AU MARGRAVE D'ANSPACH
La profonde retraite que je me suis imposée, et l'aspect de la tombe où je vais bientôt descendre (i ) , devraient fermer mon cœur à tous les intérêts humains ; mais n'ayant jamais pu cesser de vous chérir, de désirer votre bonheur et votre gloire , je croirais vous manquer en ce moment si j'hésitais à vous écrire : ma démarche vous prouvera du moins qu'aucun ressentiment ne me reste , et que je me plais à vous croire juste et bon comme autrefois.
(i) Celte lettre est de 1791. Mademoiselle Clairon avait alors soixante-huit ans.
l4o PREMIERE PARTIE. MÉMOIRES
J'apprends que vous êtes plus vivemenî sollicite' que jamais pour céder vos états, et l'on m'assure qu'il est possible que vous y consentiez. Je ne puis le croire : non ; vous êtes sûrement incapalDle de vous nuire , de vous outrager vous-même à ce point. Vous ne pouvez avoir oublié tout ce que vous m'avez dit à ce sujet, ce que vous avez répété cent fois devant moi au vertueux baron de Gemmingen. — « J'aime trop mes sujets pour re- <( noncer à les rendre heureux. Quitter un <f trône est prouver qu'on est indigne de le « remplir. Je me serais contenté de n'être (( qu'un particulier ; je rougirais de le devenir « volontairement. Seul arbitre de ma fortune « et de ma volonté ; maître de disposer de (( tout , jouissant enfin de la reconnaissance et « de l'amour de sujets auxquels j'ai tout sa- (( crifîé , je ne ferai ni la folie de confier mon « bonheur à d'autres , ni celle de me mettre à « la pension de qui que ce soit , etc. etc. » Je pourrais faire un volume de tout ce que je vous ai entendu dire de noble, de juste, de conséquent sur ce point. Hélas! serait-il possible que votre volonté changeât, quand votre position ne change point? quand même il dé-^
ET FAITS PERSOÎNNELS. î/j^t
pend de vous de la rendre plus avantageuse et plus précieuse aux humains i
La respectable princesse que vous venez de perdre , en ne vous donnant point d'enfans , vous laissait dans une dépendance très-gênante; libre aujourd'hui d'en choisir une autre, d'avoir des successeurs qui puissent vous tirer de tutelle , dont l'existence empêcherait l'effusion de sang et de larmes que votre succession et la politique peuvent faire couler, vous n'avez plus de choix sur le parti que vous avez à prendre; tous les cabinets de l'Europe ont en ce moment les jeux ouverts sur vous. Ah! pesez bien ce que vous vous devez à vousmême ; songez à l'amertume qui remplirait vos jours si vous av ez un reproche à vous faire; songez au changement que l'opinion des hommes apportera sur votre existence physique et morale ; songez qu'étant homme vousmême, il vous est impossible de vous promettre que vous n'aurez jamais un regret, et que restant toujours souverain , il vous reste toujours le pouvoir de cesser de l'être. Les nœuds de l'hymen vous déplaisent, je le sais; mais ils ne sont à craindre que pour les femmes; votre sexe et votre rang vous permettent de les
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relâcher à volonté : des égards dans l'intérieur, de la décence dans le public , remplissent le cercle de vos devoirs; et de si faibles contrariétés ne peuvent se mettre en balance avec le respect, l'estime et l'attachement qu'un brave et digne souverain ne manque jamais d'inspirer. Songez, enfin, que c'est votre plus inviolable amie qui vous implore pour vous-même; que je ne vous ai jamais trompé; que le langage que je vous tiens en ce moment est celui que je vous ai toujours tenu : vous connaissez mon àme , vous savez (peut-être mieux que personne) qu'aucune idée de haine, de vengeance, d'intérêt, ne l'ont jamais souillée. Je ne veux rien de vous; je ne dois jamais vous revoir, je n'ai plus que quelques momens à vivre : ma seule prétention est de vous prouver que je n'ai point cessé de vous chérir et de m'intéresser à votre gloire.
Ce i4 mars 1791.
SECONDE PARTIE