‹ Memoires. ProfChapitre 12 sur 90 · XVJ NOTICE · texte numérisé non relu

XVJ NOTICE

Il ne doit pas sortir un instant de son rôle ; tantôt il faut qu'il occupe la scène par son action particulière, tantôt il faut qu'il contribue à l'action générale ; sa physionomie , son attitude doit toujours exprimer une pensée, un sentiment; son silence doit parler , sa manière d'écouter doit souvent produire autant d'effet que ses paroles.

Tout ce" que nous venons de dire de l'action peut s'appliquer à la comédie comme à la tragédie; mais le genre tragique offre une difficulté de plus, c'est la nécessité de mettre dans l'action de la noblesse et de la dignité , sans faire tort à la vérité et au naturel. Notre tragédie, sans être calquée, quoi qu'on en dise, sur celle des Grecs, a particulièrement emprunté du théâtre d'Athènes une certaine pompe, un certain grandiose dans l'expression, dans le dialogue : cette manière de parler convient en effet à des personnages qui sont tantôt des fils des dieux , tantôt des héros et des rois; c'est ce langage magnifique des Eschyle, des Sophocle et des Euripide que nos grands poètes sont parvenus à faire entendre sur la scène française, dans une langue qu'ils ont créée et qu'ils ont rendue la rivale de la belle langue des Grecs ; c'est par là que notre tragédie l'emporte sur celle des autres peuples de l'Europe, chez lesquels la scène tragique admet trop souvent des détails familiers exprmiés dans un langage sans noblesse.

Il est vrai qu'autrefois certains acteurs tragiques,

SUR MADEMOISELLE CLAIRON. XVlj

confondant la bouffissure avec la grandeur, l'exagération avec la dignité, prenaient, dans leur action, des airs de matamore et de capitan; ils s'avançaient le poing sitr la hanche, le jarret tendu, mettant en avant alternativement le pied droit et le pied gauche, se balançant et faisant une pause entre chaque pas; cette marche dansante était assez ridicule; mais pour éviter cet excès, il faudrait bien se garder de tomber dans l'excès contraire , se présenter sur la scène d'une manière triviale et ignolde: le naturel n'est pas le familier et le bas; Achille ne peut pas avoir la démaiche à\\ beau Léandre, ni Joad celle de Cassandre ou dOri^on.

C'était autrefois une règle de ne jamais élever les bras plus haut que la tète, en jouant la tragédie ou la comédie ; ce geste apparemment était regardé comme exagéré, faux, ou peut-être inconvenant; Baron dit un jour à ce sujet : « Les règles défendent « d'élevei' les bras au-dessus de la tête; mais si la « passion les y porte, il n'y aura rien à reprendre; « la passion en sait plus que les règles. » Cela est fort bien dit, et pourtant c'est une maxime dangereuse pour le commun des acteurs qui croiront pouvoir tout justifier en s'autorisant de la passion. Que dirait aujourdhui Baron , s'il voyait beaucoup d'acteurs, au mépris de l'ancienne règle , entrer et sortir comme des énergumènes, jetant leurs bras en l'air, sans motif, comme sans grâce, et terminant sou-

vent les tirades par le même geste, agitant leurs mains au-dessus de leur tête, comme pour faire signe à leurs affidés de les applaudir? Si ce geste, employé rarement et à propos , peut et doit produire de l'effet sur le spectateur , il est évident qu'il ne signifie plus rien lorsqu'il est prodigué ; il devient même désagréable et choquant; les sculpteurs grecs ne recherchaient jamais l'expression aux dépens de la beauté; au contraire, ils voulaient la beauté avant tout, et lui sacrifiaient au besoin l'expression même.

C'est ce que nos comédiens tragiques ne doivent pas oublier, s'ils veulent que leur action soit toujours noble, toujours imposante , toujours héroïque.

Quant à la diction, elle doit être pa*'faitement d'accord avec l'action j cet ensemble, cette unité de la parole et du maintien est indispensable po«r produire l'illusion.

Conmie autrefois on dansait la tragédie, on la chantait en même temps, et cela devait être, l'un tenait à l'autre; Xaction et la diction étaient toutes deux affectées, emphatiques ; point de naturel , point de vérité; c'était une déclamation monotone, fatigante; on faisait ronfler les vers les plus simples: telle était, à ce qu'il paraît, la manière des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, dont Molière s'est moqué dans V Impromptu de Versailles. D'anciennes actrices dont on cite encore les noms , les Des OEuil-

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