PREMIÈRE ÉPOQUE
DEPUIS LA NAISSANCE DE m"« CLAIRON, EN ly^S, jusqu'à l'âge de TREIZE a quatorze ANS.
La Providence m'a déposée dans le sein d'une bourgeoise pauvre, libre, faible et bor-
née. . . . Mon malheur a précède' mon existence. L'usage de la petite ville dans laquelle je suis née (i) était de se rassembler, en temps de carnaval , chez les plus riches bourgeois pour y passer tout le jour en danses et festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un de ces jours de fête , ma mère , grosse seulement de sept mois , me mit au monde entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible, qu'on crut que très-peu de momens achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât sur-le-champ même h l'église, recevoir au moins mon passe-port pour le ciel. Mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse : elle était fermée ; le bedeau même n'y était pas , et ce fut inutilement qu'on fut aussi au presbytère. Une voisine dit que tout le monde était à l'assemblée chez M. *** : on m'y porta. Le curé, habillé en arlequin, et son vicaire en gille, trouvèrent mon
(i) Saint-Wanon de Condé , près Condé, en Flandre , déparlemeut du ISord.
danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un moment à perdre. On prit promptement sur le buffet tout ce qui pouvait être nécessaire : on fit taire un moment le violon , on dit les paroles requises, et l'on me ramena à la maison.
Née à sept mois , je n'ai dû recevoir de la nature qu'une constitution faible, également fâcheuse et contraire aux développemens de mon phjsique et de mon moral.
Nulles caresses, nulles douceurs, nuls soins n'ont soutenu mon enfance; aucune idée d'art, de talent, de connaissance quelconque n'a favorisé mon éducation ; lire est la seule chose que je susse à l'âge de onze ans; mon catéchisme et mon livre de prières étaient les seuls livres que je connusse; des contes de revenans et de sorciers , qu'on me disait être des histoires véritables , étaient tout ce dont on m'entretenait.
Une femme violente , ignorante et superstitieuse ne savait que me tenir inactive dans un coin , ou m'appeler auprès d'elle pour me faire trembler sous ses menaces et ses coups. Mon horreur pour le travail des mains, où l'on voulait m'assujetlir, était cause de ce traite-
ment, et ce traitement redoublait mon horreur pour le travail. J'ignore où j'avais puisé mes dégoûts; mais je ne pouvais supporter l'idée de n'être qu'une ouvrière. Ce dont je suis bien sûre, c'est de devoir aux contrariétés, au malheur de mon enfance, l'àme la plus compatissante et la plus décidée. Je n'ai fait mon état, je n'ai soutenu mon existence physique et morale que par les ressources que m'ont procurées ces deux qualités.
A l'âge de onze ans , le sort eut enfin pitié de moi; il obligea ma mère à changer de logement; ma position était toujours la même : mais des voisins, touchés de l'état de langueur où mon malheur me réduisait, de ma figure, de la beauté de mon organe, de quelques marques de jugement, d'une douceur inaltérable, quand on ne me présentait point d'aiguilles, obtinrent qu'on me laisserait quelque temps à moi-même sans en rien exiger. Je respirai pour la première fois, sans avoir à me plaindre. Mais, soit par suite de caractère, soit qu'on voulût se débarrasser de moi, on m'enfermait souvent seule dans une chambre qui donnait sur la rue : là, sans aucun moyen de m'occuper, n'ayant pas même la possibilité d'ouvrir
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la fenêtre, et de voir les passans, je montai, dès le premier jour, sur une chaise pour regarder au moins dans le voisinage. Mademoiselle Dangeville (i) logeait positivement devant moi; ses fenêtres e'taient ouvertes; elle prenait une leçon de danse : tout ee que la nature et la jeunesse avaient pu réunir de charmes était re'pandu sur elle. Tout mon petit être se rassembla dans mes yeux; je ne perdis pas un de ses mouvemens. Elle était entourée de sa famille; la leçon finie, tout le monde l'applaudit, sa mère fut l'embrasser. Cette différence de son sort au mien me pénétra d'une douleur profonde; mes larmes ne me permettaient plus de rien voir. Je descendis de ma chaise; et quand mon cœur moins palpitant me permit d'y remonter, tout était disparu.
Autant que ma faible raison pouvait le permettre, je me mis à causer avec moi-même.
(i) Mademoiselle Dangeville , la meilleure , dit-on , des soubrettes qui aient paru sur le Théâtre Français, avait débuié en 1730. L'événement que raconte ici mademoiselle Clairon dut se passer en 1 784, puisqu'elle avait onze ans. Sa mère était donc venue alors demeurer à Paris , et l'y avait amenée.
Je me promis d'abord de ne rien dire de ce que j'avais vu , de peur qu'on ne m'en privât à l'avenir; ensuite j'essayai de sauter et de faire
toutes les jolis mines que j'avais vu faire
On vint enfin me tirer de là, en me demandant ce que j'avais fait. Pour la première fois de ma vie je mentis; je répondis très-prestement : N'ayant rien à faire , fai dormi. Ce détail peut paraître minutieux à beaucoup de monde; mais il doit faire connaître à ceux qui ont des enfans la nécessité de ne point perdre leur confiance.
Ce premier tort m'enhardit à faire de nouveaux mensonges. Il développa toute la malice dont je pouvais être susceptible. Je me fis un plaisir de la dissimulation, et toutes ces choses me conduisirent à prendre pour ma mère un dédain , dont mon inexpérience me cachait toute l'horreur, et qui, dans une âme vicieuse, pourrait conduire aux plus grands malheurs.
Je n'avais plus de momens de repos que lorsqu'on me mettait en pénitence; heureusement la mauvaise humeur ou les affaires de ma mère m'y condamnaient souvent. Je courais vite à la fenêtre; le beau temps me favo-
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risait : je voyais jusqu'au fond de la chambre de ma divinité. Je l'ëtudiais autant qu'il m'était possible; et dès qu'elle disparaissait, je faisais tout ce que j'avais vu faire. Ma mémoire et mon application me servirent si bien , que ceux qui venaient à la maison crurent qu'on m'avait donné des maîtres. Ma façon de me présenter, de saluer, de m'asseoir, n'était plus la même; mes idées se débrouillaient, et mes raisonnemens, mes gentillesses m'obtinrent le suffrage de ma mère même.
Cependant, mon secret me pesait. J'avais un désir extrême de savoir ce qu'était mademoiselle Dangeville ; j'osai me confier à un homme de notre société, qui m'avait toujours traité moins en enfant que les autres : il m'apprit en gros ce que c'était que la Comédie Française, et ce que mademoiselle Dangeville y faisait. Il me promit, de plus, de me faire voir tout cela : il l'obtint, non sans peine. Ma mère ne voyait dans les spectacles que des damnations éternelles ; mais enfin , on me mena voir la représentation du Comte d'Essex et des Folies amoureuses. Il n'est point en mon pouvoir de rendre aujourd'hui ce qui se passait alors en moi : je sais seulement que
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pendant le spectacle et le reste de la soirée, on ne put ni me faire manger ni me faire articider une parole. Toute concentrée en moimême, je ne voyais, n'entendais rien autour de moi. — Allez vous coucher , grosse bête , furent les seuls mots qui me frappèrent, et j'j courus : mais, au lieu de chercher à dormir, je ne m'occupai que du soin de retrouver, de dire, de faire tout ce que j'avais vu; et l'on fut confondu le lendemain de m'entendre répéter plus de cent vers de la tragédie, et les deux tiers de la petite pièce. Cette prodigieuse mémoire étonna moins encore que la façon dont j'avais saisi le jeu de chaque acteur. Je grasseyais comme Grandval (i); je bredouillais et faisais le saut de Crispin, comme Poisson (2); je faisais l'impossible pour attraper
(1) Grandval jouait les premiers rôles dans le tragique et dans le comique. Il a laissé une grande réputation de talent; il avait un défaut de prononciation auquel le public s'était accoutumé. Il avait été reçu en 1729, resta trente-cinq ans au théâtre, se retira vers 1764, et mourut à Paris , en 1784, à l'âge de soixante-quatorze ans.
(2) La famille des Poisson est célèbre dans les fastes du théâtre j elle a fourni des acteurs qui ont été en même temps auteurs comiques. Les Poisson ont tenu,
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l'air fin de mademoiselle Dangeville , et Taîr roide et froid de mademoiselle Balicourt (i); enfin on me regarda comme un prodige : mais ma mère, en fronçant le sourcil, dit qu'elle aimerait mieux que je susse faire une robe ou une chemise que toutes ces sottises-là : ce propos me mit hors de moi-même. Je me voyais soutenue ; j'osai dire que je n'apprendrais jamais rien, et que je voulais jouer la comédie. Les injures et les soufflets me forcèrent à me taire; et m'empêcher d'expirer sous les coups, fut tout ce que les spectateurs purent faire.
Ce premier moment passé, on me déclara qu'on me laisserait mourir de faim , ou qu'on nie casserait bras et jambes si je ne travaillais pas. Les traits de caractère ne s'oublient jamais, et je me vois encore à ce moment : j'eus la fierté de retenir mes larmes, et de
de jîère en fils, pendant un siècle environ, l'emploi des valels et des Crispins. Plusieurs d'entre eux furent auteurs comiques ; le rôle de Crispin est de l'invention de Raymond Poisson qui le joua le premier.
(i) Mademoiselle Balicourt jouait les reines et les grandes princesses. Elle avait débuté en 1727, quitta le théâtre en 1738, à cause de sa -mauvaise santé, et mourut en 1746.
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prononcer avec toute la fermeté que mon âge pouvait permettre : Eh bien ! tuez-moi donc tout de suite , car sans cela je jouerai la comédie.
Les traitemens les plus cruels ne purent me faire changer de résolution pendant deux mois qu'ils durèrent; mais je me mourais.
Les préjugés d'une chétive éducation étaient les seuls motifs qui guidassent ma mère; son cœur foncièrement était bon : mon état la toucha dautant plus que je ne formais pas une plainte; elle fut en déposer sa douleur dans le sein d'une femme honnête, spirituelle et sensible, pour laquelle elle travaillait. Le fruit de cette démarche, dont je n'ai jamais su le détail, fut de me faire éprouver un sentiment de tendresse dont je n'avais jamais eu la moindre idée. Ma mère, en arrivant, me prit dans ses bras, m'inonda de ses larmes, et me promit de consentir à ce que je voulais, pourvu que je l'aimasse, que le passé restât dans l'oubli, et que je prisse soin de me rétablir. Ce changement inespéré pensa me coûter la vie ; mais je repris bientôt le dessus : on me mena chez ma bienfaitrice, on me fît entendre à Deshais, acteur de la Comédie Italienne; il fut assez content pour me
présenter à tous ses camarades. On me donna mon entrée à ce spectacle; on me prescrivit ce que je devais apprendre; on m'obtint un ordre de début, et je parus enfin sur le théâtre, n'ayant pas encore douze ans accomplis, (i)
Les applaudissemens que je recevais consolèrent ma mère du parti que j'avais pris; on me donna des maîtres d'écriture, de danse, de musique et de langue italienne; mon application, mon ardeur, ma mémoire, confondaient mes instituteurs : je retenais tout, je dévorais tout ; mais ma trop grande jeunesse, ma petite stature, la crainte qu'eut le fameux Thomassin(2) , que mon talent ne nuisit à ses filles, dont le sort n'était pas fait, et le manque de protection, me forcèrent, au bout d'un an, a chercher fortune ailleurs. On m'engagea dans la troupe de Rouen, pour jouer tous les rôles de mon âge , chanter et danser. Je devais jouer la comédie : tout le reste m'était égal.
( 1 ) Elle se trompe ; c'est treize ans qu'elle devait dire, puisque ce début eut lieu le 8 janvier i ^36 , et qu'elle était née au carnaval de lyaB. ( \'. notre Notice. )
(2) Antonio Vicentini , connu sous le nom de Thomassin , célèbre dans le rôle d'Arlequin. Il mourut à Paris, le 19 août lySg.
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