SUR MADEMOISELLE CLAIRON. XXJ
deux ans de théâtre , on peut dire qu'il n'y a rien à en espérer j il est condamné à la médiocrité pour toujours.
On peut attendre davantage d'un jeune acteur qui crie; car cet excès de moyens qu'il emploie peut venir d'un excès de facultés morales et physiques. Des passions fortes veulent s'exprimer fortement. Le volcan de l'âme, si cela peut se dire, se manifestera par de violentes éruptions. Lekain et mademoiselle Clairon commencèrent tous deux par crier; Lekain surtout, qui, dans sa jeunesse, avait une voix rauque et dure , tombait quelquefois dans des inflexions désagréables; on le sifflait ; mais on courait en foule pour le siffler dans quelques passages où sa voix le trahissait, et pour l'applaudir avec enthousiasme dans tout le reste du rôle, oii il était admirable. (Nous ne parlons ici que de ses premières années.)
11 faut dire aussi que crier à tout propos et hors de propos est encore une marque de sottise , ou du moins l'indice d'un défaut de jugement. L'homme sensé n'ignore pas qu'exagérer c'est affaiblir, et que celui qui passe le but le manque comme celui qui n'y arrive pas.
Les comédiens qui crient ont souvent le malheur d'être applaudis par une grande partie du public, qui se laisse imposer et entraîner par le bruit qu'ils font; eux-mêmes sont trompés à leur tour par l'il-
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lusion quils produisent, et ils crient encore plus fort, parce que cela leur a réussi. Il s'en trouve pourtant quelques-uns qui, comme Lekain et mademoiselle Clairon , finissent par dédaigner ce genre de succès, et par sentir que se modérer est un meilleur et un plus sûr moyen de produire de l'effet et d'être applaudi.
La classe qu'iparle est certainement celle qui mérite la préférence; c'est ordinairement dans cette classe que parviennent à se placer les tragédiens consommés; ceux qui joignent à une véritable intelligence, à un sens exquis, à une sensibilité réelle , beaucoup d'études et de réflexions , un longexercice de l'art et la bienveillance du public; ceux-là comptent sur eux-mêmes et sur leur talent; ils ne veulent plus jouer pour la foule ignorante à qui Von impose par une déclamation ampoulée, par des cris et par des gestes extravagans; ils aspirent aux suffrages des connaisseurs , et aussi à leur propre estime; ils veulent se satisfaire par un débit naturel et vrai : voyez Talma dans la tragédie de Sr/^a , il parle presque tout son rôle; mais en parlant il conserve toujours l'orgueil de la puissance et la force de caractère du personnage; c'est un dictateur qui parle, et ce dictateur est Sylla.
Ce que je vais dire pourra paraître au premier coup d'œil un paradoxe, et cependant je ne désespère pas d'en démontrer la vérité : je pense que 1î^
SUR MADEM0IS3EI.I.E CLAIÏÏON. "'^XllJ
perfection de l'art chez un acteur tragiqu^est de savoir chanter^ crier ^ al parler^ selon les ocRIsions, et quand il le faut.
Quoi! me dira-l-on, vous voulez qu'un acteur chante? }q m'explique. D'abord je ne veux pas qu'il chante tout son rôle , il s'en faut de beaucoup. Je viens de dire qu'il lui faudrait crier et parler suivant les situations, suivant la couleur du dialogue.
Ensuite, si j'emploie le mot chanter, c'est faute d'en trouver un autre qui rende ma pensée; ce que j'entends, c'est que l'acteur qui récite des vers soignés, mélodieux, cliantans, ne doit pas les réciter comme une simple prose, ni en descendre le ton jusqu'au familier et au bourgeois, ni briser les vers de manière qu'on n'y retrouve ni rhythme, ni mesure, ni cadence.
Je sais bien que César, encore très-jeune, dit un mot plaisant à un homme qui lisait devant lui avec trop d'emphase : Veux-tu lire ? lui dit-ii , tu chantes'^ -veux-tu chanter? tu chantes niaL
Mais Quintilien , qui rapporte ce trait d'esprit de César, enseigne dans cet endroit même, qu il faut accoutumer les élèves à lire d'une voix mâle, qui ait une certaine gravité mêlée de tlouceur; «En second lieu, qu'ils sachent, dit-il, que les vers d(îi vent se lire autrement que la prose. Les vers sont une espèce de nnisique, ei. les poètes nous annoncent eux-mêmes qu'ils «hantent j mais il ne faut