EXPLICATION
AVEC S. A. S. MADAME LA M***(i),
DEMAJVDIiE PAR MOI.
MADEMOISELLE CL
J'ose vous supplier, madame, de vous rappeler que je ne suis arrivée dans vos étals qu'avec votre consenlcment, et que je ne m'y suis établie que par vos ordres; j'oserai même ajouter, a votre prière. Je les habite depuis plus de deux ans , et ce temps employé à détruire la cabale qui voulait détruire le ministère , les abus arrêtés , les reformes dans les dépenses, les moyens ouverts par moi d'éteindre des dettes à 28 pour 100 d'intérêt, mes soins, mes égards, mes services pour tous ceux qui recouraient à ma faveur, le pardon dts injures, mon attention scrupuleuse à me
(i) La Margrave d'Anspach.
tenir à ma place, mon profond respect pour V. A. S., le bonheur que j'ai fait renaître dans son âme, en lui ramenant son ëpoux, et cet époux calme, content, docile par mes soins, n'ont pu vous laisser aucun doute sur la pureté de mes intentions et de ma conduite. Cependant, madame, vos bontés pour moi diminuent chaque jour. Vous daignez me recevoir, m'admettre à votre table, tout ce que vous me faites l'honneur de me dire est honnête ; mais j'ai trop d'expérience pour ne pas voir que ma présence vous gêne, et qu'en me recevant , vous ne cédez qu'à la crainte de déplaire au M.... Ce changement influe trop sur ma destinée pour ne pas oser vous en demander la cause. De quoi V. A. m'accuse-t-elle .'* Qu'ai-je fait, ou que lui a-t-on dit?
MADAME LA M
Je ne puis pas aimer la maîtresse de mon mari.
MADEMOISELLE CL après un momeut de réflexion.
Le M... m'a conté toutes ses aventures; et vous-même, madame, vous avez bien voulu me confier que vous aviez toujours été fort négligée par lui, et fort maltraitée par ses
ET FAITS PEUSONNELS. 1^5
maîtresses ; je sais enlr'autres que madame la M. de B. voulait absolument qu'on vous répudiât, qu'elle vous disputait le pas dans votre propre cour; que si l'on ne l'eût pas arrêtée, vous alliez en recevoir un soufflet; et que toutes, sans exception, arrachaient continuellement votre époux de vos bras et de votre lit. Depuis vingt ans que vous menez cette vie, vous devez y être faite; et puisqu'il faut
mie maîtresse au M , celle qui l'engae^e à
remplir journellement ses devoirs matrimoniaux, qui veut qu'il ne rentre ni ne sorte sans vous voir, qui l'oblige à dîner avec vous tête à tête, qui vous procure des attentions, des galanteries, dont ni vous ni lui n'aviez jamais eu l'idée, est certainement une maîtresse fort différente des précédentes, et , sans une* extrême injustice, vous ne pouvez lui refuser voire indulgence et vos bontés.
MADAME LA M
Vous allez emmener le M ; je ne le verrai plus, et vous vous emparerez tout-à-fait de lui.
MADEMOISELLE CL
J'ai essuyé ici la maladie la plus grave;
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votre climat trop âpre, trop rude pour mon âge et mes iufirmités, me fait une nëcessilë de respirer quelque temps sous un ciel plus tempéré; j'ai d'ailleurs des affaires qui m'appellent à Paris, et le M ne m'y suit point;
il va passer son hiver en Italie, et nous ne nous rejoindrons que pour nous rendre ici.
MADAME LA M
Mais c'est vous qui le faites voyager : il n'en a pas 1 habitude; il peut lui arriver mille malheurs. Nous n'aurons pas un moment de tranquillité'
MADEMOISELLE CL
Oubliez-vous de qui le M est né? Les
plus petits mouvemens d'humeur ou d'ennui qu'il manifeste ne font-ils pas trembler tout le monde sur les suites funestes qu'ils peuyent avoir ?
MADAME LA M.... avec attendrissement.
Ah , mon Dieu ! cela n'est que trop vrai !
MADEMOISELLE CL
Laissez-le donc se distraire. Que deviendrait ce pays? que deviendriez-vous vousmême si ce malheur arrivait? Par devoir et par crainte , vos ministres avertiraient la cour
de B Vous n'avez point d'enfans : vous
auriez une régence, et tout serait perdu; et si la raison revenait, le M.... au désespoir, pourrait se porter aux dernières extrémités. Supportez donc avec courage une privation ordonnée par la prudence , et bénissez mes intentions au lieu de les maudire.
MADAME LA M
Fort bien; mais il ne vous quitte pas, et cela me déplaît infiniment.
MADEMOISELLE CL
Vous avez toutes ses nuits : il dîne tous les jours avec vous; il n'en passe aucun sans entrer trois ou quatre fois dans votre appartement; j'ai le reste du temps, ce n'est pas trop. J'ai tout sacrifié pour venir dans ses états; je n'y cherche que lui, et si je ne le voyais pas, rien ne serait capable de m'y arrêter : si vous me traitiez mieux, je serais plus souvent chez vous: il y viendrait; en m'éloignant, c'est vous-même qui le fuyez.
MADAME LA M
Mais vous prétendez qu'il vous aime plus que moi.
MADEMOISELLE CL
Je ne le prétends pas ; mais cela doit être : il est votre maître et n'est pas le mien : il ne vous est pas permis d'avoir une volonté, j'ai le pouvoir d'en avoir une, et la raison suffisante pour la faire craindre et chérir : je mets du rouge, qui me donne l'air plus jeune et plus i>aie, et vous êtes d'une pâleur à dérouter tous les désirs possibles : il ne vous trouve jamais qu'avec votre triste filet, de dessus lequel vous n'ùtez point vos yeux; il déteste de vous voir cet ouvrage, et n'en peut obtenir le sacrifice ; moi, j'ai l'attention de jeter à l'instant même, par la fenêtre , tout ce qui a l'air de lui déplaire; vous lui prêchez la haine de tous les siens, qui le rend malheureux, et je lui recommande sans cesse Famour de l'humanité, qui le console. L'austérité de votre maintien annonce les respects que vous exigez pour votre rang; vous êtes femme, et cette exigeance peut être en vous une vertu de plus : moi qui le plains d'être prince, parce que j'en porte fort loin les devoirs, je l'engage quelquefois à ne se croire qu'un simple particulier, qui n'a rien à prétendre que par ses vertus. Au défaut de lumières, je rassemble tout
ET FAITS PERSONNELS. I 2(j
ce que je puis avoir de bon sens , d'expe'rience, de zèle, d'humanité pour le lirer de l'ëtat d'oppression où ses prédécesseurs l'ont mis; en partageant également et sa peine et sa satisfaction , j'ai le bonheur d'alléger la première,
et de doubler la seconde. Vous, madame ,
pardonnez à la position où \ ous me mettez de tout dire : inutile pour tout le monde, ne vous mêlant jamais de rien , vous restez dans une apathie qu'on peut prendre pour de l'indifférence ou quelque chose de pis; cela n'engage pas.
Enfin , madame , je ne coûte rien; j'ai beaucoup donné, et jusqu'à ce moment je n'aix'ien reçu en échange, et même rien désiré. Contente de
MADAME LA M
Comment, rien reçu en échange? On vous a payé tout ce que vous avez cédé ; et je sais que votre maison coûte fort cher.
MADEMOISELLE CL
L'on vous a trompée, madame. La dépense qui se fait chez moi est uniquement pour le M...., et pour les personnes qu'il invite : ma santé ne me permet point de goûter des mets
l3o PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES
qu'on apprête; un morceau de grosse viande, apprêtée le plus simplement possible, est la seule dépense que j'occasionne, et je suis sûre que je ne coûte pas un florin par jour : depuis que je suis ici, j'ai dépensé i4;000 francs sur mes revenus.
Quant au payement de mes dons, j'ose répéter à V. A. que je n'ai jamais rien reçu. Je vous supplie de demander au M.... si je vous en impose.
MADAME LA M
Et c'est de lui que je tiens que vous êtes payée, nommément pour ma toilette, et pour tout ce que vous m'avez fait venir.
MADEMOISELLE CL.... en se levant.
Je l'entends heureusement dans votre salon.
MADAME LA M.... l'arrêtant.
Mon Dieu , qu'allez-vous faire? J'aurai une scène ! —
MADEMOISELLE CL.... ouvrant la porte.
Vous m'avez fait une nécessité de braver tout. Monseigneur, vous avez dit à madame
la M que vous m'aviez payé tout ce qu'elle
et vous avez daigné recevoir de moi. Je vous prie de dire quand et comment ?
ET FAITS PERSONNELS. l3l