‹ Memoires. ProfChapitre 36 sur 90 · LES DEUX DAMES · texte numérisé non relu

LES DEUX DAMES

Rien n'est plus juste.

MADEMOISELLE CL

Monseigneur, vous êtes assailli tous les jours par les demandes générales et particulières des secours dont les comédiens ne peuvent plus se passer. Notre détresse est excessive ; nos recettes diminuent tous les jours; et vous conviendrez, je l'espère , que ce n'est ni faute de talent, ni faute de zèle. Nous avons parmi nous des femmes âgées et des hommes; vous ne pouvez pas leur proposer Thonnête ressource de se faire entretenir : venez au moins au secours de ceux-là. Je viens de vous donner un bon exemple à suivre. Vous m'avez chargée de fixer le montant des gratifications , daignez jeter les jeux sur cet état : vous y trouverez mon nom efliacé, et les cent pisloles que j'ai coutume de recevoir, réparties sur tous les autres.

M. LE MARÉCHAL

C'est une Bélise ! . . .

MADEMOISELLE CL r . . .

Je ne crains pas que vous m'en croyez susceptible , et je me flatte que vous ne verrez dans ce sacrifice que l'indispensable nécessité de venir à notre secours. Mais, monseigneur^ passons à ce qui me regarde personnellement : vous venez d'avoir la bonté de dire que j'avais de très-grands talens; et je puis me permettre de croire qu'on pense comme vous dans quelques parties de l'Europe.

L'impératrice Elizabeth m'a fait offrir quarante mille francs d'appointemens par an, une maison meublée, un carrosse, un couvert pour six personnes, soir et matin ; j'ai refusé, et vous avez tix)uvé que je faisais bien. Cet état était pourtant plus sûr, plus avantageux , plus honorable que celui d'une fille entretenue, et j'ai du croire qu'un aussi grand sacrifice, connu de mes supérieurs et du roi même, ne me laisserait plus l'horrible alternative ou de manquer de pain ou de m'avilir pour en avoir; mais tout ce que ce sacrifice m'a valu est l'hon* neur de voir entourer mon tableau de Mé*-

ET FAITS PEBSONNELS. lOQ

dée (i) d'un cadre ordonné par le roi, et de votre part, monseigneur, toutes les preuves de léoèreté, d'inconsidération et d'inhumanité possibles. Je ne devais assurément pas les attendre de l'amitié à laquelle vous m'avez ordonné de croire. Sachez, monseigneur, qu'il est impossible d'être une grande actrice sans avoir une grande élévation d'âme : je suis chargée de représenter ce que l'univers a vu de plus respectable : je ne puis être tout à la fois Sémiramis et Marion de Lorme. Je n'ai ni la naissance ni la fortune qui peuvent me faire respecter ; mais mon âme infiniment audessus de mon état, vous impose la loi de me conserver au moins des égards.

M. LE MARÉCHAL

Je vous assure que —

MADAME DE LAUR

Taisez-vous, monsieur le maréchal : il n'y a rien à répondre à tout cela.

MADAME DE GR

Non, rien du tout : elle a toute raison. Mais, mademoiselle, je sais cependant que vous êtes trop Hère. Mon frère m'a dit qu il

(i) Voyez la note à la suite de ce dialogue.

VOUS avait offert des secours, et que vous les aviez refusés : pourquoi cela ?

MADEMOISELLE CL

Soyez mon juge, madame. M. le duc de

Choi est un grand seigneur par lui-même;

il est roi de France au moins en second : il a tout l'esprit possible, l'amabilité, la naissance; la grâce qu'il unit à tout ce qu'il dit, à tout ce qu'il accorde, en fait, ce me semble un des plus séduisans personnages du monde. Je suis sensible ; si je joignais le devoir de la reconnaissance à tous les sentimens qu'il m'inspire,

il se pourrait que cela me menât trop loin

Vous ne désapprouverez pas sans doute que j'évite ce danger ? que je ne lui laisse pas les moyens de suspecter d'un vil intérêt les respectueux hommages que j'aime tant à lui rendre ? Mais pour vous prouver mieux, madame, que ma fierté ne m'aveugle pas, monsieur le maréchal vient de vous dire que je n'avais pas de robe; daignez m'en donner une, et je m'honorerai de la porter.

MADAME DE GR... ( attendrie et embrassant mademoiselle Cl... )

Vous êtes charmante ! vous êtes char-

ET FAITS PERSONNELS. in

mante ! Demain vous en aurez une. Je vous remercie de cette préférence , et des doux momens que vous venez de me faire passer. Vous êtes bienheureux, monsieur le maréchal, de ne pas souper avec moi ; je vous aurais grondé toute la soirée. Mademoiselle, toutes les fois que vous allez à Versailles , vous allez voir mon frère : arrangez-vous tous deux comme vous voudrez , mais donnez-moi quelques-uns de ces momens-là On n'a pas plus

d'esprit, plus d'éloquence ; je veux causer avec vous : promettez-moi que vous viendrez me ,voir.

MADEMOISELLE CL

Le devoir que vous m'imposez , madame , me sera bien doux a remplir.

MADAME DE GR... ( regardant à la pendule.)

Ah, mon Dieu! il est près d'onze heures; je ne m'en doutais pas. Madame la duchesse,

allons-nous-en bien vite Quand venez-vous

à Versailles ?

MADEMOISELLE CL

Jeudi prochain.

MADAME DE GR

Je vous attendrai.

MADEMOISELLE CL

Je n'y manquerai sûrement pas. (i)

WOTE SUR LE TABLEAU DE MEDEE , DONT IL EST PARLÉ PAGE Io8.

Ce tableau , peint par Carie Van Loo , premier peintre du roi , m'avait été donné par madame de Gallitzin , princesse russe , qui daignait me regarder comme son amie , et qui fut chargée de toutes les propositions de l'impératrice Elizabeth. Louis xv voulut voir ce tableau. Après l'avoir long -temps examiné, il fît l'éloge le plus flatteur du peintre, du sujet qu'il représentait , et dit : « Il n'est (( que moi qui puisse mettre un cadre a ce

(i) Cette histoire fait- elle beaucoup d'honneur aux principaux personnages qui j figurent ? Le maréchal de Richelieu y joue le rôle d'un libertin ; mademoiselle d'Épinay, celui d'une petite personne très-accommodante y et mademoiselle Clairon , malgré toute sa dignité , celui d'une complaisante qui prêle son oflicieuse entremise aux am.ours de monseigneur le maréchal ; et c'est par cet acte de complaisance qu'elle se trouve introduite dans la société de très-grandes dames, et d'hommes de la première qualité !

ET FAITS PERSONNELS. Il3

« tableau, et j'ordonne qu'on le fasse ^e plus « beau possible. » Ce cadre a coûté cinq mille francs. Les réductions de l'abbé Terrai ne me laissèrent d'autres ressources que celle de vendre tous mes effets , et de me retirer en Allemagne. Le Margrave d'Anspach me pressait de me retirer dans ses états : il fallut me résoudre à me défaire de ce superbe tableau. M. Randon de Bossette vint chez moi m'en oflVir vingt-quatre mille francs : je lui demandai quelques jours pour me décider. Dans l'intervalle, le Margrave m'écrivit que si mon intention était de le vendre , il m'en demandait la préférence , je me décidai à lui en faire hommage. On me demanda cinquante louis pour le nettoyer, le démonter, l'empaqueter et le transporter à Strasbourg : je les donnai. Il est placé dans le château du Margrave ; j'ignore s'il le regarde quelquefois; mais je suis sûre au moins qu'il ignore de quel prix il peut être.

i l/i PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES

LETTRE

Cette lettre est la seule qu'on ait pu retrouver de plus de quinze cents , écrites au

comte de Val pendant l'espace de vingt

ans : elle peut donner l'idée et peut-être l'excuse des sentimens que je me permettais.

D'Anspach, ce 20 février 1774-

Née pour les passions consolantes et douces, je n'ai jamais conçu comment on pouvait haïr, et s'il vous restait le plus léger souvenir de mon caractère et des sentimens que vous m'inspiriez, vous seriez sûr que je ne commencerais pas par vous. Vous m'avez fait une nécessité de cesser de vous aimer; et^ contre mon espérance, j'en suis venue à bout. Vous avez tout fait aussi pour ne laisser au cœur le plus tendre qui fût jamais, que le pénible choix de l'indignation ou de l'indifférence ; mais je n'ai pu ni voulu renoncer à vous chérir. Malgré vous, je vous ai conservé l'amitié la plus

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vive et la plus désintéressée : c'est elle en ce moment qui m'ordonne de vous faire réponse. Puisque vous êtes dans l'affliction , vous devez me retrouver.

Etre mal avec votre mère est donc une peine pour vous? Je suis persuadée que ce que vous dites d'elle est faux. Non, sûrement son animosité ne va point jusqu'à vous maudire. Altière, violente, elle a pu s'emporter trop loin : l'orgueil de femme et de mère peut aussi l'empêcher de retourner sur ses pas; mais les plus vifs ne sont pas les plus médians. Je sais positivement qu'elle est plus ulcérée par la douleur que par la haine. Madame de Sauvigni, qu'elle voit souvent, m'en parle dans toutes ses lettres. On vous trompe; mais jugez-en vous-même : comparez l'austérité de ses mœurs et l'excès de vos galanteries , l'oitlre qu'elle met à sa fortune et le désordre de la vôtre ; rappelez-vous vos dédains pour votre frère qu'elle aimait, vos légèretés sur M. Dam... dont la personne et la fortune étaient les objets de ses attentions ^ votre improbation de tout ce qu'elle faisait, et la manière sèche et tranchante que vous employiez à toutes vos discussions. Ajoutez à

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cela le de'pit de voir que toute la fortune de sa maison va passer en des mains qu'elle déteste , l'horreur de voir périr avec vous un nom dont elle est idolâtre , et cette privation , qu'on dit si terrible à tous les vieillards , de se voir renaître dans leurs petits-enfans : tout cela n a-t-il pas dû prévenir votre mère défavorablement contre vous? Elle n'a point dans son caractère la patience, la douceur, qui peuvent faire fléchir le vôtre : elle a même des torts, j'en conviens; mais c'est votre mère. Qui de vous deux doit fléchir? Ce qu'elle exige de vous n'est-il pas le juste tribut que vous devez à la nature , à la société? Votre nom et votre fortune vous font un crime de votre célibat. Vous croyez qu'elle hait la femme qui vous intéresse , par la seule raison que cette femme vous intéresse; mais rappelez -vous donc les sentimens qu'elle a toujours témoignés pour moi , les démarches qu'elle a faites pour savoir s'il existait quelque fruit de notre union, les nœuds dont elle eût consenti de nous unir. Qui suis-je ? Je ne la connaissais seulement pas , et tout prouvait alors que

vous m'aimiez ardemment — Non, Val ,

non, ce n'est.... ni vous, ni l'objet d'un atta-

chement naturel qu'elle poursuit : c'est une femme mariée qui se montre publiquement votre maîtresse , qui , son mari vivant , exige de vous une promesse de mariage , dont l'âge actuel ne laisse aucun espoir d'avoir des héritiers , qui vous arrête dans des lieux où, depuis le mariage de mademoiselle de Mari

vous ne pouvez plus rien trouver qui vous convienne , où vous avez le faste le plus ruineux , où tout le moude vous hait au fond de l'âme. A trois femmes près, vous m'avez dit les avoir eues toutes. Espérez-vous qu'elles vous pardonnent tant de légèretés ? Espérezvous que des maris outragés, des amans négligés pour vous puissent jamais être vos amis? Est-ce en Provence , où le plaisir seul vous occupe , que vous trouverez l'avancement auquel il ne vous est pas permis de renoncer? Tant d'oubli de vous-même est plus que suflisant pour désoler votre mère.

Ouvrez les yeux sur vos vrais intérêts ; renoncez a des chimères d'ostentation , qui dégradent votre grandeur réelle; ayez dans vos affaires l'ordre dont votre âge, votre esprit, votre honneur, vous font un devoir; quittez des lieux où vous ne pouvez faire que

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des fautes funestes au repos de vos vieux jours, et à la gloire de tous vos momens ; prenez une compagne qui vous honore : votre nom , votre fortune, tous les dons séduisans de la nature, vous mettent à portée de clioisir. Si vous pouvez goûter le bonheur d'être père, je suis sûre que vous ne regretterez point la vie dissipée que vous menez aujourd liui ; et quoi qu'il arrive, vous sauverez du moins votre vieillesse de l'horreur de ne la voir entourée que de flatteurs, d'intrigans et de valets.

Votre seconde peine est l'espèce d'oubli de vos amis. Soyez juste : que faites-vous pour eux ? 11 faut , pour nourrir l'amitié , le charme de la confiance, des services, des soins, delà société. Toujours absent, sans qu'aucun devoir vous l'impose; ayant annoncé, depuis six ans, que vous ne serviriez plus si la guerre ne se faisait pas dans l'espace de dix années; ne parlant que de vos dégoûts pour Paris , et du désir de vous fixer en Provence; riche, sans vous réserver les moyens de rendre un service; trop éloigné pour qu'on puisse attendre de vous les conseils, les soins, les consolations dont chaque jour amène le bosoin , par quoi voulez-vous que l'attachement de vos

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amis se nourrisse? Tout l'univers ressemble à cette femme qui disait à sou amant : « Mon- « sieur , s'il était en mon pouvoir d'aimer un « absent, j'aimerais Dieu. » C'est pour ajouter à son bonheur , pour doubler son existence , qu'on prend un attachement quelconque : rendez-vous à ceux qui vous chérissaient, vous retrouverez tous les cœurs dont vous avez besoin.

Cette lettre déjà trop longue me fait craindre de discuter votre troisième peine; c'est vous occuper bien long-temps, je n'en ai plus le droit ; mais je suis dans un état assez misérable pour me défendre de compter sur le moindre avenir. Cette lettre sera peut-être la dernière que je pourrai vous écrire, et je désire que vous lisiez encore une fois dans mon cœur.

Avez-vous consulté le vôtre en m'écrivant :

(( Je vous regrette vous devez influer à ja-

« mais sur ma destinée.... Nous vivrons....

« Nous pouvons nous réunir ? » Ah ! Val

vous me trompez encore, ou plutôt vous vous trompez vous-même. I^^ous tic retrouvez mon cœur nulle part ! Je le crois ; il en est peu d'aussi vrais, d'aussi tendres; et votre incon-

diiite m'assure que madame de R**^ ne me ressemble pas. Je vois toute l'illusion que vous tâchez de vous faire ; je vous ai pardonné vingt ans toutes vos infidélités; vous espérez la même indulejence pour vos nouvelles amours; vous espérez me faire approuver les nœuds honteux que vous avez promis : détrompezvous. Assez généreuse pour vous rendre à vous-même, lorsque je vous ai vu de nouveaux devoirs à remplir, je vous ai dégagé des sermens , des écrits qui nous unissaient ; mais en renonçant à mon amant, à mon époux , j'ai prétendu que mon ami me consolât par un mariage qui ne fit rougir ni lui ni moi ; j'ai prétendu vous trouver éternellement digne de mon estime et de mes regrets; et si vous me croyez capable d'envisager sans horreur la femme malhonnête et criminelle , deshonorant et maudissant les jours que son époux respire, voué m'avez cruellement oubliée. Non, jamais vous n'aurez mon aveu ; c'est à votre honneur , à vos devoirs que j'ai fait le sacrifice de mon amour et de mes droits : l'àme capable de cet effort ne peut jamais consentir à votre honte.

Si vous aviez une véritable passion , je se-

rais la première à vous plaindre , à vous excuser. Hélas ! vous ue m'avez que trop appris quel est leur empire ! Mais les jolies filles qu'on vous mène journellement dans votre parc , ne me permettent pas de croire que ce soit l'amour qui vous tourne la tète , et votre aveuglement n'a point de nom. Cependant, quoi qu'il vous plaise de faire , nous sommes sépares sans retour. Mon âge, mes infirmités habituelles, le sentiment profond des maux que vous m'avez causés ^ la inéchanceté des hommes, et Tàpretédu climat que j'habite, viennent de me réduire aux derniers excès de douleur et de faiblesse ; je ne crois pas possible de me rétablir jamais; et si, contre mon attente, mes jours se prolongeaient, c'est au Margrave qu'ils seront consacrés; chaque jour sa confiance me donne de nouveaux motifs de reconnaissance ; et puisque mon bonheur a voulu que le sien dépendit de moi, il recevra l'hommage de tous les momens qui me resteront. A ma santé près, jamais ma vie ne fut si douce. Jai des amis, on me permet de faire tout le bien possible; je ne retrouverais nulle part ce que je perdrais ici. Nous ne nous reverrons sûrement jamais; mais en quelque lieu que je

vive , quoi qu'il ni'arrive , vous pouvez compter au moins sur l'amitié la plus tendre et la plus solide. Je vous pardonne mes malheurs, et vous prie de chérir ma mémoire.... Les larmes ne me laissent plus voir ce que j'écris. Adieu, Val

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