‹ Memoires. ProfChapitre 33 sur 90 · LA ROBE · texte numérisé non relu

LA ROBE

ou LA VISITE DE M. LE MARÉCHAL DE R.

Quoi, c'est vous, M. le maréchal! Eh! bon Dieu, quelle belle dame, ou quelle pressante affaire vous fait donc sortir si matin ? — Je suis monté en carrosse a neuf heures, je viens du fond du Marais, et quoique j'aie encore beaucoup à courir , j'ai voulu vous voir. J'ai besoin de vous. Je donne ce soir un spectacle

à la duchesse de Gra (i); elle amènera sa

société; son frère viendra; je sais qu'il vous aime, que vous êtes fort bien dans cette cour : je viens vous prier d'orner ma fête, — Vous me dites des choses de l'autre monde ! Il n'y a pas quatre jours que vous étiez comme des chiens enragés , et vous en êtes aux fêtes aujourd'hui? Quelle est donc la cause de cette

(i) La duchesse de Grammont.

gS PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES

étonnante révolution? — Oli! je n'ai pas ktemps de vous conter tout cela; j'ai trop d'affaires. On doit se rassembler à cinq heures et demie , pour commencer le spectacle à six heures ; je voudrais bien que vous pussiez venir avant. J'ai promis d'arrêter la feuille des gratifications : comme vous connaissez mieux que moi ceux qui en méritent, vous me ferez cette distribution , et ce soir vous emporterez la feuille que Laferté fera copier pendant le spectacle. — Je suis désolée, M. le maréchal , de ne pouvoir rien faire de ce que vous désirez; il est hors de mon pouvoir de sortir aujourd'hui. — Pourquoi donc? — Je suis malade. — Cela n'est pas vrai : vous avez le meilleur visage possible. Votre toilette n'est pas faite , et je parie que personne ne vous croirait trente ans. — Vous êtes bien galant ce matin; il est pourtant très -vrai que je souffre beaucoup, et j'ai d'ailleurs des études pressées. — Mauvaises raisons. Je sais qu'on ne prépare rien de nouveau ; je suis sur que quelque rendez-vous vous arrête, et que c'est à votre maudit amour que vous voulez donner votre journée. — Val (i) n'est point à

(i) Valbelle.

Paris. — Eh bien ! c'est donc quelque autre. — Vous m'impatientez. — Vous m'impatientez bien davantage. — Mais pourquoi vouloir que j'aille à votre spectacle ? En quoi cela peut-il vous être utile ? — Premièrement cela vous amusera. On donne deux opéra comiques charmans, chantés par la petite Nécelle : cela déridera votre auguste front, et vous causerez avec M. de Choi — (i) que vous ne haïssez pas. — Bah ! sa sœur y sera. — Vous savez tout. — J'ai du moins retenu ce que vous m'avez dit cent et cent fois. — Il est près de midi, au nom de Dieu, venez, ou je me brouille avec vous. — Puisqu'il faut vous dire la vérité, je n'ai point de robe. — Vous badinez! — Hélas non ! — Vous avez la plus belle garde-robe possible. — Je ne l'ai plus : le peu de recette que nous faisons m'a forcée de vendre la plus grande partie de mes robes et de mes bijoux, et tout le reste est en gage; je n'ai pas un vêtement avec lequel j'osasse me montrer, surtout dans une fête. — D'honneur? — D'honneur. — Vive l'amour ! c'est une belle chose. Quoi ! pas même une robe noire ? —

(i) Choiseul.

lOO PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES

Une robe noire? si fait. — Ali! je respire. — • Il ne ressemble à rien d'aller en deuil dans une fête. — Ce n'est point une fête , c'est simplement un spectacle; et vous pouvez tuer un de vos parens sans que personne s'en doute. — J'en conviens; mais je n'ai point de compagne.

— Prenez mademoiselle d'Epi n (i) — Le

pourra-t-elle ? — Oui. — Ali! voilà donc pourquoi vous me pressez si fort. — Elle est charmante , n'est-ce pas ? — Demandez-le au

duc de Du , il le sait mieux que moi. — Il

est furieux contre moi ; mais cela s'arrangera.

— Mais il me croira votre complice, et je ne veux point être mélëe dans toutes vos saloperies, — Ali ! vous voilà reprenant votre diadème. Au nom de Dieu, finissons. Mademoiselle d'Épin est avertie : elle viendra vous

prendre à quatre heures. ELumanisez-vous donc un peu. — Vous me faites pitié. J'irai.

— Parole! — Je vous le promets. — En ve'rité vous êtes charmante. A tantôt.

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