‹ Memoires. ProfChapitre 38 sur 90 · LE M · texte numérisé non relu

LE M

Non, ma bonne maman, vous ne Fêtes pas : j'ai menti.

MADEMOISELLE CL

Madame, vous l'entendez. Monseigneur, c'est à votre cœur que je remets la vengeance d'un mensonge qui vous humilie autant que moi : la seule pénitence que je vous impose, est de me laisser jouir seule avec madame des momens qu'elle veut bien m'accorder.

MADAME LA M.... regardant sortir son mari.

Quel empire vous avez sur lui !

MADEMOISELLE CL

Vous voyez, madame, Fempire de la raison et de la vérité sur la faiblesse ; faites-en votre profit. Si j'étais à votre place, mes rivales ne seraient pour moi que des colifichets que je ne serais jamais dans le cas de craindre.

l32 PREMIÈRE PARTIE. MÉMOIRES

MADA.ME LA M....

Que puis-je ?

MADEMOISELLE CL

Vous rendre nécessaire , vous instruire. Vous le pouvez plus aisément que moi : vous savez la langue. Vous devez avoir quelque connaissance des constitutions germaniques : à votre place, je serais premier ministre : je me mettrais au moins en état de faire face à tout. S'il arrivait quelque désordre , je serais, pendant l'absence de mon mari , l'être sur lequel il compterait le plus pour l'instruire de la vérité : madame, cela vaudrait mieux que de faire du filet tout le jour.

, MADAME LA M

Cela serait le plus grand bonheur qui pût m'arriver : mais le M n'y consentirait jamais.

MADEMOISELLE CL

Pourquoi ?

MADAME LA M

Le M — est jaloux de son autorité.

MADEMOISELLE CL

Il faut bien qu'il la confie ; il ne fait riea

ET FAITS PERSONNELS. l33

gans ses ministres. Il me la confie bien, à moi, qui suis étrangère , et dont les intérêts sont assurément bien inférieurs aux vôtres. Peutêtre craindrait-il votre indolence ; sondez-vous bien. Vous sentez-vous capable des études, des réflexions, de la tenue, de la sagesse que demande une aussi grande entreprise ?

MADAME LA M

Je crois qu'oui ; je ferai du moins l'impossible.

MADEMOISELLE CL

Eh bien! madame, je me fais fort de l'obtenir, et de vous donner le pouvoir de faire, à l'avenir, autant de bien ou autant de mal qu'il vous plaira.

MADAME LA M.... se lève avec transport, et prenant mademoiselle Cl.... dans ses bras, dit:

Ah ! si vous m'obtenez ce bien , j'avouerai que je n'ai jamais eu d'amie comme vous !

MADEMOISELLE CL

Rappelez-vous, madame, que dans la première conversation particulière que j'ai eu l'houneur d'avoir avec vous, je vous ai promis de travailler à votre bonheur : jusqu'à présent j ai tenu parole ; je continuerai ; et

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pour remettre entièrement le calme dans votre âme, assurez-vous que je ne suis point

la maîtresse du M Je n'ai pour lui que les

sentimens d'une mère et d'une amie , et luimême ne me chérit qu'à ces titres-là. Pour peu que vous fassiez de progrès dans la politique où vous allez vous exercer, vous sentirez bien vite qu'une maîtresse ne vous conférerait ni tant d'honneur, ni tant de pouvoir —

ET «'AITS PERSONNELS. I 35

LETTRE

A S. A. S. M'^"^"-' LE MARGRAVE D'A (i)

Votre passion effrénée pour une femme que Tcnaiheureusement vous seul ne connaissez pas, le bouleversement de vos plans et de ma destinée, votre insouciance sur l'opinion publique , la licence de vos nouvelles mœurs , votre manque de respect pour votre âge et votre dignité , m'ont obligée à ne plus voir en vous qu'une âme vicieuse qui cessait de se contraindre, ou qu'une tète égarée qu'il fallait plaindre et contenir. L'habitude de vous chérir, de croire à vos vertus , m'a fait rejeter tout ce qui vous dégradait. En conséquence, j'ai tout supporté; votre inhumanité, vos outrages, votre ingratitude, n'ont pu me faire changer le plan de conduite que je m'étais proposé. Par

(j) Le Margrave d'Auspach.

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mon silence sur tout ce qui regardait votre maîtresse, j'ai, du moins, arrêté le comble que vous vouliez mettre à vos torts, en quittant publiquement notre maison; autant que je l'ai pu , j'ai caché sous un front toujours calme et quelquefois riant, les douleurs déchirantes de mon âme et de mon corps. J'ai permis de croire que je ne vous désapprouvais pas, et que je vous regardais toujours comme mon meilleur ami. Mais le temps de feindre est fini. Vous êtes arrivé dans vos états ; quoi que vous veuillez faire désormais, je ne crains plus qu'on m'en rende ni coupable, ni comptable, et vous-même conviendrez sans doute qu'il est bien temps que je rejette vos fausses protestations d'amitié,

Le voile est tombé, monseigneur; je sais à présent que je ne fus jamais que la malheureuse victime de votre égoïsme et de vos diverses fantaisies; si vous aviez été véritablement mon ami, vous ne m'auriez pas éconduite de vos états pour madame de Ca... madame Ku... etc. etc.; vous n'auriez pas sacrifié mes lettres, dont chaque mot peignait ma tendresse et vos devoirs; vous in'auriez continué la confiance que je n'ai point cessé de mériter; vous

ET FAITS PERSONNELS. l3j

n'auriez point abusé des prérogatives de votre sexe , de votre rang , pour m'opprimer et m'avilir; vous auriez ( quel que puisse être votre nouvel amour ) respecté les sentimens et la conduite que vous me connaissiez depuis dixsept ans ; vous auriez eu pitié de mon âge et de mes infirmités; vous m'auriez tenu compte de mon désintéressement, et de l'utilité demes avis : convaincu, par l'expérience, de ma condescendance à vos goûts, vos fantaisies, vos passions, vous ne vous seriez pas séparé d'une femme qui n'avait d'autres prétentions, d'autres sentimens que ceux de la plus tendre des mères et de la plus solidedesamies. Jenepuis concevoir comment vous n'avez pas rougi vousmême de ne plus vous montrer à mes yeux que comme un forcené, se délectant à m'assassiner à coups d'épingle. Juste ciel ! êtesvous l'homme dont j'ai tant prôné les vertus ? Je conviens que pendant les cinq dernières semaines de votre séjour à Paris, vous vous êtes montré beaucoup moins malhonnête :

vous avez pris la peine de vous contraindre ; vous m'avez quelquefois forcée de croire que mon estime et mon amitié importaient encore à votre bonheur; mais mon retour dans le

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monde elle bruit que vous y faisiez ont détruit ce moment d'illusion. Je sais ( non sans étonnement ) tout ce que vous avez fait depuis sept à huit ans : votre savante et profonde dissimulation m'est à présent connue; je vois que je n'ai plus rien à prétendre, et que nos liens doivent se rompre sans retour. Vous vous en applaudissez sans doute ? et moi , malheureuse! je ne m'en consolerai jamais. Mon âme aussi tendre qu'invariable portera clans le tombeau les sentimens que je vous ai voués ; je vous plains, vous pardonne, et vous souhaite autant de bonheur et de gloire que j'éprouve de regrets et de douleurs.

C'est avec infiniment de peine que je remets à vos pieds le bien que je tenais de vous. Je ne me dissimule point que cette démarche blesse votre dignité (et je suis loin, hélas ! de vouloir vous faire un outrage ); mais vos procédés m'en ont fait un devoir. Rappelez -vous que je n'ai jamais rien voulu pour moi, que je n'ai désiré d'ajouter à ma fortune que pour ajouter à vos jouissances ; que vous n'êtes pas mon souverain; et que pour obtenir le titre de mon bienfaiteur, vous deviez garder à ja^ mais celui de mon ami. Je ne suis rien , mon-»

ET FAITS PERSONNELS. I 3g

seigneur; j'en suis toujours convenue sans honte et sans regret ; mais mon âme est quelque chose; et jusqu'à mon dernier soupir, je vous obliirerai du moins à l'estimer. Adieu — adieu pour jamais.

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