‹ Memoires. ProfChapitre 24 sur 90 · IXX NOTICE · texte numérisé non relu

IXX NOTICE

était M. Henri Meister, qui fut le dépositaire de ses Mémoires; elle aimait la lecture, surtout celle des moralistes et des philosophes , et le grave et sévère Epictète était un de ses auteurs favoris, (i)

Ce fut à cette époque qu'elle écrivit ses Mémoires; désirant qu'ils ne fussent rendus puhlics que dix ans après sa mort, elle en avait confié le manuscrit à M. Henri Meister. Dès 1792, il en fut puhlié chez l'étranger une traduction allemande: cette circonstance l'obligea en quelque sorte à les laisser paraître en France.

Avant qu'ils fussent imprimés, elle consentait à en lire des morceaux, mais bien rarement, mais à im très-petit cercle d'auditeurs choisis. Le baron de B...., qui avait été son amant et qui était resté son ami , obtint d'elle une lecture. M. Desprez y fut admis. On croira aisément que mademoiselle Clairon lisait bien, et surtout son propre ouvrage; mais ce qui parut particulièrement remarquable à M. Desprez, ce fut la manière dont elle rendait les morceaux de tragédie qu'elle citait en exemple , à l'appui de ses réflexions. Assise quand elle ne faisait que lire, elle se levait pour déclamer, et prenant uneattitudeimposante, un ton solennel, cette petite vieille, septuagénaire, se changeait tout à coup en une princesse ou en une reine pleine d'énergie et de dignité.

\]n homme de beaucoup d'esprit, de l'extérieur

(l) Mémoires, page 'i.']/i.

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le plus aimable, qui, entré tout jeune clans la carrière de la magistrature, avait, dans des fonctions graves et importantes, donné les plus luUlantes espérances , et que la révolution a moissonné à la fleur de son âge, Hérault de Séchelles, a laissé diftérens opuscules qu'on lit avec intérêt.

Il s'y trouve des réflexions sur la déclamation.

On voit que le jeune avocat-géiicjal, aspirant à devenir un orateur distingué, avait voulu étudier \ action^ cette partie essentielle de l'éloquence.

H rappelle que Démosthène avait pris des leçons de Satyrus (i), le plus célèbre comédien de son temps; il ajoute que lui-même en a pris pendant quelque temps de mademoiselle Clairon.

Il expose quelques-uns de ses principes qu il a retenus. Comme elle avait le sentiment des convenances, elle lui donnait des conseils appropriés au genre de diction que ses bautes fonctions lui prescrivaient : « Très-peu de gestes pour un ora- « teur du ministère public, lui disait-elle; votre <« genre est la noblesse au suprême degré. Très-peu " de gestes; mais les placer à propos, et observer » les oppositions qui t'ont ressortir les changemens " de gestes. »

11 raconte un fait qu'il tenait de Thomas, auteur de

(i) PliUarque, dans la Vie de PliUippe, raconte de ce Satyrus un trait houorable de générosité envers les deux jeunes illlcs d'un de ses amis.

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V Eloge de Descartes , de celui de Marc-Âurele , etc. qui le lui rapportait comme en ayant été témoin ocu-; laire. « Un jour, disait Thomas, mademoiselle Clairt ron s'assit dans un fauteuil, et, sans proférer une <i seule parole, sans faire un seul geste, elle peignit, <i avec le visage seul, toutes les passions, la haine, « la colère, l'indignation, l'indifférence, la tristesse, « la douleur, Tamour, l'humanité, la nature, lagaîté, <^ la joie, etc. Elle peignit non-seulement les passions « en elles-mêmes, mais encore toutes les nuances « et toutes les différences qui les caractérisent. Par a exemple, dans la crainte, elle exprima la frayeur, « la peur, l'émotion, le saisissement, l'inquiétude, « la terreur, etc.... Sur ce qu'on lui témoignait de >i l'admiration , elle répondit qu'elle avait fait une « étude particulière de l'anatomie, qu'elle savait « quels muscles elle devait faire agir, «t qu'ensuite « la grande habitude l'avait mise en état de faire, « pour ainsi dire, agir tous les fils. «

Mademoiselle Clairon rappelle en effet, lorsqu'elle parle de ses études, les connaissances qu'elle avait acquises en anatomie, et l'usage qu'elle en faisait pour donner à sa physionomie l'expression des passions différentes, (i)

(i) Mémoir s , page 268. Garrick possédait, dit-on , au suprême degié, l'art de changer sa physionomie à volonté; on raconte qu'après la mort de son ami Fielding, désirant de faire faire son portrait par Hogarth, il arri,va un jour dans

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La publication de ses Mémoires a encore renouvelé contre elle de vieilles inimitiés. On a trouvé qu'en se donnant à elle-même trop d'éloges, elle ne louait pas assez , elle traitait même quelquefois trop sévèrement les acteurs ses contempoiains, et plus sévèrement encore ceux qui étaient au théâtre long-temps après sa retraite, et dans le temps où elle a écrit.

Il est assez simple que mademoiselle Clairon eût bonne opinion de son talent; vingt ans de succès la justifient à cet égard. Eh! comment réussirait on dans les arts , comment ferait-on les études , les travaux nécessaires , comment supporterait-on les dégoûts, comment vaincrait-on les obstacles, si l'on n'était soutenu par l'idée flatteuse qu'on vaut quelque chose, et qu'un peu de gloire récompense vos efforts et vos peines? conunent l'amour- propre , l'orgueil même, ne serait-il pas excusable dans une profession où l'on ne vit que d'applaudissemens et d'éloges .f*

Mademoiselle Clairon dit pourtant d'elle-même: « Je SUIS loin de croire qu'on ne puisse pas aller ■< beaucoup plus loin que moi (i) ; « et cette expression modeste n'est point chez elle un trait

l'atelier de l'artiste avec le visage de Fielding, qu'il avait su imiter et prendre à un tel point de ressemblance, que Hogarth en fut d'abord épouvanté, (i) Mémoires, pnge 235.

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(l'humilité hypocrite. On voit qu'elle parle sincèrement. Peut-on exiger davantage ?

Quant à la manière dont elle juge les autres, elle rappelle, il est vrai, avec mépris et dureté la mauvaise coiuluite d'une comédienne qui avait été son élève et sa camarade; mais cette personne n'existait plus depuis douze ans, quand mademoi- .selle Clairon écrivait ses Mémoires , et elle-même comptait qu'ils ne seraient publiés que dix ans après sa mort. Ces circonstances adoucissent un peu le tort réel d'avoir dit trop librement ce qu'il eût été mieux de taire.

On lui reproche des censures trop sévères sur Lekain et sur mademoiselle Dumesnil ; il nous semble qu'elle fait avec plaisir la part de leurs grands talens; voudrait-on qu'elle eût dit expressément : Ils étaient meilleurs que moi? De quel comédien , de quel artiste exigerait-on cet aveu formel d'infériorité ? Elle a loué ce qui était louable en eux; elle a parlé de leurs défauts sans amertume, sans malveillance; elle écrivait long-temps après que Lekain était descendu dans la tombe, et qtie mademoiselle Dumesnil était retirée du théâtre : il ne pouvait plus être question de rivalité, ni d'une jalousie présente. Mademoiselle Clairon a dit ce qu'elle pensait; et quand elle se serait trompée, il suffît qu'on puisse la croire de bonne foi , pour ne lui point faire de crime de ses opinions.

Quant aux acteurs et aux actrices qu'elle voyait

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jouer clans ses vieux jours, elle les place bieu bas, il entant convenir; mais c'est sans les nommer; elle se plaint, en général, de la décadence de l'art de la déclamation théâtrale : ces plaintes ne liennentelles pas à son âge? Quel vieillard n'a le défaut de louer trop le temps passé, lorsqu'il était jeune, se puero? qui de nous autres , gens avancés en âge, ne répète qu'il n'éprouve plus au théâtre les impressions qu'il y ressentait il y a trente ans ? Nous nous en prenons aux acteurs; c'est au temps et à l âge qu'il faut nous en prendre ; ce n'est pas sur la scène qu'est la décadence , c'est en nous-mêmes.

Que ceux qui condamnent conmie excessive la vanité que mademoiselle Clairon tirait de son talent et de ses succès, réfléchissent un moment sur toutes les causes qui ont si long-temps concouru à faire naître et à nourrir en elle son adnuration pour elle-même, et qu'ils se fassent ensuite celte question : Si elle avait eu moins d'amour-propre, aurait-elle eu autant de talent ?

Vous qui aimez le talent , qui en jouissez avec délice, qui êtes heureux de le trouver, consentez donc à trouver l'amour-propre avec lui.

Pendant combien d'années marcha-t-ellc suivie, entourée île nombreux adorateurs? On sait quel eniviement produisent les impressions reçues au théâtre. Une actrice qui joint à la beauté, à la grâce du main'.ien, ime voix touclianle et des pleiu's qui paraissent venir de 1 âme, a piesque autant d a-?

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mans que de spectateurs. Possède-t-elle un talent d'un ordre supérieur, elle devient lidoledu public, et tous les jours elle est l'objet de nouveaux bommages, qui prennent cent formes différentes pour lui plaire et pour la toucber.

Les plus grands seigneurs de la cour, le roi luimême daignait souvent s'occuper des grands acteurs, et des actrices qui avaient la vogue. On sait que toutes les portes leur étaient ouvertes, qu'il n'y avait point de ministre qui ne fût disposé à les favoriser, à les obliger : comment ne se seraient-ils pas crus des personnages d'une haute importances^

Nous ne pouvons qu'indiquer un bien petit nombre des louanges les plus remarquables et le& plus flatteuses que reçut mademoiselle Clairon de plusieurs des hommes les plus distingués de son temps.

Et d'abord non-seulement Voltaire lui fit l'honneur de lui adresser plusieurs fois des vers , et entre autres une longue et belle épître; mais en la voyant jouer Electre sur son théâtre de Ferney , il s'écriait transporté d'admiration et de reconnaissance : Ce n'est pas moi qui ai fait cela ^ c'est elle ; elle a créé son rôle. Dans la Correspondance de ce grand homme, on trouve un certain nombi^ de lettres adressées à mademoiselle Clairon , et toutes contiennent ou des remercîmens ou des éloges, (i)

(i) Voyez la Correspondance générale de Voltaire^ depuis l'oiinéo 17^0 jusqu'à 1767. On trouve aussi dans ces Lettres drs conseils dont mademoiselle Clairon s'honorait, et d'ex»

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Dorât, qui préférait le talent de mademoiselle Dumesnil, a cru cependant devoir, dans son Poème de la Déclamation , consacrer des vers à mademoiselle Clairon.

11 ne lui accorde, à la vérité, que le second rang; mais ce rang^ est encore assez beau. Après avoir peint le jeu passionné, entraînant de mademoiselle Dumesnil, il ajoute :

Quelle autre l'accompagne, et parmi cent clameurs . Perce les flots bru yen s de ses adorateurs ? Ses pas sont mesurés , ses yeux remplis d'audace, Et tous ses mouvemens déployés avec grâce; Accens, gestes, silence, elle a tout combiné;

Le spectateur admire, et n'est point entraîné;

De sa sublime émule elle n'a point la flamme ; Mais à force d'esprit elle en impose à l'âme; Quel auguste maintien! quelle noble fierté! Tout , jusqu'à l'art, cbez elle a de la vérité.

Si l'on avait réuni tous les vers, bons et mauvais, qui ont été faits à l'honneur de mademoiselle Clairon , tous les madrigaux qui lui ont été adressés , il y aurait siirement de quoi remplir plusieurs volumes. Mais sûrement aussi, on y trouverait bien des fadeurs et bien des pièces médiocres.

Nous conserverons seulement ici deux quatrains assez jolis, que les noms de leurs auteurs rendent plus remarquables.

cellentes remarques sur la déclamation théâtrale. Voytz, entre anties, des lettres du mois de janvier 1760, sur la tragédie ôiOreste , et sur le rôle d'Klectre.

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Le premier est de Saurin , auteur de la tragédie de Blanche et Guiscard^ dans laquelle mademoiselle Clairon avait joué le principal rôle.

Ce drame est ton triomphe, ô sublime Clairon ! Blajiche doit à ton arl les larmes qu'on lui donne;

Et j'obtiens à peine un fleuron.

Quand tu remportes la couronne.

Le célèbre Garrick était venu passer quelque temps à Paris en lyjo; il vit jouer mademoiselle Clairon , et annonça ce qu'elle devait être un jour. Quatorze ou quinze ans après, dans un second voyage en France, il fit exécuter par Gravelot, l'un des plus habiles artistes du temps, une gravure dans laquelle était représentée mademoiselle Clairon, couronnée par la muse de la tragédie. Dans le haut de l'estampe on lisait ces mots : Prophétie accomplie; et au bas, le quatrain suivant:

J'ai prédit que Clairon illustrerait la scène,

Et mon espoir n'a point été déçu ;

Elle a couronné Melpomène, Melpomène lui rend ce qu'elle en a reçu.

Ce sont peut-être les ^euls vers français qu'ait produits le cerveau du Roscius de l'Angleterre.

La princesse russe Gallitzin , qui aimait beaucoup cette grande acti^ice, fit faire son portrait par le célèbre peintre Carie Van-Loo. Ce portrait, où elle était représentée en Médée , s'elevant dans l'air, sur son char emporté par des dragons, était en même temps un beau tableau. Le roi ( Louis xv)

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le vit, et ordonna qu'il fût encadré à ses frais. Le cadre fut magnifique ; il coiita 5,000 francs.

Le roi ajouta une antre faveur à la première ; ce fut de faire faire, aussi à ses frais, une gravure de ce tableau , et de donner ensuite en pur don à mademoiselle Clairon , la planche de cette gravure, dont chaque épreuve se vendait un louis.

Cette même princesse Galliizin lui offrit, au nom de l'impératrice de Russie, Elisabeth, un trèsbeau sort à Saint-Pétersbourg; et dans le cas où elle aurait épousé le comte de Valbelle, celui-ci devait trouver aussi de grands avantages à la cour de 1 impératrice de Russie. Mademoiselle Clairon refusa de se marier, et ne voulut point s'expatiier, du moins à cette époque.

Dans un moment où, rebutée de sa profession et des dégoûts qu'elle y trouvait, elle avait exprimé le désir formel de se retirer, M. le duc de Choiseul et M. de Laborde, banquier de la cour, envoyèrent 40,000 francs chez un notaire qui fut chargé de demander à mademoiselle Clairon comment elle voulait qu'on les plaçât. Elle ne résista point à de pareilles sollicitations , et consentit à rester encore quelque temps au théâtre.

Combien elle dut trouver de différence entre ces jours de sa gloire, lorsqu'elle était flattée, encensée, comblée de biens et de louanges, et l'époque où vieillie, délaissée, vivant dans une retraite pro-

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fonde, elle n'avait plus que les vains souvenirs de ses grandeurs passées !

11 paraît même qu'elle finit par être gênée dans sa fortune , et par manquer de cette aisance à laquelle elle avait été long-temps accoutumée.

Elle conserva, d'ailleurs, jusque dans son âge avancé , le plein exercice de ses facultés intellectuelles.

Elle mourut à Paris, le i8 janvier i8o3, âgée de près de quatre-vingts ans.

Nous osons espérer que les détails dans lesquels nous sommes entrés au sujet de cette célèbre actrice, ne seront pas sans intérêt pour nos lecteurs. Quoiqu'il y ait plus d'un demi-siècle qu'elle a disparu de notre scène, sa mémoire y est encore vivante ; on se souvient des services réels qu'elle a rendus à son art, des pas qu'elle lui a fait faire parmi nous. Si notre théâtre tragique et comique forme la partie la plus brillante peut-être de la gloire littéraire de la France, après l'admiration et les hommages dus aux grands poètes qui nous ont donné d'immortels ouvrages, il doit y avoir aussi un tribut d'éloges et de reconnaissance pour les habiles comédiens qui développent et relèvent les beautés de ces chefs-d'œuvre par le talent si précieux et si rare de les représenter dignement.

Andrieux.

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