SUR MADEMOISELLE CLAIRON. XXXIX
cuirasse, et sur ces tonnelets un court jupon tombant jusqu'aux genoux.
Matlemoiselle Clairon et Lekain imaginèrent de concert, vers 1760, de faire quelques recherches sur la vérité des costumes , et de prendre à peu près les habits qu'avaient dû porter les personnages qu'ils représentaient. Mais tous leurs camarades ne s'empressèrent pas de les imiter, et la réforme ne se fit pas tout d'un coup.
J'ai vu dans ma jeunesse Jocaste et Agrippine en grand panier, un corps de robe busqué , la tête coiffée d'un chignon et de boucles droites derrière les oreilles, le tout pommadé et poudré à blanc.
J'ai vu dans la tragédie de Zunia, x\n jeune sauvage enjuponné, le tonnelet à la ceinture, ime massue à la main , et les cheveux poudrés , épars sur ses épaules.
J'ai vu plus d'une fois Ulysse et Théramène, venant faire le récit qui termine IpJdgénie et Pliedre ^ secouer et faire tomber la poudre dont leurs cheveux étaient abondannnent garnis.
M. Talnia a trouvé encore beaucoup à faire relativement à l'exactitude des costumes 5 il s'est occupé, avec un soin scrupuleux, de cette partie de son art; il est remonté aux sources, s'est éclairé par les avis des antiquaires, des peintres, des statuaires. Ce grand comédien est peut-être celui qui a jamais approché le plus de la vérité historique en ce genre,-
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mais tous les acteurs, ceux qui jouent dans les" mêmes pièces que lui, se conforment-ils de même à l'exactitude du costume? ferait -on aisément adopter aux actrices, en faveur de cette exactitude, un habilement désavantageux , une coiffure qui leur siérait mal? Enfin, s'imagine-t-on que les Grecs» les Persans, les Romains, s'ils revenaient et s'ils assistaient par un miracle à nos représentations théâtrales, ne trouvassent beaucoup à reprendre relativement à cette prétendue sévérité des costumes antiques? Il est vraisemblable qu'ils reconnaîtraient à peine et les habits, et les usages, et les mœurs de leur temps et de leur pays.
Oserons-nous remarquer que ce soin d'une imi- , talion fidèle dans les costumes, quoiqu'il soit louable et quil doive être encouragé, n'ajoute pas, autant qu'on le croit communément, au plaisir et à l'émotion du spectateur lors de la représentation d'une tragédie? Les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine ont certainement excité plus de transports et fait couler plus de larmes, dans leur nouveauté, et lorsqu'on n'avait jamais rien entendu de semblable, qu'ils ne peuvent le faire à présent; et cependant ils étaient alors représentés avec bien moins de pompe , et les acteurs étaient vêtus à la moderne en représentant des personnages anciens. Au fond , l'illusion ne peut jamais être entière et complète. (Edipe et Philoclète portent des habits
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grecs; Horace et Brutus, des habits romains; et Joad a le costume du grand-prètie des Hébreux ; mais ils parlent tous en vers français; le poète est même obligé souvent d'accommoder le caractère et le langage de ses héros aux mœurs et aux opinions de ses spectateurs; enfin, comme je l'ai déjà dit, ce n'est point une action réelle que nous nous attendons à voir sur la scène tragicjue , c'est une belle, une touchante, une poétique imitation.
Passionnée pour son art , mademoiselle Clairon, dans le cours de sa carrière théâtrale, joua tous les rôles de son emploi. Elle se fit distinguer particulièrement dans ceux qui demandaient de la force, de la fierté; on voyait, à la manière dont elle remplissait un rôle, qu'elle l'avait profondément étudié , qu'elle en saisissait toutes les situations et toutes les nuances : son jeu muet était admirable.
Elle établit beaucoup de rôles nouveaux; et les ' auteurs de cette époque , Voltaire ^ Guyrnond de La Touche^ Sauriti ^ Duhelloy ^ lui eurent de grandes obligations.
Elle fit le succès du Deiiis-le-Tyran de Marmontel, et elle adoucit la chute de son Aristoniene. Le poète qui, dans ses Mémoires , destinés, d'après leur titre, a r éducation de ses enjans, n'a pu résister à la vanité de raconter ses bonnes fortunes , n'a eu garde d'oublier, parmi ses conquêtes, celle de
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mademoiselle Clairon , dont il fut quelque temps l'amant favorisé; mais la reconnaissance et le souvenir d'une ancienne liaison auraient dû l'engager à laisser dans l'oubli une tendre fiintaisie que mademoiselle Clairon se permit en passant... (i). Cette anecdote peu décente n'importait guère au public , et encore moins à 1 instruction des enfans de l'auteur.
Ses amours avec Marmontel étaient finis depuis long-temps , lorsqu'elle forma , à 1 âge de trente ans, une liaison avec le comte de Valbelle, plus jeune qu'elle de sept années. Il paraît que ce fut l'attachement le plus sérieux de sa vie ; il ne dura pas moins de dix-neuf ans. Le comte de Valbelle lui proposa plusieurs fois de l'épouser ; il le lui demanda même avec instance; elle s'y refusa par délicatesse, et dans la crainte que son amant ne se repentît un jour de lui avoir donné le titre d'épouse.
Quelle qu'ait été l'irrégularité de sa conduite en fait d'amour et de galanterie , elle eut toujours une âme élevée ; à un certain orgueil naturel se joignit encore celui qui doit naître dans une profession où le talent est sans cesse applaudi, caressé , comblé de toutes sortes de faveurs et de récompenses. Elle avoue elle-même L\yieUe était na-
(i) Marmontel, Mémoires , Livre m.
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turellement et malheureusement violente etjiere (i) ; ces défauts qu'elle ne travailla pas à réprimer lui firent beaucoup d'ennemis , non-seulement parmi ses camarades, mais même dans le public, qui aime ù trouver la modestie et la simplicité jointes au talent.
Elle devait s'attendre à être en butte à l'envie qui accompagne toujours les succès; mais elle a encore été l'objet d'une animosité particulière qui la poursuivit constamment, et qui même lui a survécM. Nous avons lu plusieurs notices, plusieurs articles biograpbiques sur cette actrice célèbre, publiés long-temps après sa mort, et qui sont écrits dans des dispositions malignes et hostiles contre elle.
Nous qui voulons être justes, nous dirons qu'en effet il paraît qu'elle abusait quelquefois de ses avantages. On raconte d'elle plusieurs traits qui ne durent pas lui concilier la bienveillance des personnes qui en furent les victimes ou les témoins.
En 1762, et lorsqu'elle était au plus haut point de sa gloire , il fut question un jour , à l'assemblée des comédiens , de remettre le Comte ilEssex. Mademoiselle Clairon demanda qui jouerait Elisabeth: mademoiselle Dumesnil dit qu'elle s'en chargeait. — Je ferai donc la Duchesse? reprit mademoiselle Clairon. — Non pas, s'il vous plaît, s'écria made-
(i) Mémoires , page 35
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moiselle Hus ; c'est mon rôle, et je ne le cède pas. — Cela étant, je ferai. la confidente; il n'y a pas grand' chose à dire, c'est mon fait. — On crut qu'elle se moquait, et l'on se sépara. Mais le jour de la représentation , elle tint parole, au grand étonnement de mademoiselle Hus , qui en fut déconcertée, et qui en joua plus mal qu'à l'ordinaire. Le parterre entra dans la maligne intention de mademoiselle Clairon; il applaudit à tout rompre le peu de mots qu'elle disait , et siffla les longues tirades de la Duchesse. Quelques personnes, peu habituées au spectacle, n'y comprenaient rien et demandaient de bonne foi : Pourquoi donc applaudit- on si fort cette actrice qui ne dit rien ?
Pour achever la soirée , mademoiselle Clairon , après la tragédie, vint jouer Cathos dans les Précieuses ridicules. Les applaudissemens et les bravo redoublèrent; elle se divertit beaucoup; mais mademoiselle Hus pouvait-elle lui pardonner un tour si perfide "^
On prête à Lekain une réponse par laquelle il aurait semblé se plaindre que mademoiselle Clairon voulut briller à ses dépens dans le rôle d'Idamé, lorsqu'il jouait Gengis ( dans l'Orphelin de la Chiné). Quelques-uns de ses amis lui représentant un jour qu'il n'avait peut-être pas mis assez de force dans ce rôle : « Que voulez-vous ? leur dit-il , mademoi- '< selle Clairon semble avoir pris à tache de m'écra-
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K ser avec le sien; elle joue Gengis, il faut bien que « je joue Idanié. » Ce mot a pu être dit le soir même de la représentation, dans un moment d humeur; mais il est évident qu'il ne tenait qu'à Lekain de ne pas se laisser écraser; et que si mademoiselle Clairon eût pris les airs d'un conquérant tartare , lorsqu'elle jouait le rôle d'une Chinoise sensible , elle eût été horriblement sifflée, dans ce tenqjs où l'on sifflait les acteurs lorsqu'ils le méritaient.
Il nous a été assuré qu'en général , quoique mademoiselle Clairon et Lekain ne s'aimassent pas, et qu'ils fussent, suivant l'usage , jaloux des succès l'un de l'autre , cependant ils mettaient une probité scrupuleuse à l'exécution des tragédies, et particulièrement des scènes où ils paraissaient ensemble. Ils songeaient à tout ce qu'on avait droit d'attendre d'eux, à ce qu'ils devaient au public et à la gloire du Théâtre Français ; par amour de l'art et pour se faire plaisir à eux-mêmes , ils oubliaient leur rivalité, et faisaient de concert leurs efforts pour que la représentation atteignît toute la perfection qu'ils pouvaient lui donner.
Notre actrice se fit une querelle sérieuse avec Saint-Foix , auteur de l'Oracle et d'autres petites pièces fort agréables. 11 désirait que sa comédie des Grâces, un de ses plus jolis ouvrages , fût jouée devant le roi Louis xv; elle avait été placée sur le répertoire de la cour , pour être donnée après la
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tragédie iïOlympie. Mais le roi avait prévenu qu'il désirait que le spectacle ne durât pas plus de deux heiires; il devait commencer à sept. Mademoiselle Doligny faisait une confidente dans Olympie, et jouait un rôle important dans les Grâces ; il fallait qu'elle changeât de costume dans l'entr'acte. Saint- Foix représenta que la confidente n'avait rien à dire au cinquième acte, qu'elle pouvait se dispenser d'y paraître, et gagner ainsi du temps pour s habiller; que de cette manière la petite pièce commencerait immédiatement après la grande, et qu'on n'outrepasserait point les deux heures fixées par le roi. Mademoiselle Clairon exigea impérieusement que mademoiselle DoUgny , sa confidente, l'accompagnât au bûcher dans le cinquième acte àiOlympie ; il fallut se soumettre à sa volonté ; l'entr'acte des deux pièces fut long. Neuf heures sonnèrent, et le roi s'en alla , sans avoir vu les Grâces. Saint-Foix écrivit une lettre sanglante dans les feuilles de Fréron contre l'actrice qui l'avait irrité; il fit courir aussi sur elle une épigramme virulente que nous nous garderons bien de rapporter ici; elle ressemble trop peu aux élégans badinages sortis de la plume de l'auteur des Grâces, de la Colonie, etc.
Cette même demoiselle Doligny fut l'occasion d'un autre tort que mademoiselle Clairon se donna à l'éirard de Fiéron. Celui-ci s'avisa, dans sa feuille, de faire l'éloge non - seulement du talent, mais
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encore de la bonne conduite et des mœurs pures de mademoiselle Doligny. Jusque-là , il n'y avait pas de mal; cette actrice passait en effet pour être fort sage; mais voilà que le journaliste , se laissant emporter par son zèle pour la vertu qu'on nomme chasteté , fait une maligne et violente diatribe contre certaines dames du théâtre qui n'en observent pas bien exactement les préceptes; et dans le tableau de leurs désordres, il fait entrer méchamment des traits de satire personnelle contre mademoiselle Clairon. Celle-ci porte ses plaintes à l'aulorité, et elle a le crédit d'obtenir un ordre en vertu duquel le pauvre Fréron va s'ennuyer quelques jours au For-VEvêque, pour avoir fait, hors de propos, un sermon contre l'impureté. Cela se passait en février 1765. Mademoiselle Clairon ne se dout-ait guère, en sollicitant et obtenant cet ordre arbitraire, que peu de mois après, elle irait subir, dans la même prison , une détention qu'elle appellerait un coup ré\>oltant du plus injuste despotisme.
Ce n'étaient pas seulement les ennemis de mademoiselle Clairon qui lui nuisaient dans le public, c'étaient aussi ses amis indiscrets qui lui faisaient du tort par leurs louanges exagérées. Le comte de Valbelle, son amant déclaré, de concert avec un M. de Ville-Pinte, fit frapper une médaille où d'un côté on voyait le buste de l'actrice, et de l'autre cette emphatique inscription : Melppmene et r Amitié
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ont fait graver cette incdaille. On prétend même que quelques enthousiastes instituèreni une espèce d'ordre dont cette médaille était la décoration, et qu'ils s'honorèrent de la porter. Cela ne réussit pas dans le monde, et cela ne devait pas y réussir.
On ne s'en tint pas là ; il parut une lettre du chevalier M.... à inylord K.... , prétendue traduite de Vanglais : cet ouvrage pseudonyme était un long panégyrique de mademoiselle Clairon , accompagné d'une relation de tous les vers , tableaux , bustes, estampes, médailles qui avaient été faits, imprimés , peints , gravés , moulés et frappés en l'honneur de l'actrice que le discours célébrait et prônait. On a toujours eu dans notre pays un sentiment vif et juste des convenances ; on trouva que mademoiselle Clairon se faisait trop couronner; et le public , jaloux du droit qu'il a d'apprécier et de récompenser les talens, se fit un malin plaisir d'effeuiller un peu toutes ces couronnes qu'il n'avait pas décernées. Au milieu de ces alternatives d'éloges et de censures , une pensée constante de mademoiselle Clairon était dq relever sa profession de l'état d'abaissement où la retenaient d'anciennes opinions. Sa fierté se révoltait à l'idée que cette profession pût être avilie et méprisée ! Elle croyait avoir des droits à la gloire ; elle pensait qu'// ny avait rien de si beau ni de si méritoire dans les arts que de bien Jouer la tragédie, (Ce sont ses propres expressions
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tîans une de ses lettres que nous avons lue), et cependant les comédiens étaient, disait-on, excommuniés !.... 11 arrivait qu'on leur contestait même quelquefois, comme dans l'affaire de Dubois dont nous allons bientôt parler, l'exercice des droits de citoyens!.... On invoquait d'ancienç textes dits Canons et du Digeste, lois qui évidemment n'ont point été faites pour les théâtres actuels !
Aussi ne songeait-on pas, pour l'ordinaire, à leur appliquer les dispositions de ces lois tombées en désuétude; les comédiens rendaient le pain bénit à leur paroisse; on les mariait; ils contractaient des engagemens; ils recueillaient des successions; ils pouvaient tester; enfin ils avaient ce qu'on appelle ]es effets cwils ; mais il avait pourtant fallu un ordre exprès du roi pour qu'on accordât un peu de terre a Molière ^ mais les prières de l'Eglise avaient été refusées â mademoiselle Lecouvreur , après sa mort; toutefois ces exemples étaient rares. Enfin l'état des comédiens avait quelque chose d'incertain; et de cette incertitude même ilrésultait une sorte de honte que mademoiselle Clairon ne pouvait supporter.
Elle trouvait qu'il était trop absurde de réprouver, dans certaines occasions , une profession autorisée par les lois, protégée, favorisée par le gouvernement, et applaudiepar le public. Elle aurait donné tout au monde pour faire lever la prétendue excommunication , et pour détruire les vieux préjugés.