TROISIEME EPOQUE
DEPUIS SA RETRAITE DU THÉÂTRE JUSQu'a l'aNNÉE OÙ ELLE A ÉCRIT CES MÉMOIRES ( I ^88 OU 89).
Lorsque M. le duc d'Aumont m'eut calmé par l'assurance d'avoir mon ordre de retraite a la première demande que je voudrais faire, il essaya, parles offres les plus avantageuses, de m'ôter le désir de la demander jamais. Il m'offrit de me faire payer par le roi; de ne plus dépendre d'aucun supérieur; de n'avoir plus rien à démêler avec les comédiens; de ne jouer que quand bon me semblerait, sans autre soin que celui d'écrire à l'assemblée : Je désire telle pièce pour tel jour. — Je ne vis dans toutes ces offres que le danger de me faire de nouveaux ennemis; et je les aurais mérités en m'affranchissant de toutes les conventions de mon état, d'une façon aussi orgueilleuse : alors , il m'offrit de m'aider à relever la Comédie de la honte de l'excommunication : il savait que j'avais ce projet depuis long-temps; que j'avais fait toutes les recher-
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ches possibles ; que je m'étais fait aider par des personnes pleines de lumières et de mérites j que je pouvais compter sur des protecteurs puissans, et que mes Mémoires étaient tout prêts.
Je ne dissimulerai point que je mêlais infiniment de vanité' au désir juste et naturel d'avoir un état plus honnête; mon talent ne peut s'écrire ni se peindre^ l'idée s'en perd avec mes contemporains, et j'avais lieu de croire que je le constaterais supérieur même a ce qu'il fut jamais , si j'obtenais la gloire de surmonter les préjugés de ma nation : le tenter seulement disait beaucoup pour moi. J'acceptai : nous convînmes qu'à mon retour de Genève , où j'allais consulter le fameux Tronchin, on feriiit les démarches nécessaires auprès du roi , et que je rentrerais à la Comédie , si ces démarches réussissaient.
Avant mon départ je revis tous mes supérieurs, et j'eus lieu d'être satisfaite de leur embarras et de leurs regrets. Mais c'est eu vain qu'on espère ramener des oppresseurs : la vue de leur victime h s gêne ; ils la haïssent en raison du mal qu'ils lui ont fait. J'appris, pendant mon absence , que les résultats des plai-
sirs de mademoiselle Dubois e'taient visibles et pressans , au point de ne pouvoir lui permettre déjouer à Fontainebleau.
J'écrivis à M. le duc d'Aumont que si cette nouvelle était vraie, je m'offrais à tenir le répertoire de la cour , quel qu'il fût ; qu'il m'était doux de me venger de M. de Richelieu en le tirant de peine ^ et de prouver ma respectueuse recoiniaissance au roi, pour tout ce qu'il avait daigné me faire dire de flatteur sur ma personne et mon talent.
M. le duc d'Aumont, enchanté d'une offre qui lui facilitait tous les arrangemens possibles, fut trouver M. le maréchal de Richelieu, et ne fut pas peu surpris de l'entendre dire : Non, cela ferait de la peine à la petite Dubois : nous ferons comme nous pourrons. — En me rendant compte de cette étonnante conduite, M. d'Aumont ajouta dans sa lettre que j'ai encore : Ne songez , pour le moment, quà raffermir votre santé ; on est indigne de l'effort que vous voulez faire. — J'arrive; on dresse toutes les batteries : le Mémoire est remis à M. le comte de Saint-Florentin, qui promet de le lire au conseil; mes protecteurs me permettent de compter sur eux; M. l'ar-
chevêqiie consent à se taire; le roi sait que je dois lui demander une grâce , et promet de l'accorder s'il est possible : il devait être instruit par M. le duc de Du — (i), qui s'était chargé de lui lire mon Mémoire.
Ce malheureux dac, voulant toujours le bien, et ne faisant jamais que le mal, ne doutant de rien et craignant tout, balbutie, en tremblant, quelques mots de mon affaire; le roi l'écoute avec bonté, et demande ce que je veux. Le moment était favorable pour présenter le Mémoire; mais la crainte de déplaire à M. de Saint-Florentin anéantit tout à coup le zèle de mon duc : il se contenta de répondre que l'ennui d'être excommuniée m'empêchait de rentrer au théâtre; et quoique le roi prononçât : « Cela est assez ridicule, en effet : H nous verrons quels sont ses moyens; je ferai ic tout ce que je pourrai, » la tête perdue ne se remit pas. C'est de la bouche de M. le duc de D... (2) même que je tiens tout ce que je viens de tracer. Quoi qu'on puisse se permettre de penser sur cette frivole existence, il faut au moins rendre hommage a sa bonne foi.
(i) De Duras. (s) Idem.
Enfin le jour où Ton devait prononcer sur mes prétentions, arrive. Voyant que le conseil va finir, que lous les portefeuilles sont fermés, le roi daigne dire : Apprenez-moi donc ce que veut mademoiselle Clairon. — Forcer la main de votre majesté comme le parlement, répond M. le duc de Pras... (i) — Je la sais trop sage pour cela, dit le roi ; sachons ce qu'elle désire. — Alors M. de Saint-Florentin lut sur un très-petit morceau de papier , que je demandais à sa majesté la réimpression de la Déclaration de Louis xin , confirmée par elle (>). Sa majesté ne connaissait pas plus cette Déclaration que mon Mémoire; elle crut tout faire en ordonnant qu'oa
(i) De Praslin.
(2) Cette Déclaration de Louisxrii, du iGavril ifi/ji, enregistre'e au jDarlement , dit expressément : « Nous « voulons que l'exercice des comédiens, qui peut di- « vertir innocemment nos peuples , c'est-à-dire délour- « ner nos peuples de diverses occupations mauvaises , « ne puisse leur être imputé à blâme , ni préjudiciable « à leur réputation dans le commerce public. »
En vertu de cette Déclaration , Louis xiv maintint Floridor , sieur de Soûlas , comédien , dans la possession de sa noblesse , par arrêt du conseil du 10 septembre 1688.
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la réimprimât. Et moi, sentant le danger et l'inutilité' de revenir à la charge , je demandai ma retraite.
Le pourquoi de cette manœuvre , le voici : Ce ministre, qui m'interprétait si mal, était depuis long-temps l'amant d'une de mes camarades retirées : elle ne pouvait pas me souffrir, parce que j'avais refusé d'épouser un de ses frères; je ne sache au moins nulle autre cause. Elle décida qu'il était de la dernière insolence a moi, de vouloir' être plus qu'elle n'avait été ; son amant convint qu'elle avait raison : il obtint que le rapporteur demanderait le contraire de ce que je voulais ; et malgré toutes ses promesses, M. le duc de Choi.... (i) m'avoua qu'il n'avait pas osé démentir son cousin. J'avoue qu'il m'eût été bien doux d'obtenir ce que j'avais tant désiré; mais me reposer, me soustraire pour toujours à la jalousie, l'envie, l'intrigue, la tyrannie, valait encore mieux; et je n'ai point cessé de bénir mon sort depuis que j'ai quitté.
La douceur du repos que je n'avais jamais goûtée, une société charmante, une fortune suffisante à tous les vrais besoins, une raison
(i) Clioiseul.
exercée par l'ëtude et l'expérience, me donnèrent la force de supporter mes maux habituels, et Ve'tude de l'histoire naturelle me tint lieu de mes anciens travaux : je ne regrettais ni ne désirais rien. Ce bonheur ne fut pas long.
Le comte de Val (i) eut un héritage
considérable , et sa fortune changea son cœur ; ses absences devinrent fréquentes et longues : il était l'àme de notre société , son éloignement la rendit languissante. Il avait exigé que je comptasse a jamais sur lui ; j'avais tout fait pour qu'il restât du moins mon ami ; il fut ingrat : je perdis tout. Dans ce même temps, les opérations de M. l'abbé Terrai (2) m'ôtèrent le tiers de mon bien; la crainte de m'endetter me força de renoncer à tout objet de dépense, et je ne fus pas long-temps à perdre le reste de ma société. Il faut, à Paris, intriguer ou tenir table, si l'on ne veut pas se trouver seul.
Le déchirement de mon coeur et mon
(i) Valbelle.
(2) L'abbé Terrai , contrôleur-général des finances, fit faire à l'État une banqueroute partielle , eu 1770.
affreuse solitude me donnèrent l'idée de me retirer dans un couvent, on du moins dans une province : je me déterminai à vendre mon cabinet et beaucoup d'autres effets précieux ; ce que j'en devais retirer, placé en rentes viagères , accumulées par quelques années d'économie, pouvait me rendre plus riche que je ne l'avais jamais été; mais je ne pus suivre ce
plan. Le comte de Val (i) avec 1 20,000 liv.
de rentes, endetté, ne suffisant point à ses entreprises fastueuses, et ne trouvant point à emprunter, élait dans un moment de crise qui m'inquiéta pour sa réputation ; plus j'avais à m'en plaindre, plus il me parut convenable de le tirer de peine; je vendis tout ce que je possédais, et lui prêtai le produit de cette vente à cinq pour cent d'intérêls pour dix ans. J'étais gravement malade alors; mon huissier-priseur était un fripon : qui que ce soit ne me rendit le service de se mêler de mes affaires; je touchai 90,000 francs de ce qu'on avait estimé 5o,ooo écus. N'ayant plus un lit pour me coucher , et ne devant recevoir l'in-
(1) Le comte de Valbelle a été , pendant dix-neuf ans, l'amant déclaré de mademoiselle Clairon.
térêt de mon argent qu'au bout d'un an , je me décidai a m'expatrier. Un hasard m'avait fait faire la connaissance du margrave d'Anspach ; ce que j'avais reconnu de candeur dans ce prince, sa noble et touchante simplicité', l'intérêt tendre et confiant qu'il m'avait témoigné dès les premiers instans, et dont ses lettres m'assuraient la durée , me firent consentir a m'expatrier. Paris ne m'offrait plus que des souvenirs douloureux ; je n'y pouvais plus rien pour personne : l'amitié d'un souverain me laissait l'espoir de pouvoir encore être utile à mes semblables. Obligée de fermer mon cœur au seul être qui le remplissait autrefois , trop éclairée par ma raison et mon expérience pour m'abandonner encore à l'amour, mais dévorée du besoin d'aimer, j'étendis ma sensibilité sur la nature entière , et les moyens qui m'étaient offerts pour en servir au moins quelques individus me firent trouver tout possible. Je partis, (i)
(i) Quoiqu'elle ne fixe pas l'époque de son départ pour Anspach , il paraît qu'il suivit d'assez près l'événement de la banqueroute de l'abbé. Elle demeura près de dix-sept ans en Allemagne , et revint par conséquent à Paris vers 1787 ou 1788.
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L'Allemagne ne m'ofTrit qu'un climat trop rude pour mon â^e et mes infirmités; on y connaissait à peine les douceurs de la société; les savans ny parlaient que l^ur langue, et les finesses de la mienne n'étaient entendues de personne ; les arts étaient réduits au simple nécessaire, et la morgue de la naissance, unie à la plus profonde ignorance sur tons les talens, n'aidait pas à me doinicr un prix aux yeux de ses habitans. Je ne dus qu'à l'envie de plaire au maître les hommages qu'on me rendit dans les premiers momens; non-seulement on ne me connaissait pas telle que j'étais, mais j'avais encore à détromper tout le monde sur les vues, les projets qu'un monstre m'avait prêtés : il n'est si petite cour qui n'ait son Narcisse. J'eus à défendre mon honneur et ma vie même de tous les pièges que ce malheureux me tendit; mon corps snccomha sous tant de peines accumulées, j'eus une maladie terrible , et depuis ce temps je ne compte plus mes jours que par mes maux et ma langueur.
Quelque pénible que soit ma vie, sa prolongation m'a foui'ui les moyens de détruire la calomnie, de faire le bien et d'acquérir des amis ; ce bonheur me console de vivre.
6o PREMIERE PARTIE. MÉMOIRES
Je ne rendrai point compte des services sans nombre que j'ai rendus dans ce pays ; il suffit à mon cœur de s'assurer que ses habitans ne les oublieront pas.
Je ne me permettrai de faire ni l'éloge ni la critique du margrave; sans m'aveugler sur ses, défauts, je l'ai cru, près de dix-sept ans, un des plus vertueux êtres de la nature, et mon. respect pour sa dignité, ma reconnaissance pour la confiance dont il m'a si long-temps honorée, m'interdit de le juger aujourd'hui;' J8 me contente d'attester et lui-même et toutes les personnes honnêtes qui vivent sous ses lois, pour garans de la pureté de ma conduite et de mon désintéressement.
J'ai fait tout le bien qu'on m'a permis de faire; j'ai défendu, maintenu en place mes plus grands ennemis : nulle intrigue, nulle plainte, nulle vengeance, nulle amitié particulière ne peut m'être reprochée ; je n'ai jamais blâmé ni maîtresses ni favoris ; j'ai fait constamment , pendant dix-sept ans, le sacrifice de ma volonté , de mon repos , de mes intérêts , des agrémens de ma patrie , de ma santé. Le bonheur et la gloire du margrave étaient l'unique but de mes travaux et de mon
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ambition; et le seul prix que reçoit un attachement si pur est le bouleversement de ma fortune et de toute mon existence , l'outrage et Toubli Je me tais, je plains, je pardonne, et fais encore les vœux les plus ardens pour qu'on soit heureux.
Je n'imagine pas que le reste de ma vie puisse fournir un événement intéressant : tout est dit, tout est sûrement fini pour moi. Epuisée par trente ans de travaux, par des chagrins de tout genre, par les années qui s'accumulent, par des douleurs continuelles et des maladies mortelles qui me surviennent presque chaque année , il me paraît impossible que rien m'arrache à la vie simple et tranquille que je me suis prescrite.
Je ne me suis réservé que cinq à six maisons dans lesquelles je ne vais que rarement ; il ne me reste que quelques amis , quelques connaissances. Mais l'agrandissement de Paris oblige maintenant à calculer les distances, et toutes les têtes sont dans une si bizarre fermentation, qu'il est tout simple qu'une vieille femme, inutile et souffrante, soit souvent seule: aussi, sans me plaindre jamais de l'abandon que j'éprouve ; je jouis avec reconnais-
sance des momens qu'on vent bien me sacrifier.
Je me suis fait une habitation commode, agre'able, peut-être trop magnifique pour mou état et ma fortune ; mais c'est un reste d'habitude de mes dignités théâtrales : j'ai rêve' trône et palais pendant trente ans ; le luxe universel n'a pas dû me ramener à moi-même ,• et je crois que toute jouissance est raisonnable, quand elle ne nuit ni ne coûte rien à personne.
L'affaissement de mon corps n'influe point encore sur mon âme et sur ma tête ; j'ai toute la sensibilité' , toute l'activité de mon premier âge. Mon goût pour la lecture s'est heureusement accru; il me sert à me faire entourer journellement par les grands persoimages de tous les temps et de tous les lieux; j'apprends avec eux à comparer, à refléchir, à supporter le vide et les peines de la vie, a me prouver qu'il faut que tout passe et s'anéantisse , et que c'est sans impatience et sans regrets que je dois attendre mon tour.
Il m'eût été bien doux de pouvoir aller chercher aux spectacles des dissipations que toute ma résignation ne m empêche pas de désirer quelquefois. Quoique je n'aie rien ou-
hlié de tous nos grands poètes, que je les relise souvent , les voir représenter me donnerait un plaisir plus vif, et soulagerait beaucoup mon imagination , qui ne peut s'empêcher de rechercher tout ce que les beautés de l'action doivent ajouter d'intérêt aux beautés des ouvrages. Mais , hélas ! qu'ai-je vu à ces représentations? lia bassesse des halles ou la démence des Petites-Maisons ! Nul principe sur l'art; nulle idée de la dignité des personnages : chacun joue son rôle à sa guise, sans se rendre compte de ce qu'on doit mutuellement se prêter dans chaque scène , de ce qu'on doit d'eflbrt ou de sacrifice à l'ensemble de la pièce; point d'unité dans le ton, point de noblesse dans le maintien. J'ai vu des héros se jeter à plat ventre , et marcher sur les genoux; j'ai vu pousser l'oubli de la décence au point de paraître sous la simple enveloppe d'un taffetas couleur de chair, dessinant exactement le nu depuis les pieds jusqu'à la tête ; j'ai vu , sous le nom des personnages les plus imposans de l'antiquité , de chétives filles de journée plojées en deux, tapant du pied, se battant continuellement les flancs, s'appujant sur les hommes et s'en laissant toucher avec la
familiarité la plus révoltante ; j'étais assourdie de piailleries, de beuglemens,^et pour m'achever, le parterre criait : bravo! (i)
Il ne m'appartient pas de décider si le public et les acteurs daujourd hui se trompent, ou si le public et les acteurs de mon temps se trompaient ; mais il doit m'être permis d'assurer qu'il n'y a pas vestige de ressemblance entre les uns et les autres. Peut-être a-t-on bien fait de laisser là toute espèce de tradition : on joue maintenant Méiope en insouciante, Hermione en petite-maîtresse, Monime en dévergondée ; puisqu'ou les trouve bien ainsi , je dois croire que mes études m'avaient égarée; je défère avec respect au jugement que l'on porte aujourd'hui ; mais, soit un reste de vanité, soit — tout ce qu'on voudra, il n'est rien qui puisse me déplaire ou m'ennuyer autant que 1 incroyable changement du Théâtre Français.
(i) Mademoiselle Clairon .se montre ici ])lus que sévère. Mais elle avait une haute idée de la dignité tragique j elle avait toujours mis dans son jeu beaucoup de pompe et d'élévation ; el trop de simplicité, une vériié saus noblesse, lui paraissait pauvreté , bassesse, trivialité.