SECONDE EPOQUE
DEPUIS l'adolescence DE MADEMOISELLE CLAIRON
jusqu'à sa retraite du théâtre, en lyôS, A l'âge de quarante-deux ans.
Arrivée à Rouen , j'eus le bonheur de plaire au public, de me faire des protecteurs. Des femmes respectables à tous égards m'accordèrent l'entrée de leur maison et me comblèrent de présens et de bontés ; rien de tout cela n'a changé tant que j'ai resté dans cette ville; et l'une de ces dames (i) m'a conservé, pendant quarante ans, l'amitié, l'estime, et la confiance la plus entière.
Mes appointemens, et ceux de ma mère qui remplissait un poste, suffisaient à notre ménage : je travaillais alors volontiers à tout ce dont nous avions besoin l'une et l'autre , et
jorès! Elle nous paraît se perdre ici dans un raisonnement un peu trop profond pour elle. Ce n'est pas que de grands philosophes n'aient soutenu ce système de la fatalité ; mais malgré tout ce qu'on peut lire de spécieux, notre sens intime répond toujours que nous sommes libres.
(i) Madaine la présidente de Bimorel.
je n'imaginais pas qu'on pût être plus heureuse que moi.
Une de mes camarades vint loger dans la même maison que nous : elle sut gagner ma mère , et l'engager à la prendre en pension ; elle obtint que de temps à autre on vînt souper avec nous , et la compagnie devint de jour en jour plus nombreuse. Ma mère substitua des plaisirs à sa rigidité; on en parlait, elle s'en moqua. Je grandissais : on put, on dut croire que j'avais ma part au gâteau. Un jeune homme qui me suivait plus qu'une autre, et qui, je l'avoue, ne me déplaisait pas, passa pour être mon amant : avec la même franchise, je conviendrai que j'ignore ce qui l'empêcha de l'être. Abandonnée entièrement à moi-même , sans aucun principe sur le bien et le mal, il aurait pu facilement faire de moi ce qu il aurait voulu ; et c'est bien par hasard que J8 suis sortie de cette ville, au bout de trois ans, aussi pure que j'y étais entrée.
Notre pensionnaire ayant trouvé, je crois , des moyens de se mieux établir, nous quitta : une autre, mille fois plus désordonnée , prit sa place. Soit qu'on respectât mon âge, soit qu'on craignît , en m éclairant , de se donner
une rivale , je ne voyais rien , et ma tournure d'esprit ne me donnait pas les moyens de suspecter ; ce n'est que long-temps après que j'ai pu savoir tout ce q«e je me rappelle en ce moment.
Un pauvre diable (i), assez plaisant, faisant des vers et cherchant partout à souper, obtint de ces dames de les venir amuser quelquefois. J'avais tous les jours, ou mon petit couplet de chanson, ou mon quatrain, dans lesquels Venus et Vesta n'étaient rien en comparaison de moi : mais tout en louant mes charmes et ma vertu , il lui passa dans la tête de jouir des uns et de chasser l'autre. Connaissant bien les êtres de la maison, sachant un jour que ma mèrç devait sortir pour affaires , il obtint d'une vieille servante que nous avions, de le laisser pénétrer jusqu'à ma chambre. 11 n'était que neuf heures du matin; j'étais encore couchée : j'étudiais. 11 faisait chaud; nul bruit ne m'avertit de réparer mon désordre ; je n'avais pas encore quinze ans, et ma chemise et mes cheveux étaient ma seule couverture. Cette vue ne lui permit pas de rester long-temps maître de lui-même : il accourut, voulut me prendre
(i) Il se nommait Gaillard.
dans ses bras; j'eus le bonheur de m'ëchapper. Mes cris firent entrer la servante et une voisine qui logeait sur le même carré que moi. Nous prîmes alors les balais, les pelles, et nous chassâmes ce malheureux. Ma mère rentrée , il fut décidé que nous rendrions plainte ; il fut réprimandé par le magistrat , chansonné par la ville , et chassé pour jamais de chez nous. Mais la rage succédant à son amour et à ses désirs, il fit sur moi ce dégoûtant libelle qu'on à lu dans toute lEurope. (i)
J'étais au Havre de Grâce avec la troupe lorsqu'il parut; ma douleur fut au-delà de
(i) Mademoiselle Clairon a bien raison d'appeler cet écrit un dégoûtant libelle. Nous l'avons parcouru; il nous a re'volte's, et ennuyés, qui pis est. On assure que ce chef-d'œuvre a eu , dans le temps , dix éditions. Un homme qui aurait le malhevir d'écrire aujourd'hui des rapsodies aussi grossières pourrait bien être repris de justice , et à coup sûr ne pourrait plus paraître dans aucune société honnête. H y a des bibliographes qui ont attribué ce mauvais livre au comte de Caylus. Nous ne pouvons, sur leur parole , nous résoudre à iiuputer à un homme de cinquante ans, d'un rare mérite et d'un caractère honorable , une pareille production.
Elle était intitulée : Histoire de mademoiselle Cronel (Cléron), dite Frétillon , actrice de la Co~ médie de Rouen , écrite par elle-même.
toute expression. Loin de mes protecteurs, ignorant ce que je devais faire , n'osant , ne devant pas me confier à l'ignorance , la bêtise et l'insouciance, je ne fis aucune démarche pour tirer raison de cet outrage ; ma candeur me permit même de croire que je devais compter sur la justice des hommes. Mais avec plus de lumières, qu'aurais-je fait? Quelques mois de prison où j'aurais fait condamner ce malheureux n'auraient pas empêche la publicité du livre; ma honte prétendue n'en aurait pas moins couru le monde, et la réparation serait restée dans loubli. Cependant je sais aujourd'hui que j'ai mal fait de ne pas la de mander. Mais sans égard pour lâge, Tigno— rance et l'impuissance de l'opprimé, faut -il donc pour rendre la justice que les tribunaux attendent qu'un particulier leur rende plainte? Un livre calomnieux , dont la pudeur n'ose avouer la lecture, dont l'auteur a l'audace de se nommer, que l'impression fait passer dans les mains de tout le monde, le cri de l'indignation publique qui força ce malheureux à se cacher, les plaintes que j'avais portées antécédemment contre sa criminelle entreprise , mon âge, mon absence, étaient, ce me semble,
des réclamations suffisantes. Une vaine formalité que mon ignorance et mon impuissance m'empêchaient également de remplir, devaitelle arrêter la justice de ceux qui se disent les interprètes des lois, les défenseurs de l'humanité , les vengeurs de l'innocence ? Je n'étais rien , ne pouvais rien , ne tenais à rien : ce fut mon crime et mon malheur. Hélas! qu'importe à la plus grande partie des hommes qu'il soit un malheureux de plus! Je puis me répondre aujourd'hui qu'ils aiment à voir souffrir leurs semblables : leur légèreté n'approfondit rien ; leur malignité , leur égoïsme , leur fait un besoin des larmes du désespoir de notre sexe; quelque invraisemblable que soit l'histoire scandaleuse qui court sur nous, leur propre perversité leur permet de la croire , et l'impunité, dont ils sont sûrs , leur donne l'audace et la cruauté de l'affirmer. Ils n'ont rien vu , ne savent rien ; on le dit , c'en est assez. Que gagnent-ils à tout cela? D'enhardir le calomniateur , et d'en être eux-mêmes les victimes , si leur sort les appelle à fixer les regards publics par une place , une administration quelconque. Le libelle qu'on a fait contre moi se perd aujourd'hui dans l'immen-
ET FAITS PERSONNELS. lS
site de ceux qu'on a faits contre tout le monde. Innocence , grandeur , divinité même , rien n'est plus à l'abri de la méchanceté, et tout ce que je lis sur les autres doit assurément me consoler de tout ce qu'on a lu sur moi.
Mais j'étais loin de me rendre ce compte dans le moment de mon infortune. Je ne revins à Rouen qu'en tremblant ; j'imaginais qu'on m'en allait fermer toutes les partes ; je n'osais lever mes yeux sur personne , et je ne reparus sur le théâtre qu'en frémissant; mais ji'y retrouvai le même public et les mêmes amis. Cette dame respectable qui m'aimait tant, m'ouvrit les yeux sur la cause de mon malheur; je vis que je le devais tout entier à l'inconduite de ma mère, et cette lumière me la fit prendre dans une si grande aversion , il m'en a tant coûté pour rester avec elle jusqu'à son dernier soupir, j'ai si bien surmonté l'impétuosité de mon caractère , que je puis, peutêtre, tirer quelque vanité de mes efforts, du silence que j'ai gardé, et du bonheur dont elle a constamment joui.
Elle resta maîtresse absolue; seulement la société fut moins nombreuse et mieux choisie. Elle s'était engouée^ depuis quelque temps,,
â6 PREMTÈBE PARTIE. MÉMOIRES
d'un de mes camaradesqu'elle voulait me faire épouser. Mon égal me parut au dessous de moi : le protégé de ma mère m'était odieux; et cet homme, d'ailleurs , semblait avoir servi de modèle au personnage de Thibaudois (i). Une fierté que je n'ai jamais pu réprimer ne me laissait trouver de bien et de charmes qu'à tout ce qui me montrait le plus grand caractère de noblesse; et mon prétendu n'était que le plus sot , le plus grossier et le plus plat des hommes. J'eus l'adresse de me défendre pendant près de deux ans.Notre troupe avaitquitté Rouen pour aller à Lille ; ce malotru était toujoursavec nous; et, loin de se rendre à mes raisons, àmesprières,il redoubla ses sollicitations. Les ordres de ma mère , sa violence , poussée au point de me présenter un pistolet pour obtenir mon aveu , me firent enfin sentir que j'avais besoin d'un protecteur qui, sans armer les lois , pût contenir mes entours , et me défendre. Conduite par le seul désespoir, sans idée d'aucun vil intérêt, sans amour, sans désirs , je fus m'offrir et me livrer moi-même sous la seule condition qu'on me sauverait du
(i) Personnage de V Esprit de contradicUon.
mariage et de la mort dont j'étais e'galement menacée. Ce moment, qui ne présente au premier aspect que l'idée du libertinage, est peut-être le plus noble, le plus intéressant, le plus frappant de ma vie. Quoique j'eusse alors près de dix-sept ans , que les livres et les confidences m'eussent appris beaucoup de choses , le calme de mes sens me défendit des sollicitations de mes soupirans, et de la curiosité qu'ont ordinairement les jeunes filles; et si l'on veut se rappeler que j'étais née faible, qu'on m'avait accablée dans mon enfance; si l'on veut songer que le travail le plus forcé et le plus continu absorbait nécessairement toutes les facultés de mon être , en me disputant le mérite de ma sagesse, on pourra du moins m'en accorder l'étonnante réalité. Quoi qu'il en soit , ce moment est un de ceux que je me rappelle avec le plus de plaisir, et dont j'entretiens le plus volontiers mes amis. Je voudrais pouvoir l'écrire ; je suis sûre que la femme la plus austère compatirait aux combats de mon âme , et ne rougirait point du tableau ; l'impossibilité de le bien peindre , et la crainte de l'affaiblir, sont les seules raisons qui m'arrêtent.
Mon mar"age fut rompu; ma mère cessa de me persécuter : je m'appliquai plus que jamais a tout ce qui pouvait accroître mes talens. Lanoue rompit sa troupe pour venir débuter à la Comédie Française. Je m'engageai dans une autre qui devait aller à Gand, demandée par le quartier-général du roi d'Angleterre, qui était là. Je ne fus ni flattée des suffi'ages que j'obtins, ni tentée de la fortune immense
que m'offrit mylord Ma Le mépris que la
nation anglaise affecte pour la mienne m'en rendit tous les individus insupportables ; il m'était impossible de les entendre sans colère. La troupe ne pouvait se soutenir sans moi : on s'aperçut de mes dégoûts, on me fît garder à vue ; mais malgré toutes les consignes données aux portes , je trouvai les moyens de m'échapper et de me rendre à Duukerque. Le commandant de cette ville reçut bientôt un ordre du roi de me faire partir pour venir chanter à l'Opéra de Paris. J'avais une étendue de voix prodigieuse, et quoique je ne fusse qu'une très-médiocre musicienne, et qu'on me fît doubler mademoiselle Lemaure , j'eus le bonheur de réussir ; mais je vis qu'il fallait si peu de talent à ce
spectacle pour paraître en avoir beaucoup, je trouvai si peu de mérite à ne suivre que les modulations du musicien ; le ton des coulisses me de'plut si fort, la médiocrité des appointemens rendait la nécessité de s'avilir si absolue, qu'au bout de quatre mois je lis signifier mon congé.
Un nouvel ordre du roi me dispensa de faire les six mois que l'usage d'alors prescrivait, sous condition que je passerais à la Comédie Française, pour y doubler mademoiselle Dangeville. Au moment où l'on me fit venir à Paris , mon emploi principal en province était celui des soubrettes. J'avais joué trois ou quatre seconds rôles tragiques dans la troupe de Lanoue ; et Sarrasin , qui me vit jouer Eriphile, me prédit alors que je serais un jour la ressource du théâtre. L'envie d'avoir de plus forts appointemens, et la vanité de tout entreprendre, me fit mettre dans mon dernier engagement que je jouerais les grands rôles tragiques. A mon arrivée à Paris, je n'en savais que cinq, et je ne les avais joués qu'une ou deux fois cliacun. J'étais loin de prévoir la célébrité que le public daignerait un jour m'accorder en ce genre.
3o PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES
Lorsque je fi]s(i ) me présenter à l'assemblée^ les semainiers me prévinrent que , quoique mon ordre ne marquât qu'un emploi, la loi de la Comédie demandait la réunion de tous les talens, et qu'il fallait que je consentisse à me rendre au moins utile dans les deux genres, a clianter et danser dans les pièces d'agrémens. Les acteurs d'aujourd'hui semblent prouver, par leur conduite , que, quelque peu qu'ils fassent et qu'ils vaillent, on doit en
(i) On ne peut pas employer le verbe êlre au lieu du verbe aller, devant un infinitif. C'est une observation de Voltaire sur ce vers de Pompée : Il/ùf jusques à Rome implorer le sénat.
« C'était, dit-il, une licence qu'on prenait autre- .< fois; il y a même encore plusieurs personnes qui di- « sent : Je Jus le voir, je fus lui parler; mais c'est « une faute , par la raison qu'on va parler, qu'on va u voirj on n'est point ^j<2/7er, on n'est point voir, etc. »
Cette locution s'est introduite par imitation de // a été , nous avons été : ne dit-on pas très-bien : Nous avons été à la Comédie ? Ne pourrait-on pas dire : // fut à Rome ?.... Nous fûmes en Espagne ?
Quelques écrivains, d'ailleurs corrects, ont commis et commettent journellement cette faute , qui est devenue commune. On trouve souvent : Il fut demander
sa grïtce Il fut se présenter devant elle , et autres
pbrases semblables.
ET FAITS PERSONNELS. 3i
être reconnaissant ; que c'est pour eux que la comédie est faite. De mon temps, nous étions persuadés que c'était nous qui étions faits pour elle : nous nous disputions à qui montrerait plus de zèle, et ferait plus d'efforts; et, quoique les premiers sujets d'alors n'eussent pas le quart des émolumens qu'on prodigue aux derniers qu'on y voit aujourd'hui, autant qu'il m'est permis de m'y connaître encore , le public était mieux servi. Je consentis à tout ce qu'on me demandait; mais je crus que, puisqu'il fallait jouer la tragédie, je ferais bien dg commencer par elle. Pourquoi cela? je n'en sais rien. L'air froid et dédaigneux qu'inspira ma proposition me piqua; j'insistai de manière à prouver que j'avais une tête qui demandait des ménagemens. Ou me proposa Constance dans Inès ^ Aricie dans Phèdre. Je répondis que c'était trop peu de chose , que je savais Phèdre, et que je la jouerais. C'était un des rôles triomplians de mademoi^ selle Dumesnil : je l'ignorais. Je n'avais pas revu la Comédie Française depuis mon Comte d'Essex. Ma proposition fît rire tout le monde : on m'assura que le public ne souffrirait pas que j'achevasse seulement le premier acte. La
colère me dévorait; mais la fierlé me soutint. Je répondis aussi tranquillement, et surtout aussi majestueusement qu'il m'était possible : <( Messieurs , vous me voulez ou vous ne me (( voulez pas; j'ai le droit de choisir. Je jouerai (( Phèdre ou ne jouerai rien. » — Tout le monde se contint; on accepta, et je débutai par Phèdre, (i)
(i) Ce fut le 19 septembre 1743 que mademoiselle Clairon débuta pour la première fois dans Phèdre ; voici comment s'exprime le Mercure de France à ce sujet :
« Le iç) de ce mois, les comédiens ont rerais au « théâtre la tragédie de Phèdre de Racine , dans la- « quelle mademoiselle Clairon, nouvelle actrice, a dé- « buté pour la première fois. Elle a joué le principal «I rôle avec un applaudissement général. C'est une « jeune personne qui a beaucoup d'intelligence et qui " exprime avec une très-belle voix les sentimens dont « elle a l'art de se pénétrer. On peut dire que la na- « ture lui a prodigué les plus heui-eux talens j'our « remplir tous les caractères convenables à sa jeunesse, « aux agrémens de sa personne et de sa voix. »
Elle joua aussi Dorine dans Tartufe , et la Nouveauté dans la pièce de ce nom , rôles dans lesquels elle fut généralement applaudie. Le 28, elle joua Zénobie ; le 14 octobre, Ariane, et le 26, Electre ( dans la tragédie de Crébillon ).
Je ne parlerai point des encoiiragemetis flatteurs qui furent donnes à mes essais, ni des bontés constantes qui m'ont soutenue dans mes travaux pendant vingt-deux ans : on imputerait peut-être à ma vanité ce que la reconnaissance me ferait dire.
Je me suis permis seulement de rendre compte de mes pénibles recherches : on les trouvera détaillées dans les réflexions que j'ai faites sur la déclamation théâtrale. Il ne me reste plus qu'à justifier ma retraite. Je vais donc rendre compte des iniquités qui m'en, ont fait un devoir.
Naturellement et malheureusement violente et fière, j'ai souvent manifesté mon impatience sur les cabales , les tracasseries , les injustices , dont l'envie et la jalousie m'accablaient sans relâche. Personne n'ignore que, dans tous les corps, dans toutes les associations quelconques, on ne laisse jamais en paix que la médiocrité : le mérite acquis ou personnel n'y peut trouver grâce. Cette vérité m'a souvent consolée de tout ce qu'on tentait contre moi ; mais souvent au.ssi je me suis plainte avec toute la vivacité possible. Cependant; j'ose alîirmer qu aucune parole mal-
34 PREMIÈRK PARTIE. MÉMOIRES
honiièlc, aucun reproche embarrassant, aucune réclamation de justice auprès de nos supérieurs, aucune rancune envers eux, n'a pu , n'a dû m'aliéner le cœur d'un seul de mes camarades : il n'en était pas un que je n'eusse obligé plus ou moins; il n'en était pas un qui, plus ou moins, ne m'eût manqué. Plus j'acquérais de célébrité, plus je faisais d'efforts pour bonifier les recettes, plus j'obtenais de grâces, et pour la Comédie et pour ses individus , et plus on cherchait à me donner des dégoûts. J'en vais citer deux exemples , qui prouveront pour tout le reste.
Nous étions pauvres, hors d'état d'attendre ce qui pouvait nous être dû; les semainiers allaient, toutes les semaines, chez M. de Boulogne, alors contrôleur-général, solliciter le payement de la pension du roi, et n'obtenaient rien. Au bout de quelque temps, on me nomma pour la nouvelle députation qu'on voulait faire, et je fus à l'audience de M. de Boulogne avec sept de mes camarades, parmi lesquels il y avait deux autres femmes. Le ministre m'aperçut , éloigna la foule qui l'entourait , et vint me demander ce qui m'amenait. Ma réponse fut : Le désespoir, monsei-
gneur, où nous réduisent nos besoins et vos refus. — Je serais l)ien fâché, me dit-il, que vous eussiez à vous plaindre de moi : montez au bureau d'Amelin, dites-lui de tenir tout prêt pour me faire signer; vous serez payés demain. Mes camarades avaient tout entendu; je devais les croire aussi contens que moi, et je me mis en marche pour monter au bureau ; mais, à moitié chemin , voyant que personne ne me suivait, je revins sur mes pas pour en savoir la cause. Préville, bouffi de colère, ecumant de rage , les arrêtait dans l'antichambre, pour leur persuader que le ministre leur avait également manqué, et dans ses refus faits à la Comédie , et dans la grâce particulière qu'il semblait accorder à la seule mademoiselle Clairon; que, pour rien dans le monde, il ne s'avilirait à me suivre au bureau, ni même à recevoir cet argent. Je ne soufflai pas : je me mis en chemin pour remonter. Armand seul me suivit; nous eûmes le lendemain notre argent, et Préville ne fut pas le dernier à recevoir sa part : et d'une; passons à l'autre. L'excommunication (i) des spectacles est
(i) Il est naturel que mademoiselle Clairon, qui
une flétrissure si barbare, et j ose dire si bête; elle est si nuisible aux taletis, elle constate si authenliquement l'inconséquence de la nation, qu'il me suffisait d'être humaine et Française pour la trouver injuste, et j'étais, de plus, comédienne. Ce n'est point ici que je dois approfondir cette matière : je ne veux même parler ni de mes dégoûts ni des lumières que je m'étais procurées sur ce point : le fait me suffit pour ce moment.
M. de La Motlie, de l'ordre des avocats, que je n'avais jamais vu , vint me prier de lui rendre service; entre autres choses, nous parlâmes de l'excommunication. Je vis aisément qu'il n'avait pas ce qu'il fallait pour nous en faire relever ; mais il parlait en homme assez instruit, et je voulus essayer, par une légère tentative, d'apercevoir ce que je pouvais en-
avail utie haute opinion de son art , se plaigne avec ainerluuie de cette flétrissure que lui iiupriuiait l'exconiniumcation. Pourquoi en elTet des personnes qui exercent unr profession que les lois ne repousse rit point, que le gouverncujent protège et encourage, que le public admire et applaudit, sont-elles sujettes à une disgrâce particulière , à une réprobalion ii/lligeaiiti-? ^il y a lu une coulradiclion qu'il est dilïicile d'expliquer.
ET FAITS PERSONNELS. 3y
treprendre un jour. 11 m oflVit ses services, je les acceptai ; mais au lieu de s'instruire avec moi, de me consulter sur la forme, 1 étendue et la teneur de l'ouvrage que je désirais, presse, je crois, par le besoin d'ai-gent, il fit imprimer son pauvre Mémoire, et je le lus alors pour la première fois. Dès qu'il parut, mes camarades trouvèrent Irès-mauvais que je voulusse m'attribuer la gloire de les tirer de leur fange. J'eu^ beau leur dire que je ne demandais pas mieux que de me les associer; j'eus beau leur représenter l'honneur et le profit qu'ils tireraient de cette démarche : hors madame Drouin , que l'esprit et l'honnêteté guidaient toujours bien, et qui m'offrait de me seconder, je ne vis dans toute la troupe que l'aveuglement de la sottise et de la jalousie. Un M. C... (i) de Chau.... , avocat aussi , ami particulier de la maison Prëville , allant dîner et souper chez tous les comédiens, et de plus, choisi pour être un des membres de leur conseil (car, tout excommunies qu'ils sont, ils ont un conseil comme les potentats) : ce Ce... de Chau...., homme assez bas pour être
(i) Co^ueley de Chaussepierre.
le censeur de Fré — (i) , assez bas pour aller, a la suite de quelques comédieus , jouer dans les maisons où on les appelait, ces petites gravelures qu'on n'ose entendre qu'en secret, assez malhonnête homme pour vouloir aggraver l'avilissement de ceux dont il était le conseil; assez barbare pour ôter l'état et les moyens de vivre à son confrère , fut dénoncer le livre et l'auteur : le premier fut brûlé au bas du grand escalier, le second fut rayé du tableau. J'eus toutes les preuves possibles de ces honteuses menées. J'en instruisis mes camarades; j'espérais qu'ils sentiraient au moins leur injure, et qu'avec les ménagemens dus au reste du conseil , on prierait le sieur Co.... de se retirer. Non-seulement ils le gardèrent , ils en firent leur plus cher ami. D'après ces deux traits, on peut aisément voir que je ne convenais pas a mes camarades, et juger que mes camarades ne me convenaient pas.
Cette aventure me rendit mon métier si pénible, j'étais si révoltée du ton de nos as-
(i) Fréron parla toujours mal de mademoiselle Clairon et de son talent, sans doute parce qu'elle faisait valoir les rôles des tragédies de Voltaire.
ET FAITS PERSONNELS. Sq
semblées et des foyers , si indignée de voir MM. les gentilshommes de la chambre payer leurs plaisirs par les emplois et les parts de la Comédie ; je me trouvais si déplacée, le chagrin ajouta tant à ma faible santé, que sans aucun égard pour l'extrême médiocrité de ma fortune, je résolus de me retirer. Les représentations de mes amis et les bienfaits de M. le duc de Choi — (i) et de M. de La Bo.... (2), me firent un devoir de rester (3) : je leur fis le sacrifice de tous mes dégoûts.
Mais enfin, les menées de Préville amenèrent ce moment si désiré par lui et par moi.
La malheureuse, ou plutôt la ridicule affaire de Dubois, commencée par M. le duc de Du — (4), trop étourdi, trop inconséquent, pour en prévoir les suites, discutée et conduite après par la légèreté despotique de M. le maréchal de Ri — , amena cette fameuse catastrophe qu'on a nommée long-temps la Jour-
(i) M. de Choiseul.
(2) M. de La Borde.
(3) Ces deux messieurs envoyèrent /^o,ooo liv. chez Trutat, notaire, avec ordre dénie demander comment je voulais qu'on les plaçât.
(4) Duras.
40 PREMIÈKE PARTIE. MÉMOIRES
née du Sié^e de Calais (i), et qui rendit à Préville l'espoir de voir enfin réaliser ses projets. Avant ce n)oment, il avait su gagner la confiance du lieutenant de police, qui ne cachait point l'envie qu il avait de nous commander, de l'intendatit dts Menus qui désirait diriger nos finances , et d'un conseiller au parlement , bles>é magistralement de l'auto-
(i) Les coinédiens français, dans l'afifaire de Dubofs leur camarade , en i r65 , se conduisirent en trës-honiiêlesgens. Persuadés que Dubois avait fait en justice un faux serinent , pour se soustraire au payement d'une dette légitime, ils commencèrent par la payer, et refusèl'ent ensuite do jouer avec un bomme qu'ils regardaient comme coupable d'u7i p.irjnre. Ils voulaient (jii'on en purgeât leur compagnie. L'autorité soutint Dubois, et jugea que les comédiens n'avaient pas le droit d'expulser un d'entre eux. On en mit plusieurs en prison j mademoiselle Clairon fut du nombre; et cette aventure marqua la fin de sa carrière théâtrale. Elle se retira à l'âge de quarante-deux ans , lorsqu'elle aurait pu encore bien long-temps soutenir et embellir la scène française. Lekain , qui fut aussi du nombre des incarcérés , ressentit un violent dégoût , et fut sur le point de prendre sa retraite. Voyez le récit plus détaillé de cet événemejit, dans la Correspondance de Grinim, et dans notre Notice , à la tête de ces Mémoires.
rite des gentilshommes de la chambre : ces quatre personnes se réunirent ponr profiter des circonstances. Gomme j étais un ol>jeL de terreur pour tous les faiseurs de projets malhonnêtes , il fut décidé que, quoique je me fusse ouvertement et seule opposée à l'esclandre qu'on avait fait, quoique je me fusse présentée à la Comédie pour me soumetre à l'ordre soi-disant du roi, quoiqu'on remît devant moi, entre les mains de Préville, une lettre signée Lekain et JMolé , qui constatait leur refus et leur départ, quoique Brisard et Dauberval eussent refusé d obéir; il fut décidé, dis-je , qu'on rejetterait tout sur mes menées et mes séductions. Mademoiselle Dubois , d'une autre part, oubliant qu'elle me devait le peu de talent qu'elle avait, maîtresse de jouer tout ce qu'elle voulait , avertie par moi de tout ce qui se tramait contre son père , bête à l'excès, à la vérité , et pour le moins aussi coqm'ne, seconda merveilleiisement bien les intentions du petit conseil. Jeune , jolie, ayant l'avantage de rendre tous les gentilshommes de la chambre heureux, escortée d'un duc de Fro (i), d'un duc de Vil (2),
(1) De Fronsac. (?) Oe Villcquier.
d'un marquis de Fit — (i), vint, les cheveux epars , dans les foyers , demander vengeance de mes atrocités et des malheurs de son respectable père. Ses cris et les coups de poing de ces messieurs qui prenaient tout le monde au collet , le jugement d'un officier du régiment de Fitz-James, qui dit à haute voix, dans le parquet, qu'il fallait au moins me pendre, persuadèrent une partie du public de mes torts ; de là , et sous la même escorte , mademoiselle Dubois fut porter ses larmes aux
pieds du maréchal de Rie (2). Mes talens ,
mes services , une conduite irréprochable , vingt ans d'amitié : qu'est-ce que tout cela, en comparaison d'une jolie fille ? Elle demanda qu'on me mît en prison : elle l'obtint d'autant plus aisément , que faire des malheureux est un plaisir de grand seigneur. Le silence du maître et des lois dont ils sont sûrs , leur permet de tout entreprendre ; et plus leur victime est célèbre, plus leur pouvoir est reconnu. L'ordre fut donné de m'arréter; on vint m'arracher de mon lit , où j'étais retenue
(i) De Fitz-James.
(2) De Richelieu.
ET FAITS PERSONNELS. ly^
par une inflammation d'entrailles. Madame de Saiivigni , intendante de Paris, était eu ce moment chez moi ; tout ce qu'elle put obtenir de l'exempt , fut de me conduire ellemême au For-l'Évêque. On m'y laissa cinq jours ; ensuite on m'ordonna de garder les arrêts chez moi , avec défense d'y recevoir plus de six personnes qu'on m'avait permis de nommer. Ces arrêts durèrent vingt-un jours, et tout cela sans preuve , sans m'avoir entendue, sans qu'aucune menée, aucune démarche antécédente permît de me suspecter.
Je reçus , dans la prison , tous les hommages qui pouvaient me flatter; mais j'y reçus des outrages qu'il était impossible que mon cœur pardonnât, puisque ce ne pouvait être que par un ordre ou la cei^titude de l'impunité qu'on pût avoir l'audace de venir m'insulter dans ce lieu-là.
Je ne soufflai pas : nulle prière ne m'avilit ; nulle plainte , nul mouvement d'impatience ne m'échappa ; mes amis même ne purent pénétrer ce qui se passait dans mou âme. J'attendis que tout fût rentré dans l'ordre à la Comédie : alors j'annonçai que je la quittais. Mon temps était fini : la jalousie de
mes camarades^ la folle et barbare administration de mes supérieurs, la facilité que trouvent toujours les médians à faire de ce public si respectable une bête brute ou féroce à volonté , la réprobation de l'Eglise , le ridicule d'être Français sans jouir des droits de citoyen, le silence des lois sur l'esclavage et l'oppression des comédiens , m'avaient fait trop sentir la pesanteur, le danger et l'avilissement de mes chaînes, pour que je consentisse à les porter plus long -temps. Je me devais de plus une vengeance : ma retraite me parut la seule honnête pour moi : elle satisfaisait à tout , d'autant mieux que n'ayant que quarante-deux ans, il m'était permis de compter sur quelques regrets, (i)
(i) Nous pensons que nos lecteurs liront avec p'aisir une lettre que Voltaire lui écrivit à ce sujet ^ elle est assez courte pour que nous puissions la lueltre ici en entier. La voici :
«L'homme qui s'intéresse le plus à la gloire de mademoiselle Clairon et à l'honneur des beaux-arts , la supplie Irès-instamment de saisir ce moment pour déclarer que c'est une contradiction trop absurde d'être au For-l'Evêqnc si on ne joue pas, et d'être excommuuië si on joue ; qu'il est impossible de soutenir ce
Au moment où l'on me permit de quitter mes arrèls , je fus remercier M. le duc d'Aumont, qui seid s'était dignement conduit dans cette ridicule bagarre ; il ignorait le pourquoi de tout; je le lui appris, et le lui prouvai. Les mesures qu'il prit firent échouer toutes les espérances du conseil des quatre ; et trouvant , je l'avoue , quelque plaisir à désoler ces petits tyrans en sous-ordre, je consentis, à la prière de M. le duc d'Aumont, à ne signifier ma retraite aux comédiens qu'au bout d'un an.