SUITE DE LA JOURNÉE
La toilette de ma compagne l'avait longtemps occupée : nous arrivâmes tard. Le ma-
(i) Mademoiselle d'Epinay.
ET FAITS PERSOINNELS. lOl
réchal était trop entouré pour entrer dans l'appartement ; nous fûmes nous placer tout de suite ; il nous envoya un valet de chambre pour nous prier d'aller l'attendre dans son cabinet après le spectacle , et me fît dire que j'y trouverais tous les papiers nécessaires au travail dont nous étions convenus.
Quelques moniens après nous vîmes arriver
madame la duchesse de Gr (i) conduite
par le maréchal de R (2); M. le duc de
Ch (3) donnait la main à madame la duchesse de Lau... (4), et M. le duc de Gon... (5) à madame la comtesse d'Egm. . . (6) : j'ai oublié le reste.
En passant, madame la duchesse de Gr..., dont je n'avais jamais entendu le son de voix , dit : .4hl voilà mademoiselle Clairon! Son visage , en ce moment , n'exprimant ni plaisir ni bonté , je crus qu'elle était d'une colère horrible de me trouver là : toutes les autres
(i) La duchesse de Granimout.
(2) Richelieu.
(3) Choiseul.
(4) Madame la duchesse de Lauraguais.
(5) Le duc de Gontaut.
(6) La comtesse d'Egmont;
lOa PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES
dames me saluèrent avec l'air le plus affable; mais rien ne put me remettre du trouble que la duchesse m'avait causé. Il me prit un mal de tête affreux , le spectacle m'ennuya ; j'en désirais la fin pour pouvoir me retirer; je la craignais, de peur de quelque nouvelle apostrophe lorsqu'on repasserait devant moi; mais j'eus à la place une simple inclination de tête, que , dans mon mouvement d'effroi , je trouvai délicieuse. Le duc de Ch — m'avait assez souvent regardée ; mais il ne me parla pas : je l'avais prévu.
Lorsque tout le monde fut sorti , nous nous rendîmes dans le cabinet du maréchal par un escalier dérobé : toutes les portes de l'appartement étaient ouvertes , et le bruit et les lumières nous apprirent qu'il y avait du monde dans le salon contre lequel nous étions ; je trouvai sur le bureau tous les papiers dont j'avais besoin , et je me mis à travailler. Mais la plume m'échappa bientôt des mains ; la terrible voix se fit entendre (i) ; je crus que le tonnerre tombait sur ma tête. Mais à force de
(i) Celle de la duchesse de Grammont , dont elle vient de parler un peu auparavant.
ET FAITS PERSONNELS. Io3
prêter l'oreille à ce qui se disait , j'entendis des choses très-spirituelles , très-obligeantes , avec les mêmes sous qui m'avaient eflVayèe ; je me rassurai et bënis Dieu de n'avoir point cette voix-là.
M'impatientant de ce que la séance ne finissait pas, je venais de temps en temps regarder à la porte si l'on ne s'en allait point. Madame de Gr — vit quelque chose, et dit au maréchal : Il y a du monde dans votre cabinet. C'est mademoiselle Clairon, dit -il; je l'ai priée d'arrêter l'état des gratifications. — Je serais bien aise de la voir ; faites-la venir. Le maréchal dit un mot tout bas à ma compagne, me prit par la main , et m'amena dans le salon , où je trouvai de plus madame la duchesse de Lau (i) et M. le duc de G.... (2)
Ces deux derniers se levèrent pour me saluer.
MADAME DE GR
Je suis bien aise de vous voir. Pourquoi n'étiez-vous pas avec nous ?
MADEMOISELLE CL
Je ne me flattais pas, madame, du bonheur
(i) Lauraguais.
(2) Gontaut.
d'être dësirëe ; votre ordre seul pouvait me donner l'idée de me présenter.
MADAME DE GR
Je désire depuis long-temps de vous connaître; je ne manque jamais d'aller à la Comédie les jours où je sais que vous jouez , surtout quand c'est du Corneille : vous y êtes encore plus sublime. J'ai vu Cinna trois fois de suite. C'est une chose étonnante que votre
diction dans ce rôle, surtout Tout beau!
madame la duchesse , lavez-vous entendue ?
MADAME DE LAUR.... ( d'une voix très-douce. )
Non , je n'ai point eu ce bonheur-là.
MADAME DE GR
Allez la voir, vous en serez dans l'enchantement : de ce tout beau , surtout -, il est étonnant.