LETTRE INÉDITE DE MARMONTEL
Paris, ce 4 octobre 177a.
« Non, mon illustre maître, il n'y a aucun courage à fouler aux pieds des insectes, et ce sont des insectes que tous vos ennemis. Mais en eussiez-vous de puissans et de redoutables , ce serait alors que j'élèverais la voix.
«M. le comte de Schomberg m'avait entendu dire que l'Ode , ou le Poème lyrique des Anciens était un morceau d'éloquence passionnée , sur un sujet sublime. Hé bien! me dit-il, faites une ode à la manière des Anciens. J'acceptai le défi, et il ne me fut pas difficile de m'animer sur le sujet que j'avais choisi. Ah ! mon cher maître , que n'étiez-vous là !
SUR MADEMOISELLE CLAIRON. Ixiij
que n'avez-vous pu la voir et l'entendre, cette prêtresse d'Apollon, couronnant de lauriers votre buste, et commençant ainsi :
Tu le poursuis jusqu'à la tombe ,
Noire Envie , et pour l'admirer ,
Tu dis : Attendons qu'il succombe,
Et qu'il vienne enfin d'expirer.
« C'était l'inspiration même ; c'était l'ode en personne : tous les cœurs palpitaient de surprise et de joie : des larmes d'attendrissement coulaient de tous les yeux.
Grâces, vertus , raison , génie, Dont il fut l'organe divin , Tendre Vénus , sage Uranie, Qu'il n'implora jamais en vain, Beaux-arts dont il fut idolâtre.
Dieux du Lycée et du théâtre, Venez ; descendez parmi nous.
Digne de la Grèce et de Rome, Ce jour qui célèbre un grand homme, Doit être une fête pour vous.
a. Et cette apostrophe à la Postérité : O toi , qui , sans doute incrédule A tant de prodiges nouveaux , Diras de lui comme d'Hercule :
Un seul n'a pas jait ces travaux !
Ne divise point ton hommage.
Postérité, sur cette image Fixe tes regards incertains ; Vois celui qui dans quinze lustres.
Egal à vingt hommes illustres.
En a seul rempli les destins.
Ixiv NOTICE
« Ce qui doit n'étonner que vous , mon cher maître, et ce que vous devez savoir, c'est qu'on n'a pas trouvé dans mon ode un seul mot d'exaséralion ; et lorsque j'ai dit :
Du ton sublime de Corneille Il a fait parler les Romains ; Racine a formé son oreille Et mis son pinceau dans ses mains.
Grand comme l'un quand il veut l'être, Moins sage que l'autre, peut-être , Plus véhément que tous les deux; Le dirai-je? cncor plus tragique , Dans cet art profond et magique, Il a pénétré plus loin qu'eux ;
« tout le monde a reconnu que c'était la simple vérité. Tout le monde l'a reconnu de même dans ces vers à propos de la philosophie qui vous doit tant:
Aussi quel sillon de lumière Ce grand homme laisse après lui î Voyez dans sa source première La clarté qui règne aujourd'hui.
Quel autre a plus aidé le monde A sortir de la nuit profonde Où l'erreur l'avait submergé ?
Quelle main plus libre et plus fière Ebranla l'immense barrière D'un barbare et long préjugé?
Opinion , bizarre idole Dont l'univers subit la loi, Moins puissante que sa parole.
En lui tu reconnus ton roi.
SUR MADEMOISELLE CLAIRON. IxV
Au milieu de l'erreur commune.
L'homme éloquent est ce Neptune Qui s'élève du sein des eaux :
Il parle aux vngues mugissantes; Et les vagues obéissantes Vont expirer sous les loseaux.
« Mais où notre divine prêtresse a fait une impression vive, c'est lorsqu'elle a peint la bonté, l'active sensibilité de votre âme, et que, s'adressant aux Calas, elle s'est écriée d'une voix si touchante, de cette voix d'Aménaïde :
Toi qui, sous le glaive abattue, Devenais l'opprobre des lois, Famille innocente', à ma voix , Viens, tombe au pied de sa statue.
Qu'importe de feintes douleurs ?.
Qu'importe les stériles pleurs Qu'il a fait répandre au théâtre?
Ce sont tes pleurs qu'il a taris, Qui rendront le monde idolâtre De son âme et de ses écrits.
« C'est aussi lorsqu'elle a exprimé l'effet du poëme de la Henriade^ et qu'elle a dit :
De nos bons rois, modèle auguste, Henri , le plus doux des vainqueurs , Simple et grand, magnanime et juste, Tu vis à jamais dans nos cœurs.
Mais, sans ajouter à ta gloire , Ton poète rend ta mémoire Plus chère encore à nos neveux.
Sous un pinceau qui nous enchanté,
Ixvj TS'OTJCE
Ton image encor plus louchante Reçoit plus d'encens et de \œiix.
« Oui , mon cher maître , notre petite fête a été celle du sentiment et de la vérité. Si, lorsqu'on élèvera votre statue, le gouvernement était assez juste pour permettre un hommage public, je paraîtrais, n'en doutez pas, et en embrassant la statue de mon maître, je réciterais mon hymne avec l'enthousiasme de l'admiration et de l'amour.
Prima dicte mihi , summd dicende camœnd.
Makmontel.
« Mademoiselle Clairon a été bien sensible à vos remercîmens; elle vous en fait elle-même , et des plus tendres. Nous govilons ensemble le plaisir de vous aimer et de vous admirer. »
On juge bien que Voltaire ne manqua pas de témoigner sa reconnaissance à ceux qui lui avaient décerné cette espèce d'apothéose. Marmontel eut une fort jolie épître, et mademoiselle Clairon reçut la petite pièce de vers suivante :
Le talent, l'esprit, le génie, Chez Clairon sont très-assidus, Car chacun aime sa patrie.
Chez elle ils se sont tons rendus Pour célébrer certaine orgie Dont je suis encor tout confus.
Les plus beaux momcns de ma vie Sont donc ceux que je n'ai point vus'