‹ Memoires. ProfChapitre 17 sur 90 · XXX NOTICE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE

Un musicien habile, qui a conduit pendant plus de quarante années l'orchestre de la Comédie Française , nous a dit qu'il avait, à quatre représentalions différentes, noté\a déclamation de mademoiselle Clairon dans un monologue d'J/zire , et qu'elle avait été toujours exactement la même.

11 n'y a pas de donte qu'elle n'ait aussi crié dans ses premières années 5 qu'elle n'ait employé une diction emphatique, bruyante, mais qui souvent imposait à la multitude, et valait à l'actrice beaucoup d'applaudissemens.

Elle convient elle-même qu'elle avait des défauts dont une partie du public lui faisait un mérite ; et elle date du voyage qu'elle fit à Bordeaux , en 1749) un changement marqué dans sa manière et dans son jeu.

Marmontel, dans ses Mémoires (1), parle de ce changement du jeu de ma demoiselle Clairon, comme

la tragédie. Les événemens et les mœurs de la comédie se refiisent aux vers tragiques:

f'^ersibus exponi tragicis res comica non viilt. Iiidignatur item privatis ac piopè socco Dignis carminibus narrari cœna Tliyeslœ.

H0RA.T. De Aile poet.

Ce qu'Horace dit du style et des vers s'applique de soiinème à l'action et à la diction ; ni le poète, ni le comédien ne doivent confondre les genres.

(1) Marmontel , 3Iéntoires , Liv. v.

SUK MADEMOISELLE CLAIRON. XXXJ

d une révolution intéressante qui se fit à celte époque dans l'art de la déclamation.

Mais à l'en croire , c'est lui qui fut le premier auteur de cette révolution ; sans lui , mademoiselle Clairon n'y aurait pas songé; il va même jusqu'à dire qu'il fut long-temps en dispute avec elle à ce sujet , et qu'il eut beaucoup de peine à l'amener à son avis.

Ce qu'il y a de fâcheux pour le rècit de Marmontel , c'est que mademoiselle Clairon, qui, dans cet endroit même (i) , lui fait des remercîmens des éloges qu'il lui a prodigués dans son article Déclamation (dans \ Encyclopédie) ^ ne dit pas un mot des conseils qu'il prétend lui avoir donnés, et assure au contraire très-positivement , que depuis long-temps elle était mécontente de sa manière déjouer, quoique cette manière lui réussît; qu'elle en voulut essayer une autre plus simple, '^\\\?,posée, plus Raccord (suivant ses propres expressions ), et qu'elle saisit l'occasion de faiie cet essai devant un public sans prévention et sans habitude.

Ce nouveau genre ayant réussi à Bordeaux, elle le rapporta à Paris et le conserva tant qu'elle resta au théâtre.

On se doute bien qu'elle n'eût jamais consenti à

(i) Voyez dans les Faits particuliers , Voyage de Bordeaux page 70.

XXXlj NOTICE

avilir le cothurne; elle s'écouta mieux, elle joua plus tranqiiilleiuent^ plus sagementj mais jamais avtc froideur ni avec familiarité.

Telle était an th(''àtre la dignité de son maintien, qu'elle y paraissait d'une taille élevée, quoiqu'elle fiit réellement une petite femme. Madame Vestris, qui lui a succédé sans la remplacer, madame Vestris qui avait beaucoup d'esprit naturel et d'instruction , racontait un jour une anecdote assez curieuse à ce même ami que nous avons déjà cité (i). Voici à peu près dans quels termes elle faisait son récit:

« J avais, étant encore fort jeune j joué les pre- « miers rôles tragiques sur les théâtres de plusieurs « grandes vil les de France, j'y avais obtenu des suCcès, « je ne manquais pas d'admirateurs; mon âge et ma « figure faisaient qu'on me trouvait beaucoup de « talent, ou du moins qu'on me le disait. Quelques- « uns des connaisseurs île province qui me faisaient «la cour, m'assuraient que j'étais bien meilleure « que madenioiseile (Clairon qu'ils avaient vue jouer « à Paris. Je ne demandais pas mieux que de les « croii'e ; ils me le répétèrent si souvent qu'ils fini- « rent par me le persuader. J'eus occasion de faire « un voyage dans la capitale, et lorsque j y fuS, '( une dame me proposa de me faire faire la con- .« naissance de la célèbre actrice; jy consentis avec

(i) M. Dcspiés.

SUR MADEMOISELLE CLAIBON. XXXÎij

« plaisir. Nous allâmes chez elle; je trouvai une « petite femme d'environ quarante ans, qui avait « été jolie. La comparaison que je fis en moi-même « de son extérieur au mien fut tout à mon avan- « tage. Elle m'accueillit avec politesse, mais en « me parlant comme à une jeune personne, comme «à une élève; j'étais assez mécontente; mon intro- « ductrice lui dit que je désirais de réciter quel- « ques vers devant elle , pour recevoir ses avis ; elle « consentit à m'entendre ; je me flattai tout bas de « kii causer un peu de surprise et même de jalousie « par la manière dont j'allais déclamer; je choisis « le monologue d'Hermione, au commencement du « cinquième acte iK Andromaque ; elle m'écouta bien , « et quand j'eus fini , me dit que cela n'était pas mal , « me fit quelques observations, et me donna Ae^s « encouragemens ; je la remerciai , j'étais furieuse. « Quelques jours après, j'allai à la Comédie Fran- « caise, on donnait précisément ^«^rowa^M^y lors- « qu'Hermione entra , je m'écriai : Ce n est pas rua^

« demoiselle Clairon Les personnes qui étaient

« avec moi m'assurèrent que c'était elle.... Eh ! com- « ment.»' leur dis-je, voyez comme cette actrice est « grande! comme elle se présente! quel maintien! « J'ai vu mademoiselle Clairon chez elle, c'est une « très-petite femme; c'était bien elle pourtant. Je « l'écoutai , je fus confondue : et quand elle arriva « au monologue du cinquième acte , j'aurais voulu

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