‹ Memoires. ProfChapitre 16 sur 90 · SUR MADEMOISELLE CLAIRON. XXV · texte numérisé non relu

SUR MADEMOISELLE CLAIRON. XXV

ini cerlain point, les pompeuses merveilles de la tragédie !

Priez un Italien de vous réciter des vers du Dante ou du Tasse, une ode de Testi ou de Chiabrera , vous lentendrez aussitôt quitter le ton vulgaire de la prose, et son débit accentué, rhytbmé, sera une espèce de chant.

Corneille, moins imitateur des poètes grecs que des Espagnols et de Lucain, mais plus créateur encore qu'imitateur, Corneille a écrit en grand poète, et beaucoup <le ses beaux endroits ont, pour ainsi dire, un chant tout fait; les stances du 6Vr/, le monologue d'P'iUiilie dans Cinna ., celui de Cléopàtre dans Rodogune^ l'apostrophe de Cornélie à l'ui-nede Pompée, ne oenvent eue bien dits, sans une espèce fie nuxlulation et de mélodie qui conserve à de pareils vers le charme poétique et musical flont ils sont empreints, et qu'il serait déplorable de faire flisparaîlie ou seulement de diminuer par un débit plat et pios;iï'pie.

Racine a transporte dans notre langue beaucoup moins le fond des lragé<iies grecques, que leur poésie admirable; il a end)elli des ornemens poétiques les dét.iils les plus simples : c'est par la continuité de la noblesse et de l'elegance qu il s'est montre non pas seuleineut l'imitateur, mais le digne rival de ces poètes grecs qu il avait p:ofonflenient étudiés; et il a mérite de partager l'éloge qu'Horace fait de ces

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anciens poètes. «Us ont reçu, dit-il, des Muses, avec le génie de l'invention , l'heureux don de l'élocution la plus parfaite. >> (i) Quel barbare pourrait supporter d'entendre les vers de Racine dépouillés de leur harmonie enchanteresse?

Voltaire a marché sur les traces de son maître ; il a moins travaillé son style : aussi n'a-t-il pas atteint la même perfection ; mais il est toujours riche et pompeux, toujours brillant de couleurs poétiques. Si l'on efface, ou seulement si l'on ternit ces couleurs par une manière de dire pauvre et commune, que deviendra leur puissante magie .**

On assure que Voltaire, qui s'amusait à jouer la tragédie, débitait ses rôles avec une certaine emphase , et prétendait que les vers tragiques voulaient dans la déclamation la même pompe que dans le style.

Il est certain que tant qu'on ne fera pas de tragédies en prose, il faudra que les acteurs tragiques se souviennent qu'ils parlent envers, et souvent en très beaux vers.

Je vais plus loin, et je pense que la comédie, lorsqu'elle est écrite en vers, doit être débitée et jouée autrement que la comédie en prose.

Si l'on m'objecte, la naturel... la vérité l... je

(l) Cri-aus ingenmm , graiis dédit ore rotundo ,

Musa loqui. ( HoRAX. De Arte poet. )

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répondrai qu'au théâtre, c'est une imitation de la nature que je vais chercher, et non pas la nature elle-même; et que cette imitation doit m'être présentée tellement embellie, qu'elle me fasse plus de plaisir que je n'en recevrais de la vue des objets imités.

Enfin j'entends que l'acteur qui récite des vers en public, doit faire sentir que ce sont des vers qu'il récite; qu'il doit en conserver la mélodie , appuyer sur les syllabes accentuées, distinguer les fortes et les faibles, les brèves et les longues, ^x\^\n poétiser sa diction; plus les vers seront pompeux et d'un style élevé, plus la nianière de les dire devra être soignée, prosodiée ; l'enthousiasme et le chant du poète doit passer dans l'àme et dans la voix de celui qui lui sert d'interpiète; dira-t-il platement et familièrement:

Il fiilluf s'arrèlor, et la rame inutile Fatigua vainement une mer inimohile?

De pareils vers sont de la langue des dieux; j1 n'y a pas moyen de les rabaisser à la langue des hommes; il faut en sentir la mélodie , il faut la faire passer dans loi cille et dans 1 àme des auditeurs.

J'espère à présent que 1 on comprend ce que signifie pour moi le mot chanter àes vers, et je ne doute pas que l'on ne m'accorde qu'il y a des morceaux qui doivent être chantés j dans le sens que je

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donne à cette expression , c est-à-dire qu'ils doivent èlve poétisés et mélodies, si cela pouvait se dire.

On ne prétendra pas , sans doute , qu'il ne faille jamais crier; car enfin crier, c'est élever la voix, au-dessus de son diapazon ordinaire ; or, la haine, l'emportement, la crainte, la douleur vive, l'ardent désir, toutes les passions violentes s'échappent de notre âme par des accens énergiques , par des cris souvent inarticulés ; il est impossible alors que la voix soit faible et basse ^ il faut bien qu'elle s'élève et qu'elle retentisse comme la tempête; car nous sommes en effet agités par les orages d'affections violentes qui se soulagent et quelquefois s'augmentent par le bruit même qu'elles font.

Enfin , l'acteur devra souvent ^«r/er; une diction simple convient à des détails ordinaires, à une exposition tranquille de faits de peu d'importance.

Arrêtons un moment. La pompe (le ces lieux , Je le vols bien , Arsace , est nouvelle à tes yeux. Souvent ce cabinet, superbe et solitaire, Des secrets de Titus est le dépositaire ; C'est ici quelquefois qu'il se cache à sa cour , Lorsqu'il vient à la reine expliquer son amour. De son appartement cette porte est prochaine , Et cette autre conduit à celui de la reine. Va chez elle : dis-lui qu'importun à regret , J'ose lui demander un entretien secret.

Sans doute ce sont là des vers à parler; mais ce sont des vers elégans , harmonieux , et c'est un roi

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qui parle; ce qu'il dit est simple, c'est un détail commun; mais il n'est pas dit d'une manière commune. Avec un peu d'intelligence l'acteur comprendra aisément que ces vers doivent être récités sans apprêt , mais noblement et sans trivialité.

Intererit multum Davus ne loquatur an lieros.

« Il y a une grande différence entre le langage « d'un valet et celui d'un héros. » (i)

Mademoiselle Clairon a peut-être commencé par chanter quelquefois ; elle avait pu prendre des habitudes chantantes à l'Opéra , où elle avait d'abord débuté.

(i) Dans Henri VIII, de Shakespeare, le roi qui a dans les mains des preuves écrites de la traiiison du cardinal Wolsey, Veut l'accabler en lui montrant ces papiers qui déposent contre

lui:

Rend o' er this ,

And, after , this; and then to break fast , with JVhal appetile jou hâve.

«Lisez ce papier, lui dit-il, et ensuite celui-ci; et après « cela, allez-vous-en déjeuner de bon appétit, si vous pou- *> vez. »

J'admire beaucoup les grandes beautés de Shakespeare ; mais ici je ne puis m'empêcher de rire de ce discours d'un roi au cardinal son premier ministre; il me semble qu'il est aussi trop dépourvu de dignité.

Quoi que vous écriviez , évitez !.•• bassesse , Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

Ni les vers ni les expressions comiques ne conviennent à

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