RÉCAPITULATION
Dans les vingt -huit années que je viens de passer en revue devant moi, je n'ai suivi que
double affront , et qu'il faut enfin que les Velches se décident. Les acteurs qui ont marqué tant de sentimens d'honneur dans cette affaire se joindront sans doute à elle. Que mademoiselle Clairon réussisse ou ne réussisse pas , elle sera révérée du public ; et si elle remonte sur le théâtre connue un esclave qu'on lait danser avec ses fers, elle perd toute sa coii.>idéi alion. J'attends d'elle une fermeté r^ui lui fera autant d'honneur que ses lalens , et qui sera une époque mémorable. )» Ç^J^ojez Yollaire, Correspondance.')
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Tordre de ma carrière dramatique ; j'en ai supprime' beaucoup de faits iuleressans, dans la crainte de paraître trop minutieuse et de nuire à la clarté de ma narration : ils auront place ailleurs.
J'ai laissé de côté tout ce qui ne regardait que mon cœur, dont je ne dois compte à personne, puisque je compose à moi seule toute ma famille ; mais sans entrer dans le détail des erreurs , des malheurs et des plaisirs où mon éducation, la sensibilité de mon àme, mon libre arbitre et l'exemple ont pu m'entraîner, trop vraie pour me mentir à moimême , je ne prétends dissimuler aucune de mes fautes , et je conviens que j'en ai fait beaucoup. L'envie, la calomnie et l'impunité en ont si fort exagéré le compte , qu'il me paraît impossible qu'un être réfléchissant le croie : mes occupations , mes études , ma faible santé, mon désintéressement, et (je dois me permettre de le dire pour ma défense) l'esprit et la fierté qu'on a dû me trouver dans toutes les grandes occasions de ma vie , sont des garans certains que je ne connus jamais la crapide et la débauche. Mon talent , mon personnel , la facilité de m'approclier, m'ont
fait voir tant d'hommes à mes pieds, qii il était impossible qu'une âme naturellement tendre , obligée de se pénétrer sans cesse de ce que les passions ont de plus séducteur, pût se trouver inaccessible à l'amour. Qu'on cCvSse quelques instans de surveiller les filles les mieux nées , qu'on entrouvre seulement la plus petite grille d'un cloître, je serai pleinement justifiée. L'amour est un besoin de la nature : je l'ai satisfait , mais de manière à nen point rougir ; je défie qu'on me cite un marché honteux , un seul homme qui m'ait payée ; je défie qu'on me cite une épouse , un père que j'aie fait gémir j il n'est pas une femme de ma connaissance qui puisse me reprocher d'avoir écouté son amant ; il n'est pas un être qui puisse m'accuser de l'avoir trompé : je n'ai permis aucun excès, aucune négligence dans les devoirs, aucun désordre dans les affaires. Pour parvenir à me plaire , il fallait se montrer aussi vertueux qu'aimable. Aucun enfant réprouvé par les mœurs et les lois ne me fait rougir de son existence. Il n'a tenu qu'à moi, plusieurs fois, de devenir légitimement une fort grande dame : j'ai pu résister quinze ans de suite aux instances , aux prié-
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res, aux larmes de l'homme le. plus séduisant de la nature , et le plus cher à mon cœur, pour n'écouter et ne suivre que la voie de l'honneur et du devoir, (i)
De quelque côté que je lèv^e mes regards, je vois, je l'avoue, bien peu de femmes qui puissent aller le front plus levé que moi; ma!S je n'en prends pas le droit de m'excuser : mon ennemi le plus mortel , le casuiste le plus sévère, ne me condamnerait pas avec moins de force que je me condamne moimême. Je ne rougis point, je n'éprouve aucun remords; cependant je gémis sur mes fautes : le coup d'oil que je jette sur moi me met mal à mon aise. Soit que mes organes afTalbiis
(i)Qiiekjiie'! personnes rigiil es pourront trouver que ces derniers mots d'honneur et de devoir terminent assez singulièrement un paragraphe dans lequel l'auteur vient d'avouer les écarts de sa conduile en fîtit de galanterie. Mais si l'on songe que la première éducation avait totalement manqué à mademoiselle Clairon , que depuis son enfance elle avait eu sous les yeux de mauvais exemples , à commencerpar celui de sa mère, qu'elle exerçait une profession I)ien dangereuse pour la chasteté , ne sera-t-on pas port à lui pardonner des faiblesses qu'elle-même ne se pardonne pas, tout en cherchant à les pallier?
ET FAITS PERSONNELS. ^g
par l'âge et les infirmités me rendent pusillanime, et que le calme actuel de mes sens me trompe sur la possibilité' de les dompter toujours, soit que ma vanité m'égare, en me disant que j'avais assez de vertus pour prétendre les avoir toutes , je ne me pardonne point mes faiblesses , et ne me permets pas même d'en chercher l'excuse dans les décrets de la fatalité. En traçant cet écrit , je n'ai d'autre intention que celle de me connaître, de me corriger et d'acquérir, par la vue de mes propres défauts , l'indulgence et la compassion que je dois à mes semblables. Si cet écrit me survit , puisse-t-il être une leçon utile, et préserver l'âme honnête et sensible des pièges et des charmes de l'erreur !
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