des paquets, et elle montrait une

superbe couverture de zibeline, des manteaux,

des dentelles, des chemises magnifiques; et

elle faisait l'article. Elle avait des clientes à

Versailles el à Saint-j rermaln ; elle allait leur

porter toutes ces belles choses, car elle avait

besoin d'argent. Tandis qu'elle bavardait,

Marie avisait le jeune commis qui portait ses

paquets : l'idée d'une substitution lui vint à

l'esprit. Dubail était presque de la môme

taille; en coupant ses moustaches, il aurait

l'air aussi jeunet. Et voilà tout le monde de

rire, oubliant ses terreurs. Avec des ciseaux,

on coupa les blondes moustaches de Dubail ;

il, passa la veste et le gilet qui constituaient

la livrée du commis, se coiffa de sa casquette

galonnée, et chargea le paquet sur son

dos.

Il n'y avait presque plus de différence.

— Et puis, dit la mère Moreau, avec moi, pas de danger : je suis connue !

Il n'y avait pas de danger, en effet ; Marie apprit depuis que son mari, communard, hurlait avec les loups.

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