NEUVIÈME RÉFLEXION
Je me trouve quelquefois des mouvemens de hauteur dont je ne suis point la maîtresse, et que j'entretiens peut-être avec trop de complaisance pour mes 'idées.
Je voudrais combler tout le monde de bien et n'en recevoir jamais de personne. Est-ce grandeur d'âme ? est-ce , sans m'en douter , excès d'orgueil ? Mon premier aperçu m'afflige ; je me vois des torts; mon bonheur a voulu que je pusse obliger quelquefois , pourquoi ne pas permettre qu'on s'acquitte* pourquoi gêner la délicatesse, la fierté, la reconnaissance qu'on peut avoir au même degré que moi ? Ma condamnation est dans mon cœur ; il me serait insupportable de ne pas m'acquitter; je taxerais de sottise ou d'insolence celui de mes égaux qui voudrait m'en ôter les moyens; ce que je sens pour moi, doit être ma règle pour jnger les autres.
Il faut donner sans rien prétendre; ne rien recevoir au-dessus de ce qu'on donne , et per-
l56 SECONDE PARTIE. RÉFI-EXIOKS MORALES
mettre l'e'quivalent. Recevoir en pur don est sûrement la plus grande preuve de respect ou d'attachement qu'on puisse donner, puisque c'est engager son opinion , sa délicatesse et sa liberté. Si celui qui donne est estimable ; si c'est de considération ou d'amitié qu'il vous oblige j s'il vous permet de croire qu'en recevant vous lui prouvez attachement, estime ou respect, il faut accepter sans doute, et regarder comme un grand bien de pouvoir s'abandonner aux doux sentimens de la reconnaissance. Mais recevoir d'un protecteur qui n'est que fastueux, d'une simple connaissance, d'un ami superficiel , d'un amant qu'on ne peut se promettre de garder, d'un infortuné qui vous implore , c'est vendre à l'intérêt , de la façon la plus honteuse , son opinion , sa liberté , sa délicatesse et ses services. Je ne le ferai jamais.