ANECDOTE SUR RODOGUNE
La majeure partie du public ne réfléchit point : elle se laisse entraîner par l'habitude, par les chefs de meute, censés savans parce
dans le ridicule procès qu'il avait soutenu publiquement contre sa femme. Ces Mémoires conteuaient les visites, rapports des experts, etc.
qu'ils sont aussi brujaiis qu'audacieux. On est toujours sûre de plaire à la multitude, par de grands éclats de voix, beaucoup de gestes, des transitions folles , et le familier le plus bas. J'avoue que l'approbation de cette classe de juges m'importait peu. J'écoutais toutes les critiques; je les discutais avec moi-même, sans aucune complaisance pour ma vanité. Je priais toutes les personnes instruites que je pouvais rencontrer de m'éclairer sur mes défauts, de n'épargner aucune de mes fautes. Lorsque je jouais , je cherchais à découvrir, dans la salle , le connaisseur qui pouvait y être, et je jouais pour lui. Si je n'en apercevais pas, je jouais pour moi. Je ne calculais point le plus ou le moins d'applaudissemens , mais seulement ce que je sentais avoir plus ou moins mérité. Tout en admirant les talens de mes compagnes , je voulais en acquérir de plus complètement méritans. Quelque applaudies que fussent leurs fautes , j'aurais eu honte de les faire. Par exemple :
Mademoiselle Gaussin avait la plus belle tête , le son de voix le plus touchant possible; son ensemble était noble, tous ses mouvemens avaient une grâce enfantine , à laquelle il était
ET FAITS PERSONNELS. 6g
impossible de re'sister ; mais elle était mademoiselle Gaussin dans tout. Zaïre et Rodogune étaient jetées dans le même moule : âge, état, situation, temps, lieux, tout avait la même teinte,
Zaïre n'est qu'une touchante pensionnaire de couvent (i); et Rodogune, demandant à ses amans la tête de leur mère, est assurément une femme très-altière , très-décidée ; cela ne se ressemble pas. Il est vrai que Corneille a placé dans ce rôle quatre vers d'un genre plus pastoral que tragique :
II est des nœuds secrets , il est des synipathies , Dont, par le doux rapport, les âmes assorties , S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
Rodogune aime ; et l'actrice, sans se ressouvenir que l'expression du sentiment se modifie
(i) Mademoiselle Gaussin a joué Zaïre d'original , et il paraît qu'elle y fut extrêmement touchante. Tout le monde connaît les vers charmans que Voltaire lui adressa pour la remercier de la manière dont elle avait rendu ce rôle si aimable , si intéressant, et dont mademoiselle Clairon parle ici avec une espèce de dédain fort injuste.
yO PREMIÈRE PARTIE. MEMOIRES
d'après le caractère , et non d'après les mots, disait ces vers avec une grâce , une naïveté voluptueuse , plus faite, selon moi , pour Lucinde dans l'Oracle , que pour Rodogune. Le public, routine à cette manière , attendait ce couplet avec impatience , et l'applaudissait avec transport, (i)
Quelque danger que je craignisse, en m'éloignant de cette route, j'eus le courage de ne pas me mentir à moi-même. Je dis ces vers avec le dëpit d\me femme fîère, qui se voit contrainte d'avouer qu'elle est sensible. Je n'eus pas un dégoût , mais je n'eus pas un coup de main : c'était assez pour ma tentative. Qui
(i) Voltaire a remarqué que Corneille a donné à Rodogune, dans quelques endroits de son rôle, la tiraidilé , l'innocence d'une très-jeune personne j que cependant elle n'est pas toute jeune, puisqu'elle a épousé Nicanor lorsque les deux princes étaient en bas âge , et qu'ils ont au moins vingt ans. Elle n'est pas non plus timide ni faible, puisqu'elle propose de sang-froid un parricide à ses amans , et leur demande la tête de leur mère. Mademoiselle Gaussin n'avait saisi et rendu qu'une partie du rôle; mademoiselle Clairon l'approfondit, le comprit mieux, et le joua lout entier.
ET FAITS PERSONNELS. y I
rompt en visière au public assemblé, et contrarie les idées reçues, quelque raison qu'il ait, doit s'estimer heureux de n'être pas puni. L'histoire de Galilée m'était présente. J'eus le plus grand succès dans le reste du rôle ; et, suivant ma coutume, je vins, entre les deux pièces^ écouter aux portes du foyer les critiques qu'on pouvait faire. J'entendis M. Duclos, de l'Académie Française, dii^e, avec son ton de voix élevé et positif, que la tragédie avait été bien jouée ; que j'avais eu de fort bonnes choses, mais que je ne devais pas penser à jouer les rôles tendres , après mademoiselle Gaussin .
Etonnée d'un jugement si peu réfléchi, craignant l'impression qu'il pouvait faire sur tous ceux qui l'écoutaient, et maîtrisée par un mouvement de colère , je fus à lui, et lui dis : Rodogune un rôle tendre , monsieur ? Une Parthe, une furie qui demande à ses amans la tête de leur mère et de leur reine, un rôle tendre ? Voilà, certes, un beau jugement ! . . . Effrayée moi-même de ma démarche, les larmes me gagnèrent , et je m'enfuis au milieu des applaudisscmens.
Toutes les études que j'ai faites depuis m'ont fait tenir à mes premières idées. Vol-
taire les a justifiées dans son Commentaire sur Corneille , et le public, aussi content de ma fierté qu'il l'étaitdela volupté de mademoiselle Gaussin , m'a permis de croire que je n'avais pas perdu ma peine , et qu'en s'armant de patience, de respect et de raison, on pouvait quelquefois lui tenir tête, et n'être pas toujours de son avis.
VOYAGE DE BORDEAUX. (l)
Plus j'avançais dans mes études, plus j'avais peur. Je sentais qu'en isolant quelques vérités, je faisais disparate avec la diction ordinaire. La crainte d'éprouver des dégoûts ne me laissait pas le courage de mettre à mes rôles l'ensemble que je leur désirais. Je craignais même de n'avoir point encore assez réfléchi pour me conduire, à volonté, dans la route que je me prescrivais. Je sentais la distance immense de la théorie à la pratique. Près de dix ans s'étaient écoulés à faire des recherches également profondes et minutieuses. Epuisée par mon travail, impatiente de le voir inutile, je crus devoir aller, dans quelqu'une de nos
(i) Ce voyage eut lieu en 1752.
ET FAITS PERSONNELS. j'^
provinces, essayer, sur un public sans préventions et sans habitude, l'efïet que mon nouveau genre pouvait produire. On m'accorda la permission d'aller à Bordeaux.
La nécessité de m'accréditer me fit employer dans le rôle de Phèdre, par lequel je débutai, les éclats, l'emportement, la déraison qu'on applaudissait à Paris, et que tant d'ignorans appellent la belle nature. J'étourdis bien mon auditoire; je fus trouvée superbe. Le lendemain , je pris le rôle d'Agrippine , et le jouai pour moi, depuis le premier vers jusqu'au dernier,
Ce genre simple, posé, d'accord, étonna dans le premier moment. Un débit accéléré sur la fin de chaque couplet et des éclats gradués étaient ordinairement la réplique du parterre : il savait que c'était là qu'il devait applaudir, et, ne lui donnant pas cette réplique, je ne fus point applaudie. Maîtresse de moimême, j'observais attentivement ses mouvemens, ses murmures; j'entendis distinctement au milieu de ma première scène : Mais cela est beau ! cela est beau ! Le couplet suivant futgénéralementapplaudi, et j«' pus me flatter, dans le reste du rôle, du succès le plus complet.
74 Pr.l-.MIÈIIE PARTIE. MÉMOIRES
Je donnai trente-deux représentations de rôles diflérens, toujours à ma nouvelle manière : Ariane fut de ce nombre, et les auteurs de \ Encyclopédie y à YaxlKAe Déclamation {^i)^ ont bien voulu transmettre à la postérité le flatteur et touchant hommage qu'obtint la vérité' que je cherchais. Cependant, toujours craintive , doutant également et du public et
(i) Cet article est de Marniontel , qui a été l'amant de mademoiselle Clairon , comme nous l'apprennent ses Mémoires. Il y raconte que cette actrice jouant le rôle d'Ariane , dans la scène oii elle cherche avec sa confidente quelle peut être sa rivale, à ce vers :
Est-ce Mégiste , Églé , qui le rend infidèle ?
Mademoiselle Clairon vit un jeune homme qui , les yeux en larmes, se penchait A^ers elle, et lui criait d'une voix élouiFée : C'est Phèdre , c'est Phèdre. Et Marniontel fait au grand talent de l'actrice tout l'honneur de l'illusion produite sur le jeune spectateur.
Mais l'auteur peut d'abord en revendiquer une grande partie à cause de l'intérêt de la situation, de la vérité des sentimens et du dialogue et du charme des vers j il faut encore y ajouter la sensibilité d'un jeune auditeur qu'une vive émotion transporte aisément hors de lui-même.
Ces sortes d'illusions ne sont pas rares au théâtre. On en cite beaucoup d'exemples. Mademoiselle Du-
ET FAITS PERSONNELS. yS
de moi-même, je voulus rejouer Phèdre comme je l'avais jouée le premier jour, et je vis avec transport qu'on me trouvait très-mauvaise ; j'osai dire que c'était un essai que j'avais cru devoir faire , et que je jouerais différemment ce même rôle, si l'on en permettait une troisième représentation : je l'obtins; je suivis mes études aussi complètement qu'il me fut possible , et l'on convint que cela ne se ressemblait pas.
mesnil , jouant Mérope , entendit de même un jeune homme lui dire d'une voix entrecoupée de sanglots: Ne le tuez pas ; c'est Egisthe , c'est votre fils. On raconte qu'à une représentation de Britannicus , un grenadier qui était à son poste dans la salle, suivant l'usage de ce temps-là , fut si indigné de la jierlidie de Narcisse , qu'il coucha en joue ce scéléiat, et fut sur le point de lâcher son coup de fusil, et de tuer l'acteur qui jouait ce rôle odieux.
Préville eut, dans ce genre , un triomphe encore plus beau peut-être. 11 allait entrer pour jouer le rôle de Larissole ( dans le Mercure galant ) , sur le théâtre de la Cour. Un factionnaire qui était placé dans la coulisse le prit réellement pour un soldat ivre, et l'arrêta en lui disant : Pour Dieu, camarade , ne passez pas dans V état où vous êtes j vous me fieriez mettre au cachot.
y6 PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES
Encouragée par les succès que je venais d'obtenir , je revins à Paris avec la ferme résolution, ou de quitter le théâtre, ou d'y voir approuver mes efTorls ; et je ne me suis retirée que treize ans après.
J'invite toutes les personnes qui sont au théâtre à réfléchir mûrement sur ma conduite : elles verront qu'il ne faut pas toujours s'estimer en raison des applaudissemens qu'on reçoit; ils ne sont souvent que des marques de bonté, d'encouragement; ils sont quelquefois une affaire d'habitude, de comparaison avec des acteurs plus médiocres ou moins favorisés par la nature ; il faut même oser avouer qu'ils sont aussi quelquefois prodigués par l'ignorance, entraînés par des partisans à gages, et qu'il est rare de trouver le public sans sa victime et son enfant gâté. Chaque jour un spectateur se retire ; chaque jour il en vient un nouveau : on n'a presque plus rien du même auditoire au bout de dix ans. I.es traditions se perdent; et faute de bons comédiens et de bons juges , le théâtre retombe dans la médiocrité de son enfance.
Instruisez-voiîs , cherchez constamment la vérité ; à force de soin , d'étude , rendez-vous
ET FAITS PEliSONNELS. f^q
digne de former un nouveau public , et mettez-le dans la nécessité de convenir que vous professez le plus difficile de tous les arts , et non pas le plus avili des métiers.
LETTRE
A M. MEIS (i),
QUI DÉSIRAIT AVOIR l' ANECDOTE SUIVANTE PAR ÉCRIT. (2)
En 1743, ma jeunesse et mes succès sur les tlie'âtres de l'Opéra et de la Comédie Française me procurèrent une suite considérable de jeunes fats , de vieux voluptueux , parmi lesquels se trouvèrent quelques êtres honnêtes et sensibles. M. de S..., fils d'un négociant de Bretagne, âgé d'environ trente ans, d'une belle
(1) Il est très-probable que cette lettre fut adressée à M. Henri Meister, cet ami de niadeiiioiselle Clairon, auquel elle avait confié le manuscrit de ses Mémoires, etqueMeis est une abréviation de son nom.
(2) Voici une anecdote bien singulière, dont on a porté et dont on portera sans doute bien des jugemens différens. On aiuie le merveilleux , même sans y croire : mademoiselle Clairon paraît convaincue de la vérité des faits qu'elle raconte. Nous nous contenterons de remarquer que dans le temps oii elle fut ou se crut tour-
ET FAITS PERSOT^iNELS. 79
figure, très-bien fait , faisant des vers avec esprit et facilité, fut un de ceux que je touchai le plus profondément. Ses propos et son maintien annonçaient l'éducation la plus soignée , l'habitude de la bonne compagnie ; et sa réserve, sa timidité, qui ne permettaient qu'à ses soins et à ses yeux de s'expliquer, me le firent distinguer de tous les autres. Après l'avoir assez long -temps examiné dans nos foyers , je lui permis de venir chez moi , et ne lui laissai point de doute sur l'amitié qu'il m'inspirait. Me voyant libre et sensible , il prit patience , espérant que le temps amènerait un sentiment plus tendre Eh ! qui
sait?... qui peut répondre?... Mais, en répondant avec candeur à toutes les questions que me dictaient ma raison et ma curiosité ,
mentée par son revenant , elle avait de vingt-deux ans et demi à vingt-cinq ans ; que c'est l'âge de l'imagination , et que celte faculté était continuellement exercée et exaltée en elle , par le genre de vie qu'elle menait au théâtre et hors du théâtre.
On peut se rappeler encore qu'elle a dit au commencement de ses Mémoires, que dans son enfance on ne l'entretenait que d aventures de revenons et de sorciers j qu'on lui disait être des histoires véritables.
8o PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES
il ruinait lui-même toutes ses afTaires. Blessé de n'être qu'un bourgeois, il avait dénaturé ses biens pour les venir manger à Paris sous des titres plus relevés : cela me déplut. Eougir de soi-même est, ce me semble, un moyen de jfisliiier le dédain des autres. Son humeur était mélancolique , haineuse : il connaissait trop bien Its hommes , disait-il, pour ne pas les mépriser et les fuir. Son projet était de ne plus voir que moi , et de m'amener à ne plus voir que lui. Cela me déplut encore plus , comme vous croyez bien. Je pouvais consentir qu'on m'arrêtât avec des fleurs, et non qu'on me retînt avec des chaînes. Je vis, dès ce moment , la nécessité de détruire de fond en comble l'espoir consolant dont il se nourrissait, et de réduire la société de tous les jours à des visites de loin en loin. Cela lui causa une grande maladie, pendant laquelle je lui rendis tous les soins possibles. Mais des refus constans rendaient la plaie plus profonde, et malheureusement pour ce pauvre et brave garçon, son beau-frère, à qui il avait donné carte blanche pour toucher et lui faire passer ses revenus, voulant doubler la dot de sa femme, laissa M. de S.... dans un besoin si pressant.
ET FATTS PERSONINELS. 3l
qu'il fut obligé d'accepter le peu que j'avais d'argent , pour sa nourriture et les remèdes qu'exigeait son état. Cela fait frémir * et vous sentez , mon cher Henri , l'importance de garder ce secret dans votre sein. Je respecte sa mémoire et ne veux point l'abandonner à la pitié souvent insultante des hommes; gardez-lui vous-même le religieux silence que je romps, pour la première fois, et qui ne cède qu'à ma profonde estime pour vous.
Enfin , il recouvra ses biens , mais jamais sa santé; et, croyant lui rendre un service en l'éloignant de moi , je refusai constamment ses lettres et ses visites.
Deux ans et demi s'étaient écoulés entre notre connaissance et sa mort. 11 me fit prier d'accorder, à ses derniers momens, la douceur de me voir encore : mes entours m'empêchèrent de faire cette démarche. Il mourut, n'ayant près de lui que ses domestiques et une vieille dame , seule société qu'il eût depuis long-temps. 11 logeait alors sur le Rempart, près la Chaussée d'Antin, où l'on commençait à bàlir : moi , rue de Bussy , près la rue de Seine et l'abbaye Saint-Germain. J'avais ma mère , et plusieurs amis venaient soup- r avec
82 PREMIKRE PARTIE^ MÉMOIRES
mol. r^es convives journaliei^s étaient un intendant des Menus-Plaisirs, dont j'avais coiitinuement besoin auprès des gentilshommes de la chambre et des comédiens ; le bon Pipelet , que vous avez connu et chéri ; Roselj, l'un de mes camarades , jeune homme bien né , plein d'esprit et de talens. Les soupers de ce temps étaient plus gais, si petits qu'ils fussent, que les plus belles fêtes ne l'ont été depuis quarante ans. Je venais de chanter de fort jolies moutonades, dont mes amis étaient dans le ravissement, lorsqu'au coup de onze heures succéda le cri le plus aigu. Sa sombre modulation et sa longueur étonnèrent tout le monde ; je me sentis défaillir, et je fus près d'un quart d'heure sans connaissance.
L'intendant était amoureux et jaloux : il me dit avec beaucoup d'humeur, lorsque je revins à moi, que les signaux de mes rendezvous étaient trop bruyans. Ma réponse fut : Maîtresse de recevoir à toute heure qui bon me semblera , les signaux me sont inutiles ,* et ce que vous nommez ainsi est trop déchirant pour être l'annonce des doux momens que je pourrais désirer. — Ma pâleur, le tremblement qui me restait, quelques larmes qui
coulaient malgré moi , el mes prières pour qu'on restât une partie de la nuit, prouvèrent que j'ignorais ce que ce pouvait être. On raisonna beaucoup sur le genre de ce cri , et Ton convint de tenir des espions dans la nie pour savoir, au cas qu'il se fit encore entendre , quels étaient sa cause et son auteur.
Tous nos gens, mes amis, mes voisins^ la police même , ont entendu ce même cri , toujours à la même heure, toujours partant sous mes fenêtres , et ne paraissant sortii* que du vague de l'air. Il ne me fut pas permis de penser qu'il fût pour d'autres que pour moi. Je soupais rarement en ville; mais les jours où j'y soupais, l'on n'entendait rien, et plusieurs fois, demandant de ses nouvelles à ma mère , à mes gens , lorsque je rentrais dans ma chambre, il partait au milieu de nous. Une fois, le président de B...., chez lequel j'avais soupe , voulut me reconduire , pour s'assurer qu'il ne mêlait rien arri é en chemin. Comme il me souhaitait le bonsoir à ma porte, le cri paitit entre lui et moi. Ainsi que tout Paris , il savait cette histoire : cependant on le remit dans sa voiture plus mort que vivant.
Une autre fois, je priai mon camarade Roselj de m'accompagner rue Saint-Houoré, pour choisir des étoffes , et pour faire ensuite
une visite à mademoiselle de Saint-P , qui
logeait près la porte Saint-Denis. L'unique sujet de notre entretien, dans ces deux courses, fut mon revenant (c'est ainsi qu'on l'appelait). Ce jeune homme, plein d'esprit, ne croyant à rien, était cependant frappé de mon aventure : il me pressait d'évoquer le fantôme, en me promettant d'y croire, s'il me répondait. Soit par faiblesse ou par audace, je fis ce qu'il me demandait : le cri partit h trois reprises, terribles par leur éclat et leur rapidité. Arrivés à la porte de notre amie, il fallut le secours de toute la maison pour nous tirer du carrosse , oii nous étions sans connaissance l'un et l'autre.
Après cette scène, je restai quelques mois sans rien entendre. Je me croyais à jamais quitte ; je me trompais.
Tous les spectacles avaient été mandés à Versailles pour le mariage du Dauphin. Nous y devions passer trois jours : on avait oublié quelques logemens. Madame Grandval n'en avait point. J'attendis inutilement, avec elle,
qu'on lui en trouvât un. A trois heures du matin, je lui offris de partager la chambre à deux lits, qu'on m'avait arrangée dans l'avenue de Sairit-Cloud : elle accepta. Je lui donnai le petit lit ; dès qu'elle y fut, je me mis dans le mien. Taudis que ma femme de chambre se déshabillait pour se coucher à côté de moi, je lui dis : Nous sommes au bout du monde; il fait le temps le plus affreux; le cri serait bien
embarrassé d'avoir à nous chercher ici Il
partit! Madame Grandval crut que l'enfer entier était dans la cliambre : elle courut en chemise, du haut en bas de la maison, où personne ne put fermer l'œil du reste de la nuit ; mais ce fut au moins la dernière fois qu'il se fît entendre.
Sept ou huit jours après, causant avec ma société ordinaire , la cloche de onze heures fut suivie d un coup de fusil , tiré dans une de mes fenêtres. Tous, nous entendîmes le coup ; tous, nous vîmes le feu ; la fenêtre n'avait nulle espèce de dommage. Nous conclûmes tous qu'on en voulait à ma vie; qu'on m'avait manquée, et qu'il fallait prendre des précautions pour l'avenir. L'intendant vola chez M. de IVlarville , alors lieutenant de police et son ami.
S6 PREMIÈBE PARTIE. MÉMOIRES
On vint tout de suite visiter les maisons visà-vis la mienne. Les jours suivans, elles furent gardées du haut en bas; on visita toute la mienne ; la rue fut remplie par tous les espions possibles; mais, quelques soins qu'on prit, ce coup, pendant trois mois entiers, fut entendu, vu, frappant toujours à la même heure, dans le même carreau de vitre, sans que personne ait jamais pu voir de quel endroit il parlait. Ce fait a été constaté sur les registres de la police.
Accoutumée à mon revenant, que je trouvais assez bon diable , puisqu'il s'en tenait à des tours de passe-passe , ne prenant pas garde à l'heure qu'il était, ayant fort chaud, j'ouvris la fenêtre consacrée, et l'intendant et moi nous nous appuyâmes sur le balcon. Onze heures sonnent; le coup part, et nous jette tous le-, deux au milieu de la chambre, on nous tombons comme morts. Revenus à nousmêmes, sentant que nous n'avions rien, nous regardant, nous avouant que nous avions reçu^ lui sur la joue gauche , moi sur la joue droite, le plus terrible soufflet qui se soit jamais appliqué, nous nous mimes à rire comme deux fous. Le lendemain, rien. Le surlendemain.
priée, par mademoiselle Dumesnil, d'être d'une petite fête nocttinie qu'elle donnait à sa maison de la barrière Blanche, je montai en fiacre à onze heures , avec ma femme de cliambre. Il faisait le plus beau clair de lune, et l'on nous conduisait par les boulevards, qui commençaient à se garnir de maisons : nous examinions tous les travaux qu'on faisait là, lorsque ma femme de cliambre me dit : N'estce pas par ici qu'est mort M. de S. ? — D'après les renseignemens qu'on m'a donnes , ce doit être, luidis-je, en les désifijnantavecmon doigt, dans l'une des deux maisons que voilà devant nous. D'une des deux, partit ce même coup de fusil qui me poursuivait: il traversa notre voiture : le cocher doubla son train, se croyant attaqué par des voleurs ; nous, nous arrivâmes au rendez-vous, ayant à peine repris nos sens, et, pour ma part, pénétrée d'une terreur que j'ai gardée long-temps, je l'avoue; mais cet exploit fut le dernier des armes à feu. A leur explosion succéda un claquement de mains, ayant une certaine mesure et des redoublemens : ce bruit auquel les bontés du public m'avaient accoutumée, ne me laissa faire aucune remarque pendant long -temps; mes
amis en firent pour moi. Nous avons guetté, me dirent-ils : c'est à onze heures, presque sous votre porte, qu'il se fait; nous l'entendons; nous ne voyons personne : ce ne peut être qu'une suite de ce que vous avez éprouvé. Comme ce bruit n'avait rien de terrible, je ne conservai point la date de sa durée; je ne fis pas plus d'atteiilion aux sons mélodieux qui se firent entendre après ; il semblait qu'une voix céleste donnait le canevas de lair noble et touchant qu'elle allait chanter; cetle voix commençait au carrefour de Bussy, et finissait a ma porte ; et, comme il en avait été de tous les sons précédens, on suivait, on entendait, et l'on ne voyait rien. Enfin tout cessa après un peu plus de deux ans et demi.
La maison que j'occupais était fort bruyante par la proximité du marché et la quantité de locataires qui l'habitaient; j'avais besoin de plus de calme pour mes études, et pour ma santé déjà fort altérée ; j'étais un peu moins pauvre, et je désirais d'être mieux. 'On me parla d'une petite maison rue des Marais, du prix de douze cents livres. On me dit que Racine y avait demeuré quarante ans avec toute sa famille ; que c'était là qu'il avait composé
ET FAITS PERSONNELS. 8g
ses immortels ouvrages, là qu'il e'tait mort; qu'ensuite la louchante Lecouvreur (i) l'avait occupée , ornée , et qu'elle y était morte aussi. Les murs seuls de cette maison doivent su dire, me disais-je, à me faire sentir la sublimité de l'auteur, et me faire arriver au talent de l'actrice : c'est dans ce sanctuaire que je dois vivre et mourir ! On me l'accorda, et l'on mit écriteau sur celle que j'occupais. Dans le nombre de ceux qui cherchaient à se loger, se glissèrent beaucoup de curieux. Le public ne m'apercevait jamais hors du théâtre ; il voulut me voir sans couronne et sans l'appui de Corneille, Racine et Voltaire, réduite enfin au maintien simple , aux propos vulgaires d'une bourgeoise. J'ose croire que mon moral n'y perdit pas grand'chose ; il me restait encore mon âme et mes habitudes. Mais vous savez que je suis très-petite, et vous avez sûrement entendu dire qu'on me croyait près de six
(i) Racine était mort en 1699 Mademoiselle Lecouvreur mourut en i 780 , à l'Age de quarante ans. Elle avait d'abord joué sur des théâtres particuliers et dans la province ; elle était âgée de vingt-sept ans lorsqu'elle entra à la Comédie Française. Voltaire a honoré sa mémoire par une élégie touchante.
la-
pieds. Dans ma chambre, je ne savais être que moi ; je n'employais jamais l'art qu'au théâtre : j'avais peur qu'en me voyant de près ou ne retranchât de ma petite stature le double de ce qu'on avait coutume d'y ajouter. Je savais déjà que qui n'ini] ose plus aux hommes n'a plus rien à prétendre d'eux. Heureusement ma na tion alors ne réfléchissait guère , et j'eus lieii^ de m'assurer au contraire qu'on croyait que grandissais tous les jours.
Quelle digression ! direz-vous ; votre singulière histoire n'est déjà que trop longue ; abrégez, n'ajoutez pas.... Je conviens que vous avez raison ; mais vous me Tavez demandée, cette histoire : ne sachant pas ce que vous en voulez faire , je n'en dois rien omettre. Je ne puis en tracer un seul mot sans vous rendre aussi présent à mon esprit que vous êtes intéressant à mon cœur. Est-ce ma faute, à moi, si les ans, les maux, le malheur, me laissent encore les illusions d'une âme sensible ? C'est pour vous que j'écris. Je crois que je vous parle , que vous écoutez mes historiettes et mon rabâchage avec cette douceur complaisante qui vous rend si cher à vos amis, et si précieux dans la société ; et c'est, hélas !
ET FAITS PEUSONTJELS. Qt
avec bien du roirrct que je m'arrache à ma consolante chimère !
AHons, reprenons mon récit.
Ou vint me dire qu'une dame âgëe demandait à voir mon appartement , et qu'elle était là. Il a toujours été dans mes principes de témoii^ner les plus «rands égards à la vieillesse; je fus au-devant d'elle. Une émotion dont je ne fus pas la maîtresse me la fit regarder longtemps depuis les pieds jusqu'à la tète ; et cette émotion redoubla lorsque je m'aperçus qu'elle éprouvait et faisait la même chose que moi. Tout ce que je pus, fut enfin de lui proposer de s'asseoir : elle l'accepta; et nous en avions besoin toutes deux. Notre silence continuait, mais nos yeux ne nous laissaient aucun doute sur l'envie que nous avions de parler : elle savait qui j'étais ,* je ne la connaissais pas; elle sentit que c'était à elle à rompre le silence; et voici notre conversation.
((Depuis long-temps, mademoiselle, j'ai le désir le plus vif de vous connaîlre. N'allant point aux spectacles, ne connaissant aucun de ceux auxquels vous accordez le bonheur de vous voir, et ne voulant pas m'expliquer par écrit, j'ai craint qu'une lettre qui vous lais-
ga PREMIÈRE PARTIE. — • MÉMOIRES
serait des doutes sur mes motifs, n'essuyât un refus; lecriteau mis pour votre appartemeut me procure enfin ce doux mometit : pardonnez. Je vous avoue que ce n'est pas lui qui m'attire; je ne suis pas assez riche pour m'en charger. Je vous prierai pourtant de me le faire voir : les lieux que vous habitez sont intéressans à connaître. Vos talens ont une célébrité qui ne me laisse point de doute sur votre esprit ; je vois qu'on ne m'a pas trompée sur votre figure : je désire savoir si le récit dcis lieux est aussi fidèle ; et , de place en place, suivre mon malheureux ami dans ses espérances et son désespoir — Il me semble,
madame , que l'agitation où vous me voyez , 6t que chacune de vos phrases augmente , vous fait un devoir pressant de m'apprendre qui vous êtes, de qui vous me parlez; enfin, ce que vous pouvez me vouloir ; mon caractère ne peut consentir à se rendre le jouet ou le martyr de qui que ce puisse être. Parlez ou je vous laisse. — J'étais , mademoiselle , la meilleure amie de M. de S. , et la seule qu'il ait voulu voir la dernière année de sa vie : nous en avons , l'un et l'autre, compté tous les jours et toutes les heures, parlant de vous, en vous
ET FAITS PERSONNELS. g3
faisant tantôt un anj^je, tantôt un diable; moi, le pressant toujours de chercher à vous oublier; lui , protestant toujours qu'il vous aimerait au*
delà du tombeau Vos yeux , que je vois
pleins de larmes, me permettent de vous demander pourquoi vous l'avez rendu si malheureux , et comment, avec une âme honnête et sensible, vous avez pu lui refuser la consolation de vous parler , de vous voir encore une
fois ? — Ou ne commande pas au cœur.
M. de S. avait du mérite et dts qualités estimables ; mais son caractère sombre, haineux, despotique , m'a fait craindie également sa société , son amitié et son amour. Pour le rendre heureux, il aurait fallu que je renonçasse à tout commerce humain, à mon talent même. J'étais pauvre et fière; je veux, et j'espère que je voudrai toujours ne devoir rien qu'à moi. L'amitié qu il m'inspirait m'a fait tout tenter pour l'amener à des sentimens plus tranquilles et plus équitables; n'en venant point à bout, persuadée que son entêtement provenait moins de l'excès de sa passion que de la violence de son caractère, j'ai pris et tenu la ferme résolution de m'en séparer entièrement. J ai refusé de le voir dans ses derniers niomens^
parce que ce sjîectacle aurait déchiré mon cœur; parce que j'ai craint de me montrer trop barbare, en refusant ce qu'on pouvait me demander, et trop malheureuse, si je l'accordais : voilà, madame, les motifs de ma conduite ; j ose me flatter qu'elle ne m'attirera le blâme de qui que ce soit. — Vous condamner, serait sans doute une injustice ; ou ne doit de sacrifice qu'à ses sermens , ses parens, ses bienfaiteurs; et sur ce dernier point, ce n'est pas vous, je le sais, qui deviez de la reconnaissance, et je vous assure que son âme était pénétrée de ce qu'il vous devait ; mais son état et sa passion le maîtrisaient , et vos derniers refus ont hâté ses derniers momeris. Il comptait toutes les minutes, lorsqu à dix heures et demie son laquais vint lui dire que, décidément, vous ne viendriez pas. Après un moment de silence, il prit ma main, avec un redoublement de désespoir qui m'effraya. La barbare / . . . elle ny i^a^nera rien ; je la poursuivrai autant après ma mort , que je l'ai poursuivie pendant ma vie! Je voulus tâcher
de le calmer; il n'était plus! — »
Je crois, mon ami, n'avoir pas besoin de vous dire l'effet que ces • dernières paroles
firent sur moi; l'analogie qu'elles avaient avec toutes mes apparitions me pénétra de terreur ; je crus que toutes les puissances infernales et célestes allaient se réunir pour tourmenter ma malheureuse vie ; mais leur inaction, au moins apparente, le temps et ma raison plus fortifiée , ramenèrent le calme dans mes sens. Si rien ne meut cet univers, me disais-je , rien ne peut ramener un cadavre à la vie. S'd est un Dieu, comme tout me 1 atteste, il est la justice et la bonté môme ; il ne renvoie donc pas en ce triste et pénible monde ceux qu'il en a daigné retirer! Que suis-je? que puis -je, pour oser croire qu'il s'occupe à me faire des niches i Qu'il nous donne par quelque dérangement apparent de la nature des avertissemens de sa colère ou de sa bonté , des moyens d'éviter le malheur et le crime, ces soins peuvent être dignes du maitre des humains : la masse entière du monde peut l'occuper. Mais chaque particulier est peut-être moins à son immensité , qu'un grain de sable n'est à nos faibles yeux. Adorons, méritons, ne prétendons rien.
Ce petit raisonnement, et quelques retours sur moi-même, qui ne me trouvais ni pis,
gG PBF.MFÈRE PARTIE. MÉMOIRES
ni mieux de tout ce qui m'était arrivé d'extraordinaire , m'a tout fait attribuer au hasard.... Je ne sais pas ce que c'est que le hasard ; mais je ne puis nier que ce qu'on nomme ainsi , n'ait la plus grande influence sur tout ct^ qui se passe dans ce monde.
Piespirez. Voilà mon histoire et mes réflexions finies. Faites de tout cela ce qu'il vous plaira d'en faire. Si vos intentions sont que cet écrit sorte de vos mains, je vous prie d'en supprimer la lettre initiale du nom , et le nom entier de la province.
Je vous envoie mon original , pour que vous puissiez juger, d'après ce travail , tant au-dessus de mes forces , quel est mon inviolable et tendre attachement pour vous.