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FAITS PARTICULIERS

ORDEE DE DEBUT.

Ne voulant point interrompre ma narration, j'ai laissé de côté quelques anecdotes, que je crois pourtant assez singulières pour être racontées. En voici une :

Quoique ce fût par ordre du roi que je quittasse l'Opéra pour passer à la Comédie Française, on me dit que je devais me présenter chez M. le duc de Gévres , gouverneur de Paris, et gentilhomme de la chambre en exercice , pour recevoir cet ordre par écrit.

Mademoiselle Dumesnil se chargea de me conduire. J'avais vingt ans, une figure que tout le monde trouvait assez piquante. J'étais parfaitement bien mise; et, par goût autant que par raison , mon maintien était de la plus grande décence. Il m'était permis de croire que mon ensemble devait intéresser.

Le duc de Gévres était un grand homme,

assez ressemblant, dans les formes, à ceux qui ne le sont plus (i). Sa figure pâle, effacée, sa voix canarde , son nez barbouillé de tabac d'Espagne, et la navette qu'il tenait dans ses mains, en m'étonnant, ne m'empêchèrent pas de lui trouver l'air d'un grand seigneur, et le mouvement de crainte qu'il m'inspira dut lui parler en ma faveur. Mademoiselle Dumesnil fut obligée d'être mon interprète. Ma prétention expliquée , le duc , en s'avançant quelques pas, dit : Elle est jolie. On dit que vous avez des talens ; je vous ai lue (2) ; vous réussirez sans doute. — Frappée comme d'un coup de foudre, je relevai mes regards, avec toute l'indignation dont j'étais pénétrée, et j'osai dire au duc , en le toisant depuis les pieds jusqu'à la tête : Je vous ai lu aussi (3) ;

(1) Sa femme l'avait attaqué au parlement, pour cause d'impuissance,

(2) Ce mot je vous ai lue , faisait allusion aux fameux Mémoires de Frétillon. Il était bien peu obligeant , de la part de ce duc , de rappeler cet insultant libelle à mademoiselle Clairon , à la première visite qu'elle lui faisait.

(3) La réponse était vive. Elle faisait allusion aux Mémoires imprimés pour et contre le duc de Gêvres,

mais je crois, monseigneur, que nous avons besoin de nous connaître plus particulièrement pour pouvoir nous apprécier.

Quoiqu'il y eût plus de cinquante personnes dans la chambre , on aurait entendu voler une mouche : tout le monde baissa les yeux, et M. le duc de Gêvres, après nn instant de réflexion , vint me prendre la main , et me dit du ton le plus honnête et le plus afîectueux : Mademoiselle, dans tout ce qui dépendra de moi , vous pouvez être sûre de mon empressement à vous servir. — Je me tus ; je fis une révérence respectueuse , et je me retirai. Depuis ce jour, il ne me permettait pas de passer une semaine sans lui faire ma cour, et je n'ai jamais eu de protecteur moins exigeant et plus serviable.

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